II.

Si vous ne connaissez pas Saint-Maur et ses ombrages, vous êtes bien

heureux, d'abord parce que Saint-Maur est laid, puis parce que ses

ombrages sont inondés de poussière, d'une poussière à désespérer la

palette des peintres.

Rien qu'en voyant ces arbres et ce morne village parisien, où l'on

transporta Carrel expirant, je fus pris d'une grande tristesse. Il

m'avait toujours semblé que la maison d'un poète devait être fraîche et

souriante; je trouvai l'habitation de Béquet froide et morose. Quoi de

plus malheureux que les auteurs, pensais-je, ils inventent des oasis

délicieuses, admirables, dans leurs moindres livres, et tous leurs

poëmes, tous leurs rêves aboutissent à une mauvaise treille, à des

gazons brûlés et à une vieille servante qu'ils prennent pour Amadryade!

Cela me fit penser à regarder un peu la servante de notre ami.

C'était un composé curieux, qui tenait à la fois de la gouvernante, de

la tourière et de la Maritorne; elle avait en main un pot de réséda

quand nous entrâmes, et elle le laissa tomber à notre aspect, en

manifestant les signes de la plus grande surprise.

--On ne nous attend donc pas? demandai-je à Loëve-Veymars.

Il n'eut pas le temps de répondre, une fenêtre s'ouvrit: il en sortit la

tête de Béquet.

--Ne parlez qu'en allemand à la Bérésina, nous dit-il, car elle est bien

digne de cette nation par sa lenteur. Entrez, la table est mise et vous

n'aurez pas d'indigestion!

Le dîner était frugal, en effet, et nous essuyâmes, à son endroit, un

feu roulant de citations latines. Nous y répondîmes humblement par

l'offre d'un pâté de Chevet, que nous tirâmes de notre voiture. La

Bérésina nous fit une mine gracieuse. Elle se démit vite de sa mauvaise

humeur, et nous nous assîmes.

Entre ces deux convives, je n'avais vraiment qu'à écouter.

Loëve-Veymars, à qui j'adresserais bien volontiers l'ode d'Horace: _O

navis referent in mare!_ etc, était un spirituel lutteur; il entama

bientôt une escarmouche piquante avec Béquet. Le talent de Loëve-Veymars

était net, concis, plein de charme et d'élégante atticité. Aucun auteur

n'a laissé sur le théâtre, et sur mademoiselle Mars en particulier, de

plus fines appréciations. On mit de côté les poètes latins pour parler

de mademoiselle Mars. La Bérésina ressemblait à Laforêt: elle écoutait.

Le dîner fut long et très gai; Béquet nous y lut la seule lettre qu'il

eût reçue de mademoiselle Mars à titre d'éloges; il y était question du

_Mouchoir Bleu_. Je n'ai jamais lu une pareille page de critique, cela

était délié comme Marivaux. Il avait fallu faire violence à la modestie

de Béquet pour qu'il nous allât chercher cette page précieuse[1]. La

conversation qui suivit cette lecture eut pour objet différents épisodes

de la vie de mademoiselle Mars; Béquet nous conta, entre autres, le

trait suivant:

