DUMAINE.--Puis-je répondre: «Je vous rends grâces, aimable épouse?»

CATHERINE.--Non pas, seigneur.--Pendant un an et un jour, je n'écouterai

pas un mot des doux propos que les galants débitent d'un visage

flatteur. Lorsque le roi viendra retrouver notre princesse, alors, si

j'ai beaucoup d'amour, je vous en donnerai un peu.

DUMAINE.--Je vous servirai jusqu'à ce terme avec loyauté et fidélité.

CATHERINE.--Mais ne le jurez pas, de crainte d'un second parjure.

LONGUEVILLE.--Et que dit Marie?

MARIE.--A la fin des douze mois révolus, j'échangerai ma robe de deuil

contre un fidèle ami.

LONGUEVILLE.--J'attendrai avec patience; mais le terme est bien long.

MARIE.--Il vous en ressemble mieux; il est peu de jeunes cavaliers plus

longs, plus grands que vous.

BIRON.--Ma belle Rosaline médite-t-elle? Ma maîtresse, regardez-moi,

considérez la fenêtre de mon coeur, ce sont mes yeux; voyez l'humble

respect peint dans mes regards qui attendent votre réponse. Imposez-moi

quelque service pour vous prouver mon amour.

ROSALINE.--- J'avais souvent ouï parler de vous, seigneur Biron, avant

que j'eusse eu l'avantage de vous voir, et la vaste langue de l'univers

vous peignait comme un homme fécond en railleries, en comparaisons

plaisantes, en sarcasmes mordants que vous lancez sur toutes les

conditions qui se trouvent exposées à la merci des traits de votre

esprit. Pour déraciner cette herbe amère de votre cerveau trop fertile

et mériter mes bonnes grâces, si vous êtes jaloux de les acquérir (et

sans cela je ne serai jamais à vous), il faut que, pendant ces douze

mois, vous visitiez tous les jours les malades muets, et que vous

conversiez à toute heure avec les malheureux gémissants dans leurs maux;

et votre tâche sera de réunir tous les efforts et toutes les ressources

de votre esprit pour forcer au rire le malade tourmenté de faiblesse et

de douleurs.

BIRON.--Exciter le sourire dans la bouche de la mort! cela ne se peut

pas, cela est impossible; la joie ne peut entrer dans une âme à

l'agonie.

ROSALINE.--Eh bien! c'est là le vrai moyen de réprimer un esprit

railleur, dont les écarts sont le fruit d'applaudissements indiscrets,

que des auditeurs, à tête vide et rieurs, donnent à ses folies. Le

succès d'un bon mot dépend de l'oreille qui l'entend, et jamais de la

langue qui le dit. Ainsi donc, si les oreilles des malades, assourdies

par les clameurs de leurs propres gémissements, veulent se prêter à

entendre vos vaines railleries, alors continuez sur ce ton, et je

consens à vous accepter avec ce défaut; mais si elles ne veulent pas les

entendre, alors défaites-vous de ce genre d'esprit, et je vous

retrouverai corrigé de ce défaut et tout joyeux de votre réforme.

BIRON.--Douze mois entiers? Allons, arrive ce qui voudra: je consens à

aller plaisanter pendant douze mois dans un hôpital.

LA PRINCESSE, _qui s'entretenait à part avec le roi_.--Oui, noble

prince; et je prends congé de vous.

LE ROI.--Non, madame; nous voulons vous accompagner et vous mettre dans

votre route.

BIRON.--Notre amour ne finit pas comme nos anciennes pièces: Jeannot n'a

pas sa Jeannette. Si ces dames avaient voulu, elles auraient pu donner à

notre scène le dénoûment d'une comédie.

LE ROI.--Allons, seigneurs, il n'y a plus que douze mois et un jour à

passer, et le dénoûment viendra.

BIRON.--Cela est trop long pour une pièce.

(Entre Armado.)

ARMADO.--Gracieuse Majesté, daignez m'accorder....

