LIVRE QUINZIÈME

1811--1812

SOMMAIRE--Situation du théâtre de la guerre.--Erreurs de

Napoléon.--Entrée des Français en Espagne.--Envahissement du

Portugal.--Insuccès du maréchal Soult.--Prise de Saragosse.--Incapacité

de Joseph.--Masséna envoyé en Portugal.--Force des sixième et huitième

corps.--Prises d'Astorga, de Rodrigo, d'Almeida.--Bataille de

Busaco.--Retraite des Anglais sur Coïmbre.--Leur système de

défense.--Épuisement de l'armée française.--Retraite de Masséna.--Combat

de Fuentes-de-Oñore.--Le duc de Raguse prend le commandement de l'armée

dite du Portugal.--Situation de cette armée.--Parallèle avec l'armée

anglaise.--Marche sur Badajoz.--Positions occupées par l'armée du

Portugal.--Moulins à bras.--Embarras financiers.--Mauvais vouloir de

Joseph.--Ravitaillement de Ciudad-Rodrigo.--Combat d'El-Bodon.--L'armée

anglaise repasse la Goa.--Le quartier général à Talavera.--Excursion à

Madrid.--Conversation avec Joseph.--Catastrophe arrivée à la division

Girard, de l'armée du Midi.--Le duc de Raguse à Valladolid.--Entrée en

campagne de l'armée anglaise.--Prise de Rodrigo.--Le général

Barrée.--Prise de Valence.--Anecdote.--Ordres de l'Empereur.--Lettre du

duc de Raguse.--Singulières paroles de l'Empereur au colonel

Jardet.--Mouvement de l'armée sur l'Aguada.--Entrée au Portugal.--Combat

de Larda.--Belle charge conduite par le colonel Denis de

Damrémont.--Prise de Badajoz par les Anglais.--Opérations offensives des

Anglais.--Reddition de Salamanque.--La division Bonnet évacue les

Asturies pour se porter sur le Duero.--Refus de secours du général

Caffarelli et du roi Joseph.--Nécessités de prendre

l'offensive.--Passage du Duero.--Précipitation du général

Mancune.--L'armée prend position à Nava del Rey.--Passage de la

Guareña.--Position des deux armées le 22.--Le duc de Raguse grièvement

blessé.--Bataille de Salamanque.--Retraite sur le Duero.--Secours

tardifs.--L'armée de Portugal prend position à Burgos.--Singulière

consolation du colonel Loverdo.--Arrivée du duc de Raguse à

Bayonne.--Enquête ordonnée par l'Empereur.--Entrevue avec l'Empereur à

son retour de Russie.

Avant de commencer le récit des opérations militaires de l'armée de

Portugal sous mon commandement, il convient de jeter un coup d'oeil

rapide sur la situation du théâtre de la guerre et de faire un exposé

succinct des événements qui s'y étaient passés.

L'Espagne, dont l'affranchissement dans le moyen âge fut le résultat de

si longs et de si héroïques efforts, avait dû sa grandeur au caractère

du peuple qui l'habite, à son amour inné pour l'indépendance et pour la

liberté. L'Espagne avait, sous plusieurs de ses princes, joué le premier

rôle en Europe, et acquis dans le monde entier la puissance la plus

formidable; mais, depuis deux siècles, elle ne faisait plus que

décroître. Sous Charles V, les institutions qui réglaient l'exercice de

la puissance du monarque disparurent en grande partie, et ce fut à ce

prix qu'elle paya l'éclat que ce règne glorieux jeta sur le nom

espagnol. Le sombre Philippe II imprima à son règne son caractère

propre; mais le pouvoir royal, en acquérant encore une plus grande

intensité, fut dépouillé du brillant que la gloire lui avait donné. La

puissance du clergé, ses richesses, le pouvoir temporel que lui avait

donné l'inquisition, les proscriptions qui en furent la suite,

modifièrent le caractère espagnol. Cet esprit d'aventures, qui lui était

propre, fit place à une disposition à la crainte, à la gravité, à la

tristesse et à l'habitude du silence qu'il n'a jamais perdue depuis. Les

mauvais règnes qui suivirent, en faisant disparaître toute espèce

d'ordre dans l'administration, engendrèrent partout la misère et

l'anarchie. Enfin cette puissante monarchie cessa de jouer un rôle en

Europe.

La maison de Bourbon, appelée, par le testament de Charles II et les

droits qu'elle tenait de son sang, à recueillir cet héritage, finit par

l'obtenir presque tout entier. On sait quels sacrifices la longue guerre

qu'il occasionna imposa à la France; mais l'Espagne, traversée, tour à

tour et dans tous les sens, par les armées belligérantes, ravagée et

appauvrie, devint le théâtre de dévastations dont les traces existent

encore aujourd'hui.

Philippe V, paisiblement établi sur son trône, fit disparaître les

dernières traces de liberté dans la Péninsule, et l'Aragon, qui,

jusqu'alors, avait triomphé des efforts des princes autrichiens, perdit

ses franchises. A l'enthousiasme religieux qui, pendant plusieurs

siècles, avait été l'âme de l'inquisition, fut substitué un esprit

étroit et méticuleux qui isolait l'Espagne du reste de l'Europe et

empêchait les lumières et l'esprit d'amélioration d'y pénétrer. Enfin la

faiblesse des princes qui se succédèrent sur le trône amena par degrés

un empire riche et puissant à un état inconnu de misère et de faiblesse.

Un seul règne, celui de Charles III, suspendit momentanément les maux

qui pesaient sur l'Espagne, et sembla devoir rendre la vie à ce pays. De

sages ministres rétablirent l'ordre dans l'administration et firent

exécuter des travaux utiles; mais leur action fut passagère. Le faible

Charles IV déposa son pouvoir entre les mains d'un favori ignorant et

corrompu, Emmanuel Godoy, et cet événement mit le comble aux maux qui,

depuis deux cents ans, avaient accablé l'Espagne.

Godoy, simple garde du corps, fut choisi par la reine pour l'un de ses

amants. La passion qu'il lui inspira le porta rapidement aux premiers

emplois, et, en cinq ans, il avait parcouru tous les degrés qui mènent

aux premières dignités de l'ordre social. Il acquit sur l'esprit de

Charles IV un ascendant encore supérieur à celui qu'il exerçait sur

celui de la reine. Ainsi, amant de Marie-Louise, favori du roi, il fut

le dépositaire du pouvoir le plus absolu. Aucune disposition salutaire

ne marqua son administration, et la puissance de l'Espagne retomba

promptement au-dessous du point d'où Charles III l'avait tirée.

La guerre éclata en 1793 entre la France et l'Espagne. Charles IV, après

avoir employé tous les moyens d'influence en son pouvoir pour sauver la

vie du malheureux Louis XVI, crut de son devoir et de sa dignité de

venger sa mort. En ce moment, les moyens de la France pour résister à

l'Espagne étaient nuls, ceux de l'Espagne pour attaquer étaient faibles;

mais le gouvernement fut puissamment secondé par l'énergie et le

patriotisme du peuple espagnol, et soixante-treize millions de dons

patriotiques furent versés dans les caisses du roi d'Espagne. Godoy ne

sut ni remplir la noble mission qu'il recevait du peuple espagnol, ni

utiliser les ressources qui lui étaient prodiguées, ni relever l'éclat

de la couronne de son maître, ni honorer le nom espagnol, impatient de

renaître. Des succès éphémères, suivis de prompts revers, remplirent

deux campagnes, terminées par une paix avantageuse pour la France, et

qui valut, comme récompense nationale, à Godoy le titre de prince de la

Paix. Le même esprit, la même faiblesse, amenèrent une alliance et un

grand scandale. Le _Pacte de famille_, ouvrage immortel de Charles III,

fait dans l'intérêt des Bourbons, fut invoqué et rétabli entre les

Bourbons d'Espagne et les meurtriers du chef de leur maison.

Cet état de choses dura pendant la République; mais l'alliance devint

beaucoup plus lourde pour l'Espagne à l'avènement de Bonaparte au

pouvoir; car, dès ce moment, la France ne mit aucune borne à ses

exigences.

