De Dieu ne veulent riens savoir (Fol. 4)

se sont ravalés au rang des bêtes en reconnaissant Fauvel pour seigneur.

Ils en ont fait leur idole, comme ces hérétiques de Templiers:

A Templier herege equippole[719] (Fol. 3 vº)

Cil qui de Fauvel fait ydole.

Ainsi, l’ordre divin des choses est complètement «bestourné»,

c’est-à-dire bouleversé. Cela se voit particulièrement, de nos jours,

dans les rapports de l’Église et de l’État. Ici, profession de foi qui

ne laisse aucun doute sur les sympathies du poète:

Helas, helas, quant je regarde (Fol. 4 vº)

Que par cest Fauvel (que feu arde!)

Est au jour d’ui si Sainte Eglise

Abatue et au dessous mise

Qu’a paine porra relever!

Tous les jours la voi si grever

Que c’est une trop grant merveille

Que saint Pere[720] ne s’apareille

De tost secourre a sa nacele

Qui si horriblement chancele...

L’Église, dame des rois et des princes, gît aujourd’hui «sous le

treu[721]», plus que cela ne s’était jamais vu depuis les premiers temps

du christianisme. C’est Fauvel qui lui a «brassé ce brouet».

Il y a, d’ordre divin, deux luminaires, le soleil (le pouvoir spirituel)

et la lune (le pouvoir temporel), dont le second dépend du premier et

lui emprunte sa lumière. Mais Fauvel a, de nos jours, fait passer la

lune au-dessus du soleil. Quelle éclipse! Car

..... A temporal seignorie (Fol. 5)

Ne donna Diex nule mestrie,

Ains vout que fust dessous prestrise

Pour estre bras de Sainte Eglise...

Le bras doit au chief obeïr

Et a execucion metre

Ce que le chief li veult commettre...

Ainsi doit Temporalitei

Obeir en humilité

A Sainte Eglise, qui est dame.

Tout est «bestourné», vous dis-je, et jusque dans l’Église même, qui ne

ressemble guère à ce qu’elle était lorsque Dieu l’institua:

Saint Pere, qui papes estoit, (Fol. 6)

D’escallate pas ne vestoit

Ne ne vivoit d’exactions...

Si vivoit de sa pescherie...

Mais nostre pape d’orendroit

Si pesche en trop meillour endroit.

Il a une roy[722] grant et forte

Qui des flourins d’or li aporte...

Ce n’est pas tout. Le pape [Clément V] sacrifie l’Église au bon plaisir

du roi et lui prodigue ses biens, son argent et ses privilèges:

Le pape, pas nel celerai,

Torche Fauvel devers le roi

Pour les joiaus qu’il li presente,

Et a lui plere met s’entente.

De ces disiesmes li envoie

Et des prouvendes[723] li otroie

Par tout pour ses clers largement...

Le pape n’i met pas sa chape

Ne du clergié n’est pas tuteur,

Mes le roy fait executeur

Si que, par la laye justise,

Justisiée est Sainte Eglise.

C’est chose faite a escient

Si qu’apeleir n’i vaut nient.

Ainsi le pape Fauvel torche

Si bel que le clergié escorche,

Et si n’i met la main, ce semble,

Mes Sainte Eglise toute en tremble.

Les prélats composent de même avec les puissants du jour au détriment de

leur ordre, de leurs églises et de leurs troupeaux:

Pastours sont, mes c’est pour els pestre. (Fol. 6 vº)

Huy est le louf[724] des brebis mestre.

Bien lour seivent oster la laine

Si près de la pel qu’ele saine...

Las! comment sont mis en chaiere[725]

Jeunes prelas par symonie

Qui poi ont après de clergie.

Eulz ont non de reverent pere

Et enfans sont.....

Je ne saroie distinguier

Les queuls prelas, a dire voir,

Font au jour d’ui miex lor devoir.

Les uns, encor en parleroi,

Sont envers le Conseil le roy;

As enquestes, as jugemens,

As Eschequiers, as Parlemens

Vont nos prelas; bien i entendent.

Les biens de l’Eglise despendent...

Par eulz est souvent porveü

Le roy d’exactions lever

Sus l’Iglise et d’elle grever.

