FAUVEL

Comme le Roman de _la Rose_, le Roman de _Fauvel_, ou plutôt de _Fauvel

et Fortune_[672], se compose de deux parties indépendantes.

La première est l’œuvre d’un clerc qui s’est proposé, comme tant

d’autres, de dire le mal qu’il pensait de l’état du monde en son temps.

La seconde est un essai philosophique sur l’allégorie de la Fortune.

Au premier abord, il n’y a guère de commun à ces deux écrits que le nom

même de Fauvel, qui les domine.

* * * * *

Qu’est-ce que Fauvel?

Dès le XIIe siècle, on parlait couramment, en France, de l’«ânesse

fauve», comme on parle, maintenant, de l’«âne rouge»: trompeur comme

l’ânesse fauve, méchant comme un âne rouge. La première origine de ces

locutions n’est pas connue.

Cependant, on n’a trouvé, jusqu’ici, Fauve (Fauvain, au cas régime),

comme personnification de la tromperie, dans aucune œuvre antérieure

au «Nouveau Renard», du rimeur lillois Jacquemard Gelée, qui écrivait en

1288. Gelée fait de l’ânesse (ou plutôt de la mule) Fauvain la monture

de Dame Guile[673].

Un certain Raoul le Petit, qui était aussi du Nord, probablement

d’Arras, rima, vers la fin du XIIIe siècle, des vers pour servir de

légendes à un recueil de peintures, pour la plupart consacrées à

Fauvain. On voit, dans ce recueil, des scènes qui illustrent directement

l’expression: «chevaucher Fauvain», employée dès cette époque, et très

souvent depuis, pour «tromper, faire des perfidies»; de grands

personnages ecclésiastiques et laïques, un évêque, des seigneurs, sont à

cheval sur Fauvain[674].

Raoul le Petit parle une fois de Fauvain au masculin. Anesse, mule ou

jument, la bête symbolique de la tromperie passait aussi, en effet, pour

un cheval. En ce cas on l’appelait, d’ordinaire, Fauvel. On distinguait

même formellement le mâle de la femelle, comme l’atteste ce vers de

Gilles li Muisis:

On voit bien chevauchier et Fauvain et Fauvel[675].

L’expression «chevaucher Fauvain» ou «Fauvel» n’était pas, au temps de

Philippe le Bel, la seule où figurât cet animal; on disait encore:

«etriller», «grater», «torcher», c’est-à-dire bouchonner Fauvel. Le sens

de ces locutions est aussi: mal agir, tromper, plus spécialement tromper

en flattant. L’«Estrillefauveau» des écrivains français du XIVe, du

XVe et du XVIe siècles, c’est ce que nous appelons un

arriviste[676].

Fauvain et Fauvel étaient des types favoris de l’imagerie populaire à la

fin du XIIIe siècle. Non seulement on leur consacrait des albums

analogues à l’œuvre précitée dont Raoul le Petit rédigea le texte,

mais on les représentait sur les murailles en peinture. L’auteur de la

première partie du Roman le déclare en commençant; et il laisse entendre

que le sens de ces représentations symboliques était obscur pour

beaucoup de ses contemporains comme pour nous.

* * * * *

La première partie du Roman de _Fauvel_ est exactement datée. Ce petit

livre, d’après l’explicit,

..... fut completement edis

En l’an mil et trois cens et dis.

De l’auteur, qui ne s’est pas nommé, on ne sait, semble-t-il, rien si ce

n’est, comme il résulte de son opuscule même, qu’il était clerc et très

clérical. C’était un de ces clercs, plus nombreux sans doute qu’on ne

pense, qui avaient désapprouvé Philippe le Bel dans sa lutte contre

Boniface, qui blâmaient les complaisances de Clément V et la servilité

des évêques français envers le roi.--C’était un clerc séculier: il

n’aimait pas les moines en général ni les Mendiants en particulier.--Il

parle quelque part des bons clercs qui n’ont pas reçu la récompense de

leurs services comme quelqu’un qui serait précisément dans ce cas.

Est-il impossible de désigner ce clerc par son nom?--Pour répondre à

cette question, il faut résoudre préalablement celle-ci: la seconde

partie du Roman de _Fauvel_ est-elle du même auteur que la première?

