L’abbé n’y a jamais pensé.--«Dans abbes», vous voulez que nous nous
tenions tranquilles. Et qui ferait partout, beau sire, fêtes et joie? On
dit que compagnies ne valent rien sans femmes. Si nous n’avions pas de
parures, on nous huerait.
L’abbé n’espère guère qu’elles se corrigeront; il se tait: il aurait
trop à répondre.--«Dans abbes», prenez garde de radoter. Si vous êtes
prud’homme, nous sommes «preudes femmes». Parlez de vos nonnains: «Vous
savés par oïr s’elles sont amoureuses»...
L’abbé demande si les dames ont encore quelque chose dans leur
sac.--«Dans abbes, ch’est voirs; nous aimons homme, che nos donne
nature». Mais en tout bien tout honneur. Honte aux hommes et aux femmes
qui font métier de débauche!
L’abbé n’aurait pas osé aller si loin; s’il a tant parlé, c’est qu’il a
souci du salut des âmes.--«Dans abbés», nous ne pouvons rien changer à
nos habitudes:
«Hommes le font pour nous, pour eaus nous le faisons; (190)
Nos maris, nos parens moult bien en apaisons.
Jovenesse ferons tant qu’il en iert saisons.
Se voisent[842] vielles gens croupir en leur maisons.
L’abbé reconnaît qu’il y a des sages et des folles; mais, ce qui
l’indigne, c’est que les femmes du commun aient adopté les façons des
grandes dames. Entre nous, bonnes dames et bonnes demoiselles, ce que
j’en ai dit, c’est pour ces «soterielles», ces «garcettes», ces
servantes, qui veulent avoir, comme les riches, «sorleriaus[843] sans
caucettes», et caroler par les rues au son du tambour.
La se monstrent as hommes jolyes et parées, (193)
Se rewardent lesquelles monstrent mieuls leur denrées.
Se sont mesdemisieles accolées, tastées,
Se dient: «Ch’est tous siecles; pour chou fumes nous nées»...
Norir vos convenra, meschans, vos bastardiaus[844].
«Dans abbes», que faire? Nous sommes trop tentées; nul ne se souciera de
nous si nous n’avons ni avoir ni parure.
L’abbé invoque Notre-Dame.--«Dans abbes», persuadez d’abord les hommes;
car il nous faut leur obéir.
L’abbé a le dernier mot; il en profite pour proposer l’exemple de la
Sainte Vierge et répéter une fois de plus ce qu’il a déjà dit cent fois.
* * * * *
C’est le tour des hommes.
«Dans abbes», nous venons apprendre à votre école. Nos femmes nous
assourdissent de leur «haut parler», à table et au lit. Un conseil, s’il
vous plaît.--Dieu seul, dit l’abbé, peut empêcher les femmes de parler.
Vous venez vous plaindre d’elles; mais elles, elles ont aussi des griefs
contre vous.
«Dans abbes», nos femmes veulent tout faire à leur volonté; on ne peut
les apaiser; si on les bat, elles font leurs paquets pour s’en aller.
Les bonnes femmes «se vouent» ou font des vœux quand leur mari est
malade ou va «en ost banie»[845]; mais les autres profitent de ces
circonstances-là pour cancaner avec les voisines.--Messieurs, dit
l’abbé, il me semble que ceux d’entre vous qui vont à l’étranger
tiennent peu de compte de leurs femmes; ils les laissent chargées
d’enfants et de dettes, et en proie aux maquerelles. Au retour, quand on
les informe de ce qui est arrivé en leur absence, ils ne sont pas
contents et battent les malheureuses. D’autres, parmi vous, sont piliers
de tavernes. «Se femmes se meffont, ch’est tout par leur maris».
«Dans abbes», elles vous en ont conté. «Moult tost seriés dechiut de
femmes, biaus preudom»!--On parle, répond l’abbé, de la cointise
(coquetterie) des femmes. C’est votre faute. Elles ont trop à se
défendre, étant si souvent «requises» par vous. C’est votre devoir
d’enseigner les femmes et de leur donner l’exemple; or, vous êtes les
premiers à tourner le dos au bon vieux temps.
* * * * *
Paraissent enfin les «compagnons»[846] qui avaient coutume de visiter
l’abbé Gilles pour le réconforter, comme Job, dans son malheur, quand il
était aveugle. Ils buvaient ensemble du meilleur. Ils entendaient
volontiers «sonner canchons et instrumens». Maintenant que l’abbé est
guéri[847], _Boins usages_, comme on dit, _doit iestre maintenus_.
CAMPION[848] parle pour ses compagnons. «Dans abbes», lorsque vous ne
voyiez, vous aimiez notre compagnie et vous nous faisiez chiere lie,
largement. Nous louons Dieu de la grâce qu’il vous a faite, mais il nous
déplaît de ne plus avoir de vos nouvelles. Les compagnons ne souffriront
pas que vous viviez ainsi tout seul; vous tomberiez en mélancolie. Vous
fûtes chancelier du prince de la Gale, ne l’oubliez point.
Li siecle ne vault riens, dans abbes, soyés aise. (262)
Pour cose qu’il aviegne sages ne se mesaise.
Boins vins, boine viande, compagnies apaise...
Campion, beau doux sire, dit l’abbé, ma chambre vous est ouverte. Les
compagnons seront encore les bienvenus à partager ce «fort vin sans
temprer» que j’aimais à boire quand je n’y voyais plus. Si ce n’est que
je dois suivre un régime (m’abstenir d’ail, d’oignons, d’airuns et de
vin pur), je n’ai pas changé. Vous me trouverez toujours fidèle au
prince de la Gale.
CAMPION. «Dans abbes», nous avons étudié vos écrits. Quand vous étiez
aveugle, vous n’avez pas perdu votre temps. Mais, croyez-nous, en voilà
assez. Les femmes ne sont pas contentes de vous. «Dire voir fait souvent
moult petit d’avantages.»
Merci du conseil, dit l’abbé. Il est vrai que je me suis beaucoup peiné,
pendant ma maladie, de «faire des registres»; je pensais sans cesse,
nuit et jour, aux états du monde... Certes, y voir clair est noble
chose: quand on a ses yeux, on voit ce que Dieu a fait. Mais quand je
fus «illuminé» de nouveau, j’ai _vu_ des choses fort attristantes: la
disparition des anciens usages, la décadence des Ordres, la servitude de
l’Église, les costumes collants et courts des pauvres comme des
puissants, plus de différences entre les maîtresses et les servantes,
des enfants qui jurent par le sang et les boyaux, de mauvaises monnaies,
la cherté de tout, des habits à boutons, des bourses et des courroies
argentées, etc., etc.
Or visités vo peule[849], dous Diux, quand vous plaira. (278)
Vos vés tout; se savés quand li poins en sera.