MOTH.--«Hommage et salut, beautés les plus belles de la terre.»

BOYET.--Belles, comme peut l'être un masque de taffetas.

MOTH.--«Céleste élite des plus belles dames...» (les dames lui tournent

le dos) «qui aient jamais tourné leur dos aux regards des mortels.»

BIRON, _le reprenant_.--Leurs yeux, petit misérable, leurs yeux.

MOTH.--«Qui aient jamais tourné leurs yeux vers les regards des

mortels.--Par, par....

BOYET.--Oh! te voilà déconcerté.

MOTH.--«Par votre faveur, accordez-nous, célestes esprits, de ne pas

nous regarder.

BIRON.--«De nous regarder une fois, étourdi.

MOTH.--«De nous regarder une seule fois avec vos yeux brillants comme le

soleil.... Avec vos yeux brillants comme le soleil.»

BOYET.--Elles ne répondront pas à cette épithète: tu ferais mieux de

dire: «des yeux brillants comme des yeux de filles.»

MOTH, _troublé_.--Elles ne m'écoutent pas, et cela me trouble.

BIRON.--Est-ce là tout ton savoir-faire? Retire-toi, petit malheureux.

ROSALINE.--Que nous veulent ces étrangers? Boyet, sachez leurs

intentions. S'ils parlent notre langue, nous désirons que quelque homme

sensé nous instruise de leurs vues. Voyez ce qu'ils veulent.

BOYET.--Que demandez-vous de la princesse?

BIRON.--Rien que la paix et une galante visite.

ROSALINE.--Eh bien! que demandent-ils?

BOYET.--Rien que la paix et l'honneur de vous visiter.

ROSALINE.--Tout cela leur est accordé, ainsi dites-leur de se retirer.

BOYET, _à Biron_.--Elle dit que vous avez tout cela, et que vous pouvez

vous retirer.

LE ROI.--Dites-lui que nous avons mesuré bien des milles, pour danser un

menuet avec elle sur ce gazon.

BOYET.--Ils disent qu'ils ont mesuré bien des milles pour danser un

menuet avec vous sur ce gazon.

ROSALINE.--Ce n'est pas cela.--Demandez-leur combien il y a de pouces

dans un mille; s'il est vrai qu'ils aient mesuré bien des milles, ils

nous diront aisément la mesure d'un mille.

BOYET.--Si pour venir ici vous avez mesuré des milles, et plusieurs, la

princesse vous charge de lui dire combien il faut de pouces pour

compléter un mille.

BIRON.--Dites-lui que nous les mesurons par des pas ennuyés.

BOYET.--Elle a entendu elle-même votre réponse.

ROSALINE.--Hé! combien de pas ennuyés, dans le nombre des milles

ennuyeux que vous avez parcourus, compte-t-on dans l'espace d'un mille?

BIRON.--Nous ne comptons rien de ce que nous faisons pour vous.--Notre

zèle est si grand, si inépuisable, que nous pouvons toujours prendre

cette peine sans les compter. Daignez nous montrer le soleil de vos

traits, afin que, comme les sauvages, nous puissions l'adorer.

ROSALINE.--Mon visage n'est qu'une lune et voilée de nuages.

LE ROI.--Heureux les nuages qui seraient comme ceux qui vous cachent.

Daignez, brillante lune, et vous, belles étoiles de sa cour, écarter ces

nuages et laisser tomber vos rayons sur nos yeux humides.

ROSALINE.--O frivole demande! demandez quelque chose de plus

intéressant; ce que vous venez de demander n'est qu'un clair de lune

dans l'eau.

LE ROI.--Eh bien! pour changer, accordez-nous un tour de danse; vous

m'ordonnez de vous faire une demande, celle-là n'a rien d'étrange.

ROSALINE.--Allons, musiciens, jouez; allons, il faut faire ce tour

promptement.--Non, pas encore. Point de danse.--Je change comme la lune.

LE ROI.--Ne voulez-vous pas danser? Comment avez-vous changé sitôt?

ROSALINE.--Vous avez pris la lune dans son plein; mais à présent sa

phase est changée.

LE ROI.--Et cependant elle est toujours la lune, et moi je suis l'homme

de la lune. La musique joue, accordez-nous quelques mouvements pour la

suivre.

ROSALINE.--Nos oreilles la suivent.

LE ROI.--Mais il faudrait que vos pas la suivissent en même temps.

ROSALINE.--Puisque vous êtes des étrangers, et qu'un hasard vous a

conduits ici, nous ne serons pas si dédaigneuses; prenez nos

mains.--Nous ne voulons pas danser.

LE ROI.--Pourquoi donc prenez-vous nos mains?

ROSALINE.--Uniquement pour nous quitter en amis.--Voilà ma révérence,

mes beaux galants; et là finit le menuet.

LE ROI.--De grâce, un peu plus de cette mesure encore; ne soyez pas si

réservées.

ROSALINE.--Nous ne pouvons pas vous en donner davantage pour le prix.

LE ROI.--Daignez donc vous priser vous-mêmes; à quel prix peut-on

acheter votre compagnie?

ROSALINE.--Par votre absence, et point d'autre.

LE ROI.--Cela ne peut pas être.

ROSALINE.--En ce cas, il est impossible de nous acheter; ainsi, adieu.

Un double adieu à votre masque, et une moitié d'adieu pour vous.

LE ROI.--Si vous refusez de danser, accordez-nous du moins la grâce d'un

plus long entretien.

ROSALINE.--En secret donc?

LE ROI.--Je n'en serai que plus enchanté.

(Ils se parlent à part.)

BIRON, _à la princesse_.--Belle maîtresse à la main d'albâtre, un mot de

douceur avec vous.

LA PRINCESSE.--Miel, lait et sucre, voilà trois mots.

BIRON.--Et deux fois trois, si vous devenez si friande; hydromel, moût

de bière et malvoisie; dé bien jeté! voilà une demi-douzaine de

douceurs.

LA PRINCESSE.--Septième douceur, adieu. Puisque vous avez le secret de

piper les dés, je ne veux plus jouer avec vous.

BIRON.--Un mot en secret.

LA PRINCESSE.--Oh! je vous prie, que ce mot ne soit pas une douceur!

BIRON.--Vous aigrissez ma bile.

LA PRINCESSE.--La bile? ce mot est amer.