Par les prelas qui veulent plere

Au roy et tout son plesir fere

Dechiet au jour d’ui Sainte Eglise.

Son honneur pert et sa franchise.

Leur orgueil, aussi, est choquant:

Tous temps veulent, c’est verité, (Fol. 7)

Avoir honnours et grans servises

A genoiz et en toutes guises

Enclineis, chaperons osteis...

Enyvreis sont.....

Ils ne savent pas récompenser les bons serviteurs; ils font parvenir de

préférence ceux qui les aident à «gratter» Fauvel:

Sans euls n’est mes nul clerc renté... (Fol. 7 vº)

Mes Fauvel qui les rentes donne

Ne regarde pas la personne

De celui qui le bien dessert,[726]

Mais cil qui de torchier le sert.

Por ce souvent lor paine perdent

Qui a servir tiex gens s’aerdent[727].

Les chanoines ne font pas mieux leur devoir que les prélats. Leur devoir

serait d’honorer Dieu «es lieus ou doivent demoureir». Or, ils

voyagent. Beaucoup même, comme ceux, si bien nommés, de

Saint-Benoît-le-Bestourné[728], ne vivent point cléricalement.

Les uns chevauchent a lorrain[729]; (Fol. 8)

Les autres sont tousjours forain...

A dorenlot[730] sont lor cheveus...

Et il font trop le gentillastre.

Coeffes ont, souliers a las...

Les prêtres paroissiaux sont bien connus, car le peuple les voit de très

près. On confie aujourd’hui les paroisses à des ignorants. «Li aveugles

l’aveugle meine»:

Sire Diex, quant il me souvient

D’aucuns prestres qui sont cureis

Comment il sont desmesureis

Et comment il mainent vie orde...

Trestout le cuer m’en espovente.

L’auteur change de rythme pour parler des «gens de religion», et,

d’abord des Ordres mendiants.--Les fils de saint Dominique et de saint

François chantent aussi _Placebo_[731]:

Moult se painent au monde plere, (Fol. 8 vº)

Et de filles vers euls atreire[732]

Qui les visitent et les hantent.

Il veulent avoir cures d’ames

Partout, et d’ommes et de fames;

De tout se veulent entremettre...

Les religieus mendians

Sont aujourdui si ennoians

Pour ce qu’il changent leur nature.

Il sont povres gens plains d’avoir;

Tout leissent, tout veulent avoir;

Hors du monde ont mondaine cure.

L’en ne fait mes, se Diex m’ament,

Mariage ne testament,

Acort ne composicion

Que n’i vienge la corretiere,

La papelarde, seculiere,

Mendiante religion.

Les religieux qui ne mendient pas, mais qui ont rentes et seigneuries,

noirs et blancs, devraient être morts au siècle;

Mort sont a Dieu et vif au monde (Fol. 9)

Et mourir font religion.

Che sont cil qui au siecle vivent;

Tous jours y sont, tous i arrivent.

Rien ne heent tant com le cloistre....

Il ont religious habit,

Mes poi est de bien qui habit

Aujourdui sous froc ne sous gonne[733]...

Il est récemment arrivé malheur, par la faute de Fauvel, à un Ordre,

naguère honoré entre tous, celui des Templiers. Lamentations de l’Église

à ce sujet.

Dans la plupart des manuscrits[734], ces lamentations comportent

quatorze strophes. L’auteur, par l’organe de l’Église, regrette que les

Templiers soient devenus hérétiques et pécheurs contre nature. Il

n’exprime aucun doute sur le bien fondé des accusations portées contre

eux, telles que le reniement de Jésus-Christ, de la croix, etc.:

A crachier dessus commandoient;

L’un l’autre derrière baisoient...

Que c’est grant hideur a le dire.

Il félicite le roi de France d’avoir été assez heureux pour avoir

découvert ces crimes dont saint Louis et le roi de Sicile [Charles

d’Anjou] avaient jadis eu vent sans être en mesure de les établir: «Trés

bien en a fait son devoir». Les coupables ont reconnu leurs erreurs

devant le pape. Plusieurs ont été exécutés...