Il existe huit manuscrits complets de cette seconde partie. Dans quatre

de ces manuscrits, elle est, comme la première, anonyme, quoique datée

(du 16 décembre 1314)[677]. Mais les quatre autres (Bibl. nat., mss. fr.

2 195, 12 460, 24 436, et nº 947 de Tours) «confessent», en une énigme

finale, «le nom et le surnom» de «celui qui a fait cest livre». Voici

l’énigme:

_Ge rues doi.V. boi.V. esse[678]._

Comme _doi_ et _boi_ sont les anciens noms des lettres _d_ et _b_, et

comme _esse_ est celui de la lettre _s_, M. Gaston Paris a déchiffré:

GERUES (ou GERVAIS) DU BUS[679].

Si l’on admet que ce déchiffrement est exact et que l’énigme est bien de

l’auteur--et on ne saurait s’y refuser--reste à savoir si Gervais a

composé les deux livres de _Fauvel_ ou le second seulement.

Il est assez naturel de penser qu’il les a composés tous les deux, car

l’auteur du second livre dit au début de son ouvrage:

De Fauvel bien oÿ avez...

Pour ce vueil je encore dire

Aucune chose qui s’atire

A ce que plus a plain apere

L’estat de Fauvel et l’affeire...

Et il dit en terminant:

Ici fine mon segont livre.

De plus, le premier et le second _Fauvel_ sont réunis dans tous les mss.

qu’on en a, sauf deux, où la séparation est accidentelle[680]. Même dans

le seul ms. que G. Paris (_Hist. litt._, XXXII, p. 118) considère comme

contenant «la rédaction originale» de la première partie, les deux

poèmes se suivent sans autre séparation que celle des paragraphes

ordinaires[681].--Tous deux sont datés avec précision, circonstance qui

n’est pas commune.--Ajoutons que, si vague et si abstrait que soit le

second _Fauvel_, il semble bien qu’il émane, comme le premier, d’un

mécontent, peu favorable au régime qui prévalut sous Philippe le Bel; il

s’y trouve à la fin des allusions très claires aux conseillers de ce

prince qui, en 1314, étaient sur le point d’expérimenter l’inconstance

de la Fortune.

G. Paris s’est inscrit, pourtant, en faux contre une opinion si

vraisemblable. Et telles sont ses raisons: «L’expression _mon segont

livre_ ne prouve rien; le poète a composé à _Fauvel_ une suite; il

l’appelle naturellement _son_ second livre. Mais les idées, le style, la

culture, nous paraissent autres dans le second livre que dans le

premier. Le personnage de Fauvel y est conçu d’une manière différente;

l’imitation du Roman de _la Rose_ y est beaucoup plus marquée[682]...

Gervais du Bus nous paraît avoir voulu profiter de la vogue qu’un

premier auteur avait donné au type de _Fauvel_[683]...; et il a réussi,

puisque, sauf dans deux mss., son œuvre a toujours été jointe à

celle de son prédécesseur» (_Hist. litt._, XXXII, p. 136).

Tout se ramène donc à décider si «les idées, le style, la culture»

diffèrent sérieusement dans l’un et l’autre _Fauvel_. C’était

l’impression de M. Paris. Mais les idées, quoique différentes, ne sont

nullement contradictoires; le style--très lourd, des plus

médiocres[684],--est fort analogue et il serait même aisé de relever,

dans les deux livres, de frappantes similitudes de mots. Quant à la

culture, comment affirmer? L’auteur du second _Fauvel_ avait «une

culture philosophique»; celui du premier cite Aristote...

* * * * *

Quoi qu’il en soit, le premier _Fauvel_ présente une particularité

singulière. Il est écrit, comme le second, en vers plats de huit

syllabes; mais un long passage y est rimé autrement (en strophes de six

vers dont les rimes sont groupées comme _aab ccb_). Nul doute, du reste,

que le passage en strophes soit de l’écrivain qui a composé ce qui

précède et ce qui suit; car on y reconnaît ses expressions familières;

et la pièce n’est pas, à proprement parler, rapportée, car elle est

inséparable de l’ensemble. On peut faire plusieurs hypothèses pour

rendre compte de cette particularité: le plus simple est que l’auteur a

fondu ensemble des morceaux qu’il avait écrits d’abord, l’un en

strophes, l’autre en vers plats.

