Séparer mademoiselle Mars de son époque, l'isoler comme figure de toutes
ces figures curieuses et mémorables, ce se serait se condamner, selon
nous, au plus aride examen.
Pour ne parler que de l'un des côtés de la vie de mademoiselle Mars, le
côté purement littéraire, convient-il donc de s'en rapporter à ce sujet
même aux notices dramatiques? Beaucoup d'oublis et d'erreurs nous ont
d'abord été signalés; il importe de les rectifier. Insouciante de sa
gloire, la célèbre actrice a laissé passer elle-même, durant sa vie,
nombre d'inexactitudes sur sa personne; des biographies hâtives,
indigestes, ont été semées sur elle à profusion. Ce qui n'est pas moins
regrettable, c'est que son influence sur l'esprit et les mœurs de la
scène française n'a jamais été, selon nous, signalée ou définie. Le
Théâtre-Français, ce fut longtemps mademoiselle Mars; elle aurait pu
dire, en parlant de cette scène: «_l'État c'est moi!_» comme disait
Louis XIV.
Mademoiselle Mars a traversé le Directoire, l'Empire, la Restauration,
elle a connu une foule de personnages qui ont marqué dans le monde, la
politique, les lettres. On ne peut lui faire un crime d'avoir choisi
elle-même, dans cette vaste galerie, ceux dont elle a voulu s'entourer,
la mort inexorable lui en a enlevé quelques-uns, d'autres subsistent et
regardent à bon droit le bonheur de son ancienne intimité comme une
préférence. Ils ont connu cette noble femme partagée entre les
affections les plus sérieuses et les études de son art; ils savent, eux
ses intimes, les moindres pages de sa vie, excepté peut-être ce qui
concerne ses bienfaits. La main gauche de mademoiselle Mars n'a jamais
su ce que la main droite donnait; elle aimait l'aumône par instinct,
quand tant de riches l'aiment par ennui. Sous une apparence de raideur,
il lui est souvent arrivé de cacher une bonne action; elle se défendait
ainsi contre l'orgueil naturel de la pitié. On a bien voulu attribuer à
mademoiselle Mars des opinions politiques; elle fit toute sa vie trop
grand cas de la prudence pour ne pas comprendre les dangers de
l'exaltation. Qu'au milieu de l'ivresse générale qui animait un peuple
guerrier, mademoiselle Mars ait fait éclater quelques transports, cela
était naturel; il est faux qu'elle ait jamais arboré une cocarde. «La
pauvre femme, nous écrit sa plus vieille amie, mademoiselle Julienne,
celle qui l'a connue depuis 1808 jusqu'à sa mort, la pauvre femme
n'avait ni le goût ni le temps de s'occuper de politique; elle n'a crié
que _vive Molière!_[5]»
Ce qu'il ne deviendra pas moins curieux à observer parfois chez cette
grande actrice, sera, nous devons le dire, sa propre organisation.
Ainsi sera-t-on peut-être étonné d'apprendre que Mademoiselle Mars ne
procéda toute sa vie au théâtre qu'à force d'art, d'étude, de soins
patients. Oui, Mademoiselle Mars ne fut grande qu'à force d'art; oui, il
y eut toujours en elle une lutte mystérieuse entre l'idée et la parole;
elle ne sortait de cette lutte que par un effort victorieux.
Magnifiquement douée de tous les dons, elle n'en travailla qu'avec plus
d'ardeur, avant de suspendre aux accents mélodieux de ses lèvres tout ce
public ébloui. Esprit sévère, difficile, la première ébauche de la
passion théâtrale ne lui a jamais suffi; elle n'eut, pour elle-même,
aucune faiblesse; elle se soumit aux plus courageuses épreuves. Avec de
telles idées, on ne peut demeurer inférieur à l'art éclatant que l'on
cultive; c'est ce qui advint à Mademoiselle Mars, ce diamant épuré
longtemps au feu. En dépit de toutes ses facultés éminentes, elle tendit
toujours sa main au travail. La grâce, la vérité, la simplicité
touchante, les élans nobles, dramatiques, elle ne les obtint qu'au prix
de laborieux efforts. Admirable exemple, qui doit prémunir les jeunes
athlètes contre le désespoir qui brise souvent leurs forces!
