Dans le courant de 1829, la _Revue de Paris_, recueil alors à la mode,
publia une toute petite nouvelle de cinq pages, appelée: _Marie_ ou le
_Mouchoir bleu_.
Cette nouvelle obtint un véritable succès.
Pour le dire en passant, M. Véron n'a eu ce bonheur-là que deux fois
dans sa vie de directeur, mais il l'a eu pleinement et à l'exclusion de
tout grand journal; il a publié deux petits chefs-d'œuvre, dont ses amis
et le public doivent lui savoir gré: le premier était cette nouvelle du
_Mouchoir bleu_, et portait, comme signature, le nom d'Étienne Béquet;
le second se nommait _l'Abbé Aubin_; il était de Mérimée.
À plus de dix-sept ans de distance, la première de ces deux nouvelles si
simples, si rapides, fut presque un événement.
C'était alors le règne véritable de la _nouvelle_: on n'écrivait pas
encore six volumes en deux mois; la littérature contemporaine ne montait
pas des briks de l'État, elle vivait de peu; il n'y avait pas de métier
à la Jacquart pour le roman, voire même pour le théâtre. Béquet tira
donc un jour de son portefeuille le _Mouchoir bleu_, et la _Revue de
Paris_ s'en contenta.
C'était une élégie candide et modeste, l'histoire d'un pauvre diable de
soldat suisse, qui vole un mouchoir pour sa fiancée, mademoiselle Marie,
et que l'on fusille d'après la rigueur du code militaire. Là rien de
tourmenté, rien de prolixe, le pâtre du chemin vous eût fait le même
récit; la jeune villageoise eût déposé sa cruche à la fontaine pour
l'entendre. Sur le papier de notre écrivain ingénu avaient dû tomber
seulement quelques unes de ces larmes rares, arrachées à la paupière du
caporal Trimm, quand ce brave caporal trouve le temps de s'attendrir.
Sédaine, Sterne et Prévost étaient fondus habilement dans ce récit. La
bonhomie habituelle du conteur, la tournure contemplative de son esprit,
se trahissait dès les premières lignes; c'est la seule nouvelle que fit
Béquet, encore fallut-il qu'on l'en pressât. Indolent par goût, critique
par état, flâneur par instinct, Béquet, que nous avons beaucoup connu,
réalisait dans toute sa personne un de ces chanoines fleuris, dont
l'abbé de Saint-Martin restera le meilleur type; il y avait chez cet
homme du sybarite, de l'écrivain, et du lazzarone. Sa physionomie seule
devenait la plus intéressante des études; elle avait quelque chose
mobile et d'imprévu, elle passait par des nuances aussi distinctes que
le visage expressif du neveu de Rameau. Dans le même quart-d'heure,
Béquet se montrait réjoui et sentimental, pleureur et sceptique,
crédule, sévère, indulgent, selon l'ami ou le vin qu'il rencontrait. Ce
front chauve bien avant l'âge, ces mains passées invariablement dans son
gousset comme pour se donner une contenance, cet œil vitré ou étincelant
tour-à-tour, cette lèvre triste, pendante comme celle d'un homme absorbé
dans quelque colloque intérieur, cette négligence résolue dans le
maintien, dans la démarche, dans l'habit, tout cet ensemble gauche et
abandonné de Béquet attirait sur lui l'attention et commandait l'examen
aux plus distraits. Je laisse exprès ici la pureté inaltérable de ce
goût si rare et si correct, pour ne parler que de l'homme; l'homme
intéressait chez Béquet par une sorte de mélancolie hâtive, son rire
était maladif, sa gaîté fiévreuse, son esprit le plus calme voisin de
l'exaltation. Causeur ingénieux, helléniste de premier ordre, esprit
incisif, mémoire charmante, Béquet fascinait surtout ses initiés; il
fallait lui plaire pour qu'il se donnât la peine de plaire ensuite. Quel
torrent de citations et d'anecdotes! Il vous eût parlé à la fois de
Saint-Simon et du poète Lucain, de madame du Barry et de mademoiselle
Contat, de Planche, son vieux maître, et du procès de Fouquet sur lequel
il avait des notes! En vérité, ceux qui ne connaissent cet homme d'un
charmant esprit que par la piquante vulgarité de quelques traits et
charges d'atelier ne savent rien de Béquet! On a fait sur lui des mots
qu'il n'acceptait pas; on a joué avec son esprit imprudemment. Nous, qui
respectons plus que tout autre sa mémoire (peut-être parce qu'il eut
l'indulgence de nous aimer), nous devons dire que si Béquet eût vécu,
nous n'eussions guère songé à écrire ce livre, tant dans la moindre
causerie, la moindre soirée, Béquet eût pris sur nous les devants en
causeur instruit des moindres particularités de la vie de mademoiselle
Mars. Béquet eut en effet, dans l'inimitable actrice, une amie noble et
constante; il l'apprécia, il l'aima comme une sœur habile et prudente;
il la défendit, ce qui vaut mieux, lui dont la rigueur fut souvent si
inflexible! C'est que, comme beaucoup d'amis de mademoiselle Mars,
Béquet avait reconnu dans elle toutes les qualités d'un _honnête homme_.