BIRON.--En ce cas il est à propos.

(Ils causent tous bas.)

DUMAINE, _à Marie_.--Voulez-vous me faire la grâce d'échanger un mot

avec moi.

MARIE.--Nommez-le.

DUMAINE.--Belle dame.

MARIE.--Parlez-vous ainsi? beau seigneur.--Voilà pour votre belle dame.

DUMAINE.--Si c'est votre bon plaisir, encore un mot en secret. C'est

pour vous dire adieu.

(Ils s'entretiennent en secret.)

CATHERINE, à _Longueville_.--Quoi donc? votre masque est-il sans langue?

LONGUEVILLE.--Je sais pourquoi, belle dame, vous me faites cette

question.

CATHERINE.--Oh! voyons votre raison. Vite, monsieur, je brûle de la

savoir.

LONGUEVILLE.--Vous avez une double langue dans votre masque, et vous

devriez en céder une moitié à mon masque muet.

CATHERINE.--_Veal_, dit le Hollandais! _veal_ ne veut-il pas dire veau?

LONGUEVILLE.--Un veau, belle dame.

CATHERINE.--Non, un beau seigneur, veau.

LONGUEVILLE.--Partageons le mot.

CATHERINE.--Non, je ne veux pas être votre moitié, gardez tout; cela

pourra devenir un boeuf.

LONGUEVILLE.--Holà! comme vous vous buttez dans ces pointes de

raillerie. Voudriez-vous donner des cornes, chaste dame? n'en faites

rien.

CATHERINE.--Mourez donc, veau, avant que les cornes vous poussent.

LONGUEVILLE.--Un mot à part avec vous, avant de mourir.

CATHERINE.--Parlez donc bas, de peur que le boucher n'entende. (Ils

causent à part.)

BOYET.--La langue des filles caustiques est aussi tranchante que le fil

invisible du rasoir; elle peut couper un cheveu imperceptible, si fin,

qu'il échappe à la vue. La finesse de leurs traits est au-dessus de

toute imagination: leurs saillies ont des ailes plus rapides que les

boulets, que le vent, que la pensée, et tout ce qu'il y a de plus

rapide.

ROSALINE.--Pas un mot de plus, mes filles. Rompons, rompons l'entretien.

BIRON.--Par le ciel, il faut nous retirer bafoués, et le gosier sec.

LE ROI.--Adieu, folles; vous avez un bien pauvre esprit.

(Le roi, les seigneurs, Moth, les musiciens et la suite s'en vont.)

LA PRINCESSE.--Vingt fois adieu, mes Moscovites gelés. Est-ce là cette

génération d'esprits si admirés?

BOYET.--Des lumières qu'un léger souffle de votre bouche a éteintes.

ROSALINE.--Ces esprits chargés d'embonpoint; grossiers, grossiers,

épais, épais.

LA PRINCESSE.--Le pauvre esprit pour l'esprit d'un roi! Les déplorables

railleries! croyez-vous qu'ils ne se pendront pas de désespoir cette

nuit? ou qu'ils oseront montrer de nouveau leurs visages, autrement que

sous le masque? Ce Biron qu'on dit si ingénieux était tout décontenancé.

ROSALINE.--Oh! ils étaient là dans la plus déplorable situation: encore

un bon mot, et le roi se mettait à pleurer.

LA PRINCESSE.--Biron a juré, tout décontenancé.

MARIE.--Dumaine et son épée étaient à mon service; non point, lui ai-je

dit: et aussitôt mon beau serviteur est resté muet.

CATHERINE.--Le seigneur Longueville m'a dit que j'avais dompté son

coeur; et savez-vous comment il m'a appelée?

LA PRINCESSE.--Mal de coeur peut-être?

CATHERINE.--Oui, d'honneur.

LA PRINCESSE.--Va-t'en, mal de coeur toi-même.

ROSALINE.--Allons, on trouverait aisément de meilleurs esprits parmi les

docteurs en bonnet selon les statuts[68].--Mais, savez-vous une chose?

Le roi a juré qu'il était amoureux de moi.

[Note 68: Le bonnet de statut. Un acte du parlement enjoignit aux

personnes au-dessus de six ans de porter, les dimanches et jours de

fête, un bonnet de laine fabriqué en Angleterre: il n'y avait

d'exception que pour la noblesse.]

LA PRINCESSE.--Et le subtil Biron m'a engagé sa foi.

CATHERINE.--Et Longueville était né pour me servir.

MARIE.--Dumaine est à moi, aussi inséparable que l'écorce l'est de

l'arbre.

BOYET.--Madame, et vous, mes jolies nymphes, prêtez-moi l'oreille, ils

vont revenir tout à l'heure ici sous leur forme naturelle: car il n'est

pas possible qu'ils digèrent jamais ce cruel affront.

LA PRINCESSE.--Ils vont revenir, dites-vous?

BOYET.--Ils reviendront, ils reviendront, Dieu le sait; et vous les

verrez danser de joie, quoique vous les ayez renvoyés estropiés à force

de coups. Ainsi, changez de couleurs, et, lorsqu'ils reparaîtront en ce

lieu, épanouissez-vous comme de belles roses au souffle de l'été.

LA PRINCESSE.--Qu'entendez-vous par épanouir? Qu'entendez-vous par là?

Parlez de façon qu'on vous entende.

BOYET.--De belles dames masquées sont des roses dans le bouton.

Démasquées, et montrant leur incarnat et leurs douces nuances, ce sont

des anges sortis des nuages, ou des roses épanouies.

LA PRINCESSE.--Laissez là vos ambiguïtés. Que ferons-nous, s'ils

reviennent nous faire la cour en face?

ROSALINE.--Ma chère princesse, si vous voulez vous laisser conduire par

mes avis, raillons-les encore en face, comme nous les avons raillés

masqués. Plaignons-nous à eux de ce qu'il est venu ici des fous déguisés

en Moscovites, dans un accoutrement bizarre, et demandons avec

étonnement ce que pouvaient être ces aventuriers, quel était le but de

leur plate comédie, de leur prologue grossier, de tout leur procédé si

ridicule, et de leur arrivée dans notre tente.

BOYET.--Mesdames, retirez-vous: nos galants sont à deux pas.

LA PRINCESSE.--Courons à nos tentes, comme des chevreuils fuyant dans la

plaine.