«--Vous trouvez ce trait difficile, disait-elle un jour à sa seule
élève, mademoiselle D...; personne ne m'a montré cet effet, je ne l'ai
trouvé qu'après trente ans de travail!»
Un trait non moins saillant de ce noble caractère, c'est que
mademoiselle Mars ne découragea jamais aucune vocation. Quelle meilleure
preuve pouvons-nous en apporter que l'élève privilégiée à qui nous
devons une grande partie de ces souvenirs, et sur laquelle l'artiste
incomparable que nous pleurons reporta si longtemps une partie de sa
tendresse? Jamais leçons moins dures, moins impérieuses, moins pédantes,
ne furent données avec plus de goût, et cependant, nous venons de le
voir, mademoiselle Mars était bien sévère pour elle-même! Elle aimait
que l'on grandît sous son aile, sous ses doux enseignements; une étoile
qui se levait dans son ciel la rassurait contre l'envie elle-même. C'est
qu'aussi mademoiselle Mars ne connut jamais la jalousie, dans cette
carrière où les plus amis se dénigrent; en revanche aussi, elle subit
les contre-coups de cette passion, la seule arme des comédiens. On peut
avancer qu'elle souffrit souvent de ses rivales, elle qui toute sa vie
s'était abstenue de les faire souffrir.
Une volupté réelle de mademoiselle Mars, c'était de jouir du succès de
ses amis: Talma et elle s'entraidaient dans un mutuel accord. La rue de
la Tour-des-Dames, qu'habitait Talma, et la rue La Rochefoucault, où
demeurait mademoiselle Mars, favorisaient ces rapprochements; ces deux
royautés fraternelles se visitaient, s'étayaient de mutuelles
confidences; mademoiselle Mars aimait Talma autant qu'elle l'estimait.
Il n'est peut-être pas non plus inutile de dire ici en passant un mot de
sa philosophie, mademoiselle Mars lisait Saint-Simon, parce qu'il n'y a
rien dans un pareil livre de romanesque et de fabuleux: la vie et sa
lutte implacable s'y retrouvent à chaque page. Or, mademoiselle Mars eut
toujours l'esprit positif; c'était une femme de grand conseil et aussi
un homme d'une grande volonté. Elle s'armait d'un triple airain contre
ce qu'elle croyait illicite, elle maintenait avec une exigence sévère la
moindre parcelle de son bon droit. Elle eut, à ce sujet, des combats
dont elle sortit toujours avec bonheur; son organe seul plaidait pour
elle.
--Un procureur du roi eût tenu tête fort difficilement à mademoiselle
Mars.
Si les fausses vertus sont odieuses, si l'amitié même de ceux qui
survivent doit être impuissante un jour à les faire prévaloir,
mademoiselle Mars n'a, grâce au ciel, rien à redouter en ce jour du
présent comme du passé. Elle a été franche, loyale, jusqu'à la fin de sa
carrière; c'est un témoignage que ses amis et ses ennemis se plaisent
conjointement lui rendre. La trempe de cette âme était d'acier; elle
disait souvent à ses amis leurs vérités les plus dures, mais en leur
présence, face à face, et avec une verdeur digne de Molière; mais
ceux-là même qu'elle venait d'accuser en traits si francs vis-à-vis de
leur conscience, elle les défendait, une fois absents, avec toute la
probité du cœur, et ne souffrait pas que le moindre trait caustique leur
fût lancé.
En revanche, elle ne pouvait pardonner à la méchanceté systématique.
L'injustice, l'ingratitude la trouvaient prête à se dessaisir de la
clémence; elle décapitait un ennemi avec un mot[6].
Celui-ci restera d'elle; il peint à la fois sa probité de sentiments et
sa franchise:
«On ne donne la main que quand on donne le cœur.»
Avec cette horreur pour la banalité, horreur aussi vigoureuse, aussi
noble que celle d'Alceste, mademoiselle Mars devait être toute sa vie
une personne exceptionnelle, et elle le fut, comme s'il était écrit
qu'aucun triomphe ne dût lui manquer.
