parce que je n’ai pas conservé mon ancienne vigueur, elle m’arrache les
cheveux[616]. Mon valet regarde de loin la bataille, et, n’osant me
secourir, file m’attendre dehors. Alors survient la nourrice: le
domestique est parti; tout l’ouvrage retombe sur elle!
«Dame, vecy, se Dieu me sault, 1375
Le garçon qui a fait le sault;
En la ville s’en va esbattre.
Tout par moy me laisse debattre.
Rien ne fait il. Soit par la gueule
Pendu, car il laisse a moi seule
De la maison toute la cure
Et de l’enfant la nourreture.
Et d’autre part, se m’aït Dieux!
Les nourrices es autres lieux
Ne sont pas ainsi onerées!...»
Une nourrice, déclare-t-elle avec autorité, doit dormir, se reposer,
boire et manger à volonté afin d’avoir du lait, et recevoir des cadeaux.
C’est ainsi qu’on en use partout, mais pas dans cette baraque:
Puis dit: «J’ay cest seigneur servi; 1397
Puis l’eure que m’i asservi
Autant de mon profit i fay je
Comme d’enhanner[617] le rivage...
Les autres sont plus eüreuses...»
Et elle ne s’en va pas, elle, «l’orde nourrice pareceuse», quand
Perrette commence à «tencer»: au contraire, elle accourt à son aide. Si
Perrette m’appelle: «Chievre puant!», elle dit que c’est bien ça.--Si je
veux la faire lever matin, c’est toute une affaire:
Lentement, par parole fainte, 1450
Respont: «Et que voulés vous, sire?»
--«Lieve sus! vieng, si l’orras[618] dire».
--«Il est nuit; encor dormirai;
Quand sera jour, a vous irai».
--«Jours est, je le voi certement.
Or lieve sus apertement!»
--«An Dieux! si fais je tout en l’eure;
Je vois.»--«Lieve sus sans demeure».
--«Ha, je quier ma cote crotée.
Quel diable me l’a ostée?»
--«Or sus, haste toi!»--«Je suy preste».
Puis ça, puis la tourne sa teste.
Puis prend ses membres a grater
Ou les estent pour dilater.
«Je vois[619], je vois», ce dit souvent...
Tardive come un limeçon.
Perrette choisit, du reste, ces moments-là pour s’écrier que la
chambrière a raison:
«Qu’est-ce que dormir ne nous laisse? 1470
Nous ne pourrons huymais[620] durer,
Nous avons assés a curer...
Non fay! point ne te leveras
En son despit rien n’en feras,
N’obeï pas a sa demande...
Par le crucifix, est ce fable?
Son valet gist dedens l’estable;
S’il veut, si le voist[621] apeler.»
En pareil cas, il ne me reste qu’à me taire, crainte d’un revers de
main.--Je voudrais être très loin, très loin, au delà des monts de
Mongeu (les Alpes).--Hélas! pourquoi suis-je né?
* * * * *
S’il y a des gens assez «papelars» pour ne pas savoir à quoi s’en tenir
au sujet des femmes, de leurs mœurs et de leurs conditions, qu’ils
profitent de ce qui suit.
La femme est essentiellement «rioteuse» (querelleuse); nul moyen d’en
venir à bout. Répliquer? c’est s’exposer, pour un mot, à en ravoir un
millier. Mieux vaut quitter la place, conformément au proverbe: _Fumée,
pluye et femme tançant chacent l’homme de sa maison_[622]. Cela se voit
dans l’Écriture et dans «les histoires du Peintre[623]». En voici un
autre exemple: l’auteur a connu à Montreuil un jeune homme hardi,
batailleur, qui avait toujours la main sur la garde de son épée; il se
maria et, dès lors, n’osa plus «lever le sourcil»; quand sa femme le
molestait trop, il s’en allait «en tapinage» pleurer près de ses
compagnons, maudissant son sort. L’époux de Perrette en fait autant: il
fuit devant son bavardage invincible.
Avant qu’un homme soit marié, il est gai, «joli» et gaillard; il chante,
il saute et il chevauche; il se fait laver, «recroquiller», peigner,
«graver» les cheveux; il porte «chauces semelées», se préoccupe de sa
toilette et croit être roi de France. Mais voyez comme il est après:
cheveux mêlés sur les épaules, oreilles basses, souliers et habits
décousus, nez roupieux, barbe enfumée.--Époux se dit en français _mari_,
et c’est très bien dit, car un mari, c’est un homme à la mer.
Le mariage est d’ailleurs malsain en soi: les noces «amenuysent les
vertus d’omme», par le simple contact du lit conjugal, sans plus.
Couchez, au contraire, tous les jours avec Bietrix, Mahaut et
Guillemette, et vous n’en éprouverez aucun inconvénient[624]. Une femme
légitime est une teigne, qui ronge la chair et les os.
_Principiis obsta._ Au marché, le client examine et soupèse ce qu’on a
la prétention de lui vendre. Il faudrait donc essayer les femmes avant
de s’en affubler, d’autant que, quand on en a pris une, c’est pour
toujours.
Cil qui entre en religion 445
A un an pour profession.
Cil doncques qui veult espouser
Et soy d’une femme embouser,
Pourquoi n’a il itel delay?
Les veuves sont une engeance particulièrement détestable. Une version de
l’histoire si connue de _la Matrone d’Éphèse_ trouve place à ce propos,
comme de juste. Puis, suivent l’histoire de Bethsabée, celle de Dalila
et d’autres.--Les veuves sont enragées pour trouver un second mari.
Elles restaient jadis en deuil pendant un an et portaient des robes
noires; elles se mettent maintenant en chasse dès le troisième jour,
avec des robes de soie.