Quand il en parlait, Dieu sait avec quel esprit! on s'intéressait à
cette persévérante étude d'une femme du XIXe siècle, comme on se fût
intéressé à un pastel à demi effacé dans la galerie de Versailles et de
Saint-Cloud. Quel autre, en effet, eût fait mieux valoir que lui les
plus exquises délicatesses de ce cœur inconnu au monde, à la foule; qui
mieux que cet ami naïf et bon nous eût révélé la femme dans l'actrice;
mademoiselle Mars sous Célimène, Sylvia? Ce talent si pur, si
étincelant, si ferme, ce talent multiple et plein de souplesse, quel
homme dut le contempler avec plus de respect, de trouble, d'émotion, lui
qui fut l'ami, le défenseur assidu de Casimir Delavigne, de mademoiselle
Mars, de Talma? Mademoiselle Mars! mademoiselle Mars! Les pleurs
venaient aux yeux de Béquet lorsqu'il prononçait ce nom! Il savait tout
d'elle: ses labeurs, ses bienfaits cachés, son abnégation, ses joies,
ses triomphes et même ses caprices; et de tout cela, il s'était fait
dans sa tête un roman aussi charmant, aussi approfondi que la _Marianne_
de Marivaux. Mademoiselle Mars, nous disait-il, mademoiselle Mars, oh!
quelle oraison funèbre! Ne fut-elle donc pas hors de la scène un composé
brillant de mille qualités aimables, ne laisse-t-elle pas après elle un
parfum de grâce et de politesse qu'eût envié la cour du grand roi? Dans
le temps où nous vivons, temps phalanstérien, prosaïque, humanitaire, ne
sont-ce pas là de beaux et utiles dehors à proposer en exemple à une
société chez qui le goût et l'instinct des convenances s'affaiblissent
de jour en jour? Mademoiselle Mars! mais elle emportera, croyez le bien,
avec elle, le dernier mot d'un siècle qui eut seul le don de la causerie
et des belles manières, qui défendit son fauteuil contre l'empiètement
de la politique! Mademoiselle Mars est bien plus de ce siècle-là que du
nôtre, et rien ne servirait plus à l'établir, poursuivait-il, que son
dédain formel pour tout ce qui ne rappelait pas ses mœurs. Que
d'éléments de succès réunis dans ce modèle incomparable! Celui-là ne
s'est pas trompé qui a dit le premier, en la voyant, qu'elle n'était pas
née bourgeoise. La bourgeoisie était pour elle une antipathie, un
contresens. «Avec un éventail dans la main, m'a-t-elle dit cent fois,
une femme est plus forte qu'un homme avec une épée!» C'est qu'elle avait
compris ce pouvoir souverain du regard, du geste, de la parole! Ce
sourire, doux rayon entre deux rangées de perles, cette gaîté vive,
aimable, que madame de Sévigné laisse follement bondir sous sa plume, et
que mademoiselle Mars laissait tomber de sa lèvre; ce talent
d'écouter,--le plus difficile des silences,--cette moquerie pleine
d'insouciance, ce goût, ce tac sûr, qui donc en a surpris l'étude, sinon
le secret?
