Un dernier trait suffira pour peindre l'à-propos de cet auteur.
Champcenetz,--nous croyons ce fait entièrement inconnu,--eut dans son
cordonnier, à l'époque de la révolution française, un ennemi déclaré.
Cet homme, devenu la terreur, le bras-rouge de sa section, l'avait
désigné à la surveillance de son district. Dans ce temps-là on
retournait, comme on sait, les plaques de cheminée, les comités
révolutionnaires ayant, avant tout, l'horreur des fleurs de lys. On va
chez Champcenetz; on le trouve se chauffant les pieds devant ces plaques
de tôle accusatrices. Il était à écrire; les espions du comité le
dérangent; Champcenetz se drape dans sa robe de chambre, il improvise ce
distique:
Vous retournez les fleurs de lys, mes drôles:
Retournez donc le cuir de vos épaules!
Au nombre de ces hommes, qui commencèrent à tout inventorier dans ses
papiers, se trouvait le fameux cordonnier, qui l'avait dénoncé; ce
farouche citoyen chaussait Champcenetz depuis douze ans. Bien souvent il
avait parlé à Champcenetz de son mémoire; mais son débiteur jouait avec
lui la scène de don Juan avec l'excellent M. Dimanche. Décrété
d'accusation à la suite des accusations réitérées de ce créancier,
Champcenetz fut condamné. Monté dans la fatale charrette, que voit-il au
coin de la Conciergerie, dans cette même voiture, en se retournant? son
accusateur!... Ce misérable avait été dénoncé à son tour; on venait de
l'empiler avec d'autres captifs dans cette prison roulante, Champcenetz,
arrivé sur la plate-forme de la guillotine, devait porter après son
cordonnier sa tête au billot.
--Je n'en ferai rien, citoyen, dit Champcenetz d'un ton goguenard au
disciple de saint Crépin. Comment donc!
--Monsieur le marquis...
--Il n'y a plus de _marquis_, il n'y a que des _citoyens_...
--Alors, citoyen Champcenetz...
--Du tout, citoyen André Fivaut (c'était le nom de cet homme), à vous
l'honneur!
Le bourreau mit fin à cette contestation d'étiquette: Il fit passer
Champcenetz le premier.
--_Remboursé_! s'écria celui-ci en lorgnant du coin de l'œil son
cordonnier.
Et le couperet fit son devoir!
C'était ce même Champcenetz qui, à propos de _l'Almanach des Grâces et
Maigres_ dont nous avons parlé, voulait se couper la gorge avec de
Bièvre, lequel y avait mis, par méchanceté gratuite, la jolie
mademoiselle Luzy, en la taxant d'embonpoint; tandis qu'au contraire
elle avait la taille d'une guêpe.
Champcenetz prit donc sournoisement de Bièvre par le bras, et, lui
montrant Morande, l'auteur du _Gazetier cuirassé_:
--Je te pardonnerai tous les calembourgs, lui dit-il, si tu m'en fais un
bon sur ce gueux-là!
--Sur Morande?
Certainement; tu sais que je l'ai fait rosser l'autre année par des
portefaix de la Comédie. Oh! ils y allaient d'un zèle!... L'impertinent,
il a reçu ce qu'il méritait! Ainsi, ne te gêne pas!
Le marquis de Bièvre s'en alla, le chapeau bas, vers Morande.
--Monsieur Morande?
--Monsieur...
--Je voudrais que vous me disiez sur quoi se gravent vos injures?
--Mais, sur le papier, monsieur le marquis, répondit Morande d'un ton
qui voulait peu à peu devenir superbe.
--Voilà qui est étrange, reprit le marquis; M. de Champcenetz prétend
qu'elles se gravent sur l'airain.
Et, de sa badine injurieuse, le marquis touchait _les reins_ du pauvre
Morande.
De Bièvre avait été mousquetaire, Morande se le tint pour dit; il ne
souffla mot.
Ce Morande était un plat gueux, une bête venimeuse; c'était de lui qu'on
avait dit: _Il mourra comme Sainte-Croix, de ses poisons_. Il eut à
Londres, avec d'Éon et Beaumarchais, de sales affaires de police, et
l'on ne comprenait guère qu'il osât mettre le pied dans le foyer de la
Comédie.
