ALADANE, BOSSE, BOUTET, LEBAS.

Plusieurs choses ont le droit de surprendre dans cet acte, revêtu de la

plus complète authenticité. Le nom de _Mars_ n'y figure point du côté de

la mère ou de la fille. Pour Monvel, il tait son nom de Monvel, (il est

vrai que son voyage en Suède ne l'avait pas encore anobli). Il ne s'y

dit pas comédien et s'intitule _bourgeois de Paris_. Mais ce qui étonne

bien plus, c'est qu'il y regarde Jeanne-Marguerite Salvetat (Madame

Mars) comme sa femme, ce qui entacherait l'acte de nullité. Des

considérations particulières ont déterminé sans doute Monvel à agir

ainsi, nous ne pouvons les pénétrer ni les expliquer.

Ce que nous pouvons seulement affirmer, c'est que Monvel, peu de temps

après cet acte, se maria en Suède où il épousa mademoiselle Cléricourt,

fille d'un ancien comédien pensionné par le roi. Ce que nous pouvons

dire, c'est qu'une personne, dont le père et l'oncle furent

contemporains de Monvel, dont la famille, en un mot, s'est trouvée

toujours unie à celle de mademoiselle Mars, autant par les liens de la

parenté que par les liens du succès, madame Desmousseaux, cette actrice

si distinguée de notre premier théâtre, dont mademoiselle Mars faisait

si grand cas, cette seule duègne qui nous rappelle les temps glorieux de

la Comédie, nous a assuré:

1º Que l'acte relevé par nous sur les archives de l'Hôtel-de-Ville lui

paraissait incompréhensible;

2º Qu'elle savait de source sûre que mademoiselle Mars était née à Rouen

et non à Paris;

3º Qu'il n'était pas rare, à cette époque, de voir des oublis ou des

erreurs notables sur les registres de la Ville.

À l'appui de cette opinion, madame Desmousseaux ajoutait les faits qui

suivent:

«Mademoiselle Mars est née à Rouen; le lendemain même du jour où

Marie-Antoinette donnait, à Versailles, le jour à la duchesse

d'Angoulême (Madame la Dauphine). Les chemins de fer n'existaient pas

alors; aussi avait-il fallu toute la nuit pour que la nouvelle franchît

la distance de Versailles jusqu'à Rouen. Les cloches mêlaient leur bruit

à la grande voix du canon, au moment où madame Mars accoucha

d'Anne-Françoise Hippolyte.»

Cette assertion de madame Desmousseaux nous paraît la seule raisonnable.

Comment admettre, en effet, la pension accordée à mademoiselle Mars, le

meuble envoyé par la reine, dont il sera bientôt fait mention, si

mademoiselle Mars n'était née que _six semaines après la Dauphine_?

Le nom d'Hippolyte, donné à Mademoiselle Mars, avait été le nom de

Clairon.

Clairon fut aussi la maîtresse de Monvel. Voici comment elle raconte

elle-même, dans ses Mémoires, les circonstances curieuses de son

baptême:

«L'usage de la petite ville où je suis née était de se rassembler, en

temps de carnaval, chez le plus riche bourgeois, pour y passer tout le

jour en danses et en festins. Loin de désapprouver ce plaisir, le curé

le doublait en le partageant, et se travestissait comme les autres. Un

de ces jours de fête, ma mère, grosse de sept mois, me mit au monde

entre deux et trois heures après midi. J'étais si chétive, si faible,

qu'on crut que peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand'mère,

femme d'une piété vraiment respectable, voulut qu'on me portât

sur-le-champ même à l'église recevoir au moins mon passeport pour le

ciel; mon grand-père et la sage-femme me conduisirent à la paroisse; le

bedeau même n'y était pas, et ce fut inutilement qu'on alla au

presbytère. Une voisine dit qu'on était à l'assemblée chez M***, et on

m'y porta. Le curé, mis en Arlequin, et son vicaire, en Gilles,

trouvèrent mon danger si pressant, qu'ils jugèrent n'avoir pas un

instant à perdre. On prit promptement, sur le buffet, tout ce qui était

nécessaire; on fit taire un moment les violons, on dit les paroles

requises, et on me ramena à la maison». (Mém. d'Hippolyte Clairon,

publiés par elle-même en 1799, p. 225).

La reine Marie-Antoinette fut la première fée qui toucha véritablement

de sa baguette royale le berceau de la petite Hippolyte Mars: une

pension de 500 livres sur la cassette du roi lui fut accordée[13].

Dans le salon de mademoiselle Mars, dont nous parlerons plus tard, la

célèbre actrice garda toute sa vie, à l'appui de cette faveur princière,

un petit meuble, dit _bonheur du jour_, auquel elle attachait

nécessairement un grand prix. Ce meuble à compartiments, donné à sa mère

par la reine de France, servit constamment de secrétaire à mademoiselle

Mars.

On montre sur une table, à Fontainebleau, le coup de canif plus ou moins

historique échappé à l'impatience de Napoléon, au moment de son

abdication; mademoiselle Mars qui, elle aussi, abdiqua, n'a laissé à ce

petit meuble aucune trace de sa juste indignation: ce fut cependant sur

lui qu'elle signa son acte de retraite, en mars 1841.

Remarquez la date, en mars!

Monvel, en sa qualité de comédien du roi, avait droit à cette marque

insigne de bienveillance de la part de la reine. Cet acteur, chacun le

sait, était loin d'être un homme ordinaire.

Nous aurons plus d'une fois l'occasion de remarquer la noblesse innée de

son ton, de ses manières; tout chez lui sentait l'homme de qualité. Vers

la fin de sa vie, mademoiselle Mars n'en parlait elle-même qu'avec un

attendrissement mêlé de respect.

--On ne saura jamais ce qu'il valait! disait-elle un jour à M. B..., qui

lui faisait voir un portrait de cet acteur célèbre; jamais peut-être il

n'y eut d'homme plus modeste!

Et comme une autre fois son carrossier lui proposait devant la même

personne de faire peindre un canton d'armes sur les panneaux de sa

calèche:

--Au fait, reprit mademoiselle Mars, j'en aurais le droit!... à cause de

Monvel!

L'ami de mademoiselle Mars de qui nous tenons cette anecdote l'ayant

pressée de s'expliquer à cet égard, elle n'en fit rien et changea vite

de conversation.

Si Monvel devint noble, puis comme Molé et Grandménil, membre de

l'Institut national, c'est qu'on ne rougissait pas alors d'accorder au

talent, dans quelque sphère qu'il brillât, les honneurs dont il était

digne. Dans le siècle d'avant, Molière ne fut pas de l'Académie; dans

notre siècle, on hésita à donner la croix à Talma. Un seul trait peindra

l'estime que les gens de lettres et les comédiens eurent pour Monvel, ce

fut lui qui fut chargé de l'apothéose de Molé[14]. L'effet de cet éloge

funèbre, prononcé par Monvel avec cette sensibilité exquise qui faisait

le fond de son caractère, et cette pureté de diction qui le classa si

vite au rang de nos premiers comédiens, est encore présent à bien des

mémoires contemporaines. La douleur qui le pénétrait semblait avoir

augmenté le charme naturel de son éloquence, Monvel pleurait ce jour-là

autrement qu'à la Comédie. Il se souvenait sans doute, en accompagnant

Molé à sa dernière demeure, de deux douleurs bien cuisantes: d'abord

Molé avait été son ami, puis il s'était affecté si cruellement des

injures de Geoffroy qu'il en parlait encore à son lit de mort avec

amertume. Cette double affection inspira à Monvel de belles et

énergiques paroles.

Le père de Monvel était un acteur de talent; Monvel était comédien et

homme de lettres: la vocation de mademoiselle Mars était tracée.

«Presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts, a dit

Voltaire, les ont cultivés malgré leurs parents; mais la nature a

toujours été en eux plus forte que l'éducation.»

Si de pareilles lignes s'appliquent de droit à un génie de la trempe de

Molière, génie combattu, opprimé dès sa naissance, elles trouvent en

revanche dans l'éducation première de notre héroïne un éclatant démenti.

Monvel avait eu avec madame Mars, actrice fort belle, mais médiocre, de

cette époque, une liaison que sa propre existence lui permettait de

regarder comme fragile, qu'un mariage postérieurement conclu[15] lui

commandait même de rompre; de cette liaison était née Hippolyte Mars.

Mais, dans ce miroir si pur, si ingénu, si charmant, Monvel tout entier

se retrouvait il eût été bien ingrat de contrarier la vocation de sa

fille!

De son côté, madame Mars vivant du théâtre, madame Mars, liée de bonne

heure avec des acteurs comme Préville, Dazincourt, Baptiste, des auteurs

comme Ducis, Legouvé, etc., devait tout naturellement songer à produire

bientôt cette enfant à la scène. La première fois qu'elle avait vu

Monvel, c'était dans une représentation de Mahomet. Lekain jouait le

rôle du prophète, Monvel faisait _Séide_ et Brizard _Zopire_. Jamais

peut-être un pareil ensemble de talents ne s'était produit. Madame Mars

était fort belle[16], si belle qu'on s'écriait en la voyant: Voilà une

vraie reine de tragédie! Elle avait les bras et la gorge magnifiques, de

grands yeux méridionaux; seulement chez elle l'âme et le foyer

manquaient. C'était un marbre admirable et rien de plus.

La mère de madame Mars avait été plus remarquable encore de visage que

sa fille; le roi Louis XV l'avait distinguée. Elle-même racontait que,

dans la grande galerie de Versailles, le pied lui avait tourné quand le

jeune roi passait: on portait dans ce temps là des mules de Venise très

hautes. La douleur fit pousser un cri à madame Mars; le roi, tout ému de

voir une si belle personne, pâlit, s'approcha d'elle et la soutint.

--Une femme qu'on soutient est une femme qui tombe, lui dit Louis XV à

l'oreille; et en effet, ajoutait-elle avec un sourire, de ce jour-là je

ne fus plus obligée de passer à Versailles par la grande galerie.

Elle dansa le _menuet_ devant le roi.

Monvel, on le sait, fut toute sa vie un homme à bonnes fortunes;

cependant l'ensemble de sa personne était très frêle; il avait à

proprement parler la peau sur les os. Du reste, une tête de médaille

admirable (cela était frappant surtout quand il jouait _Cinna_ avec sa

couronne de chêne), des yeux profonds, expressifs. Malgré la faiblesse

de sa constitution, il se fit remarquer bien vite dans l'emploi de Molé;

il avait autant de feu, mais plus d'art. Au dire de tous ceux qui ont vu

ces deux acteurs, on doit s'abstenir même d'établir entre eux la moindre

similitude. Ainsi le rôle de Morinzer, dans l'_Amant bourru_[17] était

joué par Molé avec une franchise telle, une chaleur si brûlante, qu'on

ne voyait guère en lui qu'on bon marin bien entier, bien rude, en

révolte avec la société et ses usages, un de ces hommes véritablement

bourrus qu'on aime malgré soi, grâce à leur probité et malgré la dureté

de leur écorce. Monvel, au contraire, moins fougueux, plus pénétré,

maître de sa colère et de ses éclats, pathétique au plus haut degré, y

produisait un effet bien différent; on s'enthousiasmait avec le premier,

on pleurait avec le second, deux exemples bien faits pour encourager au

théâtre les organisations les plus contraires! Ajoutez à cette habileté

profonde une diction simple et touchante, des attitudes aisées, et ce

grand art des nuances que si peu d'acteurs comprennent, vous n'aurez

encore qu'une idée imparfaite de ce beau talent, qui pourrait peut-être

se résumer pour Monvel dans ce seul trait: la faculté de s'émouvoir à

son gré, à son heure. Monvel eut de tout temps la passion à ses ordres,

et cependant il écarta avec soin de son répertoire les rôles qui exigent

une explosion trop éclatante. C'est que la douleur, l'amour, la

jalousie, la haine, les grandes passions, n'ont pas besoin de cris pour

se traduire: voyez la Niobé, elle est immobile, mais dans ce marbre

quelle noble mélancolie! L'éloquence du regard était poussée à un si

haut point chez Monvel, la sensibilité de son silence même devenait si

sympathique, qu'il produisait un effet prodigieux bien avant d'avoir

parlé. Molé était un volcan, un coup de foudre; Monvel était simple et

persuadé[18].

Dans la comédie, où on le vit après la mort de Molé, il ne causa pas

moins d'intérêt, d'admiration, de surprise. _Ésope à la cour_, l'_Abbé

de l'Épée_, le _Philosophe sans le savoir_, le Président de la

_Gouvernante_, quels joyaux charmants, quel triomphe pour ce comédien

tant aimé!--Nous avons parlé tout à l'heure de l'_Amant bourru_, Monvel

est l'auteur de cet ouvrage; on doit lui pardonner dès lors les

_Victimes cloîtrées_, drame à notre sens fort ennuyeux. Mais il faut se

reporter à l'époque où l'ouvrage fut composé. Les couvents étaient assez

mal notés dans l'opinion: Diderot n'avait pas peu contribué à les

décrier avec sa _Religieuse_. Les opéras de Monvel lui font certainement

plus d'honneur que ses drames: témoins _Julie, Blaise et Babet_, les

_Trois fermiers, Ambroise_ ou _Voilà ma journée_. L'Institut ne fut

qu'une justice rendue à ce littérateur intéressant[19].

Peu contents des palmes cueillies par eux à la scène, du retentissement

des journaux et des recettes, les acteurs d'alors ambitionnaient le

succès de l'écrivain: Molé, Monvel, Dugazon ont chacun des titres divers

à l'estime des gens de lettres. Le premier composa des pièces de vers

pleines de sel et d'agrément, des discours d'ouverture et de clôture

(usage perdu depuis la Révolution à la Comédie-Française), des notices

sur Lekain et mademoiselle d'Angeville; il fit même au théâtre une

petite comédie, le _Quiproquo_, qui eut du succès. Monvel alla plus

loin: il eut un vrai répertoire; pour Dugazon, que devons-nous en dire,

sinon que ces mystifications valent mieux que ses pièces

républicaines[20]? Il appartenait à un seul homme, à Molière, de réunir

en lui ces deux gloires, celle de l'écrivain et de l'artiste. Plus tard,

des comédiens comme Picard et Alexandre Duval laissèrent au théâtre des

preuves de leur vocation d'auteur. De nos jours encore, deux artistes

fort distingués[21] ont abordé avec succès cette double carrière. Monvel

professait en homme convaincu de tout ce que l'art possède de ressources

et de secrets. Il eût communiqué la vie et le mouvement au comédien le

plus froid, et cela par des gradations si admirables, qu'on se demandait

comment la nature, qui l'avait fait si chétif, l'avait doué en même

temps d'une pareille énergie. Seulement, et pour nous servir d'une

expression commune qui rende exactement notre pensée sur ce lutteur

merveilleux, la lame chez Monvel usait le fourreau. Il était souvent

environné de potions et de tisanes, donnant la plupart du temps ses

leçons dans un grand fauteuil qui égalait, pour l'ampleur et la vétusté,

celui du _Malade Imaginaire_. La petite Hippolyte, amenée alors près de

Monvel, tremblait devant cet appareil de fioles et ce grand fauteuil,

comme Louison à la vue de la poignée de verges dont le terrible Argan la

menace[22]. Épeler les chefs-d'œuvre de notre scène avec un tel maître,

c'était entrer d'un seul coup dans la voie du succès; Monvel fut pour sa

fille la meilleure école, mais il ne l'épargna pas à la peine. Son

écolière fut plus d'une fois sévèrement réprimandée. «On n'arrive à la

gloire, dans notre état, qu'en mouillant par jour six chemises,» disait

Clotilde la danseuse à M. de Ségur. Mademoiselle Mars n'y arriva

qu'après avoir mangé du pain noir: sa première jeunesse fut misérable.

