DE BIÈVRE.

M. de Sartine manda la reine de théâtre, et après avoir examiné la

question, de Bièvre fut mis hors de cour. Le calembouriste ne voulut pas

perdre l'occasion d'un bon mot, il se vengea de son infidèle en

l'appelant _ingrate Amarante_ (à ma rente).

De Bièvre, à dater de ce moment, ne voulut plus compromettre ni son

repos ni son cœur. La _calembourimanie_ devint un culte si fervent chez

lui, qu'on ne supposait pas même qu'il pût s'exprimer autrement qu'en

calembourgs. Vrai professeur en ce genre malheureux et détestable, il en

abusa à un point tel, que ni les jolis vers qu'il improvisait, ni sa

comédie du _Séducteur_, ne lui furent comptés dans l'opinion. Se

trouvant, une fois entre autres, à table d'hôte à la descente de la

diligence et mourant de faim, il s'avisa de demander des épinards à un

voisin dont il croyait bien ne pas être reconnu, l'autre ne répond

point, et le contemple avec de gros yeux tout hébétés.

--Eh bien, Monsieur, je vous ai demandé des épinards?

--Je ne comprends pas... répond le _quidam_ qui avait le plat devant

lui, et se tenait à l'autre bout de la table.

--Des épinards! Monsieur; quoi! vous ne comprenez pas? des épinards!

Et il allait se fâcher tout rouge, quand on lui passa le plat,

--Je croyais, Monsieur, dit le quidam à de Bièvre, que vous ne parliez

qu'en calembourgs!

Il avait composé certain almanach intitulé _Almanach des Grâces et des

Maigres_. C'était la liste des femmes que de Bièvre connaissait. Les

actrices de la Comédie s'y trouvaient annotées selon leurs mérites.

L'adresse portait: À Paris, chez le libraire qui donne trois _livres_

pour quarante-cinq sous.

Le marquis de Saint-Chamont, auteur d'aussi méchantes facéties,

accompagnait souvent de Bièvre au foyer de la Comédie; ce fut lui qui

donna l'idée à Duplessis d'exposer son portrait au Salon en 1777.

L'habit modeste et simple, l'air sérieux et pincé du père des

calembourgs, qui contrastait si fort avec son caractère, n'échappèrent

point au peintre: tout Paris le reconnut. Comme il avait beaucoup

d'élèves en son genre il eut aussi en ce genre bon nombre de rivaux; le

plus redoutable fut un certain M. de Chambre, qui se vantait de battre

de Bièvre et de lui faire baisser pavillon en fait de mots.

Il rencontre de Bièvre un matin, étalant sur le pont Royal cette sereine

dignité que donne une souveraineté tranquille; il l'accueille, il le

flatte, il cause, il lui demande un jour pour commencer une liaison

honorable et précieuse. Le monarque promet; le malin courtisan s'esquive

aussitôt, rentre chez lui, et écrit ce billet au souverain, qui était

loin, hélas! de redouter un pareil coup de foudre:

«Empressé à vous recevoir, vous m'avez laissé, Monsieur, le choix du

jour: je vous invite pour mercredi, et vous prie de vouloir bien

accepter la fortune du pot...

«DE CHAMBRE.»

Revenons maintenant à la scène qui se passait au foyer.

À peine Raucourt eut-elle entrevu le terrible marquis de Bièvre, que,

craignant son ressentiment, elle s'esquiva.

--J'ai toujours ce malheureux contrat sur le cœur, reprit de Bièvre, qui

l'avait bien reconnue; cette femme-là, j'aurais dû m'en douter, ne fera

jamais de _marché d'enfant_!

Ce sarcasme lancé contré les mœurs de Raucourt, de Bièvre demanda à

Champcenetz ce qu'il pensait de la pièce.

--Pourvu que ce ne soit pas comme à la comédie du _Persiffleur_, de

Sauvigny, lui dit-il.

--Pourquoi? demanda Champcenetz.

--Parce que le _Persiffleur_ avait, ce soir-là, tous ses enfants au

parterre, répondit de Bièvre.

M. de Bièvre continua sur ce ton, qui était alors bien plus de mode

qu'aujourd'hui, et que l'on souffrait tellement, que mademoiselle Lange,

entrant au foyer, s'y voyait saluée par lui du nom de l'Ange-lure, de

l'Ange-eu, etc. Il était temps que Champcenetz prît le marquis à partie,

car ils avaient coutume de donner mutuellement au foyer la petite pièce

avant la grande.

Champcenetz était un homme dont Rivarol avait dit: _il se bat pour les

chansons qu'il n'a pas faites_; il aurait pu ajouter que l'esprit de

Champcenetz était frère du sien. Tout le monde pouvait prendre en effet

sa part des saillies de Champcenetz sans que celui-ci la revendiquât; il

était prodigue et paresseux de ce côté-là comme un homme riche. En

revanche, il ne souffrait pas qu'on dénaturât ses plaisanteries. Voir

tourner en plomb ses lingots d'or lui semblait le plus cruel des

outrages. Un an avant cette révolution qui advint si mal pour lui, il se

trouvait dans le foyer de la Comédie avec Dugazon, que plusieurs

seigneurs entouraient. Dugazon affectait de dire souvent, en parlant à

ces hommes titrés: «Nous autres, qui n'aimons ni le peuple ni la

canaille!» Champcenetz écoutait, et il répétait à voix basse: _Nous,

nous!..._

--Eh bien, qu'est-ce que vous trouvez donc d'extraordinaire à ce mot?

lui demanda Dugazon.

Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I) (de la Comédie Française) · 第 13 / 18 题