(La princesse sort avec ses femmes.)

(Entrent le roi, Biron, Longueville et Dumaine dans leur costume

habituel.)

LE ROI, _à Boyet_.--Salut, beau chevalier; où est la princesse?

BOYET.--Elle s'est retirée dans sa tente: Votre Majesté a-t-elle à me

charger de quelques ordres pour elle?

LE ROI.--Dites-lui que je la prie de m'accorder une minute d'audience.

BOYET.--Je vais la lui demander, sire; et je sais qu'elle vous

l'accordera.

(Boyet sort.)

BIRON.--Cet homme se gorge d'esprit comme les pigeons de pois[69], et il

se dégorge quand il plaît à Dieu. Colporteur de bons mots, il revend sa

denrée aux vigiles des fêtes, aux assemblées, aux marchés, aux foires;

et nous qui le vendons en gros, Dieu le sait, nous n'avons pas

l'avantage de l'étaler, comme lui, en vue des chalands. Ce galant sait

accrocher les jeunes filles à sa manche, comme une épingle. S'il eût été

Adam il aurait tenté Ève: il sait découper les viandes et grasseyer.

Quoi! c'est lui qui baisait sa main en signe de politesse; c'est le

singe des belles manières, c'est monsieur le précieux; quand il joue au

trictrac, il fait gronder les dés en termes choisis, il chante le ténor

avec grâce, et dans l'art de maître des cérémonies, le surpasse qui

pourra. Les dames l'appellent mon cher coeur; chaque degré que son pied

foule en montant, le baise et le caresse: c'est une fleur qui

s'épanouit, qui sourit à chacun pour montrer ses dents blanches comme

des os de baleine.--Et toutes les consciences qui ne veulent pas mourir

endettées lui donnent le titre mérité de Boyet à la langue mielleuse.

[Note 69: Proverbe populaire.]

LE ROI.--Que les aphthes saisissent sa langue emmiellée, je le lui

souhaite de tout mon coeur, pour le punir d'avoir déconcerté le page

d'Armado dans son rôle!

(Entrent la princesse, Rosaline, Marie, Catherine, Boyet, et suite.)

BIRON.--Regardez, voilà qu'on vient!--Savoir-vivre! qu'étais-tu avant

que cet homme t'enseignât, et qu'es-tu maintenant?

LE ROI.--Salut, aimable princesse, et bonjour.

LA PRINCESSE.--Bonjour dans un salut[70], ce n'est pas très-bien, je

crois.

[Note 70: _Hail_, salut et grêle.]

LE ROI.--Interprétez mieux mes paroles.

LA PRINCESSE.--Faites-moi de meilleurs souhaits, je vous le permets.

LE ROI.--Nous sommes venus vous rendre visite, et nous nous proposons

aujourd'hui de vous conduire à notre cour: accordez-nous cette faveur.

LA PRINCESSE.--Je ne sortirai point de ce parc; et songez à observer

votre voeu. Ni Dieu ni moi n'aimons les hommes parjures.

LE ROI.--Ne me faites pas un crime d'une faute dont vous êtes la cause.

C'est la vertu de vos yeux qui me force à rompre mon serment.

LA PRINCESSE.--Vous appelez vertu ce qui n'en est pas une; vous auriez

dû dire vice, car jamais la vertu n'a l'effet de faire violer les

serments des hommes. Par mon honneur virginal, aussi pur que le lis

encore intact, je proteste que, quand on me ferait souffrir les plus

horribles tourments, je ne consentirais jamais à accepter un asile dans

votre palais, tant j'abhorre d'être cause qu'on viole des serments faits

au ciel avec sincérité.

LE ROI.--Oh! vous avez mené ici une vie solitaire et triste, sans voir

le monde, sans recevoir la moindre visite; et c'est une honte pour nous.

LA PRINCESSE.--Non pas, seigneur; il n'en est pas ainsi, je vous le

jure. Nous avons eu ici des divertissements et des amusements fort

agréables. Il n'y a pas encore longtemps qu'une troupe de Russes vient

de nous quitter.

LE ROI.--Comment, madame, des Russes?

LA PRINCESSE.--Oui, d'honneur, seigneur; de braves galants, pleins de

politesse, tout brillants de magnificence.

ROSALINE.--Madame, dites la vérité.--Ce portrait ne leur ressemble pas,

seigneur. C'est par politesse, et pour se conformer au ton de nos jours,

que la princesse leur donne un éloge qu'ils ne méritent pas. Il est bien

vrai que nous quatre nous avons été abordées par quatre galants en

habits russes; ils sont restés ici une heure, et ont beaucoup parlé;

mais pendant toute cette heure, seigneur, nous n'avons pas eu le bonheur

de leur entendre dire un mot heureux. Je n'ose pas les appeler des fous,

mais ce que je crois, c'est que quand ils ont soif, il y a des fous qui

auraient bien envie de boire.

BIRON.--Cette plaisanterie me sèche le gosier à moi.--Ma belle, ma

charmante, votre esprit tourne la sagesse en folie: lorsque nos yeux

veulent saluer l'oeil enflammé des cieux, à force de lumière nous

perdons la lumière; votre talent est éblouissant comme lui; auprès de

votre sagesse, la sagesse d'autrui ne paraît que folie; et ce qu'il y a

de plus riche nous paraît pauvreté.

ROSALINE.--Ce que vous dites annonce que vous êtes riche et sage; car à

mes yeux...

BIRON.--Je suis un fou, dénué de tout, n'est-ce pas?

ROSALINE.--Si ce n'est que vous prenez ce qui vous appartient, il serait

mal à vous de m'arracher les paroles de la bouche.

BIRON.--Oh! je suis tout à vous, avec tout ce que je possède.

ROSALINE.--Un fou tout entier à moi?

BIRON.--Je ne puis vous donner moins.

ROSALINE.--Quel était, dans les masques, celui que vous portiez?

BIRON.--Où cela? Quand? Quel masque? Pourquoi me demandez-vous cela?

ROSALINE.--Hé! là même, dans ce temps-là même, ce masque, oui, cet étui

superflu, qui montrait le plus beau visage et cachait le plus laid.

LE ROI, _à ceux de sa suite_.--Nous sommes découverts: elles vont nous

accabler de leurs railleries.