L'enfant de la balle fut traitée souvent comme la pauvre Chiara

d'Hoffmann, elle souffrit comme Mignon. Qui ne s'est ému au seul début

de ce livre charmant de Marivaux, où Marianne arrive sur le pavé de

Paris, Marianne douce et candide, Marianne qui se mire avec une joie si

grande à un morceau de glace suspendu dans sa chambrette? Voici la

chambre en carreaux, froide l'hiver, brûlante l'été, le pot à l'eau

ébréché, les rideaux trop courts retombant en pentes inégales sur le

lit; la mansarde d'une grisette du temps de Louis XV enfin. À cette

fenêtre, et ses deux coudes appuyés sur l'ardoise du toit, rayonne d'un

morne éclair cette belle enfant aux couleurs pâles, aux yeux bleuâtres

de fatigue... appelez-la Marianne ou mademoiselle Mars, mais elle

souffre, hélas! elle est étiolée; voyez ses bras! «Hippolyte est si

maigre, écrivait Valville à l'un de ses amis, que nous craignons de la

perdre.» Valville eût pu ajouter que la pauvre enfant grelotait à la

lettre dans son grenier. Il fallait là voir, souffreteuse et toute

pensive, arroser quelques méchants pots de fleurs à sa fenêtre, et cela

pendant que sa sœur aînée[23] portait de belles robes de belles étoffes,

des étoffes qui eussent si bien convenu aux délicates épaules de la

jeune Agnès! Voilà de beaux bijoux, lui disait sa sœur; admire cet

écrin, ces bagues! N'est-ce pas que je suis éblouissante? Dame! ma chère

sœur, je suis l'aînée, je me sens faite pour vivre dans une atmosphère

brillante! Que tu es bonne de te fatiguer à apprendre de méchants rôles!

Vois un peu ce pauvre Valville: où cela l'a-t-il mené, le théâtre! Moi,

je veux sourire, je veux vivre, je veux régner! Et je régnerai, vois-tu,

ma pauvre sœur, je régnerai; je serai riche, fêtée, enviée un jour de

tous! Va! j'espère bien ne pas rester au théâtre Montansier!

Cendrillon,--n'était-ce point alors Cendrillon que mademoiselle

Mars?--écoutait cet orgueilleux babil en portant au feu mourant de la

cheminée quelques mauvais tisons dus à l'obligeance d'un voisin. Elle

admirait les chapeaux à plumes et les écharpes de sa sœur,--ses bonnets

de gaze,--ses rubans de mille couleurs,--un arc-en-ciel de tous les

jours et de toutes les heures,--car mademoiselle Mars aînée était une

vraie poupée de modes. À quarante-cinq ans passés, elle portait encore

des chapeaux à grandes plumes.

Mademoiselle Mars aînée avait les mains lisses et blanches, et

mademoiselle Mars se désolait bien fort d'avoir en ce temps-là les mains

rouges. Les mains rouges! qui se douterait aujourd'hui que ce fut là le

premier chagrin de mademoiselle Mars!

Un autre désespoir enfantin non moins grand pour elle, c'était chaque

matin d'aller chercher le lait! Elle s'aventurait timide et les yeux

baissés, jusqu'à la laitière, présentant son pot de fer-blanc comme une

de ces jolies petites servantes de Greuze aux robes rayées de bleu et de

rose, au ruban lilas à la ceinture, au pied mignon et furtif.--Le lait!

le lait! bien vite, Madame la laitière! M. Valville attend son café, et

malheur à moi si je faisais attendre M. Valville!

Et elle s'en revenait triomphante, comme Perrette de la fable.

Ce Valville, pour qui mademoiselle Mars se dépêchait tant, était un

acteur qu'affectionnait beaucoup sa mère;--il logeait chez elle et

jouait à Montansier. Plus tard, mademoiselle Mars devait le recueillir

elle-même, pauvre, délaissé, souffrant! Il avait pour amis Baptiste

cadet, Damas, Caumont, mais surtout Patrat.

Cet acteur, dont il sera parlé plus d'une fois dans ces récits, était

donc le commensal et l'ami de madame Mars la mère depuis un assez grand

nombre d'années. C'était un homme méthodique, qui ressemblait à un

portrait du temps de Néricault Destouches, l'air grave, la démarche

lente,--mais surtout il était exact aux heures des repas et tenait

énormément le matin à son café.

Un jour, cependant, le café au lait de Valville manqua; Valville faillit

attendre, comme Louis XIV!

L'enfant était revenue toute en larmes à la maison.

--Qu'as-tu? demanda Valville.

Pour toute réponse, Hippolyte Mars se mit à pleurer. Elle balançait à sa

main gauche l'anse de son pot au lait, en baissant à terre ses grands

yeux noirs.

--Vide! s'écria Valville en regardant le pot au lait; ils te l'ont pris,

l'on t'aura poussée, c'est sûr! Tiens, ne pleure pas, et retourne vite à

la laitière!

Ce mot de _retourne vite!_ amena un nuage de honte et de douleur au

front de la pauvre enfant.

--Mais encore un coup, que s'est-il donc passé? demanda Valville; tu

ressembles à la petite fille à la _cruche cassée_. Tu sais, ce joli

tableau? Voyons, Hippolyte, est-ce un rôle que tu répètes?

--Je ne répète pas de rôle, répondit-elle à Valville avec une moue

chagrine, ce sont ces maudits officiers qui m'ont vu jouer à Versailles

le divertissement des _Étrennes_[24] et qui, depuis ce matin, m'ont

reconnue par malheur quand j'allais chercher du lait:

--Tiens, se sont-ils écriés, c'est la petite à Monvel! Et là-dessus,

j'en rougis encore, l'un d'eux m'a pris le menton.

--N'est-ce que cela?

--Comment, ce n'est point assez? Apprenez donc alors qu'un autre--le

plus hardi sans doute--a prétendu que je lui devais un baiser. Un

officier du roi! ces messieurs, à ce qu'il paraît, ne doutent de rien!

--Et tu le lui as accordé?

--Ah! bien oui, je n'ai pas même demandé mon reste... je veux dire mon

lait à la laitière. Je me suis enfuie à toutes jambes et je vous jure

bien, monsieur Valville, que c'est la dernière fois que je retourne avec

ce pot dans la rue... Non, je ne descendrai plus jamais le matin, oh

non! Et tenez, pour que vous n'en doutiez pas, ajouta-t-elle en mettant

le vase sous son pied mutin, voilà, je l'espère, ce qui vous fera croire

à ma volonté!

Ce mot _volonté_ dans la bouche de la petite fille avait quelque chose

de si accentué, de si ferme, racontait plus tard Valville, que ce

jour-là je n'osai lutter; je pris mon café sans lait.

Il est vrai de dire, pour la justification de la chère enfant, que cette

commission journalière la mettait sur les épines. On portait alors en

effet des manches courtes, et chaque fois qu'Hippolyte Mars descendait

dans la rue pour chercher le lait de Valville, il lui fallait bien

montrer ses bras.

--Des mains rouges, des mains rouges! répétait-elle en pleurant, quand

les bras de mademoiselle Lange sont si beaux!

