III.

Séparer mademoiselle Mars de son époque, l'isoler comme figure de toutes

ces figures curieuses et mémorables, ce se serait se condamner, selon

nous, au plus aride examen.

Pour ne parler que de l'un des côtés de la vie de mademoiselle Mars, le

côté purement littéraire, convient-il donc de s'en rapporter à ce sujet

même aux notices dramatiques? Beaucoup d'oublis et d'erreurs nous ont

d'abord été signalés; il importe de les rectifier. Insouciante de sa

gloire, la célèbre actrice a laissé passer elle-même, durant sa vie,

nombre d'inexactitudes sur sa personne; des biographies hâtives,

indigestes, ont été semées sur elle à profusion. Ce qui n'est pas moins

regrettable, c'est que son influence sur l'esprit et les mœurs de la

scène française n'a jamais été, selon nous, signalée ou définie. Le

Théâtre-Français, ce fut longtemps mademoiselle Mars; elle aurait pu

dire, en parlant de cette scène: «_l'État c'est moi!_» comme disait

Louis XIV.

Mademoiselle Mars a traversé le Directoire, l'Empire, la Restauration,

elle a connu une foule de personnages qui ont marqué dans le monde, la

politique, les lettres. On ne peut lui faire un crime d'avoir choisi

elle-même, dans cette vaste galerie, ceux dont elle a voulu s'entourer,

la mort inexorable lui en a enlevé quelques-uns, d'autres subsistent et

regardent à bon droit le bonheur de son ancienne intimité comme une

préférence. Ils ont connu cette noble femme partagée entre les

affections les plus sérieuses et les études de son art; ils savent, eux

ses intimes, les moindres pages de sa vie, excepté peut-être ce qui

concerne ses bienfaits. La main gauche de mademoiselle Mars n'a jamais

su ce que la main droite donnait; elle aimait l'aumône par instinct,

quand tant de riches l'aiment par ennui. Sous une apparence de raideur,

il lui est souvent arrivé de cacher une bonne action; elle se défendait

ainsi contre l'orgueil naturel de la pitié. On a bien voulu attribuer à

mademoiselle Mars des opinions politiques; elle fit toute sa vie trop

grand cas de la prudence pour ne pas comprendre les dangers de

l'exaltation. Qu'au milieu de l'ivresse générale qui animait un peuple

guerrier, mademoiselle Mars ait fait éclater quelques transports, cela

était naturel; il est faux qu'elle ait jamais arboré une cocarde. «La

pauvre femme, nous écrit sa plus vieille amie, mademoiselle Julienne,

celle qui l'a connue depuis 1808 jusqu'à sa mort, la pauvre femme

n'avait ni le goût ni le temps de s'occuper de politique; elle n'a crié

que _vive Molière!_[5]»

Ce qu'il ne deviendra pas moins curieux à observer parfois chez cette

grande actrice, sera, nous devons le dire, sa propre organisation.

Ainsi sera-t-on peut-être étonné d'apprendre que Mademoiselle Mars ne

procéda toute sa vie au théâtre qu'à force d'art, d'étude, de soins

patients. Oui, Mademoiselle Mars ne fut grande qu'à force d'art; oui, il

y eut toujours en elle une lutte mystérieuse entre l'idée et la parole;

elle ne sortait de cette lutte que par un effort victorieux.

Magnifiquement douée de tous les dons, elle n'en travailla qu'avec plus

d'ardeur, avant de suspendre aux accents mélodieux de ses lèvres tout ce

public ébloui. Esprit sévère, difficile, la première ébauche de la

passion théâtrale ne lui a jamais suffi; elle n'eut, pour elle-même,

aucune faiblesse; elle se soumit aux plus courageuses épreuves. Avec de

telles idées, on ne peut demeurer inférieur à l'art éclatant que l'on

cultive; c'est ce qui advint à Mademoiselle Mars, ce diamant épuré

longtemps au feu. En dépit de toutes ses facultés éminentes, elle tendit

toujours sa main au travail. La grâce, la vérité, la simplicité

touchante, les élans nobles, dramatiques, elle ne les obtint qu'au prix

de laborieux efforts. Admirable exemple, qui doit prémunir les jeunes

athlètes contre le désespoir qui brise souvent leurs forces!