--Conçoit-on que Champfort y vienne? répondait-il à cela. Champfort que
j'ai tué tant de fois sous mes pamphlets?
--Ça ne me tue pas, Monsieur, mais ça vous fait vivre, lui avait
noblement répondu Champfort qui l'avait fort bien entendu.
Champfort n'avait pas trouvé de place plus que tous les autres pour
cette représentation du _Mariage_, il courait partout comme un fou.
Peu s'en fallut qu'il ne se heurtât contre mademoiselle Olivier,
délicieuse enfant qui devait jouer ce soir-là le rôle de Chérubin.
Mademoiselle Olivier n'avait obtenu ce gentil rôle qu'à la sollicitation
de Dazincourt[33]. Pour que Beaumarchais cédât aux instances de cet
acteur, il fallait qu'il eût reconnu un talent hors ligne à mademoiselle
Olivier. C'était en effet une charmante personne, qui rappelait par son
éclat et sa fraîcheur ce qu'Hamilton a dit des beautés anglaises[34];
elle avait reçu le jour sur les bords de la Tamise, dans cette cité qui
battit des mains à Henriette Wilson. Une figure de nymphe encadrée par
de magnifiques grappes de cheveux, des yeux noirs, chose assez rare pour
une blonde, une fraîcheur telle qu'on l'eût prise pour Diane sortant du
bain, une taille de fée, un caractère d'ingénuité, de noblesse et de
décence, telles étaient les qualités de cette suave enfant qui devait
jouer le rôle de _Chérubino dit amore_.
Le masque de Melpomène, son poignard et son cothurne lui déplurent
bientôt; elle était si belle dans l'_Alcmène_ d'Amphitryon, dans
_Agnès_, dans _le Philosophe sans le savoir_! Mais ce qui frappait le
plus les spectateurs, c'était sa rare décence. Une voix limpide, notée
comme une musique, une naïveté exquise et pleine d'abandon, quelque
chose de triste et de virginal tout à la fois formait l'ensemble de
cette intéressante actrice, à laquelle le public ne cessa jamais de
donner les preuves du plus flatteur intérêt. Il ne tarda pas à la
comparer à mademoiselle Gaussin.
D'une modestie, il y a plus, d'une timidité excessive, cette jeune fille
qui devait mourir à vingt-trois ans portait au théâtre les qualités
estimables qui l'avaient fait chérir et estimer à la ville, elle rendait
pur et presque innocent chaque rôle dangereux. Ainsi en fut-il de celui
d'_Alcmène_, auquel mademoiselle Olivier donna de la sensibilité, de la
noblesse, et un degré singulier d'élévation.
Ce soir-là elle arrivait au foyer entre deux hommes fort dissemblables à
coup sûr d'esprit, de manières et de tournure. Elle était entre
Beaumarchais et Préville.
Beaumarchais, avec un empressement de jeune homme, avait apporté une
grande boîte de bonbons pour mademoiselle Olivier; il venait de les lui
offrir avant le lever du rideau,--M. de Bièvre courut lui offrir, lui,
des calembourgs[35].
On connaît la distribution du _Mariage de Figaro_. Molé seul avait des
droits au rôle d'Almaviva, puisqu'il l'avait déjà si élégamment
représenté dans _le Barbier de Séville_; la comtesse fut donnée à
mademoiselle Sainval; mademoiselle Contat, l'amie de Beaumarchais, joua
Suzanne; Préville refusa le rôle de Figaro pour choisir celui de
Bridoison, ce refus dénotait un comédien qui imprime son cachet aux
moindres rôles; Figaro échut enfin à Dazincourt, et le joli page à
mademoiselle Olivier.
Tous ces personnages étaient descendus déjà dans le foyer de la Comédie
bien avant la pièce, quand un fracas terrible retentit aux portes de la
salle. La rue Quincampoix et les spéculateurs de la régence n'étaient
rien près de cette foule. La plupart de ces spectateurs faméliques
n'avaient point dîné; un duc mangea un vol-au-vent sur le rebord de sa
loge, ce qui parut le signal d'un véritable banquet... En un instant la
salle devint une taverne...
On n'entendait dans les couloirs que les cris suivants:
--Un aile de poulet à madame la comtesse!
--Une dinde au nº 16!
--Le café au 29! etc., etc.
