La maison de madame Mars.--Les Étrennes.--Déplorable santé de
mademoiselle Mars.--Mademoiselle Mars amenée au foyer.--_Monsieur et
mademoiselle_ Raucourt.--Desessarts volé.--Mademoiselle Mars à la
première représentation du _Mariage de Figaro_.--Originaux d'alors.--Le
marquis Bilboquet.--_Ingrate Amarante!_--M. de Sartine juge.--M. de
Chambre.--Champcenetz.--_Remboursé!_--Almanach des _Grâces et des
Maigres_.--Morbide.--Champfort.--Mademoiselle Olivier.--La boîte à
bonbons.--Le chevalier de Brigand.--Dazincourt.--Mot d'un spectateur à
Beaumarchais.--Mort de mademoiselle Olivier.--Son épitaphe.--Le casseur
de vitres.--Rivarol, juge de Beaumarchais et de Monvel.--Esprit
d'alors.--Encore le jeune homme à la brouette.--Un traité d'actrice à
marquis.
Nos lecteurs ont pu voir combien l'intérieur de madame Mars la mère
était borné, la modicité de ses ressources ne lui permettait guère d'en
égayer la monotonie habituelle.
À part quelques éclairs joyeux de Dugazon, quelques brusqueries de
Grandménil, qui faisaient sourire la pauvre petite comédienne en herbe,
rien ne corrigeait à ses yeux l'aspect renfrogné de cette maison, où
toutes ses journées se ressemblaient.
Madame Mars avait pour Monvel un attachement sérieux, et elle le lui fit
bien voir, quand, plus tard, cet acteur se maria en Suède. C'était une
femme d'ordre et d'économie; ce qui le prouve, c'est qu'elle fut choisie
par mademoiselle Mars elle-même, dès que celle-ci se vit riche, pour
s'occuper de tous les détails de la maison. En attendant, elle était si
misérable, qu'elle-même faisait sa cuisine. Ces premières années de
mademoiselle Mars furent donc loin d'être heureuses.
Cependant Valville l'avait conduite quelquefois au théâtre Montansier,
où il était acteur lui-même, nous l'avons dit, en compagnie de Damas et
de Baptiste. À douze ans elle avait déjà joué à Versailles de petits
rôles en harmonie avec son âge, celui du _Plaisir_ entre autres, dans un
divertissement qu'on y donna et qui avait pour titre les _Étrennes_[29].
Mais son apparence était si mesquine, sa santé si pauvre, sa voix si
faible, que Valville désespérait d'elle et disait à Grammont[30]: _On
n'en fera jamais une comédienne!_
Cependant mademoiselle Mars, même avant de jouer pour la première fois
sur un théâtre, avait vu de près les premières coulisses d'alors,--les
coulisses de la Comédie-Française!
La date est précise, c'est en 1784, et mademoiselle Mars avait alors
cinq ans!...
Cinq ans!... Jusque-là elle n'avait jamais abordé ce redoutable domaine,
divisé par tant d'intérêts, capricieux sénat où M. de Richelieu
promenait sa goutte en compagnie de Fleury et du duc de Duras, où les
gentilshommes de la chambre se promenaient bras dessus bras dessous avec
les comédiens.
--Que fait donc là Molé depuis un quart d'heure? demandait un jour un de
ces messieurs en voyant ce semainier hautain tirer à l'écart M. de
Richelieu, et causer avec lui d'un air important.
--Ne le devinez-vous pas, reprit ironiquement le comique Auger, Molé est
en train de _protéger_ M. de Richelieu!
Monvel ne donnait, lui, dans aucun de ces orgueils ridicules; aussi ne
s'était-il pas même concédé jusque-là un autre orgueil bien plus
légitime, celui de sa fille; il allait la voir; il l'aimait à sa
manière, c'est-à-dire de temps en temps, et comme il aimait la Comédie
Française[31]; mais il avait défendu à Valville de la lui amener jamais
dans les coulisses de la Comédie.
Or, pour que Valville bravât ainsi les ordres de Monvel, il fallait,
certes, une grave circonstance.
Voici, en effet, ce qui était arrivé:
Le 27 avril 1784, l'affiche de la Comédie annonçait le _Mariage de
Figaro_. Aucun autre moyen, pour Valville, de voir la pièce que de
pénétrer par les coulisses; et ce soir-là madame Mars était malade! Lui
laisser Hippolyte à la maison, c'était exposer l'enfant à sa mauvaise
humeur, à son ennui; Valville préféra l'emmener à ses risques et périls,
car il l'aimait et ne se refusait jamais à ce qui pouvait l'égayer.