Napoléon, quoique accoutumé à voir tout céder devant lui, conçut du

mépris pour le peuple espagnol, qu'il voyait si soumis. Il confondait la

nation avec son gouvernement, et rien ne se ressemblait moins: le

gouvernement était arrivé aux limites du possible en fait de corruption

et de faiblesse; mais le peuple espagnol, sous le joug le plus

avilissant, n'avait rien perdu de sa fierté ni de ses vertus. C'était un

souverain détrôné qui, dans le malheur et dans les fers, avait conservé

sa grandeur morale et sa dignité.

Napoléon, causant un jour avec M. de Hervas, bon Espagnol, et depuis

connu sous le nom de marquis d'Almenara, lui dit: «Avec trente mille

hommes, je ferais, si je le voulais, la conquête de l'Espagne.--Vous

vous trompez, lui répondit Hervas. S'il est question de soumettre le

gouvernement espagnol, les trente mille hommes sont inutiles: une lettre

de vous et un courrier suffisent. Si c'est la nation que vous voulez

soumettre, trois cent mille hommes ne vous suffiront pas.» L'avenir a

prouvé qu'il avait dit vrai.

Cette nation, fière, brave et sensible à la gloire, admirait l'Empereur

plus qu'aucune autre. C'est dans ce pays, bien plus qu'en France, qu'il

était l'objet d'un enthousiasme universel. Le peuple rongeait son frein

et gémissait de la dépendance abjecte dans laquelle il était plongé;

mais, comme sa fidélité religieuse envers le souverain, le culte qu'il

rendait à ses princes, s'opposaient à toute résistance, il désirait être

délivré du prince de la Paix, et il l'attendait de l'influence de

Napoléon.

C'est à ce titre que la présence de l'Empereur était désirée en Espagne.

Quand la levée de boucliers du prince de la Paix, pendant la campagne de

Prusse, motiva l'envoi de troupes sur la frontière, les Espagnols n'en

furent point alarmés; et, lorsque plus tard les discussions entre

Charles IV et Ferdinand appelèrent l'intervention de l'Empereur, et que

celui-ci annonça un voyage à Madrid, il y était attendu avec impatience,

et des arcs de triomphe s'élevèrent dans tous les lieux où il devait

passer. On voyait en lui un libérateur, le seul homme assez puissant

pour renverser le prince de la Pais; mais, lorsque plus tard la

révolution d'Aranjuez eut fait tomber le favori, Napoléon n'était plus

appelé par l'opinion. Aussi, quand ses troupes se présentèrent sous

prétexte de protéger son passage, on se demanda ce qu'il venait faire,

et les inquiétudes s'emparèrent des esprits. Murat, à son arrivée à

Madrid, ayant pris sous sa protection spéciale l'objet de la haine

publique, toute l'horreur se dirigea contre l'Empereur. On conclut que

le prince de la Paix était son agent et n'avait agi qu'à son profit. Si

Murat, au lieu de protéger le prince de la Paix, l'eût abandonné à la

justice du pays, et que ce misérable eût payé de sa tête ses crimes

politiques, tout était dit. Son salut fut notre perte. Voilà la première

cause de la haine des Espagnols contre nous. Les événements de Bayonne y

mirent le comble. Un peuple honnête et brave a horreur de la perfidie et

du mépris; et, en cette circonstance, jamais nation ne fut traitée avec

une perfidie plus insultante et un pareil mépris.

Si Napoléon avait compris l'Espagne, il pouvait la rendre l'auxiliaire

le plus utile à sa puissance, et son influence y eût été durable et sans

bornes. La faiblesse du monarque assurait son obéissance, tandis que les

sentiments de fidélité de la nation envers son souverain garantissaient

son concours empressé à seconder toutes ses entreprises. Le vieux roi,

esclave d'un favori, ne pouvait plus régner; mais Ferdinand était

l'objet de la confiance publique, et sur sa tête reposaient toutes les

espérances de l'avenir. Ce prince sollicitait, comme la plus insigne

faveur, d'épouser une nièce de Napoléon. Dès lors, il s'unissait

intimement à la nouvelle dynastie, et se consacrait à la servir. Une

action plus ou moins directe de Napoléon eût contribué à régulariser

l'administration et à rendre à cette monarchie une vie et une puissance

qui eussent été employées à son profit. Une idée funeste s'empara de son

esprit, et il fit bien plus que de réaliser la fable de la _Poule aux

oeufs d'or_; car ce ne fut pas seulement une source de richesses qu'il

tarit, mais un torrent de maux qu'il fit surgir. Les intérêts d'un frère

dont il voulait faire un esclave, et qui résista ouvertement à ses

volontés, l'incertitude d'un avenir sombre et chargé de tempêtes,

l'emportèrent sur un ordre de choses tout fait, dont les fruits étaient

assurés et prêts à être récoltés. Il brisa lui-même, de ses propres

mains, les liens qui lui attachaient le peuple espagnol et le livraient

à sa merci. Enfin, en lui enlevant son souverain, il ouvrit devant lui

un vaste champ où ce peuple brave put se livrer à ses inspirations

généreuses et patriotiques. Avec une politique habile, une conduite

loyale, Napoléon eût eu la possession des trésors des Indes, la

disposition de vaisseaux et de nombreux soldats, qui, associés à nos

destinées et soumis au mouvement de l'époque, seraient devenus dignes de

figurer dans nos rangs. Au lieu de cela, l'Espagne a donné aux peuples

l'exemple de la résistance, est devenue le tombeau d'armées

innombrables, et la cause principale de notre ruine et des revers qui

nous ont accablés. Mais, après avoir, comme à plaisir, créé cette

résistance qui devait nous être si funeste, Napoléon n'a rien fait pour

la vaincre, et, au contraire, a semblé se livrer aux soins de diminuer

les chances d'y parvenir. L'extrême division des commandements, à

laquelle il n'a jamais voulu renoncer, les rivalités de toutes espèces

qu'il n'a jamais su réprimer, son absence d'un théâtre où seul il

pouvait faire le bien, son refus habituel d'accorder les secours et les

moyens les plus indispensables, son obstination constante à fermer les

yeux à la lumière, et les oreilles à la vérité; enfin, la manie, à

laquelle il n'a jamais voulu renoncer, de diriger de Paris les

opérations dans un pays qu'il n'a voulu ni étudier ni comprendre, ont

complété la masse de maux dont les meilleures armées de l'Europe

devaient être enfin les victimes. J'en dévoilerai bientôt le tableau.

L'arrivée de Joseph à Madrid sous des auspices si funestes, avec un

petit nombre de troupes, ne pouvait guère imposer. Par une fatalité

toute particulière, ces troupes, uniquement composées de corps

provisoires formés de conscrits pris dans tous les dépôts avec de vieux

officiers, ne correspondaient en aucune manière à l'idée que les

Espagnols s'étaient faite de cette armée française victorieuse de

l'Europe, et ils eurent bientôt pour celle qu'on leur montrait une sorte

de mépris. Un détachement envoyé sur Valence, sous les ordres du

maréchal Moncey, et qui fut battu à cette énorme distance de Madrid, fut

obligé de revenir précipitamment. Enfin, le désastreux événement de

Baylen, où l'incapacité dans la conduite des troupes fut encore

surpassée par la lâcheté, le pillage et le brigandage, tout cela

produisit une commotion dans les esprits, dont les effets se firent

sentir aux extrémités de l'Espagne. Le peuple espagnol, passionné de sa

nature, affranchi des langes dans lesquels il avait gémi si longtemps,

livré à lui-même, s'abandonna aux élans d'un patriotisme brûlant qui lui

donnait, pour ainsi dire, l'occasion de se réhabiliter aux yeux de

l'Europe. On connaît sa fierté poussée jusqu'à l'excès et au ridicule;

on conçoit l'effet produit sur lui par des succès universels qui

faisaient triompher les sentiments les plus nobles et les plus

légitimes; dès ce moment, on eut à combattre toute une nation.