La société, qui se venge souvent de l'éclat des réputations par des
inductions voisines de la calomnie, n'épargna pas cette femme honorable;
ne pouvant nier ses succès, elle la poursuivit jusque dans ses intimes
affections. Il nous est arrivé plus d'une fois d'entendre sur
mademoiselle Mars des contes ineptes, absurdes; nous en avons lu, ce qui
devient plus coupable, mademoiselle Mars n'opposa à ces mensonges que le
plus noble des mépris: elle se tut. Le respect dû aux morts,
l'inviolabilité du cercueil, sont des phrases pour beaucoup de gens; il
se trouvera encore, comme il s'en est déjà trouvé, des hommes dont un
sentiment de décence ne guidera pas la plume en parlant de cette vie, où
les actions généreuses ne laissent que l'embarras du choix au paneriste.
Que les véritables amis de ce grand talent n'en conçoivent pas
d'ombrage, quand le rossignol s'est tu, les grenouilles coassent. Tout
devient pâture à la curiosité, les plus doux loisirs de l'honnêteté,
comme ses labeurs, les sentiments les plus vrais, les plus
désintéressés, comme les luttes courageuses de l'art, du génie! Il
semble au moins qu'on eût dû épargner à mademoiselle Mars l'amertume
d'un tel calice; il semble que sa vie répond assez de ses œuvres: il
faut bien le dire pourtant, ce cœur si tendre, si loyal, on l'a méconnu,
injurié à plaisir. Il y a eu des hommes qui ont suivi sans pudeur
mademoiselle Mars dans ses douleurs domestiques: on l'a accusée de ne
point aimer sa fille! À la portée de ce trait, on peut juger d'avance de
l'acharnement de ses ennemis. Ce n'est point une femme comme
mademoiselle Mars qui n'eût point compris la plus sainte, la plus noble
des missions, celle d'une mère! La sienne fut toujours l'objet constant
de sa vive sollicitude. Quant à son amour exalté par cette enfant, nous
n'en saurions apporter de meilleur preuve que sa retraite de la scène,
retraite qui dura neuf mois[7]. Accablée de cette perte cruelle,
mademoiselle Mars rompit tout d'un coup avec Paris et ses habitudes,
elle courut se confiner dans sa retraite afin d'y cacher ses larmes, ses
angoisses, son désespoir! La seule vue du portrait de cette adorable
créature, peinte pour elle par Gérard, excitait encore, huit ans après,
chez elle, un tremblement nerveux et fébrile, les pleurs mouillaient ses
yeux en retrouvant un dessin, une fleur de cette fille adorée! Cette
enfant elle-même n'avait-elle pas reçu de mademoiselle Mars une
éducation digne de la fille d'un prince? Et voilà le deuil qu'on
accusait cette mère de ne pas porter, voilà cette mémoire que l'on
supposait si vite rayée de son cœur! mademoiselle Mars aurait pu dire
cette fois comme Marie-Antoinette: «J'en appelle à toutes les mères!»
Ceux qui ont répandu sur mademoiselle Mars une pareille calomnie
l'avaient-ils vue seulement dans _Louise de Lignerolles_ et dans les
_Enfants d'Édouard_? Le tort de certains rôles est souvent d'imprimer
leur tenue et leur caractère, aux acteurs qui les maintiennent à la
scène; ce n'est peut-être pas une observation frivole que celle de cette
rareté des rôles de _mère_ que nous consignons ici dans le répertoire de
mademoiselle Mars. Devait-on s'en faire une arme injuste contre sa
tendresse? L'emploi de mademoiselle Mars les excluait.
S'il devient facile à toute personne de bonne foi, d'après ces divers
aperçus, de se faire une idée ce caractère, il est plus malaisé de lui
trouver des analogies dans la société même où mademoiselle Mars vécut.
