Les valets, bergers et charruyers ont maintenant la prétention de
prendre des congés avant le terme et de ne rien faire les dimanches et
fêtes:
Par fiestes, par dimanches, doivent aisier leurs biestes; (83)
Or les laissent: se vont esbanyer es fiestes.
S’on leur blasme, tantost en mainent grans tempiestes.
Deporter les convient, car trop ont frankes tiestes[824].
C’est comme les «meschines» ou servantes: paresseuses, «vanteresses»,
répondeuses; on n’a plus l’habitude de les commander, il les faut prier;
elles gagnent leur salaire en allant bavarder chez les voisines. On a
bien du mal, de nos jours, avec les «maisnies» (la domesticité):
plusieurs sont «dangereux» de boire, de manger; cependant, bien des gens
préfèrent tout supporter plutôt que de changer leur personnel:
Moult de gens sont honteus de mesnies cangier[825].
A parler bielement les convient[826] et blangier[827]...
Leur maniere souffrir convient et leur dangier[828].
Cultivateurs, vignerons, disent: «Meisnies tout emportent»; et leurs
amis leur conseillent d’abandonner les terres qu’ils ont prises à cens:
plus de profit à la culture[830].
Les autres ouvriers, ceux des villes, c’est la même chose. Ce sujet
tient fort au cœur de l’abbé Gilles, qui a, «par lonc temps, assanlé
ses pensées» sur ce point. Abstenez-vous, autant que possible, de «faire
faire ouvrages» nouveaux; contentez-vous de ce qui existe, si vieux que
ce soit; car les ouvriers de nos jours sont trop exigeants, trop peu
consciencieux:
Chil ouvrier par journées ne font que longarder; (84)
Par froit font pau d’ouvrage, par caut vont cuffarder.[831]
Il faut être continuellement sur leur dos:
Y estre convient sour yaus pour l’oevre rewarder,
Car, s’il ne sont kaciet, d’ouvrer vont tost tarder.
L’abbé avait, sans doute, fait bâtir; et il avait gardé de cette
expérience un très mauvais souvenir:
C’est uns drois paradis d’ouvriers a chiere lie. (85)
Mais c’est uns drois infiers[832] et droite dierverie[833]
Quant precheus[834] sour les boins voellent monstrer maistrie.
A chiaus qui font ouvrer moult souvent en anuie.
_Gloutenie et luxure._ On ne voit partout, de nos jours, que compagnies
d’hommes et de femmes qui s’assemblent pour chanter, festoyer, caroler
et «treskier» à grands frais. L’abbé l’«accorderait» bien, si c’était
sans péché, car, «par nature», jeunes gens font chiere lie. Jadis, pour
huit personnes, deux chapons suffisaient, avec trois ou quatre «los» de
vin qu’on faisait venir de la taverne; et le principal plaisir de ces
réunions, c’était la conversation. Maintenant, on s’engouffre à la
taverne, sans aller à la messe, pour s’emplir démesurément la panse.--Il
est bon de faire des assemblées de parents et d’amis, et des «mangiers
sollempneus» en certaines circonstances, quand on est à son aise; car,
c’est le moyen de donner une idée de sa fortune. Mais ces pauvres
diables, qui n’ont que ce qu’ils gagnent et qui n’épargnent rien
lorsqu’ils sont ensemble, font pitié.
L’ivrognerie est un sale vice. L’ivrogne se bat au cabaret et bat sa
femme à la maison, engage tout ce qu’il a au tavernier, n’a plus de
cœur à l’ouvrage. Il invite tout le monde:
Un los, ne deus, ne trois, sachiés, ne souffist mie; (92)
A tous chiaus qui sourvienent font toudis compagnie
Et qui plus en poet boire, c’est grans chevalerie.
Luxure, qui naît de Gloutenie. Cette matière est traitée fort au long,
mais presque exclusivement d’après la Bible. L’abbé a entendu dire,
toutefois, que ce vice prévaut plus que jamais. Il en blâme surtout les
hommes:
Se chil homme partout femmes en pais laisçoient (110)
Et d’elles poursiewir delaiscier se volloient,
De ches requestes foles faire se deportoient,
Honneurs et pucelages fames mieuls warderoient.
Or sont aucunes frailes et ont les coers volages;
Se pensent de ches hommes avoir grans avantages.
Se leur cange li coers, li sens et li corages
Et s’accordent pluseurs au fait sans mariages.
Il répète, à ce propos, qu’il faudrait au moins se cacher: _Caute, si
non caste_.
Chou k’on faisoit jadis, c’estoit priveement,
Mais on fait ore trop abandoneement.
Non pour cant peckiés fait, sachiés, celeement
Est de Dieus pardonnés plus tost chiertainement[835].
L’abbé entend dire que, maintenant, on aime mieux avoir femmes «en
songnetages»[836] que de les épouser; si c’est vrai, c’est bien fâcheux.
Et quel péril d’avoir des enfants du sexe féminin! Jadis les filles se
mariaient déjà grandes, «toutes faites»; aujourd’hui les hommes les
veulent très jeunes. On donnait «par raison» du sien aux mariages;
aujourd’hui on se ruine pour avoir des femmes de haut lignage.--La
mortalité de 1349 n’a fait réfléchir personne[837]; cet avertissement
terrible est resté, jusqu’à présent, inutile.
La revue des «états du monde» prend fin par des exhortations et des
prières.
* * * * *
Dans la dernière partie de son «registre», l’abbé Gilles suppose que les
dames et les hommes de Tournai, qui ont eu connaissance de ce qu’il a
écrit sur leur compte, s’en plaignent et réclament des explications:
«Dans abbes[838], vous avés registret moult de coses...» 170
«Dans abbes»[839] disent les dames, vous avez très bien parlé du clergé,
des vertus et des vices, mais vous nous avez trop maltraitées. Si nous
nous habillons bien, c’est, filles, pour trouver des maris; femmes, pour
plaire à nos hommes...
L’abbé en doute.--Vous, nous trouvez trop élégantes, trop «cornues»,
trop hardies, trop ajustées; c’est que vous avez vieilli:
«Souviegne vous, biaus sire, de vo temps de jadis; (176)
Vous fustes reveleus[840], or iestes affadis...»
L’abbé répliquera, si on l’attaque.--«Dans abbes», vous voulez opérer
des miracles: vous voulez nous faire taire; nous vous donnerons chacune,
si vous y réussissez, une paire de gants blancs.