Les femmes hantent les églises; mais ce n’est pas pas amour pour les
«fiertres»[625], les «saintuaires»[626] ou le crucifix: «Plus aiment les
clers et les prestres». Les ribauds s’y montrent aussi, mais pour
chercher «leur proie»:
Qui en l’eglise venderoit 961
Un cheval, il se mesferoit;
Mais assés plus est a deffendre
Que femme ne s’y doye vendre.
Elles font, de la maison de Dieu, une maison de rendez-vous,
principalement à Paris[627]:
La vont les femmes catholiques. 999
Souvent visitent les reliques
Qui sont en la Sainte Chapelle.
Chascune sa commere appelle
Ou autre de son voisinage...
Elles préfèrent les pèlerinages qui sont prétexte à promenades:
Mieulx leur plaist le pelerinage 1004
Quant la voye est un peu longuete,
A Saint Mor ou a Boulongnete
Et aucunes fois au Lendit...
La sont les places designées
Et les journées assignées...
Elles feignent nouveaulx miracles
En moustiers et en habitacles,
Combien que des pardons ne curent.
Mais nouveles voyes procurent
En obeïssant a Venus[628].
C’est encore à l’église que les femmes ont coutume de tenir leurs
assises de potins et de commenter la chronique scandaleuse du pays:
«d’espouser, de concubinage, et de Martin, et de Sebille»; elles s’y
donnent des conseils sur la façon de faire «paistre» leurs maris; elles
s’y perfectionnent dans l’art de «jangler» et de «tancer».--L’auteur
désire que sa femme reste à la maison; car si elle allait à l’église,
elle n’y forniquerait sans doute pas: elle est trop laide; mais elle lui
ferait des scènes en rentrant; et Dieu sait si cela vaut mieux.
Les femmes sont curieuses des faits et gestes de leur mari et ne le
croient jamais sur parole. Telle est, du moins, la Perrette de l’auteur.
Le traducteur[629] a connu, lui, des femmes d’un autre type, qui
emploient les séductions dont elles disposent pour arracher leurs
secrets aux hommes. Comme elles sont caressantes, celles-là:
..... «Vecy, je te donne 1143
Tout quanque[630] j’ay; je t’abandonne
Et cuer et corps et tous mes membres.
Si te pri que tu t’en remembres[631].
Tu es mon mari et mon sire.
Or me di ce que je desire.
Dire le pues hardiement.
Certes, Dieu scet bien se je ment;
J’ameroye mieulx a grief peine
Mourir de male mort soudaine
Que je tes secrès revelasse...
Tu scés bien quele m’as trouvée,
Par pluseurs fois m’as esprouvée,
Mon doulx ami, mon homme sage;
Or me di, pourquoi ne le sçay je?
Quanque[1] tu scés doy je sçavoir...»
Cependant, l’homme résiste:
..... «Hé! que je suy fole 1165
Et chetive, quant ma parole
Ne prises et que n’en tiens compte!
Lasse! bien doy avoir grant honte
Quant amours ainsi me desvoient.
Se mes voisines le sçavoient
A bon droit seroye fustée,
Se ceste euvre estoit racontée
De ce qu’entre nous deux feïsmes.
Je t’aime plus que moi meïsmes...
Et je te dy quanque[1] je sçay
Ne oncques rien je n’en lessay.
Les autres femmes mieulx se cuevrent,
Car leur secrès pas ne descuevrent;
Elles sont sages de ce faire.
Mais je suy fole et debonnaire
Quant vers vous ainsi me demaine
Et seule amour a ce me maine.»
Elle lui tourne le dos, et pleure:
«Lasse! com je suy deceüe! 1194
Je n’en puis mais se je me dueil;
Quanque[632] cest homme veult, je vueil.
Dieux scet que son vueil mien seroit
Et il pour moy rien ne feroit.
Je sçay bien que ce qu’il me cele
A toutes autres le revele...
Je t’aim et tu ne m’aimes point;
Tu n’es pas mien, mais je suy toye[633],
Dont par amour t’amonnestoye
Que si grant plaisir me feïsses
Que ce que je requier deïsses...
Lasse! je suis ta chamberiere.
Je vouldroye estre bien arriere
Noyée dedens une fosse!
La chose seroit par trop grosse
Que je te pourroye celer,
Et rien ne me veulx reveler...»
Alors l’homme «s’esbaïst» et cède, pour son malheur:
...«Qu’avez vous, amie? 1226
Je vous pri, tournez vous deça.
Si courrouciés ne fu piesça
Com je suy de vostre clamour;
Je vous aim de loyal amour.
Il n’est chose qu’aye tant chiere».
Un homme marié ne peut guère servir Dieu comme il faut; c’est pour cela
qu’en Occident le mariage est défendu aux prêtres.
La femme est désobéissante. Exemples d’Orphée et d’Eurydice, d’Assuérus
et de Vasti, d’Ève et de la femme de Loth. En France, rares sont les
hommes qui ont la «maistrie» de leurs femmes; ce sont les femmes qui
«seignourissent». Hélas! malheur au royaume qui «euvre par conseil de
femme»; tout y va de mal en pis.
La femme est envieuse. Louez-en une, pour voir, devant ses voisines;
vous en apprendrez de belles. Il faut être bien grande dame pour se
permettre impunément de s’asseoir au premier rang à l’église ou d’«aler
devant a l’offrande». Dans la rue, n’en saluez pas une: saluez-les
toutes, pour ne pas faire de jalouses. Toutes se plaignent à leur mari
que leurs voisines sont bien vêtues, mais qu’elles n’ont rien à se
mettre:
Le mari li dit: «Doulce suer, 1460
Qu’avés vous qui ainsi plourés?