Mademoiselle Mars vit un matin arriver chez elle,--je ne sais plus en

quelle année, ce devait être vers 1825,--un jeune homme de bonne mine

qui lui présenta un manuscrit. Ce garçon avait vingt ans, il était venu

de sa province à Paris; il n'avait lu qu'une chose encore, l'affiche du

Théâtre-Français, et sur cette affiche le nom de mademoiselle Mars. Se

faire présenter chez elle, il n'y fallait pas songer; il ne connaissait

âme qui vive. Un soir il entre au théâtre, où mademoiselle Mars jouait

_Fanchette_ de la Belle-Fermière. Il la regarde, il l'admire, il sort du

parterre à moitié fou. À peine dans Paris, il s'aperçoit bien vite qu'il

n'était pas mis comme tout le monde, le monde de Paris qui sait vivre et

s'habiller. Il avait peu d'argent, il en attendait de son père; il

emploie le peu de ressources qu'il a à s'habiller convenablement. L'idée

de voir de plus près mademoiselle Mars s'empare de son cerveau avec une

telle force que le lendemain, en se levant et après s'être équipé,

adonisé de son mieux, il roule dans sa main gauche un cahier de papier

blanc, puis le voilà qui court chez mademoiselle Mars. Il sonne, il

attend, il dit son nom, un nom fort honorable et fort estimé dans sa

province, mais inconnu dans la capitale; il est introduit enfin. Il

balbutie quelques mots: mademoiselle Mars l'écoute, elle lui parle avec

bonté, il se trouble, et quand elle lui demande son manuscrit, il se

déferre tout-à-fait. La rougeur lui monte au front, il est en nage, il

se lève, puis le voilà courant avec cette rame de papier,--ce drame

mensonger d'un pauvre enfant!--jusqu'aux alentours du

Palais-Royal.--J'ai menti, se dit-il, j'ai menti, elle doit me mépriser!

Il entre chez un armurier, et achète un pistolet. Le soir, et je ne sais

à quelle occasion, il est invité chez un de nos plus riches banquiers.

M. Shikler, de la place Vendôme. Le jeu à la mode était alors l'écarté.

Notre jeune homme entre dans ces salons, il voit une table à laquelle on

le convie de s'asseoir; il n'a jamais joué de sa vie, le voilà qui joue.

Il passe une première fois, une seconde, une troisième, en un mot, il

passe dix-sept fois! L'enjeu modeste qu'il a mis sur table est devenu

une fortune; il a peur, il perd la tête... Cependant il faut se lever,

il ramasse les pièces éparses sur le tapis, fuit par le grand escalier

et les jette à pleines poignées aux laquais de M. Shikler.--Quel

malheur! s'écrie-t-il en s'esquivant comme un malfaiteur, quel malheur!

oh! j'ai gagné! j'ai gagné, et l'on croira que je ne suis qu'un voleur!

Il reste chez lui, s'y barricade, et, exalté par les événements de sa

journée, il se brûle la cervelle...

Béquet connaissait la famille de ce jeune homme; il était le lendemain

dans la loge de mademoiselle Mars, quand il reçoit une lettre annonçant

cet événement: cette lettre était du maître de l'hôtel habité par le

jeune homme. Béquet se lève en s'écriant: «Le pauvre N...! oh! si vous

l'aviez connu! C'était bien le garçon le plus timide, le plus gauche...

Je ne le savais pas encore à Paris, pourquoi faut-il qu'il y soit venu!»

Tout en parlant ainsi, Béquet regardait mademoiselle Mars; il la voit

pâle et tremblante.

--Mon Dieu! s'écrie-t-elle, mon Dieu! vous venez de nommer ici un jeune

homme que j'ai vu hier, un jeune homme, n'est-ce pas, qui est venu chez

moi avec un manuscrit?

--J'ignorais cela, dit Béquet.

--Eh bien! ce jeune homme, je l'ai vu... oui, je l'ai vu en rêve cette

nuit... dans un rêve singulier. Il tenait en main un pistolet!

Béquet resta confondu. Nul au monde n'avait pu apprendre les détails de

ce suicide à mademoiselle Mars; mais elle avait rêvé, véritablement rêvé

l'image du suicidé.

Un pareil fait ne doit être suivi, à notre sens, d'aucun commentaire; il

servirait seulement, selon nous, à établir la faculté d'exaltation de

mademoiselle Mars. Pour peu qu'une figure fût accentuée et qu'elle l'eût

entrevue, cette image se gravait dans son esprit en contours

ineffaçables. Il lui est souvent arrivé en province, de reconnaître des

personnes qu'elle avait à peine fréquentées.--À certains passages de ces

mêmes souvenirs, on rencontrera aussi dans sa vie d'étranges

prédestinations.