DUMAINE.--Avouons tout, et tournons la chose en plaisanterie.

LA PRINCESSE, _au roi_.--Quoi! vous restez confondu, seigneur? Pourquoi

Votre Altesse a-t-elle l'air si sérieux?

ROSALINE.--Au secours! tenez-lui le front; pourquoi pâlissez-vous? Le

mal de mer, je crois: ils viennent de Moscovie.

BIRON.--Ainsi, les étoiles versent les calamités pour punir le parjure:

quel front d'airain pourrait y résister?--Me voici en butte à vos

traits, belle dame; lancez sur moi toutes les bordées de votre science;

écrasez-moi de vos affronts; accablez-moi de vos moqueries; hachez-moi

du tranchant de vos épigrammes. Ah! je ne viendrai plus vous prier de

danser; je ne viendrai plus vous faire ma cour en habit russe.--Oh! je

ne me fierai plus aux harangues étudiées, ni aux mouvements de la langue

d'un page; je ne viendrai plus visiter mon amie en masque, ni faire ma

cour en rimes semblables aux chansons d'un aveugle jouant de la harpe;

adieu phrases de taffetas, compliments soyeux, hyperboles à triple

étage, affectation recherchée et figures pédantesques! ces insectes

bourdonnants m'ont soufflé comme un ballon; je les abjure, et je

proteste ici, par ce gant si blanc (combien la main l'est encore

davantage, Dieu le sait!), que désormais, en faisant ma cour,

l'expression de mes sentiments sera énoncée par des oui et des non, de

l'étoffe la plus unie et la plus simple; et, pour commencer ma réforme,

ma belle, que Dieu m'assiste, oui, comme mon amour pour vous est ferme

et constant, de la trempe la plus pure, sans paille ni alliage!

ROSALINE.--Sans _sans_[71], je vous prie.

[Note 71: C'est-à-dire _sans_ mot français. Biron avait répété le mot

_sans_.]

BIRON.--Il me reste encore un brin de mon ancienne rage.--Daignez me

supporter: je suis un malade; je me déferai de cela par degrés.

Attendez: voyons.--Écrivez sur ces trois personnes: «Que le Seigneur ait

pitié de nous[72]!» Ils sont infectés; le mal est dans leurs coeurs: ils

ont la peste; ils l'ont gagnée de vos yeux. Ces braves seigneurs sont

visités par la colère du ciel; et vous n'en êtes pas exemptes, mesdames;

je vois sur vous les signes de la main de Dieu.

[Note 72: Inscription placée sur l'hospice des pestiférés.]

LA PRINCESSE.--Ceux qui nous ont donné ces signes en doivent être

délivrés.

BIRON.--Nos États sont confisqués; ne cherchez pas à achever de nous

détruire.

ROSALINE.--Pas du tout! Comment se pourrait-il que vous fussiez

confisqués? c'est vous qui faites le procès[73].

[Note 73: Équivoque sur _sue_, procès et offre, hommage, demande,

supplique.]

BIRON.--Ah! paix! Je ne veux plus avoir d'affaire avec vous.

ROSALINE.--Vous n'aurez pas non plus affaire à moi, si ma volonté

s'accomplit.

BIRON.--Parlez pour vous-même: mon esprit est à bout.

LE ROI, à _la princesse_.--Enseignez-nous, belle princesse, quelque

belle excuse pour notre grave offense.

LA PRINCESSE.--La plus belle excuse, c'est l'aveu. N'étiez-vous pas ici,

il n'y a qu'un moment, tous déguisés?

LE ROI.--J'y étais, madame.

LA PRINCESSE.--Et avez-vous reçu une bonne leçon?

LE ROI.--Oui, certes, madame.

LA PRINCESSE.--Et lorsque vous étiez ici, qu'avez-vous murmuré à

l'oreille de votre dame?

LE ROI.--Que je la prisais plus que tous les trésors du monde entier.

LA PRINCESSE.--Et lorsqu'elle vous sommera de tenir votre promesse, vous

la repousserez.

LE ROI.--Non, sur mon honneur.

LA PRINCESSE.--Allons, allons, modérez-vous: après un premier serment

violé, vous ne vous faites aucun scrupule de vous parjurer encore.

LE ROI.--Méprisez-moi si jamais je viole ce serment que j'ai fait.

LA PRINCESSE.--Je vous mépriserai donc; et un peu de

modération.--Rosaline, que vous a murmuré ce Russe tout bas dans

l'oreille?

ROSALINE.--Madame, il a juré que je lui étais chère et précieuse comme

la prunelle de l'oeil, et il m'a élevée au-dessus du prix de cet

univers, ajoutant, de plus, qu'il m'épouserait, ou qu'il mourrait mon

amant.

LA PRINCESSE.--Dieu te donne joie de lui! Le noble prince tient bien

honorablement sa promesse!

LE ROI.--Que voulez-vous dire, madame? Sur ma vie, sur ma foi, je n'ai

jamais fait pareil serment à cette dame.

ROSALINE.--Par le ciel, vous l'avez fait; et, pour le confirmer, vous

m'avez fait ce présent; mais reprenez-le, monsieur, le voilà.

LE ROI.--Ce présent, c'est à la princesse que je l'ai donné avec ma foi.

Je l'ai bien distinguée à ce joyau qu'elle portait sur sa manche.

LA PRINCESSE.--Pardonnez-moi, seigneur; c'était elle qui portait ce

joyau; quant à moi, c'est le seigneur Biron, je lui en rends grâces, qui

est mon amant.--Eh bien! Biron, voulez-vous de moi, ou voulez-vous que

je vous rende votre perle?