Pourquoi ainsi vous acourés[634]?»
--«Certes, sire, j’ai bien raison;
Je demeur nue en la maison,
Et mes voisines sont ornées,
Bien et noblement ordonnées.
Se ce qu’a moy affiert eüsse,
O les greigneurs[635] estre deüsse;
Si me convient ainsi remaindre[636]...»
La femme est avide; on sait assez qu’elle va jusqu’à vendre, pour de
l’argent, l’apparence de l’amour.
La femme est luxurieuse. Exemples de Pasiphaé, de Silla, de Mirra, de
Biblis, de Phèdre, de Philis, de Didon. C’est pourquoi le pape permet
aux veuves de se remarier sans délai.--Perrette, elle, est sage; l’excès
de sa méchanceté en est peut-être la cause.
Les femmes s’obtiennent de diverses manières: au village, quand on les
en prie; à la ville, pour des cadeaux; la grande dame se laisse prendre
«mais que soit en lieux convenables[637]». Les nonnains, les religieuses
se donnent des airs de spiritualité, mais elles sont presque toutes en
proie aux appétits charnels, et c’est facile à comprendre par «la raison
naturelle». Aussi les nonnains inventent-elles continuellement des
histoires pour avoir congé de quitter le cloître un moment: leur
sœur, leur frère, leur cousin est malade; autant de prétextes pour
s’aller «esbatre par le païs». Méfiez-vous d’elles; car elles
s’entendent mieux à plumer et à tondre ceux qui ont affaire à elles que
les voleurs ou les Bretons:
Ne vous priseront une prune 1758
Se vous ne leur donnés souvent;
C’est l’usage de leur couvent.
Dons veult avoir la messagiere,
La maistresse et la chamberiere
Et la matrone et la compaigne...[638]
Les Béguines couvrent aussi leur débauche du large manteau de
l’hypocrisie; chacune a son cordelier ou son jacobin.
Mahieu s’engage ici dans une longue digression contre les Ordres
Mendiants et leurs prétentions à entendre les confessions comme les
prêtres séculiers. Concurrence injuste et très redoutable, car les gens
préfèrent, naturellement, avouer leurs fautes à un nomade qu’ils ne
connaissent pas, qui ne les connaît pas et qu’on ne reverra plus, qu’au
pasteur de leur paroisse. Guillaume de Mâcon, ce grand homme, le
vénérable évêque d’Amiens, a défendu excellemment, de nos jours, le
droit des prélats sur ce point... Mahieu aime bien les Frères, pour
autant; mais il ne sait pas flatter; qu’ils ne lui en tiennent point
rigueur!
Le traducteur s’est refusé à paraphraser ce passage pour deux raisons:
d’abord, parce que les Frères sont «des hommes comme nous»; ensuite
parce que maître Jehan de Meun a déjà traité le sujet, au chapitre de
«Faulx Semblant». Surtout, peut-être, parce que la querelle dont
Guillaume de Mâcon avait été le protagoniste du côté des séculiers, très
enflammée à la fin du XIIIe siècle, s’était apaisée de son
temps[639].
Les vieilles sont les plus ardentes; et, comme les vieux chevaliers
pansus qui enseignent aux enfants à se servir de leurs armes, elles
s’appliquent à instruire les fillettes. Histoires de l’entremetteuse qui
sut persuader à Galathée que, si Dieu a créé l’homme et la femme, c’est
pour l’amour:
«Fille, ne soyés orgueilleuse! 1882
Se le clergié en fait deffense
C’est mal dit........
Il n’y en a nul, tant soit sage
Qui n’aint la coustume et l’usage
De gesir avecques mouiller[640]...
Leur commandement ne doit nuire:
Aux fais, non pas aux dis, pren garde...
On doit obeïr par droiture
Aux commandemens de nature.»
Ce sont ces vieilles-là qui procurent tant de faux pas et d’avortements;
on devrait les brûler. Il arrive aussi qu’elles se substituent
elles-mêmes aux jeunesses que le client leur demande à la faveur de la
nuit. Ovide en fit l’expérience; Mahieu aussi, et plus d’une fois.
Les femmes sont superstitieuses; elles ne cessent de consulter le «sort»
ou «le chant des oiseaux». Plusieurs habillent des crapauds, font des
images de cire et les jettent au feu pour allumer l’amour des hommes,
lient des chats et leur cautérisent les pieds au fer rouge, adorent
Néron, Belgibus (Belzebuth) et Pilate et brûlent des cornes de chèvre en
l’honneur des démons, volent des cadavres dans les cimetières et des
hosties à l’église, des cheveux et de la corde de pendu aux gibets...
L’auteur sait à quoi s’en tenir, personnellement, là-dessus: certaine
vieille lui fit prendre, jadis, des poudres et le massa, au lit, tout
nu, avec des peaux de chat et de taupe... Nombreuses sont les sorcières
qui se vantent de deviner l’avenir, de guérir les maladies, de retrouver
les objets perdus, de voir des choses mystérieuses sur l’ongle ou dans
les miroirs. Elles «abetisent» ainsi les gens.
* * * * *
L’auteur s’arrête un instant pour récapituler ce qu’il a écrit
jusqu’alors; puis il repart de plus belle.
Ne fais pas part de tes secrets aux femmes; tout le monde les saurait.
Le prophète Michée l’a très bien dit. Historiettes à l’appui. On se
demande parfois pourquoi le Christ, après sa résurrection, se montra
d’abord à des femmes: c’est parce qu’il voulait que la nouvelle se
répandît très vite.--Retour sur ce qui a été déjà dit de la propension
des femmes au mensonge et à l’orgueil.