Mademoiselle Lange, qui joua en effet plus tard les ingénuités à côté de

mademoiselle Mars, était une délicieuse jeune première pleine de grâce

et de fraîcheur; reçue en 1793, elle se retira en l'an VI.

C'est sur cette pauvre mademoiselle Lange, dont le portrait figure

encore dans le foyer de MM. les comédiens ordinaires du roi, que retomba

d'aplomb la vengeance de Girodet. Ce peintre déjà célèbre venait de

faire le portrait de l'actrice pour M. Simon, qui le lui avait commandé.

Ce M. Simon était carrossier à Bruxelles, et tellement en réputation,

que les merveilleuses de Paris, comme les lionnes d'Angleterre,

faisaient mettre dans leur contrat de mariage qu'elles auraient un

équipage sortant des ateliers de Simon. La solidité dont il faisait

parade pour ses roues avait établi sa réputation. Il les faisait jeter

d'un des sommets les plus élevés de Bruxelles sur une surface plane, et

à la moindre avarie, il forçait l'ouvrier à recommencer la pièce. M.

Simon avait admiré mademoiselle Lange dans _Pygmalion_; il voulut offrir

un char à cette Galatée. Mademoiselle Lange préféra ce char à son image.

Une garde-robe fort belle et des diamants complétèrent l'attaque de

mademoiselle Lange. L'épais carrossier obtient le pas sur le beau

Larive. M. Simon avait un mérite roulant; il se piquait de plus de se

connaître aussi bien en peinture qu'en vernis. Il s'en alla donc chez

Girodet, auquel il fut tenté de dire sur le seuil même: _Mon confrère!_

tant sa vanité lui faisait voir ses propres ateliers sous un jour aussi

resplendissant que celui du peintre. Girodet se mit à la besogne; il

espérait beaucoup de ce portrait: Mademoiselle Lange était si jolie! Son

désappointement fut grand, lorsqu'il vit que mademoiselle Lange le

refusait; le portrait fut renvoyé à l'artiste. Outré de colère, le

peintre le creva et le _retourna_ (style de commerce) à mademoiselle

Lange.

Six semaines après, parut au Salon un petit tableau représentant Danaé.

La déesse _à la pluie d'or_ ressemblait cette fois à mademoiselle Lange

de façon à la convaincre elle-même. On fut obligé de retirer cette toile

qui occasionnait une véritable émeute. Les femmes à demi étouffées par

la foule y laissaient leurs châles, d'autres leurs maris; c'était un

concert de réclamations incroyables. À côté de la Danaé, le peintre

avait mis un dindon faisant la roue (allusion ironique au carrossier!)

il avait un anneau à la patte droite. Cette patte s'offrait avec une

gaucherie des plus comiques à la main délicieuse de mademoiselle Lange,

que M. Simon épousa en effet. L'allégorie était trop verte pour que M.

Simon avouât que tout Paris l'avait reconnu; il voulut faire cependant

un procès à Girodet: des amis prudents l'en détournèrent. Des

avertissements anonymes furent employés contre l'artiste: on le

menaçait, on voulait l'effrayer; il ne sortait plus qu'avec une canne à

dard. Le texte de ces lettres alarmantes était des plus curieux; l'une

d'elles finissait ainsi:

«On vous prévient, Monsieur, que pour être tout entier à sa vengeance,

M. Simon est plutôt dans l'intention de vendre son fonds.»

Mademoiselle Mars, fluette, maigre, prête à rompre comme la baguette

d'un alcade, était de plus aussi noire qu'une taupe; en un mot, loin

d'annoncer ce qu'elle devint par la suite. Elle comparait elle-même sa

maigreur à celle d'un _faucheux_, nous sommes forcé de prendre son

mot[25]. Par un malheur singulier, mademoiselle Mars jouait souvent à

côté de mademoiselle Lange.

--Il fallait voir, écrit-elle plus tard à l'une de ses amies, madame de

Saint-A..., comme je souffrais de me trouver près de mademoiselle Lange!

En vain j'employais la patte de lièvre et les cosmétiques pour blanchir

ces _malheureux bras_, rien n'y faisait! Comment les cacher par des

manches longues? L'impitoyable mode me défendait cette petite ruse. Il

fallut me résigner, me consoler même avec le mot de Dugazon; «_C'est

jeunesse, reprenait-il, c'est jeunesse, petite bête! Un jour, va,

crois-m'en, tu pleureras de les avoir blanches, tes mains!_»

Dugazon la chérissait. Il l'avait d'abord amusée plus aisément que tout

autre, car on n'eut jamais de masque plus mobile; son visage seul était

un répertoire, et l'on sait combien les enfants aiment les grimaces et

les pantins. Joignez à cela chez Dugazon une agilité de singe, une

science d'escamoteur et une abondance de lazzis telle, qu'on eût pu se

croire à l'âge de notre héroïne devant la barraque d'un Polichinelle; et

jugez de la joie de la petite Hippolyte quand l'ingénieux Scapin levait

le marteau de la maison! Dugazon dansait avec une aisance parfaite; il

baragouinait et se gaussait du premier venu avec un sang-froid

inaltérable. On sait le succès de ses mystifications; celle qu'il fit

subir à M. Decaze, fils d'un fermier-général, est bien connue; nous ne

la rappelons que pour mémoire. Il s'agissait, on le sait, de madame

Dugazon; cette fois, les rieurs furent du côté du mari.

M. Decaze, fils d'un fermier-général, admit Dugazon dans sa société, il

s'amusait quelquefois à jouer des proverbes avec lui. Riche, jeune,

brillant, il s'imagina de faire la cour à madame Dugazon, actrice aussi

supérieure dans son genre (l'Opéra-Comique), que son mari l'était dans

le sien. La chronique prétendit que M. Decaze fut heureux; Dugazon,

averti de cette liaison clandestine, vole chez M. Decaze; il ferme la

porte de sa chambre sur lui, et tire un pistolet qu'il présente à son

rival.--Les lettres de ma femme! ses lettres! son portrait!

s'écrie-t-il; exécutez-vous, Monsieur! Le jeune homme, effrayé, obéit en

tremblant; il court à son secrétaire, il remet les lettres, le portrait

à Dugazon. Dugazon, muni de ce butin, ouvre la porte sans bruit, il met

la main sur la rampe de l'escalier... Son rival, revenu de sa stupeur et

de son effroi, l'y poursuit presque aussitôt.

--Au voleur, au voleur, qu'on arrête ce coquin! s'écriait le jeune

Decaze.

Et les domestiques d'accourir au bruit que fait leur maître, et Dugazon

d'aller au-devant d'eux, de s'arrêter aussi comme ravi et de regarder

fixement M. Decaze.

--Bravo! Monsieur, c'est cela! bien joué!

M. Decaze redoublait en vain ses cris; en vain il le montrait du doigt à

ses laquais, en renouvelant l'ordre de l'arrêter. Dugazon lui

répliquait, en gagnant la rue très lentement: À merveille!... Si vous

jouez avec autant de vérité ce soir, vous l'emporterez vraiment sur moi!

Puis, comme l'autre écumait de rage:

--Parbleu, je vous fais mon sincère compliment, vous étiez né pour être

un grand comédien!

Ce qui, dans cette scène incroyable, devait piquer le plus M. Decaze,

c'était de voir ses laquais se joindre à Dugazon pour l'applaudir et

l'apostropher par des bravos qu'ils croyaient flatteurs. L'habitude où

ces dignes gens se trouvaient de voir l'amoureux de madame Dugazon jouer

des scènes comiques avec son mari les enracinait dans cette croyance que

tout cela n'était qu'un proverbe. Dugazon parvint ainsi jusqu'à la porte

cochère sans démentir son persiflage, et il se trouvait déjà loin quand

M. Decaze parvint à désabuser ses valets.

En revanche, voici une anecdote arrivée à la sœur même de Dugazon, et

qui n'a jamais obtenu l'honneur des Mémoires. Nous croyons qu'elle n'en

est pas tout à fait indigne. Elle peint à merveille la taquinerie de cet

homme, rival de Musson en fait de plaisanteries et de tours moqueurs.