Les rôles avaient été concertés entre mademoiselle Contat et
Beaumarchais; mademoiselle Contat protégeait mademoiselle Olivier, elle
descendit en la tenant par la main...
--Comment _le_ trouvez-vous? demanda-t-elle à Beaumarchais; n'est-ce pas
que c'est bien là Chérubin?
Beaumarchais embrassa mademoiselle Olivier avec transport.
En effet, c'était bien là Chérubin, le charmant page! L'ovale gracieux
de mademoiselle Olivier rappelait un peu celui de la belle et
malheureuse princesse de Lamballe, des yeux magnifiques, un teint de lys
et de roses, une grâce, une jeunesse, et quel organe!--Elle était ce
soir-là toute de dentelles et de satin! Le portrait sous lequel elle
s'assit par mégarde au foyer était celui de mademoiselle Lecouvreur,
morte à 37 ans! Singulier rapprochement!
Tout ce qui se trouvait dans le foyer fit cercle autour de mademoiselle
Olivier et de mademoiselle Contat.
--Mais savez-vous bien, disait cette dernière à Beaumarchais, que c'est
là pour vous une véritable bonne fortune? Grâce à son costume, vous
venez d'embrasser mon filleul Chérubin, et cela sur les deux joues?
--C'est qu'elle me donnait cette envie-là depuis longtemps, répondit-il,
on a répété mon pauvre _Mariage_ dès le mois d'avril 1783! J'ai lu ma
pièce partout, et il le fallait bien; on ne la permettait nulle
part[36]! Aujourd'hui, enfin, je vois par mes yeux à quoi servent les
ennemis! Quelle foule, ma chère! quelle foule! ah! sans le comte
d'Artois je ne ferais pas ce soir lever le rideau[37]!
Mademoiselle Olivier venait d'ouvrir sa boîte à bonbons. Elle la referma
tout d'un coup et avec un air d'embarras.
--Qu'avez-vous donc? demanda mademoiselle Contat à Chérubin.
--Bien, mon Dieu, rien... je me serai peut-être trompée, répondit à
l'oreille de Suzanne la naïve enfant, mais j'ai cru voir un billet au
milieu de ces dragées.
--Un billet! voyons.
Beaumarchais s'était éloigné en voyant venir M. de Lauraguais...
Mademoiselle Contat ouvrit la boîte, elle en tira en effet un petit
billet qui sentait le musc d'une lieue. Sur ce billet était inscrit le
couplet suivant tiré d'une chanson alors en vogue:
Distinguons la fille ingénue
De la femme au hardi maintien;
L'une a tout notre sexe en vue,
L'autre ignore même le sien;
L'une ne rougit point encore,
L'autre ne sait plus qu'on rougit;
L'une nous peint la jeune Aurore,
L'autre un jour ardent qui finit!
On attribuait cette chanson à Beaumarchais lui-même, mais ici la
désignation des deux femmes qu'elle avait la prétention de peindre était
changée, car il y avait écrit au bas: _À mesdemoiselles Olivier et
Contat_.
On ne sut l'auteur de cette infamie qu'une heure après. Un certain ami
de M. La Morlière, nommé le chevalier de Drigaud, après avoir rôdé
vainement autour de la jolie mademoiselle Contat, avait résolu de s'en
venger. Il se trouvait chez le même confiseur où Beaumarchais acheta sa
boîte. Profitant de la préoccupation du poète, il glissa le billet sous
les dragées. Un quart d'heure après, mademoiselle Contat, belle de
pâleur et de colère, demandait à Beaumarchais l'explication de cette
énigme. Beaumarchais n'eut pas de peine à reconnaître l'écriture de
Drigaud, il se rappelait aussi qu'il était là, près de lui, lors de
l'achat de ces bonbons.
--J'en fais mon affaire, dit-il à la délicieuse actrice[38]; bien que ce
monsieur m'ait fait l'honneur de me citer, je ne pense pas qu'il
recommence!
Il sortit, et revint quelque temps après apportant une lettre assez
faiblement orthographiée à l'adresse de mademoiselle Contat.
--J'ai rencontré le drôle au café de la Comédie, lui dit-il, et voici sa
lettre d'excuses. Quand on a lutté avec le roi,--excusez du peu--on ne
craint pas ses laquais[39]!
La sérénité reparut sur le beau front de Suzanne, et l'on mangea les
bonbons.
