Devant la tente de la princesse.
LA PRINCESSE, CATHERINE, ROSALINE et MARIE.
LA PRINCESSE.--Mes chères amies, nous serons riches avant notre départ
de ces lieux, si les cadeaux pleuvent ainsi sur nous. Une dame toute
incrustée en diamants! Voyez ce que j'ai reçu du roi amoureux.
ROSALINE.--Madame, n'y avait-il pas autre chose encore?
LA PRINCESSE.--Autre chose? Oui vraiment: autant d'amour en rimes qu'on
en peut entasser dans une feuille de papier, écrite des deux côtés et
sur la marge, et partout, qu'il lui a plu de sceller avec le nom de
Cupidon sur le cachet.
ROSALINE.--C'était le vrai moyen de faire grandir[63] sa divinité; car
il y a cinq mille ans qu'il est enfant.
[Note 63: Équivoque sur _wax_, cire et grandir.]
CATHERINE.--Oui, et un scélérat aussi, un filou.
ROSALINE.--Vous ne serez jamais amis: il a tué votre soeur.
CATHERINE.--Il l'a rendue mélancolique, triste et sombre; et elle en est
morte: si elle eût été légère comme vous, d'une humeur si joviale, si
alerte et si remuante, elle aurait pu se voir grand'mère avant de
mourir; et vous pourrez le devenir, vous, car un coeur léger vit
longtemps.
ROSALINE.--Quel sens obscur attribuez-vous à ce mot léger, souris?
CATHERINE.--Un coeur léger dans une sombre beauté.
ROSALINE.--Nous avons besoin de plus de lumière pour vous deviner.
CATHERINE.--Vous éteignez la lumière, si vous la prenez avec colère[64].
Je laisserai donc mon motif dans l'obscurité.
[Note 64: Équivoque sur _snuff_, mouchure de chandelle et accès de
colère.]
ROSALINE.--Songez bien à toujours faire ce que vous faites dans les
ténèbres.
CATHERINE.--N'en faites rien, vous; car vous êtes une fille légère.
ROSALINE.--En effet, je ne pèse pas autant que vous, et voilà en quoi je
suis légère.
CATHERINE.--Vous ne me pesez pas[65]; c'est-à-dire que vous ne vous
souciez pas de moi.
[Note 65: _To weigh_, peser et faire cas de.]
ROSALINE.--Avec grande raison; car, à mal incurable, il n'y a plus de
soin à avoir.
LA PRINCESSE.--Bien dit et bien répondu. Voilà de l'esprit bien employé,
Rosaline. Vous avez aussi reçu un présent: qui vous l'a envoyé? et
qu'est-ce que c'est?
ROSALINE.--Je voudrais que vous le connussiez. Si mon visage était aussi
beau que le vôtre, j'aurais les mêmes faveurs. En voici la preuve. Oui,
j'ai des vers aussi, grâce à Biron. La quantité des syllabes en est
juste; et si le contenu l'était aussi, je serais la plus belle déesse de
la terre: je suis comparée à vingt mille beautés. Oh! il a tracé mon
portrait dans sa lettre.
LA PRINCESSE.--Y a-t-il quelque ressemblance?
ROSALINE.--Beaucoup dans les lettres, mais rien dans l'éloge. Belle
comme l'encre! bonne conclusion.
CATHERINE.--Belle comme un B majuscule dans un manuscrit.
ROSALINE.--Gare les pinceaux! Comment! Que je ne meure pas votre
débitrice, ma majuscule rouge, ma lettre d'or! Plût à Dieu que votre
visage ne fût pas si rempli d'os[66]!
[Note 66: De boutons.]
CATHERINE.--Que la petite vérole vous récompense de cette saillie! et au
diable toutes les méchantes femmes!
LA PRINCESSE, _à Catherine_.--Et vous, quel est le cadeau que vous a
envoyé Dumaine?
CATHERINE.--Ce gant, madame.
LA PRINCESSE.--Est-ce qu'il ne vous en a pas envoyé deux?