Indépendamment de madame Vestris, sa sœur, Dugazon avait une autre sœur,

laquelle s'était vue élevée de bonne heure dans une réserve scrupuleuse.

C'était une demoiselle de province, rigide et pieuse; on ne lui avait

jamais prêté un seul amant, et, en venant à Paris, elle n'avait pas la

prétention d'en faire. La sévérité de cette demoiselle allait à un point

tel, qu'elle n'avait jamais vu son frère jouer devant le public; elle

ignorait les coulisses de son théâtre, et cependant elle portait le nom

de Dugazon! La maison de cet acteur qui, grâce à la présence de sa sœur,

pouvait devenir tout d'un coup un intérieur agréable, prit dès son

arrivée la forme d'un cloître; le livre d'heures de mademoiselle Dugazon

traînait souvent à côté de ses rôles; ses lunettes (la malheureuse fille

portait des lunettes!) allaient de pair sur le bureau de notre comique

avec le répertoire de Scapin et de Mascarille. Dugazon le mondain,

Dugazon le _farceur_ Dugazon l'homme des proverbes, l'homme des

singeries, des parades, était embaumé de vertus, il suait l'office divin

par tous les pores.

Les premiers jours, cela lui parut fort dur; il commençait à s'y

habituer cependant, quand un désir curieux de cette même sœur lui donna

l'idée de renverser en un jour l'édifice de sa pruderie.

Un écho mondain venait de pénétrer dans cette demeure purifiée par tant

de pieux exemples; le hasard, ce dieu des amants, fut cette fois celui

des frères: on parla devant mademoiselle Dugazon du bal prochain de

l'Opéra.

J'aime à croire, pour mon compte, qu'un pareil récit se trouva dans la

bouche de quelque marquis enthousiaste. Il dut mettre beaucoup d'art au

récit de ces magnificences nocturnes; la peinture qu'il en fit fut si

variée, si vive, que la recluse éprouva un désir violent d'assister, ne

fût-ce qu'une nuit, à ce magnifique spectacle.

«Désir de femme est un feu qui dévore,

Désir de nonne est cent fois pis encore!»

Et mademoiselle Dugazon était aussi nonne que possible. Dugazon se vit

prié, que dis-je? supplié, par cette même sœur si austère; elle lui

demanda de l'accompagner au bal masqué de l'Opéra. C'était une folie, un

rêve, disait-elle; mais ce rêve, ne pouvait-il pas le réaliser; cette

folie était-elle donc si coupable? Chez les femmes, de la prière au

larmes il n'y a qu'un pas. Mademoiselle Dugazon pleura comme n'eût point

pleuré Clairon dans des beaux jours; elle appela Dugazon son _bon petit

frère_, Dugazon fut d'abord déferré; il ne jouait pas cet emploi, mais

il finit par se laisser attendrir: il y eut plus, il promit.

Il suffisait de connaître Dugazon pour comprendre ce que devait lui

coûter une pareille promesse; lui, le papillon du bal, le point de mire

des seigneurs désœuvrés, des baronnes coquettes, des nymphes agaçantes!

lui, le brillant acteur, le Frontin hardi, le soupeur par excellence,

s'allourdir au point d'amener à son bras, dans ce bal, une provinciale

bien gauche, une fille ignorante de tous les usages reçus, de tous les

plaisirs musqués, de toutes les intrigues qui se croisent dans cette

nuit de folies! C'était s'aventurer, se compromettre, se perdre de

gaieté de cœur! Dugazon pris en flagrant délit de conversation

_fraternelle_ à ce bal de l'Opéra! Quel sujet de rire pour les fades

plaisants qui s'y donnent rendez-vous, quelle page honteuse pour ses

Mémoires!

Dugazon n'en dormit pas de la nuit.

Le lendemain il était levé et habillé bien avant l'heure ordinaire du

déjeuner; il manda sa sœur près de lui; son visage avait revêtu son

expression la plus digne et la plus sévère. Dugazon ressemblait à

Auguste dans _Cinna_.

--Prends un siége, _ma sœur_...

Mademoiselle Dugazon s'assit un peu interdite; elle arrangea l'envergure

de ses paniers; elle tendit l'oreille et écouta.

--Ma sœur, dit Dugazon, je vous ai promis de vous conduire ce soir même

au bal de l'Opéra...

--C'est vrai...

--Ne m'interrompez pas, c'est une affaire des plus graves. Vous ne voyez

sans doute de cette fête que le plaisir, que l'intrigue, un millier de

lustres flamboyant des dominos jaunes, noirs ou bleus, des masques de

tous pays... J'y vois, moi, les conséquences les plus funestes, le deuil

d'une famille, les tortures morales d'un frère; j'y vois, ma sœur, la

honte, le crime et le sang!...

--Vous m'épouvantez!

--Je suis loin d'avoir fini. Le bal de l'Opéra n'est nullement ce que

vous pensez, ajouta Dugazon d'un ton de prédicateur; c'est un cloaque.

--Un cloaque!

--Un cloaque! ma sœur; un lieu empesté par l'audace et par le vice. Et

peut-être... puisqu'il faut ici tout vous dire, paierai-je bientôt de ma

vie la légèreté d'une telle démarche; oui, pour ces quelques heures de

plaisir que je vous ai promises...

Mademoiselle Dugazon devint plus pâle qu'un linge.

--Écoutez-moi, poursuivit le malicieux orateur, en arrêtant sur elle un

regard clair et perçant, écoutez-moi! S'il est à ce bal des gens

paisibles, curieux, insouciants, qui n'y vont chercher que la pompe d'un

spectacle, l'étourdissement d'une fête, il en est, hélas! il n'en est

que trop, ma sœur, qui abusant du privilége odieux du moindre nez en

carton, du plus simple masque de satin, ne craignent pas d'exposer la

vertu des femmes aux plus cyniques attaques.

Mademoiselle Dugazon devint rouge cette fois comme une grenade.

--Donc, continua-t-il, vous ne seriez pas à l'abri des poursuites de ces

messieurs.

--Quoi! mon frère... à votre bras?

--À mon bras, ma sœur. Aussi, je vous en préviens, j'aurai ce soir des

yeux et des oreilles partout. Oh! ne craignez rien, je surveillerai vos

moindres mouvements, et si l'un de ces insolents osait...

--Vous me faites frémir... reprit la pauvre fille les maintes jointes.

--Si l'un de ces insolents osait... reprit Dugazon.

--Eh bien?

--Eh bien! ma sœur, je le tuerais, je le tuerais sans pitié!

--Ô Ciel!

--Oui, ma sœur, je le tuerais! Car, pour que vous le sachiez, je n'irai

avec vous au bal de l'Opéra qu'avec ce protecteur mystérieux, ce gardien

sévère de votre vertu... (ici Dugazon laissa entrevoir à sa sœur la lame

d'un poignard).

La pauvre fille ferma les yeux, en étendant devant elle des mains

tremblantes.

--Ainsi, voilà qui est convenu, ma sœur, reprit Dugazon en se levant;

vous avez ma parole: je vous conduirai ce soir à ce bal; advienne que

pourra! Tenez-vous prête pour minuit.

--Pour minuit! répéta la malheureuse d'un ton de voix funèbre.

--Je joue dans la dernière pièce; ajouta Dugazon; mais je passerai vite

un domino; je viendrai vous prendre. Adieu!