Aucune physionomie de comédienne ne saurait entrer en ligne avec
celle-ci dans le dix-huitième siècle, siècle individuel par excellence,
et dans le dix-neuvième, mademoiselle Mars conserve encore le privilége
exceptionnel de sa valeur. Elle demeura _elle_ jusqu'à la fin de sa vie,
_elle_, c'est-à-dire une femme qui, dans d'autres conditions données,
eût fait merveilleusement et mieux qu'une duchesse de la vieille cour
les honneurs d'un salon peuplé de grands noms et de grands esprits. Mais
mademoiselle Mars était non-seulement modeste, elle fut timide toute sa
vie. Pressée bien souvent de céder à des sollicitations élégantes, à des
démarches habiles tentées auprès d'elle pour la confisquer une seule
soirée dans les salons à la mode, elle répondait à l'un de ses anciens
amis, conteur ingénieux de qui nous tenons ce trait: _Je ne veux pas
leur montrer la bête curieuse!_ Cette antipathie marquée pour le monde
tenait à une certaine sauvagerie de caractère dont mademoiselle Mars
s'accusait souvent devant ses amis. Le monde ne lui eût offert
d'ailleurs qu'un commerce pauvre, ingrat; il lui eût rendu des sous pour
de l'or. Où donc alors mademoiselle Mars avait-elle puisé cette
convenance parfaite, ce goût, cette réserve qui formaient le cachet
personnel de son talent? Elle est morte, hélas! en emportant le secret
de cette ingénieuse puissance.
Il est vrai de dire aussi, pour faire comprendre la répugnance de
mademoiselle Mars, à l'endroit des cercles, que la société devant
laquelle s'étaient écoulées ses plus belles années avait vu ses rangs
singulièrement éclaircis. Les poètes dramatiques de sa pléïade s'étaient
éclipsés peu-à-peu devant d'autres écrivains, Lemercier, Arnauld,
Andrieux, Legouvé, Soumet, tous, jusqu'à Casimir Delavigne, avaient payé
leur dette à la mort bien avant mademoiselle Mars. De là un ennui, une
satiété réelle pour une femme qui aimait souvent à causer de
mademoiselle Contat avec Chazet, de Fleury avec Roger, de Monvel avec
Duval, de Napoléon avec Gérard! mademoiselle Mars, qui se fût peut-être
composé un salon à trente ans, ne se sentait plus la force de
recommencer des amitiés. Que lui restait-il en effet de l'ancienne
Comédie, des acteurs qu'elle avait pu connaître et chérir, des auteurs
qui, les premiers, lui avaient apporté le fruit de leurs veilles? Les
uns n'étaient plus, nous le répétons; d'autres s'étaient métamorphosés
en députés, en pairs de France, quelques-uns même en ermites qui avaient
rompu avec leur siècle. Et cependant la puissance de ce génie était
telle, que chacun voulait admirer encore de près cette jeunesse
éternelle et ce séduisant sourire, les uns pour en jouir comme d'un
portrait aux lignes suaves, d'autres pour confier encore à ce rare
talent leurs créations fraîchement écloses, leurs travaux, leurs œuvres
qui ne pouvaient se passer d'elle! Le salon de mademoiselle Mars voyait
encore à certains jours accourir près de cette femme simple et bonne les
noms les plus beaux, les plus radieux de notre siècle littéraire, Victor
Hugo, notre grand poète, avait donné le premier rôle de sa première
pièce à mademoiselle Mars; Alexandre Dumas avait eu le même bonheur que
Victor Hugo. Des peintres comme Delaroche, Eugène Delacroix, Dauzats et
Jadin se faisaient remarquer dans le cercle de ses habitués, ils y
échangeaient de vives causeries. On rencontrait chez elle M. V. de la
Pelouse, vieillard aimable et instruit; Romieu, ce gai préfet; Lebrun,
l'auteur de _Marie Stuart_; MM. Edmond Blanc, Vatout, Planard, Goubaud,
Germain Delavigne, Véron, Lesourd, Malitourne, le baron Denniée,
toujours vif et spirituel dans ses moindres anecdotes; Bachou, le baron
Taylor, et une foule d'autres personnes distinguées. Dans cet angle de
son salon se tenait le camp des intimes: M. Baudouin, le conteur attique
et précis; M. Milot, M. le comte de Mornay, d'un goût noble, exquis dans
tout; M. le marquis de Mornay son frère; ce pauvre Béquet, dont nous
vous avons dit la sagacité, l'esprit et le goût;--que vous dirais-je
enfin, quelques femmes assises sur ces mêmes fauteuils où s'étaient
assises avant elles mesdames Mainvieille-Fodor et Saint-Aubin, des
femmes douées de la beauté de mademoiselle Amigo, de la voix de madame
Dabadie. Plus loin, c'était MM. Cavé, Jules Janin, Hippolyte Lucas,
Cordellier-Delanoue. Ainsi entourée, mademoiselle Mars pouvait se croire
encore la reine des intelligences; elle souriait à Dumas en se souvenant
de _Bellisle_; à Hugo en songeant à _Dona Sol_ ou à la _Thisbé_! Alfred
de Vigny et Soumet étaient ses adorations. Ne vous seriez donc pas cru
vous-même transporté dans quelque noble salon de la place Royale, en
voyant cette femme qui eut toute sa vie l'esprit et le cœur de Ninon,
cette femme dont Charles Nodier eût défendu la moindre lettre à l'égal
de celles de Maintenon ou de Mirabeau? C'est que tout devenait charme et
musique en passant par les lèvres de l'admirable comédienne; c'est que
tous ces hommes, devenus ses hôtes pour une soirée, se disputaient tous
l'honneur d'une parole prononcée par mademoiselle Mars hors de la scène?