BIRON.--Ni l'un ni l'autre; je vous les abandonne tous deux.--Je devine

le fin mot.--Il y a eu ici un complot (parce qu'elles ont été instruites

d'avance de notre divertissement); elles ont tout disposé pour le battre

en ruine comme une comédie de Noël. Quelque rediseur, quelque patelin,

quelque mauvais bouffon, quelque flagorneur, quelque écuyer tranchant,

quelque plaisant à qui l'excès du rire a ridé les joues, et qui sait

comment il faut s'y prendre pour faire rire la princesse, lorsqu'elle

est de belle humeur, a dévoilé d'avance tout notre projet; et sur cette

découverte, les dames ont changé de présents; et nous, déçus par les

couleurs auxquelles nous pensions les reconnaître, nous n'avons fait la

cour qu'au signe trompeur qui nous a égarés. A présent, pour aggraver

notre parjure, nous sommes parjures encore une fois, la première par

notre bonne volonté, et la seconde par notre méprise. (_A Boyet_.) Et ne

serait-ce pas vous-même qui auriez éventé notre secret et notre plan de

divertissement pour nous rendre ainsi parjures? N'avez-vous pas trouvé

la mesure du pied de la princesse[74]? Ne savez-vous pas toujours

sourire à ses yeux, et vous tenir debout entre son dos et le feu,

portant une assiette et faisant le bouffon? Vous avez déconcerté notre

page dans son discours: allez, tout vous est permis; mourez quand vous

voudrez, une jupe vous servira de linceul. Vous me lorgnez d'un oeil

malin, n'est-il pas vrai? Vous avez un oeil qui blesse comme une épée de

plomb.

[Note 74: Phrase proverbiale; flatter quelqu'un, et s'insinuer dans ses

bonnes grâces.]

BOYET.--Cette brave lice a été vigoureusement courue jusqu'au bout.

BIRON.--Voyez, il joute encore: en voilà assez; moi, j'ai fini. (_Entre

Costard_.) Te voilà venu fort à propos, «tout esprit;» tu viens terminer

une belle dispute.

COSTARD.--«O mon Dieu, monsieur,» ils voudraient savoir si les trois

héros[75] viendront ou non.

[Note 75: Shakspeare veut tourner en ridicule _l'histoire des neuf

preux_.]

BIRON.--Comment, est-ce qu'ils ne sont que trois?

COSTARD.--Non, monsieur; mais cela est fort beau, car chacun en

représente trois.

BIRON.--Et trois fois trois font neuf.

COSTARD.--Non pas, monsieur; sous votre bon plaisir, monsieur, j'espère

qu'il n'en est pas ainsi: vous ne pouvez pas demander notre

interdictions[76], monsieur; je vous le proteste, monsieur, nous savons

ce que nous savons.--J'espère que trois fois trois, monsieur?

[Note 76: Nous ne sommes pas fous.]

BIRON.--Ne font pas neuf?

COSTARD.--Sous votre bon plaisir, monsieur, nous savons à combien cela

se monte.

BIRON.--Par Jupiter, j'ai toujours pris trois fois trois pour neuf.

COSTARD.--«O mon Dieu, monsieur,» vous seriez bien malheureux, si vous

étiez obligé de gagner votre vie à compter, monsieur.

BIRON.--Combien donc cela fait-il?

COSTARD.--«O mon Dieu, monsieur,» les parties elles-mêmes, les acteurs,

monsieur, vous l'apprendront, combien cela fait. Quant à moi, je ne

suis, comme on dit, que pour faire un homme dans un pauvre homme,

_Pompion le Grand_, monsieur.

BIRON.--Es-tu un des neuf héros?

COSTARD.--Il leur a plu de me croire digne d'être Pompion le Grand:

quant à moi, je ne connais pas le rang ni le caractère de ce champion;

mais je dois le représenter.

BIRON.--Va, dis-leur de se préparer.

COSTARD.--Nous donnerons à cela une jolie tournure, monsieur; nous y

donnerons quelque attention.

LE ROI.--Biron, ils nous feront affront; qu'ils n'approchent pas.

(Costard sort.)

BIRON.--Nous sommes à l'épreuve de la honte, mon prince; et il y a une

certaine politique à avoir un spectacle plus mauvais que celui qu'ont

donné le roi et ses courtisans.

LE ROI.--Qu'ils s'abstiennent de venir.

LA PRINCESSE.--Allons, mon noble prince, laissez-vous gouverner par moi

à présent. Souvent le spectacle plaît d'autant plus que les acteurs

savent moins les moyens de plaire. Lorsque le zèle s'évertue pour

contenter les spectateurs, et que la pièce expire au milieu des efforts

de ceux qui la représentent, alors la ridicule confusion des caractères

donne plus de gaieté, c'est ainsi qu'on voit de grands projets, conduits

avec beaucoup de peine, avorter dès leur naissance.

BIRON.--Une juste description de notre mascarade, seigneur!

(Entre Armado.)

ARMADO.--Oint du Seigneur, j'implore de votre auguste souffle autant de

temps qu'il m'en faut pour proférer une couple de mots.

(Il converse en particulier avec le roi et lui remet un papier.)

LA PRINCESSE.--Cet homme sert-il Dieu?

BIRON.--Pourquoi me faites-vous cette question, madame?

LA PRINCESSE.--C'est qu'il ne parle pas comme les hommes que Dieu a

créés.

ARMADO, _haut_.--Cela est égal, mon beau, mon gracieux, mon doux

monarque; car je proteste que le maître d'école est excessivement

original, trop, trop vain; trop, trop vain; mais nous risquerons la

chose, comme on dit: _alla fortuna della guerra_. Je vous souhaite la

paix de l'âme, mon royal couple.

(Il sort.)

LE ROI.--Il y a à parier que nous aurons une belle représentation de

héros. Lui, il représente Hector de Troie; le paysan, Pompée le Grand;

le curé de la paroisse, Alexandre; le page d'Armado, Hercule; le pédant,

Judas Machabée; et si ces quatre héros réussissent d'abord dans leur

premier rôle, les quatre changeront de costume et représenteront les

cinq autres.

BIRON.--Il y en a cinq dans la première pièce.

LE ROI.--Non, vous vous trompez.

BIRON.--Le pédant, le fanfaron, le prêtre de campagne, le fou et le

page... Une vraie partie de neuf[77], et le monde entier n'en fournirait

pas cinq pareils, à les prendre chacun dans leur caractère.

[Note 77: _Ad novum_ pour _novem_, ancien jeu de dés.]

LE ROI.--Le vaisseau est à la voile, et le voilà qui cingle en pleine

mer.

(On apporte des sièges.)

(Entre Costard représentant Pompée.)

COSTARD.--Moi, je suis Pompée.

BOYET.--Vous mentez, vous n'êtes pas Pompée.

COSTARD.--Je suis Pompée....

BOYET.--Avec la tête d'un léopard sur le genou.