Et certainement la mêlée était bien rude ce jour-là!
Dès trois heures, une foule immense emplissait les abords de la Comédie;
c'était un tumulte, des cris dont rien ne peut donner une idée. En
voyant cet essor, ce roulis de la multitude, on se demandait si le
théâtre n'allait pas soutenir un siége dans les règles; messieurs les
gardes françaises mêlés, cette fois, aux gardes suisses, avaient grand
mal à repousser les assaillants. Valville hésita quelques instants, puis
avisant une trouée faite par Hullin le danseur, qui, grâce à sa
maigreur, à son nez en crochet et à ses bras de télégraphe, était
parvenu à déranger l'épais bataillon obstruant l'entrée des coulisses,
il prit résolument Hippolyte Mars dans ses bras, l'éleva au dessus de sa
tête, et parvint ainsi jusqu'à l'escalier du théâtre, en demandant la
loge de Monvel. Arrivé à la rampe, il la saisit et s'apprêta à en gravir
les degrés quatre à quatre.
--Il est inutile de te presser autant, lui dit Hullin, tu ne trouveras
pas Monvel: je l'ai laissé au café de la Régence avec un monsieur.
Hullin appuya beaucoup sur le mot de monsieur; il savait Valville fort
curieux de tout ce qui pouvait toucher Monvel; le ton mystérieux qu'il
affectait ne pouvait manquer son coup.
--Oui, poursuivit Hullin d'un air hypocrite et en voulant s'amuser de la
sincérité de Valville, il s'est fait là une jolie affaire! Protéger un
pareil audacieux, le réclamer, des mains de la garde, qui, heureusement
pour la sûreté publique, ne le rendra pas!
C'est là de la folie... A-t-on rien vu de pareil?
--Qu'a donc fait ce monsieur? demanda Valville.
--Ce qu'il a fait, reprit Hullin; il s'est élancé de sa brouette, parce
qu'un garde suisse venait d'intimer l'ordre à ses porteurs de retourner;
et brandissant en main la cravache qu'il tenait:
--Faquin! s'est-il écrié, ne me reconnaissez-vous point? J'appartiens à
la Comédie-Française!
--Et qui as-tu reconnu?
--Personne, je t'assure, du personnel masculin de la Comédie. Pourtant,
Monvel s'est empressé de quitter sa tasse de café, et il a couru parler
aux gardes. Tu aurais bien ri, va; jamais il ne s'est montré plus
pathétique!
Ô Romains! ô vengeance, ô pouvoir absolu!
avait-il l'air de leur dire, à ces gens de la maréchaussée, comme
Auguste dans _Cinna_. Je n'ai pu en savoir davantage; mais mon opinion
est qu'à cette heure Monvel est bien capable d'avoir suivi au
corps-de-garde cet ami improvisé...
--Diable d'imprudent! il n'en fait jamais d'autre! reprit Valville, et
moi qui venais le prier de me faire placer ici!
--Autant vaudrait que tu demandasses la place de M. de Vaudreuil! Tu ne
vois donc pas ce peuple? On dirait vraiment que les Parisiens vont voir
exécuter quelqu'un à la Grève!
--Beaumarchais et Law seront un jour synonymes: même foule pour tous les
deux.
--Nous allons voir tirer de fiers coups de fusils à l'opinion, dit
sentencieusement Hullin. Ce qu'il y a de triste, c'est que M. de
Beaumarchais danse bien mal.
--Tu l'as vu danser?
--À Gennevilliers... une seule fois; ça fait pitié!
Un brouhaha furibond, déchaîné du bas de l'escalier opposé, interrompit
cette conversation. Hullin poussa un cri; il venait de reconnaître le
_jeune homme_ qu'avait protégé Monvel une demi-heure avant au café de la
Régence.
Ce _monsieur_, c'était mademoiselle Raucourt.