«--Vous trouvez ce trait difficile, disait-elle un jour à sa seule

élève, mademoiselle D...; personne ne m'a montré cet effet, je ne l'ai

trouvé qu'après trente ans de travail!»

Un trait non moins saillant de ce noble caractère, c'est que

mademoiselle Mars ne découragea jamais aucune vocation. Quelle meilleure

preuve pouvons-nous en apporter que l'élève privilégiée à qui nous

devons une grande partie de ces souvenirs, et sur laquelle l'artiste

incomparable que nous pleurons reporta si longtemps une partie de sa

tendresse? Jamais leçons moins dures, moins impérieuses, moins pédantes,

ne furent données avec plus de goût, et cependant, nous venons de le

voir, mademoiselle Mars était bien sévère pour elle-même! Elle aimait

que l'on grandît sous son aile, sous ses doux enseignements; une étoile

qui se levait dans son ciel la rassurait contre l'envie elle-même. C'est

qu'aussi mademoiselle Mars ne connut jamais la jalousie, dans cette

carrière où les plus amis se dénigrent; en revanche aussi, elle subit

les contre-coups de cette passion, la seule arme des comédiens. On peut

avancer qu'elle souffrit souvent de ses rivales, elle qui toute sa vie

s'était abstenue de les faire souffrir.

Une volupté réelle de mademoiselle Mars, c'était de jouir du succès de

ses amis: Talma et elle s'entraidaient dans un mutuel accord. La rue de

la Tour-des-Dames, qu'habitait Talma, et la rue La Rochefoucault, où

demeurait mademoiselle Mars, favorisaient ces rapprochements; ces deux

royautés fraternelles se visitaient, s'étayaient de mutuelles

confidences; mademoiselle Mars aimait Talma autant qu'elle l'estimait.

Il n'est peut-être pas non plus inutile de dire ici en passant un mot de

sa philosophie, mademoiselle Mars lisait Saint-Simon, parce qu'il n'y a

rien dans un pareil livre de romanesque et de fabuleux: la vie et sa

lutte implacable s'y retrouvent à chaque page. Or, mademoiselle Mars eut

toujours l'esprit positif; c'était une femme de grand conseil et aussi

un homme d'une grande volonté. Elle s'armait d'un triple airain contre

ce qu'elle croyait illicite, elle maintenait avec une exigence sévère la

moindre parcelle de son bon droit. Elle eut, à ce sujet, des combats

dont elle sortit toujours avec bonheur; son organe seul plaidait pour

elle.

--Un procureur du roi eût tenu tête fort difficilement à mademoiselle

Mars.

Si les fausses vertus sont odieuses, si l'amitié même de ceux qui

survivent doit être impuissante un jour à les faire prévaloir,

mademoiselle Mars n'a, grâce au ciel, rien à redouter en ce jour du

présent comme du passé. Elle a été franche, loyale, jusqu'à la fin de sa

carrière; c'est un témoignage que ses amis et ses ennemis se plaisent

conjointement lui rendre. La trempe de cette âme était d'acier; elle

disait souvent à ses amis leurs vérités les plus dures, mais en leur

présence, face à face, et avec une verdeur digne de Molière; mais

ceux-là même qu'elle venait d'accuser en traits si francs vis-à-vis de

leur conscience, elle les défendait, une fois absents, avec toute la

probité du cœur, et ne souffrait pas que le moindre trait caustique leur

fût lancé.

En revanche, elle ne pouvait pardonner à la méchanceté systématique.

L'injustice, l'ingratitude la trouvaient prête à se dessaisir de la

clémence; elle décapitait un ennemi avec un mot[6].

Celui-ci restera d'elle; il peint à la fois sa probité de sentiments et

sa franchise:

«On ne donne la main que quand on donne le cœur.»

Avec cette horreur pour la banalité, horreur aussi vigoureuse, aussi

noble que celle d'Alceste, mademoiselle Mars devait être toute sa vie

une personne exceptionnelle, et elle le fut, comme s'il était écrit

qu'aucun triomphe ne dût lui manquer.