Joseph évacua Madrid et se retira sur l'Ebre, où il dut attendre du

secours. L'Empereur parut à la tête de la grande armée, la même qui

avait donné des lois à l'Europe. Excepté le corps de Davoust, resté en

Allemagne, l'armée d'Italie et celle de Dalmatie, c'était toute l'armée

française. On eut bientôt battu l'armée espagnole à Burgos et à Tudela;

on marcha sur Madrid, on attaqua Saragosse, on couvrit en un moment tout

le nord de l'Espagne de troupes, et tout rentra dans la soumission.

Junot avait été dirigé, dès le mois d'octobre 1807, sur le Portugal.

Cette opération, faite de concert avec l'Espagne, avait pour objet

apparent un partage; on devait faire des Algarves un royaume pour le

prince de la Paix. Ce n'était qu'un piège; la suite l'a prouvé. Junot,

entré à Lisbonne sans coup férir, le 24 novembre, le jour même où le

prince régent en était parti pour se rendre au Brésil, envoya en France

une partie de l'armée portugaise, sous le commandement du marquis

d'Alorna, le général le plus distingué du pays.

Junot, institué gouverneur du Portugal, y établit, suivant l'ordre de

l'Empereur, de fortes contributions. La forme suivie blessa le peuple

portugais plus encore que l'énormité de l'impôt. Le décret impérial

fixait cent millions pour le rachat des terres; comme si un peuple qui

avait reçu l'armée française au nom de l'amitié et de l'alliance pouvait

se considérer comme en état d'esclavage et avoir perdu ses propriétés et

ses biens. Mais des actes de cette nature procuraient à Napoléon des

moyens d'entretenir nos immenses armées, et aussi des satisfactions

d'amour-propre, auxquelles il était sensible avant tout.

Lorsque les insurrections éclatèrent en Espagne, le Portugal resta

tranquille; mais une armée anglaise, plus forte que l'armée française,

vint à son secours et débarqua. Junot lui livra bataille à Vimieiro; il

fut battu, et la convention de Cintra ramena l'armée française en

France, où elle fut débarquée.

L'armée anglaise, commandée par sir John Moore, après avoir reconquis

Lisbonne, déboucha du Portugal et marcha sur Salamanque. L'Empereur,

après avoir battu et détruit l'armée espagnole à Tudela et à

Sommo-Sierra, était entré à Madrid. Informé pendant une revue du

mouvement de l'armée anglaise, il se mit le soir même en marche pour

aller la combattre; mais, à son approche, elle se retira, repassa

l'Esla, et fit sa retraite sur la Corogne. Ces événements se passèrent

dans le courant de janvier 1809. Pendant cette poursuite de l'armée

anglaise, l'Empereur reçut de Paris les renseignements les plus positifs

sur les préparatifs des Autrichiens et leur prochaine entrée en campagne

contre nous. Napoléon se décida à revenir en France immédiatement, afin

de tout disposer pour leur résister, et il chargea le maréchal duc de

Dalmatie de poursuivre les Anglais à la tête du deuxième corps d'armée,

et de les forcer à opérer leur rembarquement.

L'armée anglaise, dont la composition et l'organisation n'ont aucun

rapport avec celles de l'armée française, dont les moyens

d'administration sont si étendus, que jamais elle n'éprouve la moindre

privation, forcée à une marche rapide dans les montagnes pendant

l'hiver, lorsque rien n'avait pu être préparé pour satisfaire à ses

besoins, aurait été détruite si elle eût été poursuivie avec vigueur. On

se contenta de la suivre; on n'osa pas l'attaquer sérieusement en avant

de la Corogne, où elle avait pris position, et elle échappa comme par

miracle à une destruction presque assurée.

L'armée anglaise, embarquée, fut transportée de nouveau à Lisbonne; elle

s'y réorganisa et pourvut à la défense du Portugal, que Soult eut ordre

d'envahir par le littoral. C'était une marche difficile; arrivé à

Oporto, après avoir battu des milices portugaises, il s'arrêta. Enfin,

attaqué par les Anglais sur le Duero, et surpris, ayant perdu sa

principale et meilleure communication avec l'Espagne, il évacua

précipitamment le Portugal, n'emmenant avec lui que les débris de son

armée et abandonnant la totalité de son matériel.

Le maréchal Ney, de son côté, à la tête du sixième corps, avait envahi

les Asturies; informé de la catastrophe de Soult, il accourut en Galice

à son secours pour le recueillir.

Pendant ces événements, la place de Saragosse, assiégée, s'était rendue.

Sans vouloir diminuer le mérite de cette défense, elle a cependant été

trop vantée. Une immense population fanatique s'y était jetée;

abondamment pourvue de tout, elle comptait plus de soixante mille

défenseurs, tandis que l'armée assiégeante, sur les deux rives de

l'Èbre, ne s'est jamais élevée à trente mille hommes. Cette garnison

avait plus d'hommes qu'elle ne pouvait en employer; ainsi les pertes

journalières lui importaient peu; et, si on pense aux ressources que

donnaient, pour des fortifications improvisées, les vastes couvents

d'Espagne, si on réfléchit aux prédications journalières qui soutenaient

le fanatisme uni à un patriotisme naturel aux Espagnols, on expliquera

facilement cette résistance, dont le terme fut cependant un grand

soulagement pour l'armée française.

Les événements dont je viens de faire une revue rapide nous amènent

naturellement à l'époque où Wellington marcha sur Talavera. En ce

moment, une armée espagnole, commandée par Cuesta, venait de la Manche

et menaçait Madrid. L'Empereur, en pleine opération en Allemagne, avait,

pour imprimer plus d'ensemble aux opérations en Espagne, donné le

commandement de trois corps, les deuxième, cinquième et sixième, qui

faisaient la principale force de l'armée, au maréchal Soult. On a vu

plus haut le récit du mouvement opéré sur le Tage, en passant par le col

de Baños et traversant la Tietar, le danger couru par l'armée anglaise

prise à dos, et la facilité qu'avait eue Soult de lui causer un désastre

semblable à celui qu'il venait d'éprouver; il pouvait, en passant le

Tage, lui enlever tout son matériel, la poursuivre à outrance et la

détruire, entrer à Lisbonne et finir la guerre: mais il manqua à sa

destinée. La fortune de la France pâlit devant celle de Wellington.

Celui-ci échappa comme par miracle au plus imminent péril.

Soult attendait avec une grande anxiété des nouvelles de l'Empereur. Il

redoutait tout à la fois et la manière dont il envisagerait son équipée

d'Oporto, et le jugement qu'il porterait sur le misérable parti qu'il

avait tiré de si grandes forces mises entre ses mains, et dans des

circonstances si favorables. Napoléon garda le silence; la clémence lui

parut préférable à la sévérité et à l'éclat. Toutefois il donna à Soult

les fonctions de major général de Joseph, ce qui annulait son pouvoir.

Mais cet arrangement ne faisait pas le compte de Soult; l'intérêt de son

avenir lui commandait d'occuper les esprits par de nouvelles

entreprises. Dans le courant de janvier 1810, il persuada à Joseph

d'envahir le midi de l'Espagne et de passer la Sierra Morena, conseil

funeste, entreprise désastreuse en ce moment! Joseph céda à la pensée de

voir accroître ses ressources et de lever des contributions. Quant à

Soult, il calculait qu'après avoir pris ce grand pays, il serait

nécessaire de l'y laisser pour commander. Une considération toute

personnelle fit donc entreprendre cette déplorable expédition, comme,

dit-on, la fenêtre de Trianon détermina Louvois à faire déclarer la

guerre aux Hollandais par Louis XIV.