On a plusieurs manuscrits du premier _Fauvel_ ainsi disposé, qui

représentent certainement la rédaction de l’auteur lui-même. Les

copistes de quelques autres, surpris de voir le rythme changer

brusquement, ont essayé d’uniformiser en réduisant les strophes en vers

plats (rimant deux à deux). Mais ils se sont plus ou moins vite fatigués

de cette tentative: le passage en strophes s’est trouvé trop long pour

leur patience. Dans un seul ms. (Bibl. nat., fr. 2140), l’uniformisation

a été menée jusqu’au bout.--Il est extraordinaire et inexplicable, soit

dit en passant, que ce ms., le plus remanié de tous (d’ailleurs médiocre

et incomplet)[685], ait été choisi par A. Pey pour servir à l’édition

princeps du roman (_Jahrbuch für romanische und englische Litteratur_,

t. VII, 1866), la seule qui existe jusqu’à présent[686].

Encore une remarque.--Tous les manuscrits du premier _Fauvel_, sauf un

(Bibl. nat., fr. 2139), ont quatorze strophes sur les Templiers (ou

l’équivalent en vers plats). Le ms. qui fait exception n’en a que

quatre. Or, cette circonstance ne peut s’expliquer que de deux façons:

ou bien il y a eu omission dans le ms. unique, ou bien il y a eu

addition (interpolation?) dans la source commune de tous les autres.--G.

Paris s’est rallié à la seconde alternative: le ms. fr. 2139 est donc, à

ses yeux, le seul exemplaire connu de la rédaction originale; de plus,

les dix strophes additionnelles ont, à ses yeux, le caractère d’une

interpolation: «Il est probable qu’elles ne sont pas de l’auteur» (_L.

c._, p. 125; cf. p. 128, où ce qui avait été présenté d’abord comme

«probable» est affirmé comme certain).

Ces conclusions ne paraissent pas de nature à emporter

l’adhésion.--D’abord, il n’est nullement assuré qu’il n’y ait pas

simplement lacune dans le ms. fr. 2139[687]. A supposer que les dix

strophes qui manquent dans le ms. fr. 2139 soient en effet une addition,

il n’est nullement probable, et encore moins certain, que cette addition

soit d’un autre que de l’auteur du contexte. G. Paris se fondait, pour

le croire, sur cet argument que, l’auteur étant en général peu

sympathique au pape Clément et au roi Philippe, on ne comprendrait guère

qu’il ait fait l’éloge de leur conduite dans l’affaire des Templiers;

c’est ce qui l’a conduit à écrire en fin de compte: «Notre roman,

composé en 1310 par un clerc fort attaché aux privilèges de l’Église,

peu ami du roi et du pape régnants, fut interpolé entre 1310 et 1314

_par un auteur dévoué aux intérêts de Philippe le Bel_». Mais il n’y a

rien, dans l’addition, qui soit d’un homme «dévoué aux intérêts» du

prince; l’addition, si c’en est une, est d’un homme borné, qui a cru,

comme bien d’autres, aux accusations portées contre les Templiers, voilà

tout; or, l’auteur du premier _Fauvel_, qui avait été très frappé de ces

accusations, et qui en parle à plusieurs reprises (en se servant de

termes qui se retrouvent dans l’addition prétendue) y croyait

certainement.

* * * * *

G. Paris, qui a si bien déchiffré le nom de Gervais du Bus, ne savait

rien sur le compte de ce personnage. C’est qu’il n’était pas

spécialement versé dans l’histoire de la Chancellerie de France. Le nom

de Gervais du Bus est, en effet, bien connu des érudits qui ont

fréquenté les registres et les layettes du Trésor des Chartes, comme

celui d’un clerc notaire de la Chancellerie au commencement du XIVe

siècle. C’est ce notaire qui signait _Gervasius_ sur le repli des

actes.[688] Il était déjà en fonctions à la fin du règne de Philippe le

Bel[689]; il y était encore après l’avènement des Valois[690].--Gervais

du Bus était normand, comme son nom suffirait d’ailleurs a l’indiquer,

puisqu’il fonda une chapellenie pour faire desservir la chapelle de

Saint-Jean au Vieil-Andely (Eure)[691]. Il n’était pas noble, puisqu’il

dut se faire autoriser à acquérir des rentes en fief, «sans ce qu’il

puisse estre contraint a mettre les hors de sa main ou a faire en

finances pour cause de noublece[692]». Il semble qu’il n’ait jamais

obtenu, des cinq rois qu’il servit, que des grâces extrêmement modestes

en récompense de ses longs services. Il était encore vivant en décembre

1338[693].