La société, qui se venge souvent de l'éclat des réputations par des

inductions voisines de la calomnie, n'épargna pas cette femme honorable;

ne pouvant nier ses succès, elle la poursuivit jusque dans ses intimes

affections. Il nous est arrivé plus d'une fois d'entendre sur

mademoiselle Mars des contes ineptes, absurdes; nous en avons lu, ce qui

devient plus coupable, mademoiselle Mars n'opposa à ces mensonges que le

plus noble des mépris: elle se tut. Le respect dû aux morts,

l'inviolabilité du cercueil, sont des phrases pour beaucoup de gens; il

se trouvera encore, comme il s'en est déjà trouvé, des hommes dont un

sentiment de décence ne guidera pas la plume en parlant de cette vie, où

les actions généreuses ne laissent que l'embarras du choix au paneriste.

Que les véritables amis de ce grand talent n'en conçoivent pas

d'ombrage, quand le rossignol s'est tu, les grenouilles coassent. Tout

devient pâture à la curiosité, les plus doux loisirs de l'honnêteté,

comme ses labeurs, les sentiments les plus vrais, les plus

désintéressés, comme les luttes courageuses de l'art, du génie! Il

semble au moins qu'on eût dû épargner à mademoiselle Mars l'amertume

d'un tel calice; il semble que sa vie répond assez de ses œuvres: il

faut bien le dire pourtant, ce cœur si tendre, si loyal, on l'a méconnu,

injurié à plaisir. Il y a eu des hommes qui ont suivi sans pudeur

mademoiselle Mars dans ses douleurs domestiques: on l'a accusée de ne

point aimer sa fille! À la portée de ce trait, on peut juger d'avance de

l'acharnement de ses ennemis. Ce n'est point une femme comme

mademoiselle Mars qui n'eût point compris la plus sainte, la plus noble

des missions, celle d'une mère! La sienne fut toujours l'objet constant

de sa vive sollicitude. Quant à son amour exalté par cette enfant, nous

n'en saurions apporter de meilleur preuve que sa retraite de la scène,

retraite qui dura neuf mois[7]. Accablée de cette perte cruelle,

mademoiselle Mars rompit tout d'un coup avec Paris et ses habitudes,

elle courut se confiner dans sa retraite afin d'y cacher ses larmes, ses

angoisses, son désespoir! La seule vue du portrait de cette adorable

créature, peinte pour elle par Gérard, excitait encore, huit ans après,

chez elle, un tremblement nerveux et fébrile, les pleurs mouillaient ses

yeux en retrouvant un dessin, une fleur de cette fille adorée! Cette

enfant elle-même n'avait-elle pas reçu de mademoiselle Mars une

éducation digne de la fille d'un prince? Et voilà le deuil qu'on

accusait cette mère de ne pas porter, voilà cette mémoire que l'on

supposait si vite rayée de son cœur! mademoiselle Mars aurait pu dire

cette fois comme Marie-Antoinette: «J'en appelle à toutes les mères!»

Ceux qui ont répandu sur mademoiselle Mars une pareille calomnie

l'avaient-ils vue seulement dans _Louise de Lignerolles_ et dans les

_Enfants d'Édouard_? Le tort de certains rôles est souvent d'imprimer

leur tenue et leur caractère, aux acteurs qui les maintiennent à la

scène; ce n'est peut-être pas une observation frivole que celle de cette

rareté des rôles de _mère_ que nous consignons ici dans le répertoire de

mademoiselle Mars. Devait-on s'en faire une arme injuste contre sa

tendresse? L'emploi de mademoiselle Mars les excluait.

S'il devient facile à toute personne de bonne foi, d'après ces divers

aperçus, de se faire une idée ce caractère, il est plus malaisé de lui

trouver des analogies dans la société même où mademoiselle Mars vécut.