L'armée française, toute nombreuse qu'elle était, se trouvait à peine

suffisante pour combattre l'armée anglaise et conserver en même temps la

portion de l'Espagne qu'elle avait d'abord envahie, et dont toute la

population était ouvertement hostile. Suchet, successeur de Lannes en

Aragon, après la prise de Saragosse, avait à pacifier le pays, à

conquérir les places de la Catalogne et du royaume de Valence. Joseph,

avec l'armée du Centre, avait battu l'armée espagnole à Ocaña; mais les

forces ennemies, dans la Manche, se rétablissaient peu après avoir été

dispersées. En occupant le reste de l'Espagne, on étendait l'armée

française comme un faible réseau sans force, sur une surface immense, et

le moindre choc pouvait le rompre et le détruire. C'était substituer la

faiblesse à la force, et ajouter des embarras de toute espèce à des

difficultés déjà assez grandes.

Cette opération aurait pu être justifiée si elle eût donné la possession

de Cadix, ville importante, foyer de la résistance nationale. Elle était

imprenable pour nous, qui n'étions pas les maîtres de la mer, à moins

d'une surprise; mais cette opération fut si mal conduite, menée si

mollement, avec si peu de prévoyance et d'activité, que le duc

d'Albuquerque eut le temps d'aller l'occuper avec les troupes de

l'Estramadure, pendant que Joseph recevait des hommages à Séville. Le

général espagnol entra à Cadix la veille même du jour où les Français se

présentèrent à ses portes. Ensuite, par un faux calcul, on voulut la

menacer d'un siége; on accumula dans le voisinage des travaux de

fortification et des batteries de gros calibre, qui attachèrent sur la

rive, en face de cette ville, un corps d'armée considérable. Dès ce

moment, ce corps d'armée ne bougea plus et devint étranger aux

opérations et à la guerre proprement dite, jusqu'à ce qu'enfin une série

de revers, amenés en partie par cette occupation inopportune, força à

évacuer d'abord cette partie de l'Espagne, et, bientôt après, tout le

reste.

C'est pendant la campagne de 1809, si célèbre par les batailles de

Ratisbonne et de Wagram, et au commencement de 1810, qu'eurent lieu ces

derniers événements en Espagne, c'est-à-dire l'évacuation du Portugal,

la bataille de Talavera et la conquête de l'Andalousie jusqu'aux portes

de Cadix.

L'incapacité de Joseph dans la direction des affaires militaires étant

démontrée depuis longtemps, et un centre de direction étant nécessaire,

l'Empereur reconnut la nécessité de sa présence pour frapper un grand

coup, entrer à Lisbonne et chasser les Anglais de la Péninsule. En

conséquence, de grands renforts furent envoyés à tous les corps d'armée;

et, au printemps, l'armée de Junot, qui avait évacué le Portugal, après

avoir été réorganisée et considérablement augmentée, retourna en Espagne

et rentra en ligne sous le nom du huitième corps. En aucun temps et

nulle part, la présence de l'Empereur n'avait été aussi urgente. La

quantité des troupes appelées à concourir aux opérations; les

prétentions de ceux qui les commandaient; la présence de Joseph, qui

n'était jamais un appui, mais toujours un obstacle et un embarras toutes

les fois qu'il entrait en contact avec les troupes actives; enfin les

difficultés qui résultaient de la nature du pays où l'on devait

combattre; l'inimitié du peuple; la valeur et les moyens matériels de

l'armée anglaise, toutes ces considérations devaient faire passer

par-dessus les motifs qui l'éloignaient de l'Espagne, et le décider à

venir diriger lui-même cette campagne.

Il en fut cependant tout autrement. Son divorce prononcé donna lieu à un

nouveau mariage; et ce mariage, contracté avec une archiduchesse, devint

bientôt le précipice, le gouffre où s'engloutit la fortune de Napoléon.

D'abord il l'empêcha de commander pendant cette campagne; ensuite il

exalta chez lui un orgueil qui, depuis longtemps, dépassait cependant

les bornes de la raison. Une folle confiance en fut la suite; et,

s'étant mis, en 1812, à la discrétion de l'Autriche, on sait ce qui en

résulta.

L'Empereur se décida donc à rester à Paris, et, en retirant tous les

pouvoirs militaires à Joseph, il choisit Masséna pour le remplacer. J'ai

déjà dit que la première qualité d'un général d'armée est d'inspirer la

confiance à ses troupes, et, sous ce rapport, le choix de Masséna était

bon pour le début: mais le choix ne doit pas être fait pour un seul

jour; car, si le général qui électrise les soldats à son arrivée n'est

pas capable de la conduite d'une guerre, si ses opérations ne répondent

pas à l'opinion qu'on a de lui, la confiance disparaîtra bientôt.

Masséna, véritable général de bataille et sublime le jour de l'action,

n'était point un général de manoeuvres, ni un général capable

d'administrer, de calculer ou de prévoir. Jamais il n'avait eu ces

qualités, et déjà il n'était plus lui-même. Ce choix était donc mauvais.

Après les premières opérations, chaque jour en apporta de nouvelles

preuves.

Masséna, nommé dans le courant d'avril 1810, se rendit immédiatement à

l'armée. L'Empereur mit sous son autorité tout le nord de l'Espagne, les

troupes d'occupation chargées de la conservation de ces provinces, et,

en outre, l'armée active, composée des deuxième, sixième et huitième

corps d'armée, commandés par le général Régnier, le maréchal duc

d'Elchingen et le duc d'Abrantès. Le deuxième corps, qui était alors sur

la rive gauche du Tage, dut y rester jusqu'à nouvel ordre, et les

sixième et huitième corps formèrent, pour le moment, les forces dont il

disposait.

Ces deux corps se composaient de soixante-douze bataillons et de

quarante-six escadrons, formant cinquante-neuf mille six cent

soixante-cinq hommes, dont dix mille cent quatre-vingt-dix-huit de

cavalerie. L'artillerie et les équipages avaient cinq mille neuf cent

quarante-deux chevaux et mille dix-neuf voitures de toute espèce.

Les instructions données à Masséna furent de menacer le Portugal et de

préparer son invasion en s'emparant de Rodrigo, Astorga et Almeida; de

tenir en échec l'armée anglaise sur la Coa, et de la suivre dans le cas

où elle passerait sur la rive gauche du Tage et irait se joindre à la

deuxième division, détachée sous Elvas. Pour remplir la première partie

de ces instructions, Masséna fit assiéger Astorga par le huitième corps.

Cette place se rendit. Les Espagnols insurgés furent rejetés en Galice,

et ce débouché se trouva observé et gardé. Le sixième corps fit le siége

de Rodrigo. Cette place capitula le 10 juillet, après vingt-cinq jours

de tranchée ouverte et seize jours de feu. L'armée anglaise, qui était

en présence, campée sur la Coa, n'osa pas tenter de la secourir. Après

avoir réparé Rodrigo et disposé l'équipage d'artillerie pour un nouveau

siége, l'armée française se porta sur Almeida. Les Anglais prirent

position en arrière, et la tranchée s'ouvrit contre cette place. Après

deux jours de feu, l'explosion du magasin à poudre ayant désorganisé sa

défense, elle capitula. L'armée française en prit possession le 27 août.

L'armée anglaise, qui, pendant le siége, était restée à portée, fit,

après la reddition, sa retraite sur Celorico.

Le même jour, 15 septembre, le sixième corps se mettait en mouvement

pour se porter également sur Celorico, et, le 16, le huitième corps,

suivi de la cavalerie de réserve, passait la Coa pour se porter sur

Pinell et suivre le mouvement général. Pendant ce temps, le deuxième

corps, fort de quinze mille hommes, s'était réuni à l'armée. L'ennemi, à

l'approche de l'armée française, fit sa retraite sans combattre; il se

dirigea sur Viseu et Coïmbre. Sur cette route, lorsqu'on a traversé la

montagne d'Alcoba, on trouve, à quelques lieues de distance, le chemin

barré par la montagne de Busaco, montagne ardue, escarpée par sa droite

et d'une grande hauteur, et contre-fort de la montagne d'Alcoba. Le 16

septembre, on y rencontra l'armée anglaise. Cette position menaçante

étant mal reconnue, on ignora les circonstances qui en diminuaient la

force. Or cet escarpement de la partie méridionale de la montagne

au-dessus duquel la droite de l'armée anglaise était postée se continue

un certain temps sur son front, puis il diminue et finit par

disparaître, la gauche de la montagne se liant par d'autres contre-forts

avec l'Alcoba, et le vallon s'élevant insensiblement et aboutissant à un

plateau, qui se trouve de niveau avec la montagne même de Busaco, sur

laquelle l'armée anglaise était postée. Cette position n'avait donc

qu'une force apparente, puisque le plus léger mouvement de flanc, fait à

droite, tournait toutes les difficultés et faisait arriver sur l'ennemi

sans rencontrer ni escarpement, ni obstacle.