Ainsi, mademoiselle Mars qui professa toute sa vie un culte pour les

violettes,--ces fleurs au parfum suave et modeste,--devait se voir

enterrée avec un bouquet de ces mêmes fleurs au côté, sans qu'on sût

quelle main mystérieuse les avait placées sur sa poitrine.

Elle est morte aussi dans le mois qui porte son nom.

Sa fille est morte le 31 du mois de mars.

L'histoire de la mésange donnée à Béquet par mademoiselle Mars ne mérite

pas moins de trouver sa place dans ces mémoires. Béquet en eût fait

seulement le pendant du _Mouchoir bleu_.

Enfin mademoiselle Mars recevait tous les ans, à sa fête (la Saint

Hippolyte), au milieu de bouquets d'amis, de fleurs achetées à grands

frais chez madame Prévost, un simple bouquet d'héliotropes... L'auteur

de cette offrande, renouvelée tant de fois et avec le même silence,

resta toujours inconnu, du moins de toute autre personne qu'elle.

Sans anticiper ici davantage sur ces détails purement biographiques qui

retrouveront leur place en temps et lieu, nous pouvons avancer hardiment

que peu d'actrices eurent d'abord une existence plus brillante que

mademoiselle Mars, du moins du côté de la fortune; seulement la vie

pratique l'usa. Les journaux qui ont bien voulu parler du nitrate

d'argent employé par elle sur la fin de sa vie comme cosmétique pour ses

cheveux se sont arrêtés froidement à l'épiderme; ils ne savaient rien du

caractère de mademoiselle Mars. Ce n'est point une misérable teinture,

un fard apprêté plus ou moins bien qui a déterminé chez mademoiselle

Mars ces lésions graves, organiques, c'est sa vie elle-même, vie active,

nerveuse et singulièrement tourmentée par son propre besoin de volonté.

Les esprits vulgaires ne se doutent pas à quel prix on achète souvent

l'éclat, les indifférents s'embarrassent peu de ces luttes sourdes,

incessantes contre l'envie. Les véritables amis de ce talent, l'honneur

de la scène, demandaient à Dieu qu'il ne séparât pas pour elle le

bonheur de la gloire: Dieu les a-t-il exaucés? Mademoiselle Mars eut à

subir, vers la fin de sa carrière dramatique, des préférences et des

injustices: le présent l'a vengée de l'ingratitude avant l'avenir; elle

n'en a pas moins souffert de ces combats violents. Affirmer seulement

qu'elle est morte de chagrin, de désillusion, de satiété, c'est mentir

aux faits, à l'évidence; c'est arranger une histoire de fantaisie.

Mademoiselle Mars est morte avec un mot admirable sur les lèvres, un mot

digne de Bossuet.

L'abbé Gallard avait été amené près d'elle; il venait de joindre sur le

lit de la mourante ces deux mains aussi blanches que deux beaux lys; il

lui parlait de Dieu en prêtre noble et intelligent.

Quand cette confession--on sait que mademoiselle Mars s'est confessée

sans nulle répugnance--fut finie à ce pacifique chevet, un ami bien cher

et bien dévoué, s'approcha de mademoiselle Mars:

--Eh bien, lui dit-il avec un sourire voilé de larmes; cela ne fait pas

mourir!

--Non, répondit-elle, mais cela aide à mourir!