C’est sans abandonner la forme strophique que le rimeur aborde, ensuite,

l’étude du monde laïque:

Je ne sai aujourd’ui, par m’ame, (Fol. 9 vº)

Nul grant seignor ne nule dame

Que tuit ne soient assotez...

Le seul moyen de parvenir, c’est, maintenant, d’approuver tout ce que

les puissants veulent. Quand ils veulent grever leurs sujets, lever

exactions et maletôtes, il faut leur dire: «Bien dit, misire». Or tous

les princes de nos jours, jusqu’aux chevaliers et aux écuyers, ne

pensent qu’à ruiner l’Église: «L’Eglise et tout le clergié heent».

D’autre part, les nobles sont entichés de leur noblesse, oubliant que

_Miex vaut sens que fole noblece_. L’auteur ne saurait trop protester

contre ce préjugé ridicule:

Noblece, si com dit li sage, (Fol. 10 vº)

Vient tant soulement de courage

Qui est de boens mours aornei.

Du ventre, sachiez, pas ne vient...

* * * * *

En issirent il a cheval?

Concluons (et, pour conclure, le rimeur recommence à rimer en vers

plats). Tout va mal: les chevaliers haïssent l’Église, l’Église n’est

pas honorée, France «est tournée en servitude»; les juges sont sans

pitié, les seigneurs «pleins de tricherie», les ribauds gouvernent les

communes et les femmes leurs maris...

Et ainsi toute creature (Fol. 11)

A lessié sa propre nature

Et pris le contraire, si comme

J’ai dessus dit en grosse somme.--

Quar trop longuement i metroie

S’en especial tout disoie.--

Je conclu par droite reson

Que près summes de la seson

En quoi doit defineir le monde.

Puisse ce «petit livret» plaire à Dieu et à Sainte Église!

* * * * *

La seconde partie de _Fauvel_ n’est pas de nature à être analysée en

détail.

Elle commence par une longue description du palais de Fauvel personnifié

et par la nomenclature de sa cour: Charnalité, Convoitise, Avarice,

Envie, «Détraction», etc. Dans cette assemblée de tous les vices figure

Angoisseuse[735], l’adversaire du repos hebdomadaire:

Et puis après sist Angoisseuse (Fol. 15)

Qui de labourer n’est oyseuse,

Car as dimenches et as festes

Fait labourer et gens et bestes.

Si grant haste a de labourer

Qu’il ne li chaut de Dieu ourer[736].

Et s’el n’avoit enfant ne femme,

Si vouroit el mener tel game[737].

Sachiez qu’il est nez de male heure

Qui en tel manere labeure.

Fauvel fait part à ses fidèles de ses projets: il voudrait fixer la

Fortune en l’épousant. On l’approuve.

Description de la Fortune. Fauvel demande sa main. Fortune refuse avec

indignation. Elle n’est pas ce que l’on croit communément:

«Fortune si n’est autre chose (Fol. 20 vº)

Que la Providence divine...

Que Fauvel se contente d’épouser Vaine Gloire de la main gauche. Ce qui

a lieu. Et de cette union naissent d’innombrables «fauveaus».

Ces «fauveaus» ont envahi et déshonoré les plus beaux pays du monde;

mais il en est un que l’auteur regrette par-dessus tout de voir

contaminé:

Mes sus toutes choses je plain (Fol. 28 vº)

Le beau jardin de grace plain

Ou Dieu par especiauté

Planta les lis de roiauté...

Et d’autres fleurs a grant planté:

Fleur de pais et fleur de justise,

Fleur de foi et fleur de franchise,

Fleur d’amour et fleur espanie

De sens et de chevalerie...

C’est le jardin de douce France.

Helas, com c’est grant mescheance

De ce qu’en si trés beau vergier

Fauvel s’est venu herbergier...

Là sont venus s’ébattre, pour tout gâter, Fauvel et sa famille:

Helas, France, con ta beauté (Fol. 29)

Va au jour d’ui a grant ruine

Par la mesnie fauveline

Qui en tout mal met ses delis!

Hurtei ont si la fleur de lis

Fauvel et sa mesnie ensemble

Qu’elle chancele toute et tremble[738]!

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 36 / 69 题