À minuit, Dugazon partait pour le bal en carrosse fermé avec

mademoiselle sa sœur. Il lui renouvela en route toutes ses jérémiades:

il lui montra de nouveau la lame du poignard avec lequel il comptait

bien défendre cette nouvelle Lucrèce.

Nous n'essaierons pas de reproduire ici les diverses impressions de

mademoiselle Dugazon en posant le pied dans le bal de l'Opéra; tout ce

qu'elle voyait lui semblait tenir de la magie! Une provinciale,

presqu'une religieuse au milieu de ces brillantes mascarades! Dugazon

lui avait fait revêtir le plus sombre et le plus noir des

dominos,--_toujours pour ne pas l'exposer_, ajoutait-il. Ainsi éteinte,

mademoiselle Dugazon ressemblait à une chouette effarouchée.

Le bal était merveilleux; la reine et les princes y assistaient sous le

masque. Tout ce que Paris renfermait d'illustre, de galant, de dissipé,

s'était donné rendez-vous dans cette salle féerique. Mademoiselle

Dugazon y serait bien restée jusqu'à la fermeture des portes, si son

frère, qui avait grande envie de se débarrasser d'un si ennuyeux domino,

ne fût revenu bien vite au rôle qu'il s'était proposé de jouer avec

elle.

Dès le premier tour dans le foyer, et quand mademoiselle Dugazon,

pressée, écrasée à demi par la cohue, admirait encore, la bouche béante,

les dorures des colonnes, Dugazon se retourne vivement vers elle à un

léger mouvement qu'il croit remarquer, en lui disant:

--Eh bien! qu'est-ce, ma sœur? qu'avez-vous? vous aurait-on manqué de

respect? déjà?

--À moi... mon frère? à moi? Oh! non... je puis vous assurer...

Et dans ce moment même mademoiselle Dugazon mentait: une main agile,

audacieuse, venait de lui presser assez rudement la taille.

Quelques secondes après, elle contint à peine, en marchant toujours au

bras de son frère, un cri nouveau.

--Ah! cette fois, ma sœur, je vais avoir raison de l'insolent.

--Il n'y a pas d'insolent... mon frère... balbutia la malheureuse, à

demi-morte de peur; c'est...

--Alors, pourquoi avez-vous crié? voyons.

--C'est... de joie... c'est de joie... je vous assure...

Et cette fois la pression exercée à la sourdine sur la pauvre fille

avait été plus robuste encore.

Un moment après, un cri véritable de mademoiselle Dugazon alluma de

nouveau l'indignation de son frère. Pendant une minute, il jura, il

tempêta, la tenant toujours au bras, et la priant de lui désigner du

doigt, dans cette foule, l'insolent qui se permettait envers elle une

pareille licence.

--Je veux lui couper les deux oreilles ajouta-t-il.

--Mon frère... je vous jure...

--Que vous ne venez point encore de crier? Allons donc!

--Oui... Eh bien! oui... j'ai crié, mon frère... mais c'était

d'admiration!

Dugazon partit, cette fois, d'un sublime éclat de rire.

À quelques pas de là, nouvelle attaque et nouveau cri. Cette fois aussi

Dugazon fait mine de tirer son poignard; il menace d'en frapper le

téméraire...

--Pas encore... mon frère... pas encore, murmurait la malheureuse,

toujours poussée par la foule, et partagée entre l'inquiétude la plus

horrible et son admiration pour le bal. Un flot de masques les entoure

bientôt; mademoiselle Dugazon est si pressée, si vivement chiffonnée,

que ses cris ressemblent à une gamme solfiée par un chat. En vain

cherche-t-elle des yeux cet antagoniste acharné dont la main indiscrète

la moleste au point qu'elle en a les bras tout noirs de pinçures, la

taille meurtrie et son domino tout éraillé. Rien... absolument rien! une

foule compacte, indifférente qui passe! À la fin, elle n'y tient plus:

--Rentrons, mon frère... s'écrie-t-elle d'une voix expirante; rentrons!

--Et pourquoi rentrer? demanda Dugazon d'une voix mielleuse.

--Parce que... parce que... reprit-elle avec effort, parce que je

m'amuse trop!

C'est là tout ce que voulait Dugazon. Il rentra sa sœur avec une

compassion hypocrite, et il la laissa chez elle, bien guérie, à coup

sûr, du désir de voir les pompes de l'Opéra.

Celui dont la main traîtresse avait si constamment inquiété la pauvre

fille n'était autre que Dugazon! Grâce à la longueur et à la souplesse

de ses bras, il était parvenu à l'inquiéter, tout le temps du bal, de

cette manière.

Dugazon aimait surtout singulièrement les oiseaux; sa maison était

devenue bien vite une volière. Il les avait tous baptisés de noms amis

et ennemis: cette fauvette était Contat, ce serin Préville, ce perroquet

déplumé Geoffroy, son zoïle, sa bête noire! Les traits de ce critique

poursuivirent, on le sait, Molé jusqu'au tombeau, ils accélérèrent la

retraite de Larive, ils eurent la prétention plus grande d'arrêter

l'essor de Talma. Dugazon fut toute sa vie le point de mire des

épigrammes de cet abbé, rustre et crasseux comme un pédant de collége.

Il fallut la mort de cet acteur admirable pour que le journal de

Geoffroy en fît l'éloge, et chose au moins étrange! cet éloge fut

pompeux. Le feuilleton du critique tonsuré était à la mode. La seule

vengeance qu'en tira Dugazon fut de se montrer un jour à Bordeaux, sur

le cours des allées Tourny, exactement vêtu et grimé comme Geoffroy.

C'était un portrait véritablement accusateur! Et pour que rien n'y

manquât, Dugazon, qui savait l'abbé fort intéressé, tenait une bourse

dans sa main gauche et un paquet de plumes taillées dans sa droite! De

la promenade il se rendit au théâtre; il avait été suivi par une

affluence considérable. On donnait ce soir là le _Chanoine de Milan_.

L'usage autorisait le compliment au public, Dugazon s'avança, toujours

dans le même costume, lorsque tout à coup la voix d'un plaisant (d'un

compère peut-être) cria de l'orchestre: _L'abbé Geoffroy à la porte!_

--Bien volontiers, Messieurs, répond alors Dugazon; pourquoi faut-il

seulement qu'on ne m'ait dit cela qu'à Bordeaux!

Et il reparut dans le _Chanoine de Milan_, pièce qu'il jouait à

ravir[26].

Il improvisait avec une merveilleuse facilité. Son couplet final dans

Figaro était quelquefois changé par lui, et suivant la circonstance;

mais souvent aussi Dugazon allait trop loin, et comme il était

chatouilleux à l'endroit de la critique, le moindre signe d'improbation

le mettait en fureur. On sait qu'il tira l'épée hors du fourreau devant

le parterre, mouvement de dépit impardonnable qui lui valut un bien

cruel repentir.

Il est vrai que Dugazon tirait l'épée comme un ange; la nature l'avait

fait en ces assauts si leste, qu'on cherchait souvent son fer quand il

était déjà loin. Jamais peut-être plus charmant conteur n'exista; mais

c'était surtout à table devant la _bouillabaisse_, plat marseillais dont

il se montrait friand, qu'il fallait voir cet intrépide fourbisseur de

contes! Il eût tenu les badauds de la Cannebière suspendus bouche béante

à ses récits. Quand l'intérêt lui semblait faiblir, il grimpait comme un

singe sur les bâtons d'une chaise et il disait de là ses vérités à

chacun. Gai, trivial, ingénieux, soumis, important, valet, grand

seigneur, il était tout cela quand venait l'heure du dessert!

Sa façon de professer, dont nul n'a parlé jusqu'à ce jour, n'était pas

moins singulière que sa personne. Mais comment vous la rendre, si vous

n'avez pas vu mademoiselle Mars? Elle qui avait reçu les leçons de

Dugazon! elle excellait à le copier, à le charger.