C'est par ces paroles que cette vie simple et touchante devait être

close; c'est par cette dernière abnégation d'elle-même que mademoiselle

Mars vivra. Tout le temps qu'elle a souri et parlé, mademoiselle Mars a

mis son cœur, son esprit au service des gloires ou des amitiés

contemporaines; elle n'a reculé devant aucun sacrifice. Cette voix d'un

attrait, d'un pouvoir incomparable, ce talent net, éprouvé, elle l'a

prêté à toutes les tentatives, à toutes les expériences du style et de

la pensée, ne reculant ni devant le drame, qu'elle haïssait d'instinct,

ni devant d'autres essais, où l'on semblait prendre plaisir à la

compromettre. Cet art sérieux, difficile, l'art du théâtre, a trouvé

dans elle une amazone et une interprète; elle a combattu à la fois pour

l'école de Molière, de Marivaux et de Beaumarchais, comme pour Victor

Hugo, pour Dumas et Delavigne.

«Ôtez mademoiselle Mars de la Comédie-Française, écrivait M. Jules Janin

en 1840, c'en est fait non seulement de la comédie classique, mais de

tous ces chefs-d'œuvre de seconde main, de ces copies éphémères de la

comédie, auxquelles elle prête encore sa grâce piquante et son fin

sourire[2].»

Hélas! cette grâce, ce sourire, cet éclat vivifiant est perdu à tout

jamais pour notre principale scène; il ne nous reste plus de

mademoiselle Mars qu'un triste et morne souvenir. L'écrivain aimable et

piquant dont je parlais tout-à-l'heure, le critique habile et fin qui

l'appréciait si bien est mort huit ans avant elle, et quand il mourut,

mademoiselle Mars se trouvait elle-même alors absente. Nous ne saurions

mieux faire que de donner ici quelques lignes dues à la plume d'un ami

de Béquet sur cette fin prématurée du feuilletoniste. Le souvenir de

mademoiselle Mars s'y trouve religieusement accolé à de légitimes

regrets; il répand sur cette page un double intérêt. Plus d'une fois,

d'ailleurs, le nom de Béquet interviendra sous notre plume, dans le

cours de ces souvenirs; c'est donc ici un dernier hommage que nous

rendons à l'excellence de son cœur. Rien de ce qui compose cette

funéraire guirlande de mademoiselle Mars ne doit se voir oublié, rien,

pas même les vers que plusieurs poètes ont bien voulu nous faire

parvenir, à la suite de ses glorieux obsèques.

«Saint-Maur, 13 octobre 1838.

«Mon cher ami,

«C'est à vous, à vous seul, que je veux rendre compte de mon triste

pèlerinage. Absent de Paris depuis août, j'étais loin de me douter des

progrès que le mal avait faits chez ce malheureux Étienne.

«J'arrive à ce petit ermitage où nous l'avions vu: plus rien, plus rien;

on me dit qu'il a été transporté chez le docteur Blanche! Voici comment

cela est arrivé:

«Béquet n'a pu se lever un matin de son lit, la voix lui manquait, ainsi

que les forces. Il regardait autour de lui d'un regard terne,

défaillant... ce regard, vous le savez, qui me fit tant de peine une

fois chez lui, quand nous lui parlions d'Hoffmann... Hoffmann, cher ami,

quel nom viens-je de rappeler? Notre pauvre Étienne avait souvent

recours à des excitations aussi périlleuses que celles employées par le

fantastique auteur du _Chat Murr_, afin de ranimer sa verve vis-à-vis

d'un travail ingrat et pressé; vous vous souvenez de ce libraire qui,

pour obtenir de lui je ne sais plus quelle notice, employait le procédé

le plus curieux et, à mon avis, le plus coupable. Il invitait Béquet à

dîner dans un cabinet bien clos d'un restaurant; sur cette table il y

avait deux couverts, des plumes, de l'encre, du papier...

«Hélas! c'était la plume qui devait jouer en cette mise en scène le

premier rôle... Le garçon du restaurant, qui avait le mot, mettait entre

chaque plat, que dis-je? entre chaque flacon, un intervalle convenu

entre l'amphitryon et lui; l'amphitryon criait, pestait, avait l'air de

s'emporter contre le chef de cuisine, le maître du café, que sais-je? et

pendant ces entr'actes prémédités, la plume de Béquet achevait une

colonne. C'est ainsi qu'on le perdait, qu'on l'usait comme à plaisir!