Satan a marié, comme on sait, ses filles[641]: Orgueil aux femmes,
Simonie au clergé, Hypocrisie aux moines et aux béguines, Pillerie aux
chevaliers, Fraude aux marchands, Usure aux bourgeois, Luxure à tout le
monde.--Mais ne parlons que de l’Orgueil. Les artifices de toilette en
sont, chez la femme, des symptômes très certains:
«Elle se paint et renouvelle 2489
Pour mieulx paroir a estre belle.
En ses chambres, en pluseurs boistes,
Trouveroit on ointures moites
Et choses de pluseurs couleurs...
Et, s’elle est dame ou damoiselle,
Devers la queue semble oiselle...
Elle a en sa cheveleüre
Maint estrange cheveul enté...[642]
Elle a cornes comme une chievre.
C’est la barboire[643] des chetifs,
Paour fait aus enfans petis.
La femme est cruelle: exemples tirés de l’Écriture. Elle est gloutonne:
fi de celles qui s’enivrent!--Perrette n’a pas ces défauts; elle serait
même très bien si elle n’était point si laide et ne grognait pas tant.
Il y a des fous qui se marient pour perpétuer leur nom. Gloire du nom,
vaine gloire! Et puis, on n’a pas toujours d’enfants; on peut perdre
ceux qu’on a; on peut avoir des enfants qui vous déshonorent. Pas un
instant de tranquillité pour celui qui a de la progéniture, à cause des
accidents possibles. Tous les fils souhaitent, du reste, la mort de
leurs parents: s’ils sont riches, pour en hériter; s’ils sont pauvres,
pour en être débarrassés.
D’autres pensent qu’il est bon de se marier pour avoir une servante à la
maison. Mieux vaut un domestique, qu’il est facile de renvoyer du jour
au lendemain.
Se marier par amour? Folie. L’auteur en a fait l’épreuve. «Beauté de
femme passe tost»:
Les oingnemens et les couleurs 2964
Rident leurs frons et leurs visages.
Aussi bien, on est souvent séduit avant la noce par des atours qui font
illusion:
Et de vair et de gris pelices, 3013
Bien pourfilées de letices[644],
Cornes et fronteau bien poli...
Leurs sollers portent decollés
Agus devant a la poulaine,
Affaitiés de bourre et de laine[645]...
Les atours tombés, il faut souvent déchanter. De plus, le goût de la
toilette, chez la femme, est la ruine du mari et l’indice de son cocuage
probable:
Si veult chascune derechief 3031
Avoir un nouveau couvrechief,
Ceintures d’argent entaillées,
Bien dorées ou esmaillées,
A Noël ou a Pentecouste.
Ceste folie souvent couste
Plus que le mari ne gaaingne.
La femme ses joyaulx apporte
Pour soy monstrer devant sa porte...
[Or] joyaulx sont occasion
De faire fornicacion...
C’est l’habitude de roussir le poil des chats afin que les voleurs de
chats ne s’en emparent pas pour leur peau. Il faudrait brûler de même
«peliçons, queue, dras et cornes» des femmes; les hommes n’en voudraient
pas tant.--Dans un passage que Jehan le Fèvre n’a pas traduit, Mahieu
déclare qu’il a lui-même été pris très souvent aux agréments de cette
espèce.
_Sepe fefellerunt me parisiensia colla[646],_ _1957_
_Angelici vultus, capitis radiosa corolla_
_Aurea, fallaces crines, alemannica vela,_
_Vestis respondens capiti, dulcisque loquela,_
_Pes brevis et simplex oculus; deceptus in istis,_
_Quamplures tetigi; sceleris memor ureo tristis._
Épouser une femme «pour ses deniers»? Écoutez ce qu’elle dira:
«D’avoir un duc en mariage 3130
Estoie digne et assés riche.
Or ay je joué a la briche
Quant a un chetif suy couplée.
J’ay quis mon dommage et ma perte:
On me doit bien appeler Berte.»
Épouser une fille pauvre, si vous êtes riche? C’est encore pis. Elle
dira:
..... «Mauvais! par ton usure 3150
Cuides tu avoir segnourie?...
Fi! j’aim mieulx vivre et vestement
Querir pour moy honnestement
Et gangner ma vie a filer
Que tes richesces empiler
Et servir comme chamberiere.
Fi! fi! chetif, va t’en arriere!...
Nos biens deüssent communs estre
Et tu en veulx faire le maistre
Et mettre tout a ton usage.
Quant je te pris en mariage,
Se j’avoye peu de finance
Toutes voies ma personne franche
Valoit trop plus que ta richesce
Et, ainçois que je vous preïsse,
J’eüsse eü, se je voulsisse,
Autre, qui plus riches estoit,
Et qui d’amour m’admonnestoit...»
N’épouse pas une jeune femme, ni une vieille (elle serait jalouse et
probablement pas sans raison), ni une laide (crainte des enfants qu’elle
aurait). La jeune t’épuisera, si tu es d’âge mûr; elle te donnera des
suppléants:
Car aus festes vouldra aler 3313
Pour veoir dancer et baler.
Ou son cousin, ou sa cousine,
Ou sa commere en sa gesine[647]
Faindra malade et languereuse...
Les ribauts jeunes et testus
Sont souvent nourris et vestus
Aux cousts et despens du bon homme[648]...
Deux jeunes époux ne tardent pas à se ruiner, et les querelles
s’ensuivent. Deux vieux époux? «De marier ne sont pas dignes»; on leur
fera charivari.--Vilain, tu prends une femme noble? Tu seras «moqué»; il
te faudra lui laver les pieds, frotter et porter la queue de son surcot.