Aucune physionomie de comédienne ne saurait entrer en ligne avec

celle-ci dans le dix-huitième siècle, siècle individuel par excellence,

et dans le dix-neuvième, mademoiselle Mars conserve encore le privilége

exceptionnel de sa valeur. Elle demeura _elle_ jusqu'à la fin de sa vie,

_elle_, c'est-à-dire une femme qui, dans d'autres conditions données,

eût fait merveilleusement et mieux qu'une duchesse de la vieille cour

les honneurs d'un salon peuplé de grands noms et de grands esprits. Mais

mademoiselle Mars était non-seulement modeste, elle fut timide toute sa

vie. Pressée bien souvent de céder à des sollicitations élégantes, à des

démarches habiles tentées auprès d'elle pour la confisquer une seule

soirée dans les salons à la mode, elle répondait à l'un de ses anciens

amis, conteur ingénieux de qui nous tenons ce trait: _Je ne veux pas

leur montrer la bête curieuse!_ Cette antipathie marquée pour le monde

tenait à une certaine sauvagerie de caractère dont mademoiselle Mars

s'accusait souvent devant ses amis. Le monde ne lui eût offert

d'ailleurs qu'un commerce pauvre, ingrat; il lui eût rendu des sous pour

de l'or. Où donc alors mademoiselle Mars avait-elle puisé cette

convenance parfaite, ce goût, cette réserve qui formaient le cachet

personnel de son talent? Elle est morte, hélas! en emportant le secret

de cette ingénieuse puissance.