C'est par tout cela que se défend mademoiselle Mars, et aussi par ce
goût, cette réserve, ces grâces imprévues, cette immense faculté
d'exaltation qu'elle possède et domine, selon le besoin et l'exigence du
travail. Mademoiselle Mars! mais elle aura été mêlée comme une noble et
grande tige à toutes les palmes du dix-huitième siècle et du
dix-neuvième, elle aura connu tour-à-tour Chateaubriand et madame
Récamier, Gérard, Victor-Hugo et Napoléon! Vous fut-il donné seulement,
ajoutait l'auteur du _Mouchoir bleu_, de voir, de lire, de tenir entre
vos mains une correspondance quelconque sortie des mains de mademoiselle
Mars? Quel génie plus fin, plus agile et plus hardi! C'est elle, et non
moi, qui devait écrire le moindre feuilleton sur Suzanne ou Célimène.
Telle elle est entrée dans sa vie, telle elle l'a traversée avec le
cortége de ses qualités affables, de ses vertus, de ses sentiments d'une
autre époque! Et il faudra bien que l'envie se taise, il faudra bien
qu'on lave un jour mademoiselle Mars de l'affront des petits pamphlets
et des petites calomnies; car on se souviendra, en temps donné, qu'elle
ne leur opposa jamais que le silence, on se souviendra que mademoiselle
Mars, si humble et si ignorante d'elle-même dans ses triomphes, fut
aussi la femme la plus résignée aux jours désastreux de l'abandon!
* * * * *
Ainsi parlait Béquet, ce vrai confesseur littéraire de mademoiselle
Mars, Béquet, qui lui avait fait partager le premier son amour pour les
poètes, son culte pour Saint-Simon. Mademoiselle Mars avait aimé
Saint-Simon parce que Béquet l'aimait.
* * * * *
Et par ce trait seul, vous pouvez voir tout d'abord à quelle femme et à
quel esprit nous allons avoir affaire. Célimène lisant le chapitre des
ducs à brevet, n'est point une Célimène comme il en naît tous les jours.
Ajoutez à cela que mademoiselle Mars eut pour père un membre de
l'Institut, Monvel; qu'elle fut appelée toute jeune à connaître les
premiers, les plus excellents auteurs de son temps; que la cour
elle-même lui sourit à sa naissance; que tout ce qu'il y avait en France
d'esprits éclairés, ardents et chaleureux protégea cette jeune enfant;
et dites-nous si les fées de la fable mollement penchées sur un berceau
trouvèrent un plus brillant avenir à prophétiser?
Ce que m'avait dit Béquet de ce caractère surprenant me donnait, je
l'avoue, le plus vif, le plus sincère désir de connaître mademoiselle
Mars; et comme ici les dates peuvent servir à l'appréciation de cette
étude, je dois ajouter que Béquet me parlait ainsi de son idole
constante à l'époque où mademoiselle Mars allait, disait-on, prendre sa
retraite, emportant avec elle, dans un seul pli de sa robe, tous ces
chefs-d'œuvre qu'une autre magicienne ne devra plus de longtemps, hélas!
ressusciter avec sa baguette et son sourire.
La première fois que je vis l'auteur du _Mouchoir bleu_, chose
singulière! Béquet se rendait lui-même à la vente d'une bibliothèque,
celle de M. Chalabres, dont mademoiselle Mars était légataire
universelle. La _Revue de Paris_ publia, à cette occasion, un article de
moi: ce fut mon premier essai littéraire. Béquet présenta lui-même cet
article à la _Revue_. C'est au nom de mademoiselle Mars que je dus ainsi
ma première inscription sur un registre de la presse. Cette date m'était
demeurée présente à l'esprit, quand j'appris, à quelque temps de là, le
nouveau domicile que s'était choisi Béquet, à Saint-Maur. Loëve-Veymars
et moi nous reçûmes un jour une lettre de Béquet: il nous invitait à
aller dîner le lendemain dans son ermitage. Nous nous promîmes bien,
l'un et l'autre, de ne pas manquer à ce rendez-vous, dans lequel, je
dois le dire, il entrait pour moi un vif désir de curiosité. La nature
de nos travaux nous avait tenus quelque temps éloignés les uns des
autres; ce rendez-vous littéraire avait donc pour nous un grand charme.
En me couchant, je l'avoue, je relus un peu mon Horace, n'ayant pas
oublié que Béquet était bien capable de nous parler latin à dîner.