Noble, tu te mésallies? ta lignée en sera diffamée, et toi aussi.--Tu
prends une veuve qui a des enfants. Elle
Te dira: «Fi! fi! chetifs hom; 3466
Certes, je ne suy mie bonne,
Quant j’ay conjointe ma personne
Avec toy, pour moy asservir.
Tu n’es pas digne de servir
Le fils de mon premier mari».
Tu donnes une marâtre à tes enfants: elle criera qu’ils ont volé tout ce
qui se perdra chez toi.--Vous avez tous deux des enfants d’un premier
lit: querelles et luttes sans fin.--Vous êtes tous deux sans enfants et
stériles: les collatéraux de ta femme vont s’abattre sur ta maison.
Tu es malade et ta femme se porte bien? Elle te dira en «huant»:
«Cest her contrefait le truant; 3580
S’il vouloit, bien se leveroit...
Il n’est pas de gesir saison[649].
Que feront nos enfans petis?»
Tu te portes bien, ta femme est malade? Assieds-toi à son chevet pour
éviter, si c’est possible, qu’elle maudisse ton mauvais cœur. Quand
sa Perrette est malade, l’auteur, pour avoir la paix, lui fait dire
oraisons et chanter messes, récite pour elle la patenôtre et les sept
psaumes, et la «soutient en son giron». Et pourtant, au fond du cœur,
il voudrait bien qu’elle fût morte.
Tu dors; ta femme te réveille. Ta femme dort; tu n’oses bouger, crainte
de la réveiller.--Tu te tais, elle parlera
Et dira: «En nom du deable, 3671
Je doy avoir mal agreable
Quant cil vassaulx[650] parler ne daigne;
Male goute en ses dens le preigne.
Dire ne veult chose que j’oye.
Il n’a en luy solas ne joye.
Je voy bien que tant ne me prise
Qu’il doint response ne reprise.
Certes, si scet il assez guile[651]
Et comme un jay parle en la vile.»
Tu parles; elle te coupera la parole, plus haut que la Babelée, la
poissarde de Paris[652].--Tu es gai; elle y trouve à dire:
«Ce seroit chose plus honneste 3700
De nos besongnes procurer,
Qu’il laisse tout par moy curer,
Que de jangler[653] ne de chanter!»
Tu es triste; elle ira conter que tu es né «de male heure»:
«Hé, Dieux! que je vous doy haïr! 3719
Je ne vous doy pas beneïr
Qui tel mari m’avés donné.
De foudre soit il estonné!...
Trop suis avecques luy honnie
E trop m’en puis desconforter.
Deables l’en puissent porter...
Tu ne peux plus faire l’amour: Perrette est femme à t’arracher les
cheveux. Tu veux le faire; elle s’excuse:
«J’aim mieulx dormir, je suy lassée»... 3748
Ou encore:
«Se Dieux establi ne l’eüst 3762
Bien deüst tel chose desplaire;
Mais il convient ses commans faire;
Pour ce estuet que je l’endure.
Autrement n’en eüsse cure.»[654]
Bref, femme n’est jamais satisfaite, et point de femme sans bataille.
Conclusion: n’aie pas une femme, mais cent; tel est le conseil des sages
(Salomon, les saints pères, Ovide) et la voix même de la nature:
S’omme a seule femme s’alie 4075
De mille chayennes[655] se lie.
Qui des femmes a .I. millier,
Lors ne le puet on essillier[656]....
Nature ne te crea mie
Pour faire seule compagnie
A une femme seulement...
_Toutes pour tous, et tous pour toutes..._
N’ESPOUSÉS PAS, AYÉS AMIES[657].
Arrêtons-nous un peu ici, pour souffler. La femme est un monstre. S’il
en est de bonnes, c’est «d’especial grace», et, pour ainsi dire, «contre
droit». Nouvelles plaintes au sujet du caractère de Perrette, que les
gens nomment, en français, Perrenelle, mais qui mérite très bien son nom
latin de _Petra_ (pierre), car elle est dure comme un caillou.
* * * * *
Un jour que Mahieu reposait sur son lit, un homme d’âge lui est apparu,
tout resplendissant de beauté, qui lui dit: _Pax huic domui_; je te
montrerai la voie du salut.--Qui donc es-tu, demanda Mahieu--«Je suy ton
Dieu», répondit l’apparition.
Or Mahieu avait justement des représentations à faire à Dieu. Il les lui
adressa donc en ces termes.
Toi qui sais tout, pourquoi as-tu créé la femme? La femme, c’est-à-dire
la Mort. C’est là une conduite qu’il paraît difficile de justifier.
Comment as-tu osé decréter que l’homme devait abandonner, pour sa femme,
son père et sa mère; et que l’homme ne doit jamais quitter sa femme,
sous aucun prétexte? Ce sont là, permets-moi de te le dire, des
préoccupations de célibataire:
Certes, se mariés feüsses, 185
Tel chose establie n’eüsses.
Et il n’est pas juste d’imposer ainsi aux autres ce dont on n’a pas
voulu pour soi-même.
Ce n’est pas euvre de droiture. 247
Pourquoy establis tu les choses
Que tu meïsmes faire n’oses?
Qui achète un cheval a le droit de l’examiner avant, et, s’il se repent
du marché, de le revendre après. Une femme, c’est chose plus importante
qu’un cheval, n’est-ce pas? Et, en ce qui la concerne, on n’a pas les
mêmes droits.
L’état de mariage est plus dur que la profession religieuse. Cependant,
ceux qui entrent en religion ont un an avant de se décider
définitivement; rien de pareil pour les conjoints.
Qui achète une vache malsaine a six mois pour la rendre au vendeur;
pourquoi pas, s’il s’agit d’une femme?