Coiffée du chapeau rond aux larges ailes qui ombrageait la physionomie
pâle et lymphatique du prince de Galles, les jambes et les cuisses
serrées dans un pantalon collant dû au tailleur Acerbi, qui ne prenait
jamais ses mesures que sur le nu, fût-ce à des souverains comme à
l'empereur Alexandre; la cravache à pomme d'or dans la main droite, ses
gants dans la gauche, son gilet orné de perroquets et sapajous,
mademoiselle Raucourt, suivie, pourchassée, tomba dans le foyer comme la
foudre, en donnant les signes de la plus violente agitation. Elle
s'était mise en homme pour voir plus facilement l'ouvrage tant couru,
et, grâce à ce déguisement qui lui était familier, elle espérait bien
percer la cohue, et trouver un coin de loge dans la salle. Par malheur,
tout était pris. Grâce à Monvel, elle avait pu se soustraire aux
représailles de la force armée; mais il avait fallu qu'il se fît sa
caution.
--Ainsi voilà Monvel au corps-de-garde pour _monsieur_! s'écria Valville
d'un air d'humeur, et vous êtes homme à le laisser là! ajouta-t-il en se
tournant vers mademoiselle Raucourt.
Cette apostrophe mit les rieurs du côté de Valville. Raucourt en prit
son parti; elle venait d'apercevoir une grosse servante au front coloré,
arrivant tout en nage par l'un des corridors. Cette femme tenait à son
bras un panier de provisions sauvé sans doute à grand'peine de la
bagarre.
--Desessarts! s'écria-t-on en reconnaissant sous une ample cornette la
figure ouverte, épanouie du gros comique. Ah! ça, tout le monde
aujourd'hui est donc déguisé?
--Il le fallait bien, répondit Desessarts; sans cela, je courais risque
de mourir de faim! Par bonheur, j'ai pris mes précautions.
Et il montra en même temps à ses camarades deux bouteilles ornées d'un
cachet respectable et un saucisson d'Arles couché en travers sur une
tranche de pâté.
Valville éprouva une horrible tentation... Il n'avait que son café au
lait dans l'estomac; pour Hippolyte, la pauvre enfant n'avait rien mangé
de la journée. De ses beaux yeux noirs languissamment tournés vers
Valville, elle semblait l'implorer.
S'adresser à Desessarts paraissait humiliant à Valville; il pouvait fort
bien se faire d'ailleurs que le gastronome refusât.
Si du moins Dugazon eût été là, Dugazon si leste, si adroit, si fin
larron! Et un tour de main, il eût escamoté la bouteille et la tranche
de pâté, pensait Valville.
Mais Dugazon était absent, ou il s'habillait sans doute déjà dans sa
loge.
La perspective de se voir emprisonné avec Hippolyte Mars au milieu de
tous ces affamés semblait peu agréable à Valville; il n'était pas là sur
ses planches, dans son théâtre, à la Montansier enfin! Aux maux
désespérés, les grands remèdes! se dit-il enfin en voyant Desessarts qui
s'éloignait pour manger à l'écart tout à son aise.
Et passant la main avec une prestesse merveilleuse dans son panier, il
en sortit une bouteille qu'il cacha sous sa lévite.
--C'est toujours ça, se dit-il en faisant asseoir Hippolyte vis-à-vis du
portrait de mademoiselle Duclos; ne bouge pas et ne t'étonne de rien.
Il cacha la bouteille de Desessarts sous le velours frangé de la
banquette.
--Si je pouvais maintenant attraper un petit pain, nous ferions une
fière dînette!
Hippolyte Mars regardait toujours Valville, comme pour lui dire: j'ai
faim!
C'était la première fois qu'elle était introduite dans ce sanctuaire
auguste,--le foyer de la Comédie Française.--Aussi ne se lassait-elle
point de le regarder.
Qui eût dit alors à la petite fille qu'elle y jouerait _cinquante-cinq
ans_!
Oui, cinquante-cinq ans d'efforts, de gloire, de fatigue, et d'esclavage
vis-à-vis de ce même public apprêtant déjà toutes ses colères contre
Beaumarchais!
Laissons Hippolyte Mars attendre son petit pain, et Valville guetter un
second Desessarts, pour nous occuper des personnages les plus célèbres
accourus au foyer sur le seul bruit de cette représentation pour
laquelle on se passait de dîner.
Le foyer de la Comédie contenait bon nombre d'originaux.
Aujourd'hui que les _habitués_ n'existent plus, que des figures sans
caractère ni relief les ont remplacés, il n'y a pas de mal à nous
représenter cet auguste salon de la Comédie tel qu'il était.