BIRON.--Bien dit, vieux railleur; il faut que je me réconcilie avec toi.

COSTARD.--Je suis Pompée, Pompée surnommé _le gros_.

DUMAINE, _le reprenant_.--Le grand.

COSTARD.--Oui, c'est le grand, monsieur: Pompée surnommé _le grand_,

qui, souvent dans le champ de bataille, avec mon bouclier et mon épée,

ai fait suer mon ennemi. Voyageant le long de cette côte, je suis venu

ici par hasard, et je dépose mes armes aux pieds de cette belle

damoiselle de France. _(A la princesse_.) Si Votre Altesse voulait dire:

Pompée, je vous rends grâces, j'aurais fini.

LA PRINCESSE.--Grand merci, grand Pompée.

COSTARD.--Je n'en méritais pas tant, mais je me flatte que j'ai été

parfait; je n'ai fait qu'une petite faute dans le mot _grand_.

BIRON.--Mon chapeau contre un sou que Pompée est le meilleur des neuf

héros.

(Entre Nathaniel représentant Alexandre.)

NATHANIEL.--Lorsque je vivais dans le monde, j'étais le monarque du

monde; j'étendis ma puissance et mes conquêtes à l'orient, à l'occident,

au nord et au midi; mon écusson annonce clairement que je suis

Alisandre.

BOYET.--Votre nez dit que non, que vous ne l'êtes pas; car il est trop

droit.

BIRON, _à Boyet_.--Votre nez sent à merveille que non, mon chevalier au

flair délicat.

LA PRINCESSE.--Le conquérant est tout en désarroi; continuez, bon

Alexandre.

NATHANIEL.--Lorsque je vivais dans le monde, j'étais le maître du monde.

BOYET.--Rien de plus vrai; cela est juste, vous l'étiez, Alisandre.

BIRON.--Pompée le Grand!

COSTARD.--Votre serviteur, et Costard.

BIRON.--Enlève le conquérant, enlève Alisandre!

COSTARD.--Oh! monsieur, vous avez mis en déroute Alisandre le

conquérant. (_A Nathaniel_.) Tu seras pour cela dépouillé de ton habit

de représentation; et ton lion, qui tient sa hache d'armes, assis sur

une chaise de garde-robe, sera donné à un Ajax, et ce sera lui qui sera

le neuvième héros. Un conquérant qui tremble de parler! Fuis de honte,

Alisandre. (_Nathaniel sort_.) S'il vous plaît, c'est un bon homme

imbécile, un honnête homme, voyez-vous, et bientôt mis en déroute! C'est

un excellent voisin, en vérité, et un fort bon joueur de boule.... Mais,

pour Alisandre, hélas! vous voyez ce que c'est, il s'est un peu trompé

dans son rôle. Mais voilà des héros qui expliqueront leur pensée un peu

mieux.

BIRON.--Rangez-vous de ce côté, bon Pompée.

(Entrent Holoferne représentant Judas Machabée, et Moth représentant

Hercule.)

HOLOFERNE, _montrant le page Moth_.

Le grand Hercule est représenté par ce marmot,

Lui dont la massue a tué Cerbère, ce _Canus_[78] à triple tête;

Et lorsqu'il n'était encore qu'un nain, qu'un petit enfant au berceau,

Il vous étranglait ainsi les serpents dans ses _manus

Quoniam_, il semble être ici dans la minorité.

_Ergo_, je viens avec cette apologie.--

(A Moth.)

Conserve quelque majesté dans ton _exit_, et disparais.

[Note 78: Pour _canis_, chien.]

(Moth sort.)

HOLOFERNE _continuant_.--Je suis Judas....

DUMAINE.--Un Judas!

HOLOFERNE.--Non pas l'Iscariote, monsieur.--Je suis Judas, nommé

_Macchabæus_.

DUMAINE.--Un Judas Machabée tondu[79] est un vrai Judas nu.

[Note 79: _Y cleped_ nommé, et _clipt_, tondu.]

BIRON.--Un traître qui donne des baisers! Comment es-tu devenu Judas?

HOLOFERNE.--Je suis Judas.

DUMAINE.--A ta plus grande honte, Judas.

HOLOFERNE.--Que prétendez-vous, monsieur?

DUMAINE.--Faire que Judas se pende lui-même.

HOLOFERNE.--Commencez, monsieur; vous êtes mon aîné.

BIRON.--Bien répondu: Judas fut pendu à un sureau.

HOLOFERNE.--Je ne me laisserai pas déconcerter.

BIRON.--Parce que tu es dévisagé[80].

[Note 80: _To out face one_, dévisager quelqu'un.]

HOLOFERNE.--Qu'est-ce que c'est que cela?

BOYET.--Une tête de cistre.

DUMAINE.--La tête d'une épingle à cheveux.

BIRON.--Une tête de mort dans une bague.

LONGUEVILLE.--La face d'une vieille médaille romaine, à demi effacée.

BOYET.--Le pommeau du sabre de César.

DUMAINE.--La tête sculptée en os d'une cartouche de soldat.

BIRON.--Une demi-joue de saint George dans une boucle.

DUMAINE.--Oui, dans une boucle de plomb.

BIRON.--Oui, et que porte à son chapeau un arracheur de dents. Et à

présent, poursuis; car nous t'avons mis en bonne contenance.

HOLOFERNE.--Vous m'avez mis hors de contenance.

BIRON.--Tu mens; nous t'avons donné des physionomies.

HOLOFERNE.--Mais vous les avez toutes dévisagées.

BIRON.--C'est ce que nous te ferions si tu étais un lion.

BOYET.--Mais comme c'est un âne, qu'il s'en aille: et là-dessus, adieu,

cher Jude; pourquoi restes-tu?

DUMAINE.--Pour la fin de son nom.

BIRON.--Pour l'âne ajouté au Jude: donnez-la-lui.--Jud-as[81], va-t'en.

[Note 81: _Jude ass_, pour Jude âne.]

HOLOFERNE.--Cela n'est pas généreux, ni poli, ni honnête.

BOYET.--Une lumière pour monsieur Judas, il fait nuit; il pourrait se

jeter par terre.

LA PRINCESSE.--Hélas! le pauvre Machabée, comme il a mordu à l'hameçon!

(Entre Armado, représentant Hector.)

BIRON.--Cache ta tête, Achille; voici Hector qui s'avance en armes.