Il peut paraître surprenant que le roman, non pas certes antiroyaliste,

mais ultraclérical, de _Fauvel_ soit l’œuvre d’un notaire de la Cour

du roi. Mais les faits sont là. Observons du reste que Gervais n’a pas

signé le roman de 1310; il n’a signé (encore quatre mss. seulement sur

huit offrent-ils cette signature, sous forme d’énigme), que celui de

1314, achevé à une époque où l’on pouvait croire à une réaction, qui se

produisit en effet, contre le gouvernement des Nogaret et des Marigni.

* * * * *

J’ai cru quelque temps que ce que G. Paris avait le mieux débrouillé

dans sa notice de l’_Histoire littéraire_ sur _Fauvel_, c’était la

formation de l’énigmatique compilation que contient le ms. fr. 146 de la

Bibliothèque nationale; mais il est certain que, au contraire, c’est là

la partie de son étude qui soutient le moins l’examen.

Le ms. fr. 146, qui est au nombre des manuscrits les plus somptueusement

décorés de la première moitié du XIVe siècle[694], contient le texte

des deux livres de _Fauvel_, avec des interpolations[695].--En ce qui

concerne le premier livre, rien qu’une addition de vingt vers (à la

fin), qui revient à dire: «Cet ouvrage fut composé sous le règne de

Philippe le Bel, ce prince trop débonnaire, trop honnête, fils de cet

autre Philippe [le Hardi] qui alla en Aragon et qui fut si zélé pour la

croisade»[696].--Quant au second livre, il a été remanié et fort allongé

par l’insertion de morceaux divers, empruntés ou imités d’autres

ouvrages, connus ou inconnus.--De plus le texte des deux _Fauvel_ y est

entouré et comme glosé de chansons en français et en latin, avec la

musique.

Quel est le compilateur de ces additions et de ces gloses? Cela est très

clairement indiqué dans une note intercalée, au fol. 23 vº, après les

vers 1651-1652 du second _Fauvel_. Mais cette note, si claire qu’elle

soit, n’a pas été, jusqu’à présent, comprise; et des erreurs singulières

y ont, au contraire, pris leur source.

La voici, telle qu’elle est imprimée dans l’_Histoire littéraire_

(XXXII, p. 139):

Un clerc le roy, François de Rues,

Aus paroles qu’il a conceues

En ce livret qu’il a trouvé

Ha bien et clerement prouvé

Son vif engin, son mouvement;

Car il parle trop proprement.

Ou livret ne querez ja men-

Çonge. Diex le gart! _Amen._

Les anciens bibliographes avaient conclu de ce passage, ainsi déchiffré,

que «François de Rues», clerc du roi, était l’auteur de _Fauvel_; et

cette opinion est celle que M. A. Piaget énonçait encore, par

inadvertance, en 1896[697]. G. Paris (qui savait, pour l’avoir

découvert, le nom véritable de l’auteur, Gervais du Bus), en a conclu,

lui, que «François de Rues» était l’auteur des additions et le

compilateur des gloses transcrites dans le ms. fr. 146 jusqu’au fol. 23

vº.

Or les anciens bibliographes et G. Paris ont également passé à côté de

la vérité, en la frôlant.--«François de Rues» est un fantôme; car il

faut lire[698]:

Un clerc le roy françois, derues...

Et DERUES est ici, sans aucun doute, pour GERUES. La note désignait

l’auteur de _Fauvel_ (comme c’est évident, et comme les anciens

bibliographes l’ont très bien vu), mais elle le désignait sous son

véritable nom: GERUES, tel qu’il est dans les manuscrits du roman qui

contiennent l’énigme finale. Le copiste qui a exécuté le ms. fr. 146 a

transcrit cette note sans la comprendre et altéré le premier vers par la

substitution d’une lettre à une autre. Chose qui, de sa part, n’a rien

d’étonnant; le ms. fr. 146 n’est pas aussi bon qu’il est beau[699].

La note originale portait donc:

Un clerc le roy françois, Gerues,

Aus paroles qu’il a conceues...