Les portraits des plus célèbres artistes l'ornaient comme aujourd'hui;
on y remarquait ceux de Lekain, Clairon, mademoiselle Duclos, etc.
Debout et adossés contre la cheminée remplie d'arbustes verts comme pour
une soirée de réception, se tenaient plusieurs auteurs.
La chaleur était si lourde que beaucoup de ces messieurs balançaient
alors entre leurs mains des éventails nommés ce soir-là même _éventails
à la Figaro_. Ils étaient énormes et se composaient de quelques feuilles
de musique collées ensemble. C'était l'un des violons du théâtre qui, se
trouvant sans doute mal rétribué et voulant mettre à profit l'occasion
d'une telle affluence, avait déchiré bel et bien quelques vieilles
partitions, puis, aidé de la fleuriste voisine, les avait métamorphosées
en éventail. C'était aussi la première fois que l'orchestre du
Théâtre-Français, qui peut être fort utile, se mêlait d'être agréable.
Au premier coup d'œil, vous eussiez distingué parmi ces auteurs le
marquis de Bièvre, de facétieuse mémoire, Bièvre à qui son adresse rare
à un jeu difficile avait valu le nom de _marquis Bilboquet_. Il
excellait, en effet, à cet exercice; le bilboquet dont il se servait
présentait, d'un côté, une surface plane, et à chaque coup la boule y
tournait sur son axe. D'une taille moyenne, mais bien prise, d'un
physique aimable, gracieux, de Bièvre, rompu de bonne heure à tous les
exercices du corps, avait servi quelque temps dans la première compagnie
des mousquetaires; il y était entré avec un beau nom[32] et une fortune
de trente mille livres de rente. Il n'en fallait pas davantage pour
qu'il fût bien vite couru. Célibataire forcené, il ne sacrifia cependant
aux femmes (c'était alors le mot consacré) qu'en fuyant un si onéreux
contrat. Il était de mode alors de s'attacher au char d'une courtisane.
De Bièvre, en vrai mousquetaire, paya son tribut à cette mode ruineuse.
Tombé dans les griffes de mademoiselle Raucourt, qui débuta avec éclat,
en 1773, au théâtre, il l'entretint d'abord sur le pied de quinze cents
livres par mois, de quarante mille données pour payer ses dettes et de
six mille livres de rentes viagères. C'était se conduire en véritable
Turcaret. En dépit de ces largesses, de Bièvre ne put conserver le cœur
de son amante, à laquelle on reprocha de prendre aussi souvent Sapho
pour modèle que Melpomène. Mademoiselle Arnould lui parut devenir un peu
trop l'amie de mademoiselle Raucourt; quitté par celle-ci, le
mousquetaire, pour se venger, écrivit au lieutenant de police une lettre
qui fit grand bruit. C'était un factum des plus véhéments sous une forme
comique:
«Monsieur,
«Je crois n'avoir pas besoin de vous faire une confession générale pour
vous mettre au fait de toutes mes sottises.
«La belle R..., qui commence par où les autres finissent, à dix-sept ans
et neuf mois, a arraché à mon ivresse, ou à ma stupidité, un contrat
qu'elle a fixé à deux mille écus; car, il faut lui rendre justice, elle
m'a sauvé l'embarras de cette affaire; elle a choisi le notaire
elle-même, elle a pris son heure, réglé les articles, et je n'ai eu que
la peine de signer. La forme de ce maudit contrat est si sévère, toute
cette manœuvre était si mal déguisée, que j'ai ouvert les yeux une
demi-heure après; je me suis même confié au notaire sur mes craintes, et
j'ai signé doutant encore si l'on tiendrait les conditions verbales
qu'on avait faites avec moi. On les a tenues tant bien que mal pendant
cinq mois et demi, et avant-hier j'ai reçu mon congé sans pouvoir même
en venir à une explication.
«Vous conviendrez qu'un rêve aussi court, laissant à sa suite des
réalités pareilles, rend le réveil bien fâcheux... Tout ceci me paraît
jurer fortement avec la gaieté que je porte dans le monde, et la
tournure honnête que j'y avais prise. Vous avez eu des bontés pour
mademoiselle R... je ne puis la croire coupable d'un aussi détestable
procédé. S'il n'est pas indigne de vous constituer son juge et d'amortir
un peu le coup que je reçois, je me prêterai aux accommodements que vous
voudrez bien prescrire. J'attends vos ordres et je suis, avec respect,
votre, etc.;