LA PRINCESSE.--N'est-ce pas là notre Hector?

DUMAINE.--Oui, le preux chevalier de Troie.

ARMADO.--Que je baise votre doigt royal, et que je prenne congé de vous.

Je suis lié par un voeu; j'ai promis à Jacquinette de tenir pour l'amour

d'elle la charrue pendant trois ans: mais, très-renommée Altesse, vous

plaît-il d'entendre le dialogue que deux savants ont compilé à la

louange de la chouette et du coucou? Il aurait dû suivre immédiatement

la fin de notre spectacle.

LE ROI.--Nous le voulons bien: faites-les paraître promptement.

ARMADO, _aux acteurs_.--Holà! avancez. (_Entrent Holoferne, Nathaniel,

Moth, Costard, et autres_.) De ce côté est _Hyems_, l'Hiver.--De

celui-ci est _Ver_, le Printemps: l'un est ami de la _chouette_, et

l'autre du _coucou_.--Printemps, commence.

LE PRINTEMPS, _chante les deux couplets suivants_.

Quand la marguerite étoilée et la violette azurée,

Quand la primevère argentée

Et les marguerites d'or

Émaillent les prés de riantes couleurs,

Le coucou alors, de feuillage en feuillage,

Se moque des maris en chantant

_Coucou_,

Coucou, coucou.--O mot redoutable!

Fatal à l'oreille d'un époux.

Quand les bergers enflent leur chalumeau d'avoine;

Quand l'alouette joyeuse sonne le réveil du laboureur;

Quand les tourterelles se caressent, et roucoulent et murmurent,

Et que la jeune bergère blanchit son linge,

Alors, etc.

L'HIVER, _chante à son tour_.

Quand les glaçons brillent aux toits;

Quand le berger Guillot souffle dans ses doigts;

Quand Pierrot entasse des souches dans le foyer;

Quand le lait gèle et durcit dans le vase,

Que le sang se glace et que les chemins se salissent,

Alors la chouette effrayante chante dans la nuit

_Toou oüe_,

Tou oüe, to oüe. Note faite pour plaire!

Quand la grosse Jeanne écume son pot;

Quand tous les vents sifflent déchaînés;

Que la toux emporte le prône du pasteur,

Que les oiseaux sont blottis dans la neige;

Quand le froid rougit le nez de Marianne;

Quand les pommes rôties sifflent sur le feu,

Alors la chouette effrayante, etc.

ARMADO.--Après les chants d'Apollon, Mercure offense l'oreille.--Vous,

sortez de ce côté; et vous, de celui-ci[86].

(Tous sortent.)

[Note 86: Holoferne représente un pédant ou maître de langues,

contemporain du poëte, nommé _Jean Florio_, maître d'italien à Londres.

Sa profession est cause qu'il débite tant de sentences italiennes dans

sa conversation. Dans un de ses ouvrages il désigne clairement

Shakspeare, furieux de ce qu'il l'avait joué sur le

théâtre.--«Qu'Aristophane, dit-il, et ses comédiens fassent des pièces,

et injurient Socrate; tout ce qu'ils font pour le diffamer ne sert qu'à

rehausser l'éclat de sa vertu.» Il parle aussi d'un sonnet d'un de ses

amis (cet ami, c'était sans doute lui-même), qu'on avait parodié selon

toute apparence dans le sonnet de cette pièce: _The praiseful princess_,

etc. On voit aussi que le même Florio aimait l'allitération, cette

ridicule affectation de plusieurs mots commençant par la même

lettre.--Il signait, le résolu Jean Florio. C'est la férocité du

caractère de cet Italien qui lui fait donner par Shakspeare le nom que

Rabelais donne à son pédant Thubal, _Holoferne_. Warburton cite ce

personnage comme un des rares exemples de satire personnelle que

Shakspeare se soit permis.]

Peines d'amour perdues Comédie · 第 28 / 30 题