--Au moins, demanda Chérubin, vous m'assurez, monsieur de Beaumarchais,
qu'ils ne sont pas empoisonnés!
En ce moment Valville rentra l'oreille basse.
Il courut à cette petite fille de cinq ans presque oubliée sur son banc,
et qui devait porter un jour un nom égal à celui de Contat; il
l'embrassa et chercha à lui faire prendre patience. Il avait cherché
Monvel par les corridors, comme une âme en peine. On trouva Monvel à
moitié mort d'inanition, grignotant un petit pain à café qu'il s'était
procuré à grand'peine au milieu de la bagarre.
--Tu es bien heureux, toi, lui cria Valville, tu dînes!
--Oui, grâce à Dugazon qui, avec son agilité de singe, m'a lancé ce
petit pain du bas de notre escalier! Mais Hippolyte, Hippolyte! où donc
est-elle?
--Hippolyte Mars n'a pas dîné, répondit Valville, pas plus que ton
humble serviteur. Là où il n'y à rien, mon cher Monvel, le roi perd ses
droits, et nous sommes acculés pour notre terme!
Monvel faillit se fâcher contre Valville; mais il releva le front, il
venait d'apercevoir M. Rochon de Chabannes, auteur de la
Comédie-Française.
--Rochon, lui dit-il, vous me devez à dîner!
--C'est vrai, mon cher Monvel, répondit Rochon, mais du diable si je
vous le rends aujourd'hui! On ne trouverait pas un bouillon, fût-ce pour
la duchesse de Polignac!
--Et voilà le mérite, reprit Monvel; ne voyez-vous pas; que mademoiselle
Sainval est à demi morte d'inanition? Allons, mon cher Rochon, vous qui
me devez bien quelque chose, ne fût-ce que pour m'avoir lu hier trois
grands actes, apportez-nous ici une orange ou une volaille à la pointe
de votre épée! Tenez, voilà une petite qui me fait mal au cœur tant elle
est maigre, ajouta Monvel en tâtant le bras de l'enfant que tenait
Valville dans le foyer et à qui mademoiselle Olivier distribuait la
moitié de ses papillotes à la vanille.
Rochon partit comme un trait, pendant que mademoiselle Contat riait avec
Sainval à gorge déployée.
--Ce pauvre Rochon, c'est son dernier jour! Il va se faire étouffer,
c'est sûr!
Pendant ce temps, la petite Hippolyte Mars mangeait les dragées de
Chérubin à pleines poignées.
Qui eût annoncé à Beaumarchais qu'il avait alors devant ses yeux une
petite fille de cinq ans qui jouerait un jour ses trois rôles l'eût
certainement fort étonné[40].
Dazincourt, habillé déjà pour le rôle de Figaro, descendit alors de sa
loge. Beaumarchais passa avec anxiété la revue de son costume.
--C'est bien cela, dit-il; je me crois encore à Madrid! Il y a dans une
tapisserie de l'Escurial un joueur de paume qui vous ressemble, mon cher
Dazincourt. Ce sera un peu votre rôle ce soir; tenez bien la raquette,
et ne laissez pas tomber la balle! C'est un combat de mots que ma pièce,
et voilà tout!
Dazincourt s'approcha de mademoiselle Olivier avec un empressement qui
ne dut surprendre personne[41]. Tous deux s'admirèrent instinctivement,
et avec cette franc-maçonnerie du regard qui n'existe vraiment que dans
le monde du théâtre. La finesse, la grâce et l'esprit faisaient le
caractère distinctif du talent de Dazincourt; cette fois cependant
Beaumarchais lui recommanda à l'oreille de la chaleur, ajoutant que le
mot du _diable au corps_ de Voltaire était cette fois son seul et
dernier conseil pour le rôle de Figaro.
--Rassurez-vous, répondit l'acteur; je ne vous revois de mes jours, si
je ne me couche pas cette nuit avec la fièvre[42].
Le retour de Rochon paraissait impossible; Monvel donna à sa
petite-fille la moitié de la flûte qu'il déchiquetait à belles dents, et
la plaça ensuite tant bien que mal, avec Valville, dans les coulisses.
_Le mariage de Figaro_ fut la première pièce à laquelle Hippolyte Mars
assista.