L'Empereur avait ordonné d'attaquer franchement les Anglais, et de

profiter de la supériorité numérique de l'armée française pour les

détruire; mais il n'avait sans doute pas ordonné de les attaquer dans

une position qui, par sa force, rétablissait et au delà l'équilibre

entre les deux armées, et donnait même une supériorité évidente à

l'ennemi. Ce fut cependant cette position, telle qu'elle se présentait

au premier aperçu, que Masséna se décida à attaquer le 27 septembre,

sans l'avoir reconnue, sans l'avoir étudiée, et sans s'être informé des

moyens d'éviter les grandes difficultés qu'elle présentait.

Le général Régnier fut chargé, avec le deuxième corps d'armée qu'il

commandait, de l'attaque de gauche, attaque principale et précisément

dans le lieu le plus escarpé et le plus fort. La division Merle, formée

en colonnes serrées par division, et précédée d'une nuée de tirailleurs,

gravit cette montagne: son point de départ était à droite de la Venta de

San Antonio; le 31e léger, faisant partie de la deuxième division,

commandée par le général Heudelet, la flanquait à gauche: il était

soutenu par une brigade de la deuxième division, commandée par le

général Foy. Le sixième corps, placé à droite du deuxième, devait

soutenir son attaque, et y concourir aussitôt que le deuxième serait

arrivé sur la hauteur, et le huitième corps était en réserve.

L'artillerie des deuxième et sixième corps, placée sur le revers des

montagnes opposées, battait le flanc de la montagne de Busaco, et devait

protéger la retraite des troupes françaises si elles étaient repoussées.

Ainsi l'armée française, très-forte en cavalerie, allait combattre sur

un champ de bataille où pas un seul cheval ne pouvait se trouver. Elle

était très-forte en artillerie, et son artillerie ne pourrait plus

servir, quand nos troupes, arrivées sur le plateau, rencontreraient les

masses de l'ennemi toutes formées, fraîches, et disposées pour

combattre.

Les troupes du deuxième corps s'ébranlèrent, repoussèrent les

tirailleurs ennemis qu'elles trouvèrent au milieu de la montagne, et,

après une marche dont les difficultés ne peuvent s'exprimer, au milieu

des rochers et des arbustes qu'il fallait traverser, et un combat de

plus d'une heure au pas de charge, elles arrivèrent sur la sommité. Là,

elles trouvèrent l'ennemi tout formé. Un premier effort culbuta sa

première ligne. Les troupes sont grandies, à leurs propres yeux, de tous

les obstacles qu'elles ont vaincus. Mais il y a des limites qu'on ne

peut dépasser, et on les rencontra ici. La deuxième ligne anglaise

avança, soutenue de toute l'artillerie, et les troupes françaises furent

écrasées; généraux, colonels, chefs de bataillon, capitaines de

grenadiers, tous furent tués ou blessés, et, au bout d'un quart d'heure,

il fallut rétrograder. Cette montagne, qu'on avait mis une heure à

gravir, fut parcourue, en descendant, en moins de dix minutes. Le

sixième corps s'étant faiblement engagé, fit des pertes moindres; mais,

en somme, l'armée reçut là un rude échec: elle eut huit mille hommes

hors de combat; et elle perdit, plus que cela, la confiance aveugle qui

jusque-là l'avait animée.

Le lendemain, un malheureux paysan que l'on rencontra, dit, de lui-même,

qu'en marchant par la droite, l'on arriverait sur le plateau sans

obstacle, et l'on tournerait la position. On suivit son conseil, et

l'armée anglaise, sans perdre un moment, fit sa retraite sur Coïmbre.

Cette anecdote fut connue, et les soldats appelèrent ce mouvement la

manoeuvre du paysan. Cette bataille de Busaco, si légèrement donnée, et

livrée d'une manière si extravagante, sera un objet de critique éternel

pour Masséna et pour les généraux qui dirigèrent cette opération. On

n'est pas digne de commander d'aussi braves soldats quand on en fait un

si mauvais usage et quand on les emploie si inconsidérément. On assure

même que Masséna fut, pendant cette journée, occupé et pour ainsi dire

absorbé par d'autres soins indignes d'un vieux soldat comme lui.

Arrivé devant Coïmbre, on rencontra une arrière-garde qui, après un

léger combat, évacua cette ville. L'armée anglaise continua son

mouvement pour aller occuper les lignes qu'elle avait fait construire

pour couvrir la ville de Lisbonne. L'armée française la suivit, après

avoir laissé dans Coïmbre une faible garnison, et ses blessés qui

étaient en grand nombre. Mais la route ouverte par l'armée se refermait

après son passage. Des corps francs, des milices, avaient pris les

armes, et, guidées par des officiers anglais, elles interrompaient déjà

nos communications avec l'Espagne; elles enlevaient les détachements et

les hommes isolés: aussi arriva-t-il que, à peine l'armée éloignée, les

milices reprirent Coïmbre, et firent prisonniers les blessés et les

troupes de la garnison. C'était le commencement de tous les maux et de

tous les désastres qui attendaient l'armée française.

De tout temps, le système de défense des Portugais a été d'évacuer leurs

habitations à l'approche de l'ennemi. Leur organisation militaire, qui

exerce son action sur toute la population, est très-favorable à cette

mesure. Déjà, dans l'invasion de 1762, ils avaient agi ainsi. En 1810,

pas un seul individu ne fut trouvé dans les villes; la désolation et le

silence de la mort précédaient partout l'armée française. On arriva

enfin devant les lignes de Lisbonne; on s'établit en face à portée de

canon, la gauche à Villafranca, le centre à Alenquer, la droite à Atto,

et le quartier général à Alenquer. L'effectif ne s'élevait plus qu'à

quarante mille hommes d'infanterie et huit mille chevaux.

Pendant ces mouvements, le maréchal duc de Dalmatie, qui n'avait plus

d'Anglais devant lui (Wellington avait rappelé le général Hill), reçut

ordre de prendre l'offensive avec vivacité et de faire diversion pour

empêcher les Espagnols, commandés par général la Romana, de suivre le

même mouvement; mais il n'en tint compte pour le moment. Le corps de la

Romana se rendit à Lisbonne.

Le général Caffarelli vint à Vitoria prendre le commandement des forces

de Navarre et de Biscaye. Le général Drouet, avec le neuvième corps,

composé de régiments de marche appartenant à ceux de l'armée de Portugal

et du midi de l'Espagne, et fort de dix-huit mille hommes environ, vint

s'établir à Salamanque, Rodrigo et Almeida, et plus tard il se plaça en

échelons entre la frontière et l'armée, et rouvrit la communication avec

l'armée de Portugal, qui était interceptée par dix mille hommes de

milice réunis à Coïmbre, et occupant cette ville et les bords du

Mondego.

Masséna trouva les lignes de Torres-Vedras terminées, garnies d'une

immense artillerie et de troupes très-nombreuses. Toute l'armée

portugaise y était réfugiée avec l'armée anglaise, et les forces étaient

encore augmentées des milices de Lisbonne.

Masséna crut impossible d'y entrer de vive force. Il se contenta de les

observer de très près. Peut-être que, sans l'échauffourée de Busaco, il

aurait pu tenter la fortune; mais l'ardeur des troupes était calmée et

la confiance détruite, circonstances opposées au succès d'une pareille

entreprise.