Non-seulement il était indolent, mais besogneux; ce qu'il y avait de

pis, c'est que ceux qui profitaient ainsi de sa noble intelligence

n'agissaient qu'à bon escient! Il fallait alors l'entendre raconter par

quelle pente magique, insensible, le pied d'un autre poète, d'un autre

rêveur,--celui d'Hoffmann,--l'avait porté souvent à Leipsick ou à

Berlin, vers la cave de Tresber ou de Wegmer, afin d'y poursuivre ses

ébauches commencées, de s'y accouder, lui conseiller de justice, entre

ses pots et ses plumes, criant à tue-tête aussi au garçon de l'endroit

qu'on lui apportât un encrier. Mais le Ganimède ou l'Hébé de ces

tavernes savait bien aussi sans doute à qui il avait affaire; l'encrier

demandé n'arrivait point, l'encre était trop épaisse, il fallait la

renouveler,--mille autres raison enfin!

_Tunc queritur crassus calamo cur pendeat humor,

Nigra quod infusâ vanescat scepia lymphâ_.

(PERSE.)

«En revanche, si ce malencontreux encrier n'arrivait pas, le vin

arrivait toujours, le vin, c'est-à-dire cette encre devenue, hélas! la

seule encre de ce merveilleux conteur!

«Il y a trois choses par lesquelles beaucoup de nos poètes hollandais

périssent, écrivait le sage Heinsius: _Ventre, plumâ, Venere_.

«Hoffmann en eût ajouté une quatrième: _vino!_

«Depuis le tombeau de lord Byron, à Hucnall-Torkard, jusqu'à celui du

pauvre Étienne, que nous pleurons tous à Bessancourt, que de fins

précoces parmi tous les écrivains; que d'existences fauchées ainsi d'un

seul coup! Il semble que les gens d'esprit, de mouvement, de pensée ne

doivent point mourir comme les autres: quelque chose de triste, de fatal

s'attache à ces ouvriers de l'intelligence, _pâle troupeau de talents

marqués par la mort_, s'écrie quelque part un poète, génération de

labeur et de misère! Et puis, ce travail âpre, quotidien, celui de la

critique hebdomadaire dans un journal! Le dimanche, ce jour de repos,

devenu pour l'écrivain son jour de travail forcé, son jour de

composition de concours comme au collége! Rendre compte d'une pièce qui,

le samedi, vous a brisé, s'étendre sur le lit de Procuste de l'analyse

avec cette pièce, la presser comme une orange, en extraire le jus bon ou

mauvais, et le servir le lendemain à son public! Béquet eût pu être si

heureux sans cette torture, sans ce brodequin de fer! Il eût continué de

traduire Lucain tout à son aise; il eût élevé son monument de

persévérance et de goût, _exegi monumentum_; il eût relu madame de

Sévigné, qu'il aimait tant, sous les ombrages du château de Brady, ou à

Bièvre, chez son patron littéraire[3], nourri lui-même de si fortes, de

si ardentes études! Au lieu de ce nonchalant sillon, le travail de la

critique théâtrale, depuis Corneille jusqu'à M. Ancelot, il eût écrit

d'exquises et insouciantes nouvelles. Ah! qu'il nous a dit bien des

fois: «Enseignez-moi donc, mes amis, comment on peut travailler quand on

n'en a point envie?» Il travaillait lentement et difficilement. Esprit

juste, logique, il fut par malheur toute sa vie le contraire de son

esprit; il a tué sa raison et ses forces en homme inconsidéré. Cette âme

jeune et vive, ce goût,--la plus admirable des qualités,--cette

éloquence aimable, sincère, attachante, il l'a poignardée complaisamment

en demandant à ses nerfs plus qu'il ne devait leur demander, en revenant

souvent chez lui la tête allourdie des fumées du vin comme Kean, ou ce

brillant Sheridan que Byron nommait son _vieux Sherry_. Ainsi avait-il

vécu, ainsi est-il mort, nous laissant à tous dans l'âme autant de

terreur que d'admiration, autant de douleur que de pitié.