Il est vrai de dire aussi, pour faire comprendre la répugnance de

mademoiselle Mars, à l'endroit des cercles, que la société devant

laquelle s'étaient écoulées ses plus belles années avait vu ses rangs

singulièrement éclaircis. Les poètes dramatiques de sa pléïade s'étaient

éclipsés peu-à-peu devant d'autres écrivains, Lemercier, Arnauld,

Andrieux, Legouvé, Soumet, tous, jusqu'à Casimir Delavigne, avaient payé

leur dette à la mort bien avant mademoiselle Mars. De là un ennui, une

satiété réelle pour une femme qui aimait souvent à causer de

mademoiselle Contat avec Chazet, de Fleury avec Roger, de Monvel avec

Duval, de Napoléon avec Gérard! mademoiselle Mars, qui se fût peut-être

composé un salon à trente ans, ne se sentait plus la force de

recommencer des amitiés. Que lui restait-il en effet de l'ancienne

Comédie, des acteurs qu'elle avait pu connaître et chérir, des auteurs

qui, les premiers, lui avaient apporté le fruit de leurs veilles? Les

uns n'étaient plus, nous le répétons; d'autres s'étaient métamorphosés

en députés, en pairs de France, quelques-uns même en ermites qui avaient

rompu avec leur siècle. Et cependant la puissance de ce génie était

telle, que chacun voulait admirer encore de près cette jeunesse

éternelle et ce séduisant sourire, les uns pour en jouir comme d'un

portrait aux lignes suaves, d'autres pour confier encore à ce rare

talent leurs créations fraîchement écloses, leurs travaux, leurs œuvres

qui ne pouvaient se passer d'elle! Le salon de mademoiselle Mars voyait

encore à certains jours accourir près de cette femme simple et bonne les

noms les plus beaux, les plus radieux de notre siècle littéraire, Victor

Hugo, notre grand poète, avait donné le premier rôle de sa première

pièce à mademoiselle Mars; Alexandre Dumas avait eu le même bonheur que

Victor Hugo. Des peintres comme Delaroche, Eugène Delacroix, Dauzats et

Jadin se faisaient remarquer dans le cercle de ses habitués, ils y

échangeaient de vives causeries. On rencontrait chez elle M. V. de la

Pelouse, vieillard aimable et instruit; Romieu, ce gai préfet; Lebrun,

l'auteur de _Marie Stuart_; MM. Edmond Blanc, Vatout, Planard, Goubaud,

Germain Delavigne, Véron, Lesourd, Malitourne, le baron Denniée,

toujours vif et spirituel dans ses moindres anecdotes; Bachou, le baron

Taylor, et une foule d'autres personnes distinguées. Dans cet angle de

son salon se tenait le camp des intimes: M. Baudouin, le conteur attique

et précis; M. Milot, M. le comte de Mornay, d'un goût noble, exquis dans

tout; M. le marquis de Mornay son frère; ce pauvre Béquet, dont nous

vous avons dit la sagacité, l'esprit et le goût;--que vous dirais-je

enfin, quelques femmes assises sur ces mêmes fauteuils où s'étaient

assises avant elles mesdames Mainvieille-Fodor et Saint-Aubin, des

femmes douées de la beauté de mademoiselle Amigo, de la voix de madame

Dabadie. Plus loin, c'était MM. Cavé, Jules Janin, Hippolyte Lucas,

Cordellier-Delanoue. Ainsi entourée, mademoiselle Mars pouvait se croire

encore la reine des intelligences; elle souriait à Dumas en se souvenant

de _Bellisle_; à Hugo en songeant à _Dona Sol_ ou à la _Thisbé_! Alfred

de Vigny et Soumet étaient ses adorations. Ne vous seriez donc pas cru

vous-même transporté dans quelque noble salon de la place Royale, en

voyant cette femme qui eut toute sa vie l'esprit et le cœur de Ninon,

cette femme dont Charles Nodier eût défendu la moindre lettre à l'égal

de celles de Maintenon ou de Mirabeau? C'est que tout devenait charme et

musique en passant par les lèvres de l'admirable comédienne; c'est que

tous ces hommes, devenus ses hôtes pour une soirée, se disputaient tous

l'honneur d'une parole prononcée par mademoiselle Mars hors de la scène?

Là, point de calcul, d'apprêt, rien de l'éventail, des diamants de

Célimène; mademoiselle Mars n'était plus qu'une femme du monde, une

femme, il est vrai, qui avait parlé de bonne heure à bien des têtes

couronnées, une femme parée de toutes les ressources de son esprit, de

son maintien, de sa voix! Qui lui eût parlé dans ces réunions des choses

du théâtre eut commis presque un délit; là plus de grande coquette, plus

d'ingénue, plus de comédienne, mais une maîtresse de maison, la dernière

des grandes dames, comme on l'a dit. Nous avons ajouté qu'elle était

difficile et méticuleuse en amitiés, mais à qui donc doit-on refuser le

droit d'arranger sa vie? Mademoiselle Mars était née tellement, et

peut-être à son insu, une femme du monde, que dans le dépit,

l'impatience la plus naturelle et la plus vive, il ne lui échappa jamais

un mot qui parût une dissonnance choquante à ses familiers.

Grondait-elle quelqu'un et lui faisait-elle, comme l'on dit, son paquet

au coin de son feu, elle avait dans sa seule façon de prononcer le nom

de monsieur; de mademoiselle si c'était une femme, quelque chose de

bref, de sec, d'incisif, allant merveilleusement et en droite ligne à

son but. Et en ceci, on le voit, la comédienne de grandes manières

servait la femme de grand ton. Célimène ne doit, ne peut se fâcher comme

madame Patin.

Si, durant toute sa vie, et au dire de ceux qui l'ont connue, elle fut

toujours en retard d'une heure pour une affaire d'intérêt, souvent même

pour une affaire de comité; mademoiselle Mars était en revanche aussi en

avance pour obliger. On l'a vue souvent se lever, quitter son propre

salon et ses amis, afin de courir où l'infortune l'appelait. Elle a

supporté courageusement d'affreux revers de fortune; tomber d'un seul

coup de cent quarante mille francs à huit mille six cents francs du

Théâtre-Français[8], restreindre sa maison et ne pas se plaindre, n'est

pas d'une femme ordinaire. Le nombre des pensions qu'elle faisait à des

gens nécessiteux ne s'en vit pas même diminué.

On a parlé de services oubliés par mademoiselle Mars, et à ce sujet on a

accusé son testament.

D'abord, ce testament est de 1838. Il est daté d'Italie.

Cette date répond à plusieurs de ces oublis; puis nous savons de bonne

source qu'elle avait l'intention de le retoucher, seulement elle n'en

trouva pas le courage. Elle craignait la mort et tout ce qui pouvait la

lui rappeler[9].

Les meilleurs esprits ne sont pas exemps de cette sinistre inquiétude.

Mademoiselle de Sens, dont nous avons écrit quelque part l'histoire,

poussa cette crainte si loin, qu'on avait ordre dans sa maison de ne

jamais lui apporter une lettre timbrée de noir. Elle ignora longtemps le

trépas d'amis bien chers, et son saisissement fut si profond en

apprenant la mort d'une personne qu'elle croyait pleine de vie, qu'elle

la suivit au tombeau.

Étonnez-vous donc des alarmes de mademoiselle Mars! Par quel charme, par

quelle prière sortie de ce doux organe eût-elle désarmé cette implacable

déesse? Hélas! elle avait eu dans une fin récente encore l'exemple de

cette lutte formidable et vaine; on lui avait raconté un jour les

derniers moments d'un poète plein de génie et de feu que la mort venait

de prendre, les deux mains sur ses chants inachevés[10].