Dans cette situation, Masséna avait plusieurs partis à prendre:

1° Attaquer les lignes;

2° Se retirer sur la frontière du Portugal et s'établir sur Almeida et

Rodrigo;

3° Se porter à Oporto et s'établir sur la rive droite du Duero;

4° Passer le Tage, se porter dans l'Alentejo et occuper l'embouchure du

Tage en face de Lisbonne.

On a vu que le premier parti ne présentait aucune chance de succès. Par

le second, il abandonnait son opération; mais il conservait intacte son

armée, couvrait l'Espagne, et attendait, sans fatigues, des

circonstances plus favorables pour agir contre les Anglais; la confiance

qu'ils auraient prise aurait pu les faire naître. Par le troisième, il

conservait une sorte d'offensive, vivait aux dépens de l'ennemi,

profitait des ressources que présentait l'importante ville d'Oporto,

organisait quelque chose de régulier, tenait ses troupes dans le repos,

couvertes par le Duero, et cependant gardait des moyens d'offensive en

faisant construire des têtes de pont sur la rive gauche de cette

rivière. Mais tout cela n'amenait rien de décisif, attendu que le

Portugal entier sans Lisbonne ne vaut pas Lisbonne sans le Portugal.

C'est cette ville qui en fait un État de quelque importance. Lisbonne

est la tête d'un corps dont le Portugal proprement dit n'est qu'une

partie; c'est la tête de la puissance dont les éléments se trouvent à la

fois en Europe, en Amérique et en Asie. Ainsi c'était à posséder

Lisbonne que tous les efforts devaient tendre. Par le quatrième, il

serait entré dans un pays neuf, l'Alentejo, et y aurait trouvé beaucoup

de ressources. Manoeuvrant dans un pays facile qui convenait à sa

nombreuse cavalerie, il prenait poste en face de Lisbonne, gênait

l'entrée du Tage et la navigation au moyen de fortes batteries qu'il

aurait établies. Placée derrière lui, l'armée du midi de l'Espagne

formait sa réserve, et cette partie de l'Estramadure espagnole, qui est

fort riche, lui donnait de grands moyens de subsistance. En faisant

faire à son arrivée un détachement sur Abrantès, il s'en serait emparé,

et ce point, facilement rendu inexpugnable, assurait le passage du Tage

et le retour.

Quand plus tard son armée aurait été renforcée, il serait revenu sur la

rive droite, en laissant une partie de ses forces sur la rive gauche

pour occuper et défendre les ouvrages construits à l'embouchure du Tage

et en face de Lisbonne. Arrivé devant les lignes, il aurait construit un

pont en face d'Alenquer; et, pourvu de tout ce qu'il lui fallait pour

vivre, enveloppant Lisbonne, l'armée et l'immense population qui s'y

était réfugiée, il eût bien fallu que cette ville se rendit; cette

grandes question était ainsi décidée.

Au lieu de choisir un de ces quatre partis, Masséna en prit un cinquième

qui n'offrait aucune chance de succès, aucun avantage, et qui, en

faisant courir chaque jour les risques les plus éminents à son armée,

devait amener au bout d'un certain temps sa destruction. Il résolut de

ne faire aucun mouvement, et garda sa position.

J'ai dit que toute la population des pays traversés avait fui à

l'approche de l'armée française, emmenant ses bestiaux dans les bois et

les montagnes, et cachant tout ce qu'elle possédait, vivres, effets,

etc. Le pays occupé par l'armée restait donc entièrement désert. Il n'y

avait aucun moyen d'administrer régulièrement les ressources qu'il

pouvait renfermer. Les habitants n'étant pas là pour obéir à la voix de

l'administration et apporter des vivres, les troupes durent aller les

chercher, et, comme tout le monde éprouvait les mêmes besoins, chacun de

son côté se mit en campagne. Des détachements d'hommes armés et sous

armes se formèrent dans chaque régiment, pour explorer le pays et

enlever tout ce qu'ils trouveraient. Rencontraient-ils un Portugais, ils

le saisissaient et le mettaient à la torture pour obtenir de lui des

indications et des révélations sur le lieu où étaient cachées les

subsistances. On pendait _au rouge_, c'était une première menace; on

pendait _au bleu_, et puis la mort arrivait. Un pareil ordre de choses

amena des désordres de tous les genres, et des soldats ainsi livrés à

eux-mêmes employèrent bientôt les mêmes violences pour se procurer de

l'argent. D'abord ces recherches et cette maraude s'exercèrent à peu de

distance de l'armée; mais bientôt, les ressources s'épuisant, on fut

forcé de s'éloigner. Toute cette partie du Portugal fut livrée

journellement à un pillage général et systématique. Les soldats

s'éloignaient jusqu'à quinze et vingt lieues. Plus d'un tiers de l'armée

se trouvait ainsi constamment dispersé et loin des drapeaux, tandis que

le reste semblait être à la discrétion de l'ennemi. J'ai ouï dire au

général Clausel qu'il avait vu des bataillons placés en face de l'armée

anglaise, à portée de canon, n'avoir pas cent hommes au camp, tandis que

les armes étaient aux faisceaux. L'ennemi eût pu, sans courir le plus

léger risque, venir s'en emparer. Des hommes isolés étant chaque jour

massacrés par les paysans, et des détachements enlevés les pertes

devinrent immenses; mais ce qui menaçait davantage encore l'existence de

l'armée, c'est que, toute discipline ayant disparu, elle présentait au

plus haut degré le spectacle de la confusion et du désordre.

L'armée française, arrivée dans la position de Villafranca le 12

octobre, y resta jusqu'au 14 novembre; une circonspection sans exemple

du général anglais pendant tout cet intervalle de temps la sauva de la

destruction.

Le 14 novembre, Masséna se décida à faire un mouvement rétrograde pour

se rapprocher des provinces qui avaient encore quelques ressources. Il

porta une partie de l'armée sur le Zezere, et laissa tout le reste en

avant de Santarem. Les Anglais le suivirent, mais respectèrent les

nouvelles positions prises. Masséna fit construire des bateaux et tout

préparer sur le Zezere pour effectuer le passage du Tage; mais il ne

tenta rien, et fit plus tard brûler ses bateaux. Enfin, au commencement

de mars, son armée étant réduite de plus d'un tiers, il se décida à

rentrer en Espagne en passant par Pombal, Redinha, Miranda, Ponte

Marcella, Guarda, Sabugal et Alfaiatès. Cette retraite de vingt-sept

jours, embarrassée de quinze ou vingt mille ânes, cette retraite faite

avec des troupes arrivées à un degré de désordre, de mécontentement et

de découragement dont rien ne peut donner l'idée, fut cependant

l'occasion de divers combats glorieux, livrés par le maréchal Ney, qui

arrêta avec vigueur plusieurs fois l'ennemi au moment où il pressait

trop vivement son arrière-garde.

Il y avait un tel désaccord dans les opérations d'Espagne, que c'était

précisément le moment où Masséna était en pleine retraite que le

maréchal Soult avait choisi pour entrer en campagne et faire le siége de

Badajoz.

Masséna arriva le 31 à Alfaiatès. Son artillerie ne se composait plus

que de dix pièces de canon. Les équipages militaires étaient détruits;

sa cavalerie démontée, ou composée de chevaux exténués. Il dut repasser

la Coa, et venir prendre des cantonnements en Espagne. Pendant cette

retraite, Wellington avait détaché le général Hill sur la rive gauche du

Tage. Ce qui lui restait de troupes était plus que suffisant pour

combattre et vaincre les débris que Masséna avait ramenés. Il passa la

Coa, investit Almeida et vint prendre position sur le ruisseau qui coule

à Fuentes-de-Oñore. Bessières, commandant dans le nord de l'Espagne,

envoya à Masséna des subsistances, et vint à son secours avec de

l'artillerie et de la cavalerie de la garde impériale. On attaqua, le 4

et le 5 mai, les Anglais dans leur position de Fuentes-de-Oñore; et,

quoique le début de l'attaque eût promis des succès, que la cavalerie

eût culbuté la droite des Anglais, comme rien ne fut exécuté d'ensemble,

le résultat du combat fut contre nous. Le général Brenier, qui

commandait à Almeida, n'espérant plus être secouru, exécuta, par suite

des instructions qu'il avait reçues, une des plus vigoureuses

résolutions qui furent jamais prises, et un grand bonheur en accompagna

l'exécution.