DUMAINE.--Quand mes railleries devraient retomber sur moi, je veux

m'égayer en ce moment.

LE ROI.--Hector n'était qu'un Troyen[82] en comparaison de celui-ci.

[Note 82: _Trojan_, Troyen. Du temps de Shakspeare, sobriquet de

voleur.]

BOYET.--Mais est-ce bien Hector?

DUMAINE.--Je pense qu'Hector n'était pas si bien fait.

LONGUEVILLE.--Sa jambe est trop grosse pour Hector.

DUMAINE.--Sûrement, il est plus gras.

BOYET.--Non, il est habillé au mieux en petit.

BIRON.--Ce ne peut être là Hector.

DUMAINE.--C'est un dieu ou un peintre, car il fait des mines.

ARMADO.--L'armipotent Mars, le tout-puissant des lances, a fait à Hector

un don....

DUMAINE.--Une muscade dorée.

BIRON.--Un citron.

LONGUEVILLE.--Garni de clous de girofle[83].

[Note 83: Étrennes à la mode pour la Noël.]

DUMAINE.--Non, fendu.

ARMADO.--Paix!--Mars l'armipotent, le tout-puissant des lances, a fait

un don à Hector, l'héritier d'Ilion: un homme d'une si infatigable

halcine, que, sûrement, il combattrait, oui, depuis le matin jusqu'au

soir, hors de sa tente. Je suis cette fleur....

DUMAINE.--Cette menthe.

LONGUEVILLE.--Cette violette.

ARMADO.--Cher seigneur Longueville, tenez votre langue.

LONGUEVILLE.--Je dois plutôt lui lâcher la bride: car elle court sur la

trace d'Hector.

DUMAINE.--Et Hector est un lévrier.

ARMADO.--Le cher guerrier est mort et en poussière: mes chers coeurs, ne

battez pas les cendres des morts. Quand il respirait, c'était un

homme!--Mais je vais poursuivre mon rôle. _(A la princesse_.) Douce

royauté, accordez-moi le sens de votre ouïe.

LA PRINCESSE.--Parlez, brave Hector; vous nous faites beaucoup de

plaisir.

ARMADO.--J'adore la pantoufle de votre aimable grâce.

BOYET.--Il l'aime au pied.

DUMAINE.--Il ne pourrait pas l'aimer à l'aune.

ARMADO.--Cet Hector a surpassé de bien loin Annibal.

COSTARD.--Votre partie adverse, camarade Hector, est une fille perdue.

Elle est à deux mois de sa carrière.

ARMADO.--Que veux-tu dire?

COSTARD.--En bonne foi, si vous ne jouez pas le rôle de l'honnête

Troyen, la pauvre fille est à plaindre; elle le sent remuer: l'enfant

fait déjà le fanfaron dans son ventre; il est à vous.

ARMADO.--Veux-tu me _diffamoniser_ parmi les potentats? Tu mourras.

COSTARD.--Hector sera donc fouetté pour Jacquinette, dont il a troublé

la vie; et pendu pour Pompée, à qui il veut donner la mort.

DUMAINE.--O rare Pompée!

BOYET.--O fameux Pompée!

BIRON.--Pompée plus grand que le grand, grand, grand Pompée. Pompée le

géant!

DUMAINE.--Hector, tremble.

BIRON.--Pompée est ému. Attisez, attisez la fureur[84]. Excitez-les,

excitez-les.

[Note 84: _Atis,_ Até, la déesse des fureurs.]

DUMAINE.--Hector lui fera un défi.

BIRON.--Oui, pour peu qu'il y ait dans son ventre autant de sang humain

qu'il en faut pour le dîner d'une mouche.

ARMADO, _à Costard_.--Par le pôle nord, je te fais un défi.

COSTARD.--Je ne veux point combattre avec un pieu[85], comme un homme du

nord. Je veux me battre d'estoc et de taille: je veux me servir de

l'épée.--Je vous prie, laissez-moi reprendre mes armes d'Hector.

[Note 85: _Pole_, pôle, et _pole_, pieu.]

DUMAINE.--Place aux héros irrités.

COSTARD.--Je veux me battre dans ma chemise.

DUMAINE.--Voilà un Pompée des plus résolus!

MOTH, _à Armado_.--Mon maître, baissez le ton d'une note: ne voyez-vous

pas que Pompée se déshabille pour le combat? Que prétendez-vous? Vous

allez perdre votre réputation.

ARMADO.--Nobles gentilshommes, nobles guerriers, pardonnez: mais je ne

combattrai point en chemise.

DUMAINE.--Vous ne pouvez pas le refuser: c'est Pompée qui a fait le

défi.

ARMADO.--Aimables gentilshommes, je le peux, et je le veux.

BIRON.--Quelle est votre raison?

ARMADO.--La vérité nue de la chose, c'est que je n'ai point de chemise;

je vais en laine par pénitence.

BOYET.--Cela est vrai; et à Rome on lui a enjoint de s'abstenir de la

toile; depuis ce temps, je le jurerais, il n'en a porté aucune, si ce

n'est un vieux lange de Jacquinette; et cela il le porte près de son

coeur comme un gage de sa maîtresse.

(Entre Mercade.)

MERCADE.--Dieu conserve vos jours, madame!

LA PRINCESSE.--Soyez le bienvenu, Mercade; vous nous faites tort

pourtant, en interrompant notre divertissement.

MERCADE.--J'en suis bien fâché, madame; car la nouvelle que j'apporte

pèse cruellement sur ma langue. Le roi votre père....

LA PRINCESSE.--Est mort, sur ma vie?

MERCADE.--Oui, madame: mon message est fini.

BIRON, _aux acteurs_.--Messieurs les héros, retirez-vous. La scène

commence à se rembrunir.

ARMADO.--Quant à moi, je respire librement: j'ai jusqu'ici vu les

affronts qu'on m'a faits, par le petit trou de la prudence, et je me

ferai justice comme un vrai guerrier.

(Les héros sortent.)

LE ROI, _à la princesse_.--Dans quelles dispositions se trouve Votre

Altesse?

LA PRINCESSE, _à Boyet_.--Boyet, préparez tout: je veux partir ce soir.

LE ROI.--Non pas si vite, madame: je vous en conjure, attendez encore.