_Gerues_ (Gervais) y rimait, par conséquent, avec _conceues_. Cela, qui

paraît au premier abord très extraordinaire, peut s’expliquer de

diverses façons. Ou bien l’annotateur avait déchiffré l’énigme qui donne

_Gerues_, sans identifier «Gerues» avec «Gervais»; cette hypothèse est

très peu probable, car il connaissait la qualité de _Gerues_, laquelle

n’est pas indiquée dans l’énigme; d’autres raisons de penser que

l’annotateur fut en relations personnelles avec Gervais du Bus seront,

du reste, indiquées tout à l’heure. Ou bien l’annotateur a écrit et

prononcé _Gerues_ pour respecter le demi-incognito de notre notaire. Il

n’est pas hors de propos de constater enfin que, en Normandie, de nos

jours, existent, à ma connaissance, des familles qui portent le nom de

«Gérus» (ainsi prononcé); ce nom se présente, dans les anciens actes qui

concernent ces familles, sous les formes «Gerues, _Gervasii_»; c’est là,

semble-t-il, un de ces cas bizarres où, comme dans «Lefébure» (pour

«Lefebvre»), la prononciation a été contaminée par la graphie.

En tous cas «François de Rues» disparaît et se confond avec Gervais dont

il est l’ombre incongrue. Mais, alors, quel est le nom du compilateur

des additions et des gloses, lequel, de toute évidence, est aussi le

rédacteur de l’annotation précitée?

Nous le connaissons par la rubrique suivante, qui se lit au fol. 23 vº

du ms. fr. 146, après les vers relatifs à Gervais:

_Ci s’ensuient les addicions que mesire Chaillou de Pesstain a

mises en ce livre, oultre les choses dessusdites qui sont en

chant._

Le sens de cette rubrique, qui a donné lieu aux conjectures les plus

compliquées, saute aux yeux de quiconque la lit sans prévention. Elle

signifie: «Ce qui suit [les additions au second _Fauvel_, faites de

morceaux empruntés à droite et à gauche], et les gloses musicales [«en

chant»] qui précèdent, tout cela est le fait de messire Chaillou de

Pesstain».

L’auteur des additions de tout genre à _Fauvel_ qui se trouvent dans le

ms. fr. 146, tant de celles qui précèdent que de celles qui suivent le

fol. 23 vº de ce manuscrit, s’appelait donc Chaillou de Pesstain.

Ce Chaillou, sur le compte de qui tous les bibliographes se sont tus

jusqu’à présent, était certainement un laïque, puisqu’il s’intitulait

«mesire». Il appartenait sans doute à la famille des Chaillou, dont

plusieurs membres ont exercé au XIVe siècle de hautes fonctions

administratives au service du roi[700]. Il doit être très probablement

identifié avec «mesire Raoul Chaillou», chevalier, qui fut bailli

d’Auvergne (1313-1316), de Caux (1317-1319)[701] et de Touraine

(1322)[702], puis membre de la Cour du roi[703], délégué à l’Échiquier

de Normandie (1323)[704], enquêteur-réformateur en Languedoc

(1324)[705], etc. Au printemps de 1336-1337, il était mort[706].--Il y a

apparence que Raoul (si c’est bien lui) et Gervais, qui vécurent pendant

plusieurs années côte à côte à la cour, se sont personnellement connus.

Gervais, dont Raoul avait tant goûté les œuvres, survécut, du reste,

à son patron, puisqu’il vivait encore, nous l’avons vu (p. 284), en

1338.

* * * * *

Il y a lieu de remarquer, pour finir, que, parmi les additions de

Chaillou au second roman de _Fauvel_, se trouvent de longues tirades

empruntées au roman de la _Comtesse d’Anjou_ par Jehan Maillart, écrit

en 1316[707]. Or, j’ai montré naguère que Jehan Maillart, l’auteur de la

_Comtesse d’Anjou_, n’est autre que Jehan Maillart, un des clercs

principaux de la Chancellerie de France au commencement du XIVe

siècle[708]. Le ms. fr. 146, si curieux à tant d’égards, apparaît ainsi

comme un monument caractéristique qui résume l’activité d’un cercle

lettré, jusqu’à présent insoupçonné[709]. Il est établi désormais que,

parmi les clercs de la Chancellerie royale, sous les derniers Capétiens

directs, il y eut au moins deux hommes de lettres, Jehan Maillart et

Gervais du Bus; et qu’un autre serviteur des fils de Philippe le Bel, un

Chaillou, grand amateur de romans, de vers et de musique, fit à Gervais

et à Jehan l’honneur de leur emprunter la meilleure part du grand

recueil de morceaux choisis qu’il fabriqua de ses propres mains[710].