«Il serait cruel pour Béquet qu'il n'eût vécu que sur un mot politique.

Celui de _malheureux roi! malheureuse France!_ eut les honneurs d'un

procès fait au journal et non à l'écrivain; Béquet avait la conscience

de s'en désoler[4].

«Un madrigal a fait passer Saint-Aulaire jusqu'à nous; le mot de Béquet

eut cela d'étrange qu'il fut prophétique, il présageait la fin de la

monarchie. À quelque temps de là, ce Calchas ingénu en

plaisantait:--«L'échafaud me réclame, nous écrivait-il; aussi à six

heures précises, je compte dîner avec vous tous chez Véry.»

«C'était là, vous le savez, qu'on jouissait le plus de sa conversation

et de sa verve. Chez Véry on le baptisa un soir du nom de l'_abbé

Chaulieu_.

«Je ne sais pas trop si je ne dois pas bénir Dieu de m'être trouvé à

Londres pendant qu'il mourait ici, car tous les détails de cette mort

sont bien tristes. Béquet n'a pas, je le sais, souffert comme Hoffmann,

et n'a pas eu le spectacle odieux de véritables bourreaux, promenant un

fer ardent sur son corps pour y rappeler un reste de vie. Koreff et

Loëve-Veymars vous ont donné ces affreux détails; ceux que vous auriez

recueillis, soit du docteur Blanche, soit de tout autre laissent encore

cependant bien du deuil dans l'âme. En mourant, cet homme n'a pas

seulement dit comme Horace:

_Bene est cui Deus obtulit

Parcâ, quod satis est manu._

«Il est mort sans croix et sans pension, mort dans un état presque

voisin de l'indigence. C'est le 30 septembre qu'ils l'ont enterré, le

dimanche matin. Sa bière attelée attendait; on l'a transporté de

Montmartre, où il est mort, jusqu'à Bessancourt, le modeste village où

il fut élevé; il est là, placé dans l'église même, dans l'église,

entendez-vous! Antony Deschamps, Janin et ses deux frères

l'accompagnaient en poste jusqu'à sa dernière demeure. Vous serez bien

triste en votre Normandie, quand vous appendrez cela. Avec quelles

larmes ne l'eussiez-vous point suivi! N'oubliez jamais qu'il aimait

surtout à raconter lorsque vous vous trouviez là.

* * * * *

«Mais quelle douleur! La seule femme, la seule amie qui aurait dû suivre

ce char funèbre était absente!

«Pour Béquet, mademoiselle Mars fut une mère, une sœur... Disons plus,

elle fut une famille. Vous le savez, mademoiselle Mars composait pour ce

singulier poète, un monde véritable. Les dernières années de Béquet se

sont partagées entre son admiration enthousiaste pour Talma, et son

culte fervent, réfléchi pour mademoiselle Mars. Il posait rarement le

pied dans son salon lorsqu'il s'y formait un cercle, mais en revanche,

que de fois ne frappait-il pas à la porte de sa loge! _Casta fave!_ lui

criait-il à travers, la serrure, et cette porte s'ouvrait, non pas que

Célimène sût le latin, mais elle avait reconnu la voix douce et basse de

notre ami. Dans ce cœur d'élite, Béquet rencontra toute sa vie une

indulgence et une amitié à toute épreuve; non qu'elle s'abstînt par fois

de le gronder, mais elle le grondait avec un son de voix si doux une

telle bonté dans le regard, que cette gronderie quotidienne était

devenue pour Béquet le pain de son cœur. Elle disait souvent, en

parlant de lui: _C'est un vieil enfant incorrigible; mais que

voulez-vous? ce sont ceux-là qu'on aime le mieux, et auxquels on

pardonne le plus!_

«Un soir,--pardonnez à ces souvenirs qui m'obsèdent,--je trouvai Béquet

accroupi plutôt qu'assis dans un coin de la loge de mademoiselle Mars.