LA PRINCESSE, _à Boyet_.--Préparez-vous, vous dis-je.--(_Au roi et à ses

seigneurs_.) Je vous remercie, mes gracieux seigneurs, de tous vos

galants efforts pour nous plaire: et je vous prie, du fond de mon âme

qui vient d'être affligée, de daigner, dans votre rare sagesse, excuser

et oublier l'excessive liberté de nos procédés et de nos contradictions.

Si nous nous sommes comportées avec un excès de hardiesse dans nos

mutuelles entrevues, et dans notre conversation ensemble, c'est la faute

de votre politesse. (_Au roi_.) Adieu, noble prince. Un coeur oppressé

de tristesse abrége les compliments. Excusez-moi si je ne donne qu'un

mot de remerciement à l'importante requête que vous m'avez si facilement

accordée.

LE ROI.--Il n'est rien que la fuite rapide du temps ne précipite et ne

modifie; et souvent, au moment où il force les hommes à se séparer, il

décide ce qui n'aurait pu se terminer que par de longues discussions.

Quoique la douleur peinte sur le front d'une fille défende le sourire

galant de l'amour et la prière sacrée de la tendresse, qui voudrait

triompher de vos regrets: cependant, puisque l'amour a été le premier

objet de nos démarches, que les nuages de la tristesse ne le détournent

pas du but où il se proposait d'arriver. Pleurer des amis perdus n'est

pas, il s'en faut bien, aussi salutaire, aussi avantageux que de se

réjouir d'avoir gagné de nouveaux amis.

LA PRINCESSE.--Je ne vous comprends point, et cela double mon chagrin.

BIRON.--Des paroles franches pénètrent mieux l'oreille et la douleur:

comprenez donc mieux la pensée du roi; c'est pour votre beauté que nous

avons dépensé notre temps, et que nous nous sommes si mal acquittés de

nos serments. Votre beauté, belles dames, a considérablement défiguré

nos caractères, en façonnant nos humeurs dans un sens tout opposé à nos

intentions, et c'est là la cause de tout ce qui vous a paru ridicule en

nous. L'amour est plein d'écarts qui offensent les bienséances, il est

tout folâtre comme un enfant, toujours sautillant et toujours frivole;

comme il se forme par les yeux, il est comme l'oeil, rempli d'habitudes

étranges, de formes bizarres; il varie sans cesse les objets, comme

l'oeil qui, en roulant, reçoit les images successives de tous les objets

qui se présentent à ses regards;--si ces bigarrures changeantes du

volage amour, qui ont masqué nos caractères, ont paru, à vos beaux yeux,

se mal associer avec nos serments et la gravité des personnages, ce sont

ces yeux célestes, témoins de nos fautes, qui nous ont excités à les

commettre. Ainsi, belles dames, puisque notre amour est vôtre, l'erreur

qu'a produite l'amour est vôtre également. Si nous devenons parjures à

nous-mêmes, c'est par un parjure qui nous rend à jamais fidèles à celles

qui nous font violer et garder notre foi, à vous, belles dames; et cette

fausseté qui, par elle-même, est un crime, s'épure par son objet, et

devient vertu.

LA PRINCESSE.--Nous avons reçu vos lettres pleines d'amour, vos

présents, messagers d'amour; et, dans notre conseil de femmes, nous les

avons évalués à une simple galanterie, à une agréable plaisanterie, à

une pure politesse; comme des paroles insignifiantes, destinées à faire

passer le temps; nous n'y avons pas attaché plus d'importance que cela;

et, dans cette opinion, nous avons reçu vos propositions d'amour pour ce

qu'elles valaient à nos yeux, comme un simple passe-temps.

DUMAINE.--Nos lettres, madame, montraient quelque chose de plus qu'un

simple badinage.

LONGUEVILLE.--Et nos regards aussi.

ROSALINE.--Nous n'en avons pas jugé ainsi.

LE ROI.--A présent, à la dernière minute de l'heure qui nous sépare,

accordez-nous votre amour.

LA PRINCESSE.--Une minute est, je pense, un temps trop court pour

terminer un marché éternel; non, non, seigneur, Votre Altesse a commis

un parjure, c'est un crime de la tendresse; et en conséquence, voici ma

proposition.--Si, par amour pour moi (amour encore bien gratuit de votre

part), vous voulez faire quelque sacrifice, vous ferez celui-ci à ma

considération. Je ne veux point me fier à votre serment; mais allez

promptement vous renfermer dans quelque ermitage solitaire et désert,

éloigné de tous les plaisirs du monde; restez-y jusqu'à ce que les douze

signes célestes aient complètement rendu leur compte annuel. Si cette

vie austère et privée de toute société ne change rien à votre offre

faite dans l'ardeur du sang; si les gelées, les jeûnes, la tristesse de

l'habitation, et de grossiers habillements ne fanent pas cette fragile

fleur d'amour, mais qu'elle résiste à cette longue épreuve, et que vos

sentiments persévèrent; alors, à l'expiration de l'année, venez me

réclamer au nom du mérite de ce noviciat; et, je le jure par cette main

virginale qui s'unit maintenant à la vôtre, je serai à vous. Jusqu'à ce

terme, je vais enfermer ma triste existence dans une maison de deuil,

versant les pleurs de la douleur sur le souvenir de mon père. Si vous

vous refusez à cette convention, que nos mains se désunissent, sans

prétendre à aucun droit sur le coeur l'un de l'autre.

LE ROI.--Si je refusais cette épreuve, ou toute autre plus pénible

encore; si je refusais de laisser dormir dans le repos toutes mes

facultés, que la main soudaine de la mort vienne fermer à l'instant mes

yeux; de ce moment mon coeur vole dans votre sein.

BIRON.--Et moi, chère amante, et moi, quelle sera ma pénitence?

ROSALINE.--Il faut aussi vous purifier; vos péchés sont en grand nombre,

vous êtes coupable de parjure; si donc vous prétendez à mes faveurs,

vous passerez un mois à visiter les lits des malades.

DUMAINE.--Et moi, ma belle, et moi, quelle sera la mienne?

CATHERINE.--Une femme!--Plus de barbe, une belle santé et l'honnêteté;

voilà les trois souhaits que forme pour vous mon amour.

Peines d'amour perdues Comédie · 第 27 / 30 题