Il fit une large brèche à la place au moyen d'une mine, détruisit en

grande partie l'artillerie; et, profitant de l'espace que lui ménageait

un investissement mal fait, il traversa l'armée ennemie, et rejoignit

l'armée française sur l'Aguada, en passant par San-Felices.

Deux jours après l'affaire de Fuentes-de-Oñore, l'armée étant sous

Rodrigo, Masséna me remit le commandement. On vient de voir par combien

de vicissitudes, de chances bonnes et mauvaises, on en était arrivé à la

plus déplorable situation. Le pays était ruiné et par la guerre et par

le pillage exercé par les chefs comme par les soldats. Des griefs privés

sans nombre étaient ajoutés aux malheurs des temps et aux torts

politiques qu'on avait à nous reprocher. Les Espagnols défendaient leur

souverain, leurs lois, leur honneur, leur propriété, et vengeaient leurs

injures et leur ruine. La terre, les rochers, l'air, tout nous était

hostile. D'un autre côté, l'armée française, accoutumée pendant si

longtemps à la victoire, à la gloire, à l'éclat, à l'abondance des

moyens, était bien déchue aux yeux du peuple et à ses propres yeux. Ses

revers accumulés, ses désastres, n'étaient pas accompagnés de ces

circonstances qui relèvent quelquefois le vaincu à la hauteur du

vainqueur par l'éclat du courage et l'énergie de la résistance.

Un pays épuisé et dévasté, l'indiscipline dans les troupes, le mépris de

l'autorité, un mécontentement universel, et un désir immodéré de rentrer

en France de la part des généraux; une artillerie détruite en entier et

dénuée de munitions; une cavalerie réduite à peu de chose et en mauvais

état; l'infanterie diminuée de près de moitié: tels étaient tout à la

fois le pays dans lequel je devais agir, et l'instrument dont il m'était

donné de me servir.

L'armée anglaise, pendant son séjour dans les lignes de Torres-Vedras,

s'était reposée, recrutée, et son moral avait beaucoup gagné.

L'infanterie portugaise, combinée avec elle, organisée avec des cadres

anglais, avait acquis la même valeur que l'infanterie anglaise. Cette

armée, alors presque le double de celle qui lui était opposée, et dans

les circonstances les plus favorables, a toujours eu, pendant tout le

temps que j'ai commandé l'armée française, une supériorité numérique,

sur celle-ci, de dix mille hommes au moins, et des moyens matériels à

discrétion.

Je ne puis me refuser à mettre ici en opposition la situation respective

des deux armées, et à faire ressortir les facilités accordées à l'une,

et les difficultés qui étaient le partage de l'autre.

L'armée anglaise, ainsi que je l'ai dit, a toujours eu au moins une

supériorité de dix mille hommes. En ce moment, elle était de vingt

mille. Elle avait six mille chevaux de bonne cavalerie: jamais l'armée

de Portugal n'en a eu plus de trois mille. L'armée anglaise avait sa

solde à jour; l'armée française ne recevait pas un sol. L'armée anglaise

avait des magasins de vivres en abondance, et jamais le soldat anglais

n'a eu besoin de s'en procurer lui-même; l'armée française ne vivait que

par l'industrie de ceux qui la composaient. Dans les temps ordinaires,

chaque cantonnement fournissait d'abord la subsistance journalière, et,

de plus, ce qu'il fallait pour former une réserve. Dans d'autres

circonstances, les soldats faisaient eux-mêmes la moisson, battaient le

blé, allaient au moulin, etc. L'armée anglaise avait six mille mulets de

transport pour ses seuls vivres; l'armée française n'avait d'autres

moyens de transport que le dos des soldats, et jamais, pendant le temps

que j'ai commandé cette armée, elle ne s'est mise en opération

qu'auparavant les soldats n'eussent reçu des vivres pour quinze,

dix-huit et vingt jours, qu'ils portaient sur eux. La cavalerie

anglaise, couverte par les guérillas, n'avait aucun service

d'avant-postes à faire; la cavalerie française en était écrasée. Les

courriers, les officiers du général anglais, marchaient seuls et

librement; il fallait des escortes de cinquante hommes à tous les

nôtres, même pour communiquer entre les cantonnements d'un même

régiment.

Le général anglais, ayant la faveur du pays et les guérillas à sa

disposition, était informé promptement de tout ce qui se passait, tandis

que nous ignorions tout; et sans doute il est arrivé plus d'une fois à

Wellington de savoir plus tôt que moi ce qui s'était passé à deux lieues

de mon quartier général. Enfin les soldats anglais n'avaient autre chose

à faire qu'à marcher et à combattre; les soldats français avaient leurs

facultés absorbées par d'autres devoirs, et les combats étaient la

récompense et le prix de leurs fatigues. Enfin le général anglais,

commandant seul sur la frontière, libre de ses mouvements, disposait

sans contestations, suivant ses calculs et ses combinaisons, des moyens

puissants qui lui étaient confiés par son gouvernement: la régence

portugaise, présidée par un de ses compatriotes, était à ses ordres; les

ressources en hommes et en argent du Portugal étaient à sa disposition.

Les armées espagnoles, quelque misérables qu'elles fussent, entraient

dans son système d'opérations et concouraient au but qu'il se proposait

d'atteindre.

Le général français, au contraire, ne commandait qu'une partie des

troupes destinées à combattre l'armée anglaise. Obligé de concerter ses

mouvements avec ses voisins, dont les sentiments étaient plutôt hostiles

que bienveillants, il se trouvait dépendre de leurs caprices et de leur

inimitié. Le roi, qui dormait tranquillement à Madrid, à l'ombre de nos

baïonnettes, était en guerre ouverte avec les armées françaises. Loin de

faciliter leurs opérations, il les contrariait sans cesse; il mettait

obstacle à leurs mouvements; il leur enlevait les vivres dont elles

avaient besoin, et faisait argent des ressources qui leur étaient

destinées.

J'estime l'armée anglaise ce qu'elle vaut, et surtout l'infanterie;

c'est, de toute infanterie de l'Europe, celle dont le feu est le plus

meurtrier. L'armée anglaise, si chère et si bien outillée, si redoutable

quand rien ne lui manque, est une machine bien faite. Tant qu'elle est

en bon état, quand rien n'est dérangé, elle remplit bien son objet,

peut-être mieux qu'une autre, et elle vaut plus que le nombre de ses

soldats ne l'indique. Mais, que l'ordre soit détruit, elle se

désorganise d'elle-même. Je suis convaincu que, si, pendant un mois, les

soldats anglais avaient dû faire le métier que les soldats français ont

fait pendant quatre ans, avant la fin du second mois et sans combats,

l'armée anglaise eût cessé d'exister.

Honneur donc à ces soldats héroïques qui ont su résister à de si grandes

difficultés, et qui n'exigeaient que deux conditions pour être toujours

victorieux et l'objet de l'admiration du monde: avoir des chefs dignes

de leur confiance, et ne pas être mis en présence d'obstacles supérieurs

aux forces humaines!

C'est dans les circonstances dont je viens de faire le tableau que je

pris le commandement et que je commençai la campagne dont je vais

raconter la conduite et les détails.