L'ouvrage fut joué le 27 avril 1784; ses vingt premières valurent cent
mille francs à la Comédie. L'épigramme et le dénigrement furent très
vifs, mais impuissants. Bachaumont, à qui nous renvoyons nos lecteurs, a
relevé nombre de pamphlets et d'injures à l'endroit de Beaumarchais,
celui-ci n'y répondit que par sa devise de: _Ma vie est un combat!_
L'enthousiasme pour la pièce nouvelle avait été si grand que Larive, et
ceci est un fait peu connu, demanda le rôle de Grippe-Soleil.
L'affluence de la province était telle que l'on eût pu mettre sur les
affiches le fameux mot de Champfort, «Rien ne réussit à Paris comme un
succès». Beaumarchais eut le tort d'en être excessivement vaniteux. Un
brave gentilhomme, qui ne se doutait guère que Beaumarchais fût à deux
pas de la loge qu'il occupait au-dessus de l'orchestre, s'écria:
--Que ce Beaumarchais a donc de l'esprit!
--Il me semble, lui répondit l'auteur piqué, que le mot de _monsieur_ ne
vous écorcherait pas la bouche!
--Je ne m'en dédis pas, Monsieur, reprit l'autre, en reconnaissant à qui
il avait affaire,--Beaumarchais a beaucoup d'esprit; mais _monsieur_ de
Beaumarchais n'est qu'un sot[43]!
Trois ans après cette éclatante représentation, la mort enlevait au
théâtre mademoiselle Olivier, la plus jeune, la plus tendre fleur de la
Comédie.
Un coup négligé,--on prétend qu'elle reçut ce coup fatal à un baisser de
rideau dont la tringle la frappa, devint la cause de sa mort. Elle avait
vingt-trois ans quand elle mourut, et n'avait joué ainsi que sept ans à
la Comédie-Française.
On attribue à Rochon l'épitaphe suivante de cette charmante actrice:
Soyez belle à la ville, au théâtre, à la cour,
Soyez jeune, éclatante artiste,
Pour mourir par un machiniste,
Vous qui faisiez mourir d'amour
Mademoiselle Olivier avait été chérie, adorée des gens de lettres. La
dernière pièce où elle joua fut l'_École des Pères_, représentée le 1er
juin 1787.
Comme elle était morte sans avoir pu faire aucun acte religieux, le curé
refusa de l'enterrer. Obligé de céder à des instances nombreuses, il
voulut du moins qu'elle n'eût qu'un convoi d'indigents et quatre
prêtres.
--Quatre prêtres! répéta Valville au foyer de la Comédie, quand elle a
laissé une aumône de cent écus pour être distribués aux pauvres!
Le fait était vrai; le convoi n'en fut pas moins très mesquin.
Mademoiselle Olivier fut inhumée à Saint-Sulpice.
Les mots piquants ne manquèrent pas à la représentation de l'œuvre de
Beaumarchais, qu'on eût pu nommer la préface de 89. Ses ennemis ne
pouvaient lui pardonner d'avoir creusé, comme la taupe, son chemin sous
terre. La pièce avait été donnée par l'un des jours les plus chauds de
l'année; il y avait, nous l'avons vu, un monde énorme. À la fin du
second acte, l'auteur paraît dans la salle; on criait de tous côtés: de
l'air! de l'air! de l'air! Beaumarchais fit observer aux spectateurs que
les fenêtres ne pouvaient pas s'ouvrir.
--Il n'y a qu'un moyen d'avoir plus frais, ajouta-t-il en agitant sa
canne, je m'en vais casser les vitres.
--Ce sera, lui cria un plaisant, la seconde fois de la soirée.
Jamais il n'y eut d'effet comparable à celui de mademoiselle Contat dans
Suzanne: le goût le plus fin, l'esprit le plus piquant, la grâce la plus
vaporeuse (ce mot résumait l'éloge le plus complet de ce temps), étaient
fondus dans son jeu. Préville s'était jeté à son cou et l'avait tenue
longtemps embrassée:
--C'est la première infidélité que j'aie faite à mademoiselle
Dangeville, avait-il dit.
L'épigramme de Rivarol, cet homme dont l'esprit eut toute la vogue d'un
_pont-neuf_, devait mordre le triomphateur:
«Beaumarchais doit bien rire de Molière, qui, avec tous ses efforts, n'a
jamais passé les quinze représentations! Se moquer de Molière est bon,
mais en avoir pitié serait meilleur.»