Tu répondras sans doute, que, marié, j’ai le droit de renvoyer ma femme
pour adultère. Mauvaise réponse: l’adultère est un grand crime, et qui
les résume tous; mais il y a peut-être plus d’amertume encore, pour
l’homme, dans la femme désagréable et méchante que dans celle qui
fornique.--«Si l’homme est possédé, la femme l’est aussi; donc, la
convention de mariage ne saurait être comparée aux contrats de vente,
d’emprunt ou de louage, sujets à rescision. Elle est tellement plus
stricte!»--Mais tous les contrats sont bilatéraux! Le silence vaudrait
mieux que de si pitoyables défaites.
Les épouses spirituelles, prébendes, cures et églises, on les peut
résigner, délaisser, changer: il suffit de s’adresser, pour cela, aux
prélats. Lorsqu’il s’agit d’épouses charnelles, c’est défendu. Et
pourtant, quel est le plus fort, du lien spirituel ou du charnel? Deux
poids et deux mesures, c’est clair.
Il est fait vraiment trop d’avantages à la «secte» cléricale:
Las! un clerc qui rien ne sçavra, 535
Cinq prouvendes[658] ou six aura
Ou ja ne fera residence;
Dont li vient ceste providence?
Les bourdeaulx suit et ens se boute,
Et mettra sa pensée toute
En desduit de chiens et d’oiseaux;
Ressembler veult aux damoiseaux.
Ainsi est t’Eglise servie;
Car par tout le cours de sa vie
Ne chantera pour toy deux notes.
Je ne sçay pourquoy tu ne notes
Qu’aux autres fais extorsion?
Car d’une seule porcion
Que tu donnes a un tel maistre
Pourroit on nourrir et repaistre
Cent povres...
L’auteur se laisse entraîner à faire ici, entre parenthèses, une très
virulente critique du clergé, dont la «joie» contraste avec la «douleur»
du peuple des «mariés»:
Il mainent vie deshonneste. 603
Le pié nous tiennent sur la teste.
Par eulx nous laisses lapider
Et estrangler et embrider...
Le clergé «boit la sueur du peuple». Que ferait-il, pourtant, si nous
cessions de travailler?
Le peuple tout fait et tout livre; 651
Et si ne puet durer ne vivre
Qu’il ne soit tousjours tempestés
Et par le clergié molestés.
On prétend que le clergé méprisait autrefois les richesses et les
jouissances mondaines, pour acquérir la vraie science. Les temps sont
bien changés. La seule science estimée est maintenant celle de
philopécune[659].--Tous les ordres de la société sont confondus, car les
clercs s’atournent et «se deportent de tout travail» comme chevaliers,
achètent et vendent comme laïcs.--Quant aux prélats, si le peuple se
gouvernait à leur exemple... Ils gâtent et détruisent tout; les plus
mitrés sont les pires.--Et voilà ceux que Dieu s’obstine à combler de
ses dons, au détriment des misérables!
D’après l’Écriture, la femme a été faite pour le service de l’homme, et
elle le domine. Dieu a dit ailleurs que nul ne peut être de ses
disciples s’il n’abandonne sa femme et ses biens pour le suivre; et d’un
autre côté c’est lui qui a institué le mariage! Contradictions de toutes
parts.
Dont je me complainz a toy, Dieux: 967
Ou tu dors, ou tu es trop vieulx.
De par les décrets de Dieu, il y a trois bonnes choses dans le mariage:
_fides_, la fidélité; _genitura_, les enfants; _sacramentum_, le
sacrement.--Mais où est la fidélité? Il n’en est plus, surtout de la
part des femmes. A preuve, ces deux mégères que Mahieu a vu brûler de
ses propres yeux: l’une avait coupé la gorge de son mari en lui lavant
la tête; l’autre, qui était de Dampierre, avait fait assassiner le sien,
la nuit.--Les enfants. Mais, sans mariage il en naîtrait tout autant, et
plus. Les animaux et les plantes se multiplient très bien sans cette
formalité. Au reste, Dieu aurait pu créer chaque nouvel être sans
accouplement, par un acte de sa volonté; pourquoi ne l’a-t-il pas voulu?
L’institution du mariage va contre la nature et le droit. Contre la
nature:
[Car] ne m’a pas créé nature 1081
Pour une seule creature.
Nennil. Elle est a tous commune;
Elle fait chascun pour chascune.
Contre le droit, le droit des pères, à cause des fils ingrats. Le père
qui amasse pour ses hoirs les rend paresseux; on ferait mieux d’agir
comme Aimeri de Narbonne, qui ne voulut pas laisser son patrimoine à
ses enfants, pour les obliger à se faire une place dans le monde. Et
pourquoi Dieu permet-il, soit dit en passant, que l’«usage», invention
du peuple ignorant, l’emporte sur le droit écrit? Par exemple, en
matière de succession, le prétendu droit d’«aînesse», établi par la
coutume, est un injustifiable abus[660]. Mais, quoiqu’il en soit, il est
certain que l’espérance de la progéniture n’est pas la justification du
mariage: quand saint Joseph épousa la Vierge, il n’en attendait pas
d’enfants.--Quant au sacrement, l’auteur n’en veut pas médire. Mais,
comment se fait-il que, d’après le passage précité de l’Écriture
elle-même, il soit officiellement un obstacle au salut? Tout cela est
stupéfiant.
Et, en somme, quand on y pense, il y a bien d’autres choses stupéfiantes
dans l’œuvre divine. Mahieu profite de l’occasion pour s’en
«desgorgier» à son aise. Les pécheurs sont frappés de châtiments
éternels pour des fautes d’un moment; ce n’est pas juste: «la punicion
excede». La rédemption du Christ ne nous a pas suffisamment rachetés si
nous sommes encore exposés à de mortels périls. Mais nous devons croire
qu’elle nous a suffisamment rachetés; nous sommes donc tous sauvés. Dieu
est le bon pasteur: il ne peut pas ne pas désirer le salut de ses
brebis.--Cette digression théologique finit par une pirouette. Sauver
tous les hommes, très bien; mais les femmes, impossible:
Mais quoy qu’on die de nous, hommes, 1425
Je ne cuide pas que de femme
Puisses avoir ne sauver l’ame.