--Sauvez-moi! sauvez-moi! s'écriait avec une voix déchirante le noble

martyr à la garde-malade qui le veillait; sauvez moi, ma sœur, ne me

laissez pas mourir!

Et il tendait vers cette femme des mains fiévreuses, défaillantes...

Les détails de cette agonie, si cruelle pour nous tous les amis et les

élèves de Soumet, avaient vivement impressionné mademoiselle Mars.

Les sombres fantômes dont la fantaisie des biographes s'est complu à

l'entourer au lit de sa mort sont de pures fictions, Elle a beaucoup

souffert, mais le délire n'a pas toujours opprimé cette noble

intelligence; elle s'est endormie si doucement, que trois heures après

elle ressemblait à sa propre image, peinte par Gérard. Une fois touché

par la mort, ce visage avait repris sa plus éclatante beauté,--la beauté

de mademoiselle Mars à l'âge de trente ans!

Voici tout ce qui reste de cette femme célèbre en fait de reproductions

dues au marbre, au crayon ou au pinceau:

Le portrait de mademoiselle Mars, peint par Gérard.

La miniature de Jacques, (1810) représentant mademoiselle Mars dans le

personnage de Betty (la _Jeunesse de Henry V_); elle avait alors trente

ans.

Le buste de David (d'après nature), 1823.

Ce buste, que David possède encore dans son atelier, reviendra de droit

à la Comédie Française, nous l'espérons.

Outre les nombreux services rendus si longtemps à la Comédie par

mademoiselle Mars, il est bon de dire qu'en mourant elle avait manifesté

l'intention de fonder un prix que ce théâtre eût décerné, soit à la

meilleure pièce, représentée dans l'année, soit à la première élève qui

se distinguerait entre toutes dans le domaine si pauvre à cette heure de

la Comédie.

Un mot de nous au lecteur, en finissant.

La vie de mademoiselle Mars s'offre naturellement au biographe sous un

double aspect: comme artiste, elle a occupé au théâtre une place large,

importante; comme femme, elle s'est conquis, au sein de l'existence la

plus modeste, des amitiés nobles, délicates, dont nul ne contestera la

valeur.

En raison de ceci, il se présentait pour nous une difficulté que le plus

simple juge appréciera. Ne parler que de mademoiselle Mars à la scène

pouvait devenir fastidieux à la longue; pénétrer dans l'intimité de

cette vie offrait un écueil inévitable. On nous saura gré, nous

l'espérons, de nos réticences et de nos ménagements.

Le masque suppose un stylet; nous répudions à l'avance le masque et le

stylet pour toutes nos œuvres. Si c'est là une garantie de nos

jugements, nous la donnons tout d'abord et de plein gré à ceux qui

voudront nous lire: «Nous signons donc cet ouvrage et de grand cœur».

Différentes considérations nous ont déterminé à l'entreprendre; la

première de toutes a été de montrer mademoiselle Mars sous son vrai

jour. Pour obtenir un pareil résultat, il ne nous a pas semblé que ce

fût assez des matériaux précieux que nous possédions, des documents

divers et des autographes nombreux de mademoiselle Mars; nous avons eu

recours constamment aux témoignages des contemporains. Les moindres

confidences, les moindres souvenirs des personnes qui ont approché de

près mademoiselle Mars ont eu pour nous, un grand prix; en frappant au

cœur de ses amis, nous avons trouvé plus d'un écho sympathique. C'est

là le privilége des mémoires illustres de se conserver des défenseurs

ardents même au-delà du tombeau; les amis de mademoiselle Mars se sont

ligués noblement pour prévenir la sienne de la moindre tache. Ce sont

leurs souvenirs plus que les nôtres que nous consignons ici. Nous sommes

trop jeune pour avoir suivi de bonne heure mademoiselle Mars dans les

diverses phrases de sa carrière; mais nous connaissons ses amis, c'est à

eux que nous avons fait appel. Beaucoup de ces personnes reconnaîtront

ici sans peine le texte même de leurs notes.

Faire estimer la femme de ceux qui n'ont entrevu que l'actrice était

pour nous un devoir: ce devoir, la vie de mademoiselle Mars nous l'a

rendu bien facile. La sincérité d'un pareil écrit est son unique

défense.

Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I) (de la Comédie Française) · 第 8 / 18 题