Rivarol n'en voulait pas moins à Monvel qu'à Beaumarchais. «Son _Amant
bourru_ est un des joyaux du théâtre, écrivait-il plus tard; ses _Amours
de Bayard_ se sont emparés d'un public encore chaud du _Mariage de
Figaro_; mais qu'est-ce que cela prouve?»
Rivarol avait eu recours cependant plus d'une fois à la bourse de
Monvel.
Il avait emprunté à M. de Ségur le jeune une bague où se trouvait la
tête de César. Quelques jours après M. Ségur la lui redemanda.
--_César ne se vend pas_, lui répondit Rivarol.
Le lendemain de cette première représentation, le marquis de Bièvre
entrait d'un air rayonnant dans le foyer de la Comédie-française. Le
succès de la veille était dans toutes les bouches. Quand le marquis
parut, tout ce qu'il y avait de célèbre parmi les nouvellistes du temps,
les acteurs et les auteurs se répandaient en éloges sur la pièce en
vogue.
--Ah! s'écria de Bièvre, il s'agit bien de M. Beaumarchais, du comte
Almaviva, de Chérubin, de Suzanne! La _Folle Journée_, ne l'oubliez pas,
date d'hier, tandis que l'aventure dont je vous promets de vous régaler
est inédite; elle vaut bien la pièce, et si Beaumarchais l'avait
connue...
--Ah! diable, marquis, vous nous mettez l'eau à la bouche,--parlez,
parlez, s'écria-t-on de toutes parts.
Le marquis garda le silence; il prenait un malin plaisir à se laisser
presser de la sorte. Il s'essuyait le front, tirait sa tabatière et
riait sous cape.
Les curieux étaient au supplice.
--Comment donc, marquis, vous avez frappé les trois coups et vous ne
levez pas le rideau? C'est déloyal! Prenez garde! on va vous siffler.
--Ah bah! pour cela vous attendrez bien que j'aie fini. Je commence: il
s'agit...
Ici une avalanche de noms inscrits sur les registres de la galanterie
interrompit de Bièvre.
--Non, non, mille fois non, reprit-il; il s'agit du jeune homme que
Monvel a sauvé hier soir devant le café de la Régence.--Vous savez bien,
l'_homme... à la brouette_?
--Vrai! s'écria-t on de tous côtés. Voilà qui promet!
Et un silence de première représentation s'établit. On eût entendu voler
une mouche.
--Vous connaissez tous, reprit de Bièvre, l'imagination passionnée,
bizarre de ce beau jeune homme... ce qu'on en raconte... ajouta le
marquis avec un sourire moqueur. Eh bien! figurez-vous que, négligeant
cette fois tout déguisement, il avait résolu de ne s'en fier qu'à ses
propres charmes pour réussir près de la belle C... de la
Comédie-Italienne, dont il faisait le siége depuis plus de trois
semaines.
--En vérité?
--C'est comme je vous le dis: les bouquets le matin, le soir les
primeurs les plus exquises, les plus rares. Rien n'était épargné; mais
notre jeune homme n'était pas le seul à soupirer pour les beaux yeux de
la dame, il y en avait un autre... et un autre plus sérieux. Il n'était
pourtant que simple chevalier, mais d'une des meilleures familles de
France, par ma foi, et de plus un cavalier accompli.
--Cela devient intéressant, dirent les femmes.
--En amour, reprit Dugazon, c'est bien le moins qu'on ait des doubles.
--Silence! s'écria de Bièvre, autrement je remporte mon histoire!
--Donc, nos deux jeunes gens, de leur côté, soupiraient en même temps et
à qui mieux mieux; l'un plaisait, plaisait beaucoup; l'autre ne pouvait
plaire autant, et pour cause... car tous deux jouant le même emploi,
n'avaient pas les mêmes moyens. Cependant le héros de la brouette avait
peu à peu conquis toute la confiance de la dame. Jugez-en: avant hier il
était chez elle:
--Qu'avez-vous? lui demanda-t-il en la voyant chagrine, et pourquoi cet
air rêveur!
--Ah! ne m'en parlez pas, reprit-elle, je suis horriblement torturée.
Des créanciers implacables! ils me menacent, me poursuivent, et tout
cela pourtant s'arrangerait avec trois mille livres.