Car tu scés par raison aperte
Qu’elle est cause de notre perte
Et de ta mort occasion.
Doncques a sa salvacion
Ne dois encliner nullement...
Le discours de Mahieu à Dieu se clôt par des protestations d’humilité.
Peut-être s’est-il trompé; que sa douleur soit son excuse.
Dieu répond. Il répond en exposant fort au long le mystère de la
Rédemption. Il déclare ensuite que, pour éprouver la patience des
pécheurs, il a institué plusieurs purgatoires: le plus pénible est le
mariage; quand on a passé par celui-là, on est dispensé des autres; le
mariage, qui est un martyre, est, par lui-même, le plus sûr moyen
d’obtenir la couronne céleste. Il va, d’ailleurs, reprendre les
arguments de son critique un à un, simplement, «com l’en seult faire
entre amis»...
Ce n’est pas la peine, dit Mahieu; car mes raisons sont «trop mal armées
contre vous». Une petite explication seulement, s’il vous plaît: quelle
est l’épreuve la plus méritoire, du cloître ou du mariage?--Il n’y a pas
de doute, mon fils. Les «mariés» auront dans le ciel des sièges plus
«precieux» que les moines, parce qu’ils auront plus souffert:
Plus est crueuse[661] leur bataille 2123
Que de moynes ne de prestraille.
D’ailleurs le mariage est l’état le plus ancien et le plus saint; car je
l’ai institué moi-même, à l’origine des choses et j’ai permis à ma mère
de se marier:
Mais les moynes n’ay pas tondus 2140
Ne religion[662] ne fis oncques[663].
Après cela, Dieu reprend le cours de son argumentation. Il ne faut pas
dire tant de mal des prélats, en bloc, car il y en a de bons, et les
mauvais, pour leurs démérites, seront châtiés plus sévèrement qu’«un bas
homme du peuple uni».--Dissertation sur l’amour divin, lequel dépasse
toute mesure. Il convient cependant que le juste soit plus aimé que le
méchant. Et c’est une erreur de croire, par conséquent, que le sacrifice
de la rédemption a sauvé, d’avance, tout le monde. Il y a le libre
arbitre; nul ne sera sauvé sans avoir voulu l’être.
Mais il reste, dit Mahieu, que toute la descendance d’Adam est punie
pour le péché de son ancêtre; or, «chascun doit soutenir sa charge»; le
contraire n’est pas juste.--Crime de lèse-majesté; toute la famille doit
payer. Toutefois les pécheurs ont le choix libre entre le salut et
l’enfer.
Mais pourquoi des peines éternelles en punition des fautes d’un
moment?--Ceux-là seuls subissent ces peines qui ne se sont pas
repentis, et dont, par conséquent, la volonté de pécher dure toujours.
Là-dessus, Mahieu est convaincu: «Je me ren, pere pardurable». Mais il
n’a pas achevé sa syndérèse que le Seigneur l’a transporté dans le
paradis pour lui faire voir les sièges réservés aux martyrs du mariage.
Dénombrement de la hiérarchie céleste: après la Vierge et les anges, les
patriarches et les prophètes, les apôtres, les martyrs, les «mariés»,
les confesseurs (moines et prêtres). Et quoi de mieux?--Une légion de
mariés et de bigames se lèvent, saluent Mahieu, lui souhaitent la
bienvenue: «Vecy, vecy le vray martir; venés ça a nostre carole». Des
danses commencent aussitôt, qui dans le texte latin, sont décrites avec
une précision singulière (le traducteur abrège et banalise):
_Quidam cum lepido citharam pede concomitante_ _3561_
_Vadunt et redeunt, surgunt residentque plicante_
_In talos cervice sua. Nimis ingeniose_
_Ducunt se simulantque minas pugneque joco se_
_Instar habent, sese fugiunt seseque secuntur,_
_Et verbis, plausu, digitis signisque locuntur._
_Aptant se ludo digiti modicumque quiescit_
_Infurcata manus lateri que sistere nescit,_
_Dum jubet ipsa lira; subtiles et quasi fixos_
_Furantur motus humeri cernentibus ipsos._
D’autre part, d’autres danseurs esquissent d’autres figures (_tresche_
ou farandole):
_Ex alia parte quidam triscam laqueatam_ _3571_
_Ducunt cum citharis subtiliter ingeminatam._
_Mox ibi sunt primi postremi, posteriores_
_Primi, sub supra, prout exigit apta loco res[664]._
Un merveilleux concert d’instruments se fait entendre en même temps:
Après les instrumens sonnoient 2940
Pour resjouir les compaignies:
Psalterions et chiphonies,
Trompes, tympans, freteaus, estives,
Viëles, orgues portatives,
Harpes, musettes d’Alemaingne,
Leüths, fleütes de Behaingne,
Guiternes, rebebes et rotes...[665].
Mahieu reçoit un vêtement blanc, une couronne, un trône et s’asseoit
triomphalement parmi les élus. Puis la vision s’évanouit.--L’auteur
reprend conscience dans son lit, près de sa femme, qui le blâme d’avoir
tant dormi. Espérons, quoi qu’en dise Caton (l’auteur des _Distiques_),
que les songes ne trompent pas!