L’auteur a composé son poème pour expliquer à ses contemporains le sens

de peintures qu’ils voyaient souvent sur les murailles.

De FAUVEL que tant voi torchier

Doucement, sans lui escorchier,

Sui entré en melencolie...

Souvent le voient en painture

Tiex qui ne sevent se[711] figure

Moquerie, ou sens, ou folie.

Fauvel est un cheval que tout le monde torche, c’est-à-dire panse,

étrille à l’envi: princes et seigneurs temporels, chevaliers grands et

petits, vicomtes, prévôts, baillis, bourgeois, et vilains «de ville

champestre».

Puis en consistore publique (Fol. 1)

S’en va Fauvel, beste autentique;

Et quant li pape voit teil beste

Sachiez qu’il li fet trop grant feste.

Et de même les cardinaux, vice-chancelier, notaires, audienciers, etc.

Et les prélats, les Jacobins, les Cordeliers, les Augustins, les nonnes,

les clercs pourvus d’église. Les «povres clers qui sont sans rente»

voudraient bien le torcher aussi; mais ils ne sont pas assez près.

Les pauvres gens se tiennent modestement près de la queue et la

tressent.

Or convient savoir la maniere, (Fol. 1 vº)

Les contenances et la chiere

Qui sont a torchier cel Fauvel.

L’en ne cognoist nonain au vel[712];

Pour ce est boen que l’en le sache.

On va commencer cette revue des torcheurs de Fauvel par le pape; mais,

sauf son respect et sous toutes réserves, car l’auteur est fidèle à

Rome:

Mes je fes protestacion

Que ce n’est pas m’entencion

D’aleir contre l’ennour de Rome.

Il ne peut s’empêcher, pourtant, de dire la vérité.

* * * * *

Le pape admet Fauvel en sa présence;

Par le frain doucement le prent.

De torchier nuli ne reprent

Et puis frote a Fauvel la teste

En disant: «Ci a bele beste».

Li cardineaus dient pour plere:

«Vous dites voir, sire saint pere».

Des rois, il sera aussi question; mais, ici, point de «protestacions»,

et le roi Philippe le Bel est directement visé:

Un en i a qui est seignor (Fol. 2)

Entre les autres, le greignour[713]

Et en noblece et en puissance.

De bien torchier Fauvel s’avance;

De l’une main touse la crigne[714]

Et o l’autre main tient le pigne[715];

Mais il n’a point de mirouer.

Il en devroit bien un louer.

Bien devroit mirouer avoir,

Car grant mestier a de savoir

A quel chief il porra venir

De Fauvel si a point tenir...

Telle est l’introduction.--Il s’agit maintenant de décrire Fauvel et de

«dire par diffinition ce que Fauvel nos senefie». Parlons d’abord de sa

couleur, car Aristote a bien raison de déclarer que les accidents aident

fort à connaître la substance. Fauvel n’est ni noir (le noir est la

couleur de la tristesse, et il est gai); ni rouge (le rouge est la

couleur de la charité); ni blanc (le blanc symbolise la pureté); ni vert

(le vert, couleur de l’espérance); ni azuré (le bleu, couleur du ciel);

il est fauve, couleur de la vanité: _A vaine beste vaine cote_.

Voici la signification et l’étymologie de son nom:

Fauvel est beste appropriée, (Fol. 3 vº)

Par similitude ordenée

A senefier[716] chose vaine,

Barat[717] et fausseté mondaine.

Aussi par ethimologie

Pués savoir qu’il senefie.

FAUVEL est de _faus_ et de _vel_

Compost, car il a son revel[718]

Assis sus fausseté velée...

Les six lettres de son nom sont, en outre, les initiales de Flatterie,

Avarice, Vilenie, Envie, Lâcheté.

Dieu a, jadis, fait de l’homme le roi de la création et le maître des

animaux. Mais les hommes qui maintenant

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 35 / 69 题