--N'avez-vous donc personne qui puisse tous venir en aide? objecta-t-on
d'une voix mielleuse.
--J'ai bien le chevalier, mais je n'ose rien lui dire. Il est gêné, je
le sais, des dettes énormes contractées au jeu... Ce pauvre chevalier!
s'il savait où j'en suis, il serait capable de jouer encore! Et puis,
vous le dirai-je? je ne suis point une Lucrèce, et à celui qui nous
oblige on ne sait rien refuser.
--Ma belle enfant, reprit notre héros, en la baisant au front, tout cela
s'arrangera. Seulement rappelez-vous les derniers mots que vous m'avez
dits: «À celui qui nous oblige on ne sait rien refuser.»
Un second baiser effleura encore le front de la belle, son consolateur
s'éloigna.
Le lendemain matin, la femme de chambre de l'actrice lui apporta un
billet et une bourse.
Le billet renfermait ce mot sans signature:--Je vous aime!
La bourse contenait trois mille livres.
Deux heures après, on annonçait chez elle le chevalier.
Le soir mademoiselle C... ne parut pas à la première représentation de
_Figaro_.
--C'est vrai, nous l'y avons cherchée vainement, ainsi que le chevalier.
--Mais voilà le piquant!... qu'on m'écoute... s'écria de Bièvre d'une
voix de tonnerre.
Chacun retint sa respiration.
--Ce matin notre héroïne arriva chez son confident de l'avant-veille.
--Ah! mon ami, s'écria-t-elle, je suis sauvée, entendez-vous? Ces trois
mille livres, je les ai.
--Ne vous l'avais-je pas dit? Ah ça! n'oubliez pas qu'à celui qui nous
oblige...
--Oh! je n'ai rien oublié, bien au contraire; aussi quand le chevalier
est rentré...
--Hein? reprit notre _jeune homme_ alarmé, le chevalier est venu?
--Hier matin, deux heures après cet envoi tant désiré! Ah! j'ai tout
oublié auprès de lui, mes chagrins, mes tourments passés.--C'est qu'il
est charmant.
--Comment! il aurait été heureux?
--Tant d'esprit, un cœur si noble, si généreux! continuait mademoiselle
C... avec exaltation... ouvrir ainsi sa bourse à une amie...
--Sa bourse! sa bourse! murmurait notre jeune homme entre ses dents.
Vous l'aimez? demanda-t-il avec un air d'incrédulité.
--J'en suis folle.
--Allons, reprit notre héros désappointé, j'ai payé pour un
chevalier!--À la première occasion, il faudra qu'un duc paye pour moi!
Le marquis de Bièvre achevait à peine, que mille éclats de rire
saluèrent son récit.
--Bravo, bravo, marquis; c'est unique, délicieux!
--C'est conté à ravir, ajouta derrière de Bièvre une voix que le marquis
reconnut pour celle de mademoiselle Raucourt, l'héroïne peu chaste de
son anecdote.
--Vous trouvez?
--Et sans un seul calembourg!... Ah! c'est là, marquis une infidélité
véritable à vos habitudes... Pour rendre hommage à votre talent de
conteur, je vous propose ici devant tous les nôtres le traité suivant.
--Un traité! demanda de Bièvre surpris.
--Sans doute. M. de Sartine ne vous a-t-il pas condamné, mon pauvre
marquis, à me payer certain contrat?
--Je ne le sais que trop, reprit de Bièvre. Deux mille écus!
--Eh bien! à chaque fois que vous conterez si bien...--sur moi bien
entendu et sans calembourg,--sans calembourg, ah! c'est bien
convenu,--je vous remettrai la moitié de ce que j'ai donné hier, pour
que le chevalier devînt l'amant de cette ingrate petite C...
--La moitié de trois mille livres!
--La moitié, marquis; vous voyez que si vous contez souvent, nous serons
quittes avant peu!
--Pauvre Raucourt, si j'allais te ruiner! reprit de Bièvre tenté de se
jeter à son cou.
--Ah! bast! le calembourg me répond de toi; marquis; tu seras longtemps
encore mon débiteur!
Les rieurs, qui avaient été d'abord pour le marquis, passèrent du côté
de Raucourt.
L'année 1784 n'était pas encore révolue, que de Bièvre, emporté par sa
manie, redevait encore les deux mille écus.