On jouait le _Misanthrope_. Son visage était plus triste et plus pâle

que de coutume; un engourdissement étrange, une torpeur, physique autant

que morale, semblait l'avoir cloué immobile, les lèvres entr'ouvertes, à

cette place... Il était indifférent, presque mort à tout ce qui se

passait autour de lui. J'eus pitié de lui en le regardant! Quel

contraste, mon Dieu! Cette femme, belle encore de cette beauté qu'elle

seule pouvait si longtemps garder, rayonnante d'esprit, de gloire, de

succès, éblouissante de fleurs, de diamants, de dentelles, enivrée

encore des applaudissements dont l'écho venait de mourir à son oreille,

à côté de cet homme, arrivé ainsi avant l'âge du déclin de

l'intelligence et de la vie! un pareil spectacle vous eût navré. Ce

soir-là, mademoiselle Mars employa toutes les ressources charmantes et

fécondes de son esprit pour captiver, que dis-je? pour réveiller un

instant l'attention de son vieil ami; et, vous, qui l'avez souvent

admirée, étudiée, suivie dans le moindre de ses rôles, oh! qu'elle vous

eût semblé belle dans celui-là! C'était un assaut de coquetterie, de

bienveillance, de bonté; eh bien! tous ces mille riens ingénieux dont

elle se montra prodigue, tous ces traits, toutes ces saillies ne purent

amener un sourire sur les lèvres décolorées de son auditeur: il l'écouta

sans l'entendre. Alors aussi elle devint rêveuse, et elle me dit

tristement:

--Ah! mon pauvre Béquet est bien malade!

--Bien malade, ajouta-t-elle, vous le voyez, car il ne sait plus

sourire!

«Ces simples paroles furent l'arrêt de mort de notre ami! C'est que,

pour mademoiselle Mars, le seul sourire, c'était l'intelligence de la

jeunesse, la santé, la vie! Peu de temps après ces mots qui m'avaient

fait tressaillir, Béquet se mourait! Au plus fort de son agonie, il

demanda mademoiselle Mars; il semblait attendre qu'elle fût là pour

mourir.--Son courage faiblissait devant ce moment suprême! Elle qui

comprenait, qui devinait si merveilleusement toutes les angoisses de

l'âme, elle lui eût appris à supporter un si affreux passage avec calme;

en vain l'appela-t-il à son heure dernière d'une voix morne, brisée...

Un silence glacé répondit seul à l'agonisant; son dernier désir ne

devait pas être exaucé.--Mademoiselle Mars ne vint pas!... Moi, j'aurais

donné dix ans de ma vie pour qu'elle fût là!

«L'agonie de Béquet devait être double, il était mort sans la voir!

«Pour que mademoiselle Mars n'assistât pas à ce dernier et cruel instant

de la vie de Béquet, il fallait quelle eût quitté la France; la dernière

étincelle de cette âme amie lui appartenait de droit.

«En effet, mademoiselle Mars, les journaux vous l'auront dit, je pense,

était à Milan, quand nous perdîmes notre ami!

«Qui sait même, à l'heure où la mort posait sa main sur ce pauvre

Étienne, si elle ne recevait pas en Italie la plus éclatante des

ovations; qui sait, mon ami, si, quand il a rendu son âme à Dieu, une

couronne, fraîche et charmante, ne tombait pas aux pieds de l'amie

absente sur la scène de la Scala!

«Oh! j'en suis bien sûr, cette couronne, tressée pour le triomphe, elle

la déposera à son retour sur la pierre qui le recouvre!»

Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I) (de la Comédie Française) · 第 7 / 18 题