Là, point de calcul, d'apprêt, rien de l'éventail, des diamants de
Célimène; mademoiselle Mars n'était plus qu'une femme du monde, une
femme, il est vrai, qui avait parlé de bonne heure à bien des têtes
couronnées, une femme parée de toutes les ressources de son esprit, de
son maintien, de sa voix! Qui lui eût parlé dans ces réunions des choses
du théâtre eut commis presque un délit; là plus de grande coquette, plus
d'ingénue, plus de comédienne, mais une maîtresse de maison, la dernière
des grandes dames, comme on l'a dit. Nous avons ajouté qu'elle était
difficile et méticuleuse en amitiés, mais à qui donc doit-on refuser le
droit d'arranger sa vie? Mademoiselle Mars était née tellement, et
peut-être à son insu, une femme du monde, que dans le dépit,
l'impatience la plus naturelle et la plus vive, il ne lui échappa jamais
un mot qui parût une dissonnance choquante à ses familiers.
Grondait-elle quelqu'un et lui faisait-elle, comme l'on dit, son paquet
au coin de son feu, elle avait dans sa seule façon de prononcer le nom
de monsieur; de mademoiselle si c'était une femme, quelque chose de
bref, de sec, d'incisif, allant merveilleusement et en droite ligne à
son but. Et en ceci, on le voit, la comédienne de grandes manières
servait la femme de grand ton. Célimène ne doit, ne peut se fâcher comme
madame Patin.
Si, durant toute sa vie, et au dire de ceux qui l'ont connue, elle fut
toujours en retard d'une heure pour une affaire d'intérêt, souvent même
pour une affaire de comité; mademoiselle Mars était en revanche aussi en
avance pour obliger. On l'a vue souvent se lever, quitter son propre
salon et ses amis, afin de courir où l'infortune l'appelait. Elle a
supporté courageusement d'affreux revers de fortune; tomber d'un seul
coup de cent quarante mille francs à huit mille six cents francs du
Théâtre-Français[8], restreindre sa maison et ne pas se plaindre, n'est
pas d'une femme ordinaire. Le nombre des pensions qu'elle faisait à des
gens nécessiteux ne s'en vit pas même diminué.
On a parlé de services oubliés par mademoiselle Mars, et à ce sujet on a
accusé son testament.
D'abord, ce testament est de 1838. Il est daté d'Italie.
Cette date répond à plusieurs de ces oublis; puis nous savons de bonne
source qu'elle avait l'intention de le retoucher, seulement elle n'en
trouva pas le courage. Elle craignait la mort et tout ce qui pouvait la
lui rappeler[9].
Les meilleurs esprits ne sont pas exemps de cette sinistre inquiétude.
Mademoiselle de Sens, dont nous avons écrit quelque part l'histoire,
poussa cette crainte si loin, qu'on avait ordre dans sa maison de ne
jamais lui apporter une lettre timbrée de noir. Elle ignora longtemps le
trépas d'amis bien chers, et son saisissement fut si profond en
apprenant la mort d'une personne qu'elle croyait pleine de vie, qu'elle
la suivit au tombeau.
Étonnez-vous donc des alarmes de mademoiselle Mars! Par quel charme, par
quelle prière sortie de ce doux organe eût-elle désarmé cette implacable
déesse? Hélas! elle avait eu dans une fin récente encore l'exemple de
cette lutte formidable et vaine; on lui avait raconté un jour les
derniers moments d'un poète plein de génie et de feu que la mort venait
de prendre, les deux mains sur ses chants inachevés[10].