CATHERINE,--Oui, madame; et, par-dessus le marché, quelques milliers de
vers d'un fidèle amant; une monstrueuse traduction d'hypocrisie, une
vile compilation, une niaiserie profonde.
MARIE.--Cette lettre et ces perles m'ont été envoyées à moi par
Longueville. La lettre est trop longue au moins d'un demi-mille.
LA PRINCESSE.--Je le crois comme vous. Ne souhaiteriez-vous pas, dans le
fond de votre coeur, que le collier fût plus long et la lettre plus
courte?
MARIE.--Oui, ou que ses mains jointes ne pussent jamais se séparer.
LA PRINCESSE.--Nous sommes des filles bien sages, de nous moquer ainsi
de nos amoureux!
ROSALINE.--Ils sont vraiment bien plus fous d'acheter ainsi nos
moqueries! Oh! je veux mettre ce Biron à la torture avant que je quitte
cette cour. Que je voudrais l'avoir à mes gages seulement une semaine!
Comme je le ferais ramper, supplier, solliciter, attendre l'occasion
favorable et épier les temps, dépenser son prodigue esprit en rimes sans
récompense; employer ses services à mon gré, et même être fier d'être le
jouet de mes railleries!... Je voudrais gouverner aussi despotiquement
toute son existence, que s'il était mon fou, et moi sa destinée.
LA PRINCESSE.--Il n'est point d'hommes aussi bien attrapés, quand une
fois ils le sont, que ces beaux esprits changés en fous: la folie,
éclose dans le sein de la sagesse, s'arme de toute son autorité et du
secours de la science; et tous les talents de l'esprit servent à décorer
ses écarts.
ROSALINE.--Le sang de la jeunesse ne s'enflamme jamais autant que celui
de la gravité révoltée en faveur de l'amour.
MARIE.--La folie n'a point dans les fous la même énergie qu'elle a dans
les sages; lorsque l'esprit radote, toute leur intelligence ne leur sert
qu'à paraître encore plus simples.
(Entre Boyet.)
LA PRINCESSE.--Voici Boyet, la gaieté sur le visage.
BOYET.--Oh! le rire m'assassine. Où est Son Altesse?
LA PRINCESSE.--Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau, Boyet?
BOYET.--Préparez-vous, madame, préparez-vous. _(A ses femmes_.) Et vous,
belles, aux armes, aux armes! Des batteries sont dressées contre votre
paix. L'Amour s'avance masqué et armé d'arguments: vous allez être
surprises: passez en revue toutes les forces de vos esprits:
disposez-vous à faire une belle défense; ou, si le coeur vous manque,
cachez vos têtes comme des lâches, et fuyez vite.
LA PRINCESSE.--Allons, opposons saint Denis à saint Cupidon. Qui sont
donc ces ennemis qui viennent faire assaut de propos contre nous?
Parlez, espion, parlez.
BOYET.--Sous l'ombrage frais d'un sycomore, je voulais fermer mes yeux
une demi-heure, lorsque tout à coup, pour troubler le repos que je
voulais prendre, je vois s'avancer vers cet ombrage, le roi et ses
compagnons; je me glisse prudemment dans le buisson voisin, d'où j'ai
entendu tout ce que vous allez entendre: dans un moment, ils seront ici
déguisés: leur héraut est un joli petit fripon de page, qui a bien
appris par coeur son ambassade: ils lui ont fait sa leçon sur ses
gestes, sur son accent: «Voilà ce que tu dois dire, et voilà quel doit
être ton maintien;» et toujours ils craignaient fort, lui disaient-ils,
que la majesté de la princesse ne le déconcertât; car, lui disait le
roi: «C'est un ange que tu vas voir: cependant ne t'alarme pas, mais
parle avec hardiesse.» Le page a répondu: «Un ange n'est pas méchant,
j'aurais peur d'elle si c'était un démon.» A cette repartie, tous ont
éclaté de rire, et lui ont frappé sur l'épaule, inspirant, par leurs
éloges, plus de hardiesse au petit audacieux. L'un se frottait le coude,
comme ça, souriait d'un air moqueur, et jurait que jamais on n'avait
fait meilleure réponse; un autre, levant l'index et le pouce, criait:
«Courage, nous en viendrons à bout, «arrive que pourra.» Un troisième
cabriolait et criait: «Tout va au mieux.» Un quatrième pirouettait sur
son talon, et il est tombé: aussitôt les voilà qui tombent tous l'un
après l'autre sur la terre, avec des éclats de rire si immodérés, que
dans cet accès de rire, les larmes sérieuses sont venues réprimer leur
folie.