Je rentrai à Salamanque le 13 mai avec la plus grande partie de mes

troupes, que j'établis dans un rayon de douze lieues. Je les étendis

assez pour qu'elles pussent vivre convenablement. J'annonçai que je

prendrais les dispositions nécessaires pour pourvoir à leurs besoins. Je

défendis, sous les peines les plus sévères, la moindre exaction: et,

comme le langage le plus éloquent a toujours été l'exemple, j'exagérai

pour moi-même la réserve de ma conduite, et au delà même des usages

consacrés par la guerre. Ordinairement, en pays conquis, on est nourri

pour rien, et personne, en Allemagne, par exempte, n'a jamais imaginé

d'agir autrement. Je déclarai que je payerais rigoureusement tout ce qui

me serait fourni. Cette déclaration parut si extraordinaire, que les

Espagnols n'y crurent pas. Je tins cependant ma parole, et je ne me suis

jamais écarté de cette résolution pendant tout mon séjour en Espagne;

mais je tolérai que les généraux en agissent autrement. Mon but, par

cette sévérité personnelle, était de faire bien comprendre que je ne

souffrirais pas de désordres proprement dits, et la levée illicite de

contributions. J'eus l'occasion de montrer ma volonté en faisant des

actes de grande sévérité envers des officiers que, cependant, j'aimais

beaucoup.

Je détruisis l'organisation des troupes en corps d'armée. Cette

organisation, indispensable pour mouvoir de grandes armées, est funeste

pour les moyennes, attendu qu'elle met trop de distance entre le général

en chef et les troupes, ralentit l'exécution des ordres généraux par la

superfétation des grades et des emplois qu'elle consacre; elle amène en

outre beaucoup de consommations inutiles. Je fis cesser en un moment le

dégoût universel, la passion du retour en France, en annonçant que tout

officier, général ou supérieur, qui voudrait quitter l'armée, était

libre de le faire, et que j'avais pouvoir de lui donner l'autorisation

nécessaire. Un petit nombre de généraux profita de cette autorisation;

les autres se piquèrent d'honneur, et leur caractère se trouva ainsi

retrempé.

Je formai tous mes bataillons à un complet de sept cents hommes, et je

renvoyai tous les cadres qui par suite de cette mesure se trouvaient

sans soldats. Je divisai les chevaux de toute la cavalerie et de

l'artillerie en deux classes: ce qui était disponible, et ce qui

pourrait se refaire. La première partie me donna un escadron par

régiment, c'est-à-dire, en tout, de quatorze à quinze cents chevaux. On

eut un soin tout particulier des chevaux à refaire; et, en quinze jours,

au moyen de quelques secours en chevaux d'artillerie, j'eus deux mille

cinq cents chevaux de cavalerie, et trente-six bouches à feu attelées.

On vieux couvent de Salamanque, mis à l'abri d'un coup de main, devint

un fort où furent placés en dépôt tous les embarras de l'armée, et des

vivres de réserve. On répara et on arma de même les forts de Zamora et

de Toro.

J'organisai l'armée en six divisions. Elles s'élevaient, après la

réorganisation, au bout de quinze jours de commandement, à vingt-huit

mille hommes. Je gardai avec moi le général Régnier, comme mon

lieutenant, afin de lui donner, en cas de séparation, le commandement de

la portion de l'armée avec laquelle je ne serais pas.

Le rôle qui m'était imposé était défensif. Je devais empêcher l'armée

anglaise de pénétrer en Espagne, soit par l'Estramadure, soit par la

Castille. Je n'avais pas les forces nécessaires pour combattre seul;

mais je les obtiendrais en combinant mes mouvements, soit avec l'armée

du nord de l'Espagne, soit avec celle du midi. Ma place naturelle

d'attente, d'après cette donnée, devait être dans la vallée du Tage.

Au moment de la retraite de Masséna, Wellington avait détaché la

division Hill au secours de Badajoz, que Soult assiégeait; mais, quand

il arriva, Badajoz avait capitulé. Les Anglais résolurent alors de

l'assiéger sans retard, et de profiter de l'état de désorganisation ou

était l'armée française de Portugal pour reprendre cette place. En

conséquence, après l'affaire de Fuentes-de-Oñore, l'évacuation

d'Almeida, et notre retour sur la Tormès, Wellington partit avec deux

divisions pour se porter sur la rive gauche, laissant le reste de son

armée sur la Coa.

Soult, pris au dépourvu, rassembla à la hâte tout ce qu'il put, et, avec

dix-sept à dix-huit mille hommes, il marcha au secours de Badajoz. Lord

Beresford, qui commandait toutes les troupes opposées, prit position sur

l'Albuhera pour couvrir le siége. Soult l'attaqua dans cette position.

Ses troupes, formées en colonnes, firent plier la première ligne et

occupèrent la sommité; mais, arrivées là, exposées à un feu vif, il

fallait répondre à ce feu par du feu et se mettre en bataille. Soult,

qui, cette fois, comme toujours, était de sa personne à plus d'une

portée de canon de l'ennemi, quand ses troupes soutenaient une vive

fusillade, ne put leur ordonner de se déployer. Les généraux qui les

commandaient n'eurent pas l'intelligence de le leur prescrire, et, après

avoir éprouvé d'assez grandes pertes, les troupes plièrent, et la

bataille fut perdue, quand évidemment, sous tout autre général, elle eût

été gagnée. Soult m'écrivit pour me faire part de sa détresse et me

demander du secours.

L'armée de Portugal n'avait pas encore achevé sa réorganisation, et

l'Empereur, redoutant l'excès de mon zèle, m'avait donné l'ordre de ne

faire aucun mouvement, à moins de pouvoir emmener soixante pièces de

canon attelées et approvisionnées. Cependant rien ne m'annonçait que je

dusse les avoir bientôt. Bessières, peu touché des lamentations de

Soult, ne me donnait aucun secours. En agissant avec une extrême

vitesse, et couvrant bien mon mouvement par une démonstration sur la

Beira, je pensai pouvoir faire ma jonction avec Soult sans que l'ennemi

put s'y opposer, et sauver ainsi Badajoz.

Certes, il y avait de la générosité à moi; car je connaissais assez le

caractère de Soult et les passions qui l'animaient pour être bien

convaincu qu'en circonstance pareille il ne viendrait pas à mon secours.

Étant mon ancien, la réunion des deux armées me mettrait nécessairement

sous ses ordres; mais il y allait, pour moi, du devoir, et de la gloire

des armes françaises. Mes intérêts d'amour-propre n'étant rien, comparés

à d'aussi grandes considérations, je me décidai à exécuter mon

mouvement.

Depuis douze jours, prévoyant cette opération, j'avais écrit au général

Belliard, commandant à Madrid en l'absence de Joseph, en ce moment à

Paris, pour lui demander d'envoyer à Talavera, à ma disposition, un

équipage de pont qui lui était inutile, six cent mille rations de

biscuit, et des munitions de guerre.

Le 5 juin, je me mis en marche à la tête de ma première division et de

ma cavalerie légère. Je me portai sur Rodrigo. Sous la protection de

cette marche, je fis arriver dans la place un convoi de vivres.

J'arrivai le 5, et je débouchai le 6.

La division légère du général Crawfort, cantonnée à peu de distance, se

retira pendant la nuit. Je trouvai seulement de la cavalerie, que je fis

poursuivre sur Alfaiatès. On s'empara de deux magasins de subsistances.

Pendant ce mouvement, destiné à tromper l'ennemi et à couvrir la marche

de l'armée, toutes les autres divisions se portaient sur le Tage, en

passant par le col de Baños et Placencia. Le général Regnier, commandant

mon avant-garde, composée de deux divisions et de mille chevaux, avait

l'ordre de faire construire un pont à Almaroz, au moyen des bateaux

attendus de Madrid, et de prendre position en avant du Tage, sur la

hauteur de Miravete. Il devait y arriver le 10, l'armée y être le 12, et

mon arrière-garde le 13. Après avoir ainsi tout réuni, je pouvais

marcher sur la Guadiana. Mon mouvement devant être rapide, les troupes

anglaises restées dans la Beira, en supposant qu'elles fissent un

mouvement parallèle aussitôt qu'elles seraient informées du mien, ne

pouvaient pas arriver à temps pour mette obstacle à ma jonction avec

l'armée du Midi. Les bateaux, vivres et munitions attendus de Madrid

n'arrivèrent qu'en partie et peu exactement, ce qui retarda notre

passage d'un jour. Cependant, le 17, la jonction était faite. Mon

avant-garde arrivait à Merida, et, le 18, j'y entrais de ma personne

avec toute mon armée.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9) · 第 2 / 127 题