--Sauvez-moi! sauvez-moi! s'écriait avec une voix déchirante le noble
martyr à la garde-malade qui le veillait; sauvez moi, ma sœur, ne me
laissez pas mourir!
Et il tendait vers cette femme des mains fiévreuses, défaillantes...
Les détails de cette agonie, si cruelle pour nous tous les amis et les
élèves de Soumet, avaient vivement impressionné mademoiselle Mars.
Les sombres fantômes dont la fantaisie des biographes s'est complu à
l'entourer au lit de sa mort sont de pures fictions, Elle a beaucoup
souffert, mais le délire n'a pas toujours opprimé cette noble
intelligence; elle s'est endormie si doucement, que trois heures après
elle ressemblait à sa propre image, peinte par Gérard. Une fois touché
par la mort, ce visage avait repris sa plus éclatante beauté,--la beauté
de mademoiselle Mars à l'âge de trente ans!
Voici tout ce qui reste de cette femme célèbre en fait de reproductions
dues au marbre, au crayon ou au pinceau:
Le portrait de mademoiselle Mars, peint par Gérard.
La miniature de Jacques, (1810) représentant mademoiselle Mars dans le
personnage de Betty (la _Jeunesse de Henry V_); elle avait alors trente
ans.
Le buste de David (d'après nature), 1823.
Ce buste, que David possède encore dans son atelier, reviendra de droit
à la Comédie Française, nous l'espérons.
Outre les nombreux services rendus si longtemps à la Comédie par
mademoiselle Mars, il est bon de dire qu'en mourant elle avait manifesté
l'intention de fonder un prix que ce théâtre eût décerné, soit à la
meilleure pièce, représentée dans l'année, soit à la première élève qui
se distinguerait entre toutes dans le domaine si pauvre à cette heure de
la Comédie.
Un mot de nous au lecteur, en finissant.
La vie de mademoiselle Mars s'offre naturellement au biographe sous un
double aspect: comme artiste, elle a occupé au théâtre une place large,
importante; comme femme, elle s'est conquis, au sein de l'existence la
plus modeste, des amitiés nobles, délicates, dont nul ne contestera la
valeur.
En raison de ceci, il se présentait pour nous une difficulté que le plus
simple juge appréciera. Ne parler que de mademoiselle Mars à la scène
pouvait devenir fastidieux à la longue; pénétrer dans l'intimité de
cette vie offrait un écueil inévitable. On nous saura gré, nous
l'espérons, de nos réticences et de nos ménagements.
Le masque suppose un stylet; nous répudions à l'avance le masque et le
stylet pour toutes nos œuvres. Si c'est là une garantie de nos
jugements, nous la donnons tout d'abord et de plein gré à ceux qui
voudront nous lire: «Nous signons donc cet ouvrage et de grand cœur».
Différentes considérations nous ont déterminé à l'entreprendre; la
première de toutes a été de montrer mademoiselle Mars sous son vrai
jour. Pour obtenir un pareil résultat, il ne nous a pas semblé que ce
fût assez des matériaux précieux que nous possédions, des documents
divers et des autographes nombreux de mademoiselle Mars; nous avons eu
recours constamment aux témoignages des contemporains. Les moindres
confidences, les moindres souvenirs des personnes qui ont approché de
près mademoiselle Mars ont eu pour nous, un grand prix; en frappant au
cœur de ses amis, nous avons trouvé plus d'un écho sympathique. C'est
là le privilége des mémoires illustres de se conserver des défenseurs
ardents même au-delà du tombeau; les amis de mademoiselle Mars se sont
ligués noblement pour prévenir la sienne de la moindre tache. Ce sont
leurs souvenirs plus que les nôtres que nous consignons ici. Nous sommes
trop jeune pour avoir suivi de bonne heure mademoiselle Mars dans les
diverses phrases de sa carrière; mais nous connaissons ses amis, c'est à
eux que nous avons fait appel. Beaucoup de ces personnes reconnaîtront
ici sans peine le texte même de leurs notes.
Faire estimer la femme de ceux qui n'ont entrevu que l'actrice était
pour nous un devoir: ce devoir, la vie de mademoiselle Mars nous l'a
rendu bien facile. La sincérité d'un pareil écrit est son unique
défense.