LA PRINCESSE.--Mais, quoi? quoi? Est-ce qu'ils viennent nous rendre
visite?
BOYET.--Oui, madame, ils y viennent: et ils sont accoutrés comme des
Moscovites, ou des Russes[67]: suivant ma conjecture, leur projet est de
vous adresser des compliments, de vous faire la cour, et de danser avec
vous; et chacun d'eux fera son offrande d'amour à sa maîtresse, qu'il
reconnaîtra à la couleur des cadeaux différents qu'ils vous ont envoyés.
[Note 67: Les Russes étaient alors peu connus en Europe, et cette
mascarade était piquante comme le serait aujourd'hui celle qui nous
mettrait sous les yeux un peuple lointain et nouvellement découvert.]
LA PRINCESSE.--Ah! c'est là leur projet? Les galants auront leur paquet.
Il faut, mesdames, nous masquer toutes; et pas un d'eux n'aura la
faveur, en dépit de ses prières, de voir un seul de nos visages.--Tenez,
Rosaline, vous porterez ce cadeau: et alors le roi, trompé, vous fera la
cour, croyant la faire à sa dame. Prenez celui-ci, ma chère, et
donnez-moi le vôtre; et Biron me prendra pour Rosaline.--Changez toutes
vos rubans et vos bijoux: grâce à ce moyen, vos galants trompés par ces
échanges, feront leur cour de travers, et prendront l'une pour l'autre.
ROSALINE, _à Catherine_.--Allons, changeons: portez vos cadeaux de
manière à les faire voir.
CATHERINE, _à la princesse_.--Mais quel est votre but dans cet échange?
LA PRINCESSE.--Mon projet est de traverser le leur. Ce qu'ils en font
n'est qu'un badinage pour s'amuser, tromper le trompeur est tout mon
but. Ils révéleront leurs secrets à celles que, dans leur méprise, ils
croiront leurs maîtresses, et ensuite, à la première occasion que nous
aurons de les revoir à visage découvert, pour leur parler et les
complimenter, ils seront l'objet de nos railleries.
ROSALINE.--Mais danserons-nous s'ils nous y invitent?
LA PRINCESSE.--Non; pour rien au monde, nous ne remuerons le pied, et ne
rendrons aucun compliment;--pas un mot de remerciement à leurs discours
étudiés: et détournons le visage, tandis qu'ils nous parleront.
BOYET.--Oh! le dédain tuera le courage de l'orateur, et lui fera oublier
tout son rôle.
LA PRINCESSE.--C'est bien là ce que je veux: et je suis sûre que le
reste du compliment ne pourra jamais paraître au jour, si l'orateur est
une fois hors de contenance. Il n'est rien de plus divertissant que de
dérouter un badinage par un autre: faisons-nous un amusement de leur
projet de s'amuser de nous sans qu'ils puissent prendre leur revanche.
Ainsi le rire sera pour nous seules, et nous nous divertirons du tour
qu'ils voulaient nous jouer; et eux, en se voyant bien raillés, ils s'en
retourneront avec leur honte.
(On entend des trompettes.)
BOYET.--La trompette sonne: masquez-vous: voilà les masques qui
viennent.
(La princesse et ses femmes se masquent.)
(Le roi, Biron, Longueville et Dumaine paraissent, déguisés et vêtus à
la moscovite, Moth les précède accompagné de musiciens, etc.)