Pressez le suc des Mémoires du temps, il en sortira ceci:

C'est un homme de taille avantageuse, changeant de visage comme de

mouchoir de poche, relevant la tête et se promenant dans sa chambre d'un

air inspiré. Vous ai-je tout dit? Non, imaginez un Calchas en robe de

chambre, se frappant le front, criant et gesticulant avant que l'élève

attendu n'arrive. Il chante, il pirouette, il danse, il écume, il

regarde sa pendule et se dit:--Ne vient-il point? Un pas retentit sur

l'escalier, la sonnette s'agite, il prend alors sa voix de tôle la plus

aiguë et il vous dit:--Entrez donc! Vous voilà devant deux yeux aussi

vifs que les yeux d'un écureuil; il vous amène alors par le bras, homme

ou femme, devant sa glace.

--Qui voulez-vous être aujourd'hui, _Monsieur_ ou _Madame_? Achille?

Agnès? Bernadille? Dorine? ce qu'il vous plaira, parlez! Voilà votre

public,--cette glace!--N'y voyez-vous pas s'agiter à l'orchestre les

plus méchantes bêtes démuselées; Geoffroy, Lauraguais, Morande,

Bachaumont, que sais-je, moi? Voilà votre cirque! Les chrétiens livrés

aux bêtes! Ne regardez donc pas Arnoult, qui fait espalier avec sa robe

dans cette loge d'avant-scène; Cléophile, Raucourt, ou tout autre

impure, les joues peintes comme une roue de carrosse, les plumes

saluantes comme celles des chevaux du roi! Pénétrez-vous du rôle que

vous allez jouer; vous avez affaire à Jean-Baptiste-Henri Gourgaud

Dugazon, un homme aussi fort à la parade que ses amis d'Éon ou

Saint-Georges, ou plutôt vous avez sur votre front une épée nue!

L'élève écoutait ce jargon dans un étonnement muet.

--Voyons ce bras,--il prenait le bras, puis il le laissait tomber; ce

pied, et il le plaçait comme eût fait Vestris;--Cette tête, et il

l'ajustait dans le sens voulu, comme un peintre arrangeant son

mannequin.

--Fort bien; maintenant... attention... une, deux, trois... et il

frappait dans ses mains,--il vous demandait gravement: Quel rôle

jouez-vous?

Si c'était Achille, il vous toisait, et vous auriez cru voir le

dédaigneux Agamemnon; il commençait insensiblement un monologue avec

lui-même, il vous regardait de l'air d'un beau-père furieux contre son

gendre, et il marmottait entre ses dents:

--Le cuistre, le bélître! Voilà le drôle à qui je donnerais ma fille!

Oh! nous allons voir!

Et comme le pauvre élève le regardait abasourdi:

--Mais, s'écriait-il, à qui donc en avez-vous? n'êtes-vous pas Achille,

mon cher Monsieur! et n'êtes-vous pas pressé de me voir et de me dire:

_«Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi»._

Et le reste donc! le reste! voyons, de la chaleur, de l'indignation,

parlez!

L'élève disait sa tirade, et d'ordinaire, on peut le croire, il la

disait de manière à mécontenter ce maître rigide.

Le premier couplet d'Achille terminé, Dugazon lui donnait quelques

indications; l'élève répétait encore plus mal.

--Mais ce n'est pas cela, reprenait alors Dugazon; vous n'avez point

l'air d'un homme en colère le moins du monde. Allons, échauffez-vous,

criez contre moi, appelez-moi des noms les plus odieux, ne vous gênez

point. Dites-moi: _Gueux, pendard, meurt de faim, bélître_! Criez,

criez, fort, au voleur! dites que je vous ai volé votre montre!--Tenez!

je suppose que vous me parlez: Ah! maraud! pendard, assassin, triple

sot, faquin digne des étrivières! Continuez sur ce ton; allons,

poursuivez!

L'élève demeurait pétrifié, confondu.

--Vous me trouvez bizarre, reprenait Dugazon, vous me regardez avec des

yeux hébétés; ce n'est pas cela: allons, empoignez-moi au collet,

appelez le commissaire! criez donc, monsieur, criez pour l'amour de

Dieu!

À bout de patience, excité par Dugazon qui lui déchirait presque son

habit, l'élève se relevait véritablement en colère, il était monté ainsi

au diapason du professeur.

--Bravo! ah! bravo! vous y êtes enfin; vous voilà comme je voulais! À la

bonne heure, cet Achille-là ne ressemble pas à l'Achille de tout à

l'heure!

Il courait à une carafe, il s'en inondait les doigts, il répandait sur

lui un flacon de Portugal, et il en offrait la moitié à son élève.

--Continuez, ainsi, lui disait-il en le reconduisant, injuriez-moi tant

que vous voudrez, battez-moi au besoin; mais du feu, de l'énergie!

Allez, jeune homme, allez, j'aime mieux les volcans que les tombeaux!

On était fait à ces bizarreries, on savait qu'il marchait à pieds joints

sur ses élèves. Avec de pareilles extravagances, il arrivait à son but

aussi sûrement que les plus calmes; la leçon finie, il se rejetait dans

son fauteuil à oreillières, les pieds appuyés sur le garde-feu de la

cheminée, et repassant en lui-même le rôle qu'il devait jouer le soir.

Une pareille figure devait laisser dans l'esprit de mademoiselle Mars

une profonde impression. Si Dugazon l'aimait, elle en avait peur, en

revanche, comme du diable. Lui cependant, il arrivait une fois par

semaine conter à mademoiselle Mars ce qu'il avait fait de bon, je me

trompe, de méchant. C'était le fou en titre des salons et des ruelles!

Cette fois il arrivait moucheté de perles et d'acier, coiffé de frais,

chaussé comme un ange, d'autres fois crotté et trempé jusqu'aux os, et

tout cela par boutade. Le premier cadeau que fit Dugazon à Hippolyte

Mars, devinez-le... c'était un théâtre de marionnettes, un théâtre que

notre spirituel comique peignit lui-même: il jouait, avec ces figures

découpées, des proverbes et des parades à désespérer Jeannot[27]. Nous

reviendrons sur Jeannot, qui alors était à la mode, mais nous ne pouvons

quitter Dugazon sans consigner en quelques lignes la plaisanterie faite

par cet auteur original à Desessarts, et dont les auteurs du _Duel et du

déjeuner_ ont trouvé moyen de faire une charmante pièce. Nous citerons

le plus brièvement possible cette anecdote, qui se trouve consignée dans

l'_Histoire du Théâtre Français_, par Étienne et Martainville:

«Desessarts, dont la corpulence était devenue le point de mire des

plaisanteries de Dugazon, fut prié un jour par ce dernier de venir avec

lui chez le ministre *** pour y jouer un proverbe dans lequel il était

besoin d'un compère intelligent. La ménagerie du Roi venait de perdre la

veille l'unique éléphant qu'elle possédait, et les gazettes avaient

publié, sur cet intéressant animal, des articles nécrologiques.

Desessarts consent à ce que Dugazon lui demande, il s'informe seulement

du costume qu'il devra prendre.

--Mets-toi en grand deuil, lui dit Dugazon, tu es censé représenter un

héritier.

Voilà Desessarts en habit noir complet, avec le crêpe obligé et les

pleureuses. On arrive chez le ministre.

--Monseigneur, la Comédie-Française a été on ne peut plus sensible à la

perte du bel éléphant qui faisait l'ornement de la ménagerie du roi;

mais si quelque chose peut la consoler, c'est de fournir à Sa Majesté

l'occasion de reconnaître les longs services de notre ami Desessarts: en

un mot je viens au nom de la Comédie-Française, vous demander pour lui

la survivance de l'éléphant.

On peut se figurer l'étonnement et le rire des auditeurs, l'embarras et

la colère de Desessarts! Il sort furieux, et le lendemain appelle

Dugazon en duel. Arrivés au bois de Boulogne, les deux champions mettent

l'épée à la main.

--Mon ami, dit Dugazon à Desessarts, j'éprouve un scrupule à me mesurer

avec toi; tu me présentes une surface énorme, j'ai trop d'avantages,

laisse-moi égaliser la partie.

En parlant ainsi, il tire de sa poche, un morceau de blanc d'Espagne,

trace un rond sur le ventre de Desessarts et ajoute:

--Tout ce qui sera hors du rond, mon cher ami, ne comptera pas.

Le moyen de se battre après une pareille clause! Ce duel bouffon finit

par un déjeuner.

D'après ces détails, on sera peu surpris d'apprendre que, vu la grosseur

fabuleuse de ce comédien, il lui fallait, lorsqu'il jouait Orgon de

_Tartuffe_, une table faite exprès et plus haute qu'à l'ordinaire, afin

qu'il pût se cacher dessous. Son prodigieux appétit répondait à sa

grosseur, il mangeait en un repas ce qui eût suffi à quatre hommes.

Grandménil, l'antipode de Desessarts par sa maigreur, venait souvent

avec lui chez mademoiselle Mars. Desessarts suivit les progrès de la

petite Hippolyte jusqu'à ce qu'elle eût douze ans. Quand Grandménil et

Desessarts se retiraient par le mauvais temps, la servante de la maison,

mademoiselle Rose Renard, avait l'ordre d'amener deux voitures, l'une

pour Grandménil, l'autre pour Desessarts, qui trouvait la plupart du

temps les portières des carrosses de place trop étroites pour le

recevoir. Les huîtres que Dugazon, son persécuteur éternel, lui fit

manger un jour rue Montorgueil, ne lui parurent pas moins amères à

digérer que sa présentation chez le ministre pour la place dont il a été

question plus haut; on sait que Dugazon avait mesuré malignement pour

cet invité la rondeur de son abdomen, et qu'il avait choisi un

restaurant dont l'allée était des plus étroites. Le déjeuner était pour

midi. Desessarts arrive, Dugazon était à la croisée.

--Allons, mon ami, nous t'attendions, dit-il en décoiffant une

bouteille, monte donc vite! monte, nous avons commencé.

Desessarts se présente en vain à la porte de l'allée; à peine peut-il

introduire un bras et une cuisse. Cependant Dugazon et ses amis lui

criaient toujours d'entrer. Force fut à Desessarts de manger les huîtres

dans une maison voisine, où l'on transporta le déjeuner à sa prière. Le

renard invité par la cigogne se trouvait aussi à plaindre.

Grandménil, qui fut de l'Institut comme Monvel, avait des traits

prononcés, des yeux vifs, perçants, sous d'énormes sourcils noirs,

c'était un physique sec et convenant merveilleusement au rôle

d'Harpagon[28], de longues mains pâles, décharnées, et des jambes,

véritable étude d'anatomie! Il n'avait point encore de château, et avait

joué pendant longtemps les rôles de grande livrée en province; il vint à

Paris, il y débuta dans l'emploi des manteaux par le rôle d'Arnolphe.

C'était un acteur qui abhorrait les lazzis, partant, fort ennemi de

Dugazon. Rien de plus avare, du reste, que lui, si ce n'est, peut-être,

l'_Avare_ de Molière; encore lui eût-il rendu des points, comme on va le

voir par le trait suivant, que je dois à l'amitié de feu M. Campenon,

qui l'avait beaucoup connu.

Cet acteur avait une garde-robe fort belle, il soignait avec amour tous

ses costumes. Au premier incendie de l'Odéon, je crois que c'était le 20

mars 1818, il donna une belle preuve de son avarice. À la nouvelle de ce

feu terrible, Grandménil accourt éperdu. Déjà les échelles sont

appliquées contre la muraille, la foule hurlante se presse autour de

l'édifice.

--Pompez sur mon secrétaire, disait le pauvre directeur, il y a là des

manuscrits de vingt auteurs!

--Sur ma caisse! disait le caissier.

--Sur mes cartons! s'écriait le régisseur.

C'était un spectacle véritablement tragique. Les jeunes premiers

s'arrachaient les cheveux, les ingénuités pleuraient, les choristes se

tordaient dans la fournaise comme autant de Machabées.

Grandménil survient, Grandménil veut sauver à tout prix ces précieux

costumes si beaux, si brossés, si exacts, sous lesquels il joue tant de

beaux rôles. _Où courir? où ne pas courir?_ ce monologue de l'_Avare_

était plus que jamais devenu le monologue de Grandménil.

Un Savoyard se présente.

--Monsieur, lui dit-il, je monterai pour vous à cette échelle, je

sauverai votre garde-robe; mais il me faut un louis!

--Un louis! bourreau! murmure Grandménil; un louis! coquin! tu veux donc

ma mort!

--Un louis, reprend le Savoyard.

--Va pour un louis, dit Grandménil après bien des hésitations.

Le Savoyard monte à l'échelle; un quart d'heure se passe: un quart

d'heure d'angoisses pour Grandménil.

--Me volerait-il le scélérat, le pendard! Foin de lui! foin de ces

gueux-là! Oh! je vais me plaindre à M. le préfet de police!

Et Grandménil, soupçonneux comme tout avare, se désespérait.

Cependant le Savoyard redescend, au milieu d'un nuage de fumée. Tous les

spectateurs, tous les curieux l'entourent: ô prodige! il a sauvé les

caisses de Grandménil! Lui-même, voyez-le! Il s'approche, il

s'agenouille devant ces bienheureux coffres; il en fait l'inventaire

avec bonheur.

Tout d'un coup, le voilà qui se frappe le front; qu'arrive-t-il donc?

Il arrive ceci, qu'en moins d'une minute Grandménil a mis le pied sur

l'échelle du Savoyard; il a bravé le feu, la fumée, l'incendie aux mille

langues sifflantes; il court, il vole, à travers les corridors

enflammés, jusqu'à sa loge.

--Que va-t-il rapporter? se demandent les assistants, peut-être un

costume, un rôle oublié, quelque chose de précieux, dans tous les cas!

--Nullement,--on voit redescendre majestueusement Grandménil, comme un

dieu de l'Olympe, sa savonnette d'une main, son rasoir de l'autre, et

dans sa poche gauche, devinez le bout de cette porcelaine qui

passe,--c'est un vase, son vase de nuit.

_Naturam expellat farcâ, tamen usque recurret!_

Dans ce même incendie de l'Odéon, Valville se jeta courageusement de la

fenêtre de sa loge sur les matelas qu'on lui tendait.

Grandménil était, du reste, fort riche; il aimait à jouer la comédie

dans son château. Il quitta le théâtre en 1811, et se retira aux

environs de Paris. Les Prussiens, les Autrichiens et les Russes le

tourmentèrent sur la fin de sa vie, comme les Euménides tourmentent

Oreste: l'arrivée des alliés, en 1815, le tua. Il abandonna sa terre, et

erra plusieurs nuits, en s'écriant:--Voilà le commencement de la fin!

En proie à l'intempérie de l'air, il prit la fièvre et mourut.

Grandménil, Dugazon et Desessarts représentaient donc la

Comédie-Française, à certaines heures, chez mademoiselle Mars. Tous

trois amis de Valville, ils prenaient plaisir à voir germer par ses

soins ce petit prodige. Dugazon commençait cette éducation de sa

petite-fille; cette éducation devait se voir achevée un jour par

mademoiselle Contat!

Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I) (de la Comédie Française) · 第 11 / 18 题