* * * * *
L’auteur redoute que sa femme ait connaissance de ce qu’il vient
d’écrire; il ne le publiera donc point. Du reste, il est temps d’en
finir, _cum sit scriptura brevis optima_. Avant de jeter l’ancre, il
adressera simplement son poème à ses «seigneurs», en leur décrivant, à
chacun, une fois de plus, son naufrage.
Premier envoi à Jacques de Boulogne, évêque de Thérouanne, conseiller du
roi (_consul regis_). Éloge de ce prélat et de sa famille, que Mahieu
connaissait fort bien. Juriste renommé à Orléans, Jacques avait enseigné
à Mahieu ce que celui-ci, sa «créature», savait en logique et en droit.
Mahieu, plongé par sa bigamie dans un abîme de maux, n’en est pas moins
enchanté des prospérités de son maître. Il est bien triste, pourtant:
confession de sa faute; réflexions d’une grande banalité sur la vanité
des choses du monde, les dangers de la richesse, la fatalité de la mort.
Épitre à Jehan [de Vassogne], archidiacre de Flandre. Ce personnage est
jeune, très versé dans la connaissance des lois civiles et canoniques et
des coutumes, et conseiller du roi. L’auteur n’a pas à lui raconter son
cas en détail, lui qui ne sait même pas, peut-être, que le nommé Mahieu
existe. Mais il réclame ses prières.
Éloge de l’archidiacre de Thérouanne, Jacques, un vieil ami, que Mahieu
appelait jadis Jaket. Les honneurs ne l’ont pas gâté. Il ne tourne pas
le dos, comme tant d’autres, à l’infortuné bigame, dont le sort
pitoyable est ici décrit derechef.
[Eustache d’Aix], écolâtre de l’église de Thérouanne, ancien official,
savant juriste, savant canoniste, juge sans reproche. Son mérite
personnel (_ore minor sed mente profundus_) a fait oublier l’extrême
simplicité de son origine. Réflexions sur ce lieu commun: _Est vas
merdosum rex sicut inops_[666]. L’écolâtre est généreux, mais à bon
escient; il n’est pas de ceux qui jettent leur lard aux chiens. Mahieu
n’a pas, hélas, de part aux libéralités de ce compatriote; mais c’est
par sa propre faute.
[Jehan de Corbie], doyen de l’église de Thérouanne, a été pauvre;
maintenant il est riche, Dieu aidant; mais il est le maître, non
l’esclave de ses richesses. Il est très économe, pourtant; et chaste,
depuis qu’il est vieux.--Hélas, cher doyen, la vie de Mahieu, telle
qu’elle est maintenant, en est-elle une? Toute la subtilité des
«artiens» (étudiants ès arts) ne résoudrait pas ce problème. Priez pour
lui, à cause de sa misère. Dieu n’a pas eu pitié de l’auteur, comme de
ce Mahieu de Beaurémi, son confrère et votre familier, qui put se tirer
d’affaire à temps en abandonnant son amie.
G[autier de Renenghe], archidiacre de Brabant dans l’église de
Thérouanne, et son frère B[audouin] chanoine dans ladite église, nobles
de race et de mœurs, généreux, les plus habiles gens du pays. Gautier
sait tout: trivium, quadrivium, mécanique, logique, grammaire,
rhétorique, musique, astronomie, architecture, etc.; le tout, plus
encore par nature que par étude. Il est éloquent. Il sait toutes les
langues. Il sait se taire au besoin... Il est connu à Cambrai, à Paris;
il est conseiller du roi; néanmoins, il n’est pas fier.--Ah! il
compatirait aux malheurs de Mahieu, s’il en était informé! Exposé de ces
malheurs, d’autant plus mérités que l’infortuné bigame assistait de sa
personne au Concile de Lyon où fut rendu le décret sur la bigamie.
Le prévôt d’Aire, [Guillaume de Licques], m’a connu jeune; il l’a
oublié; comment espérer qu’il m’aide, maintenant que je suis cloué sur
la croix du mariage?
* * * * *
[Ici s’intercale, assez singulièrement, un long morceau, plaqué, qui
fait hors d’œuvre (v. 4447-4700), en forme de diatribe sur les divers
«états du monde»[667].
D’abord, le haut clergé. Malédictions contre les évêques repus, «aux
pances pleines», qui négligent le soin de leur troupeau pour le service
des rois:
Chascun laisse son fouc[668] sans garde 307
Et s’en vont, qui bien y regarde,
Avec les roys, pompeusement,
Pour vivre plus joyeusement.
Les besongnes royaulx procurent,
Les playes du peuple ne curent...
On aimait jadis à vivre sous la juridiction des moines; maintenant, nul
ne s’en soucie, tant ils sont durs. Ils ne résident plus, d’ailleurs,
dans les monastères: on les voit aux plaids, aux marchés, par les rues,
à la cour du roi, à celle [archiépiscopale] de Reims, à celle de Rome.
Ils intriguent là et ailleurs; leur grand souci, c’est de trouver jour à
se débarrasser de leurs abbés. Et le fait est que le plus chétif moine,
dès qu’il est abbé, devient intolérable.
Rien d’intéressant dans les invectives qui suivent contre les chevaliers
et les juges.--Les avocats sont comme les filles publiques: ce qu’ils
louent, eux, c’est leur langue; et, comme elles, ils s’habillent de
manière à attirer les clients:
Bien se vestent les advocas 568
Et de nobles robes se parent
Affin que plus sages apparent...
C’est pour avoir plus grant loyer...
Et s’il n’estoyent bien vestus
On ne leur donroit deux festus
Pour leurs loys ne pour leur langage.
Fi des docteurs en médecine! Très différents des avocats en ceci qu’ils
cherchent toujours à travailler seuls, chacun pour soi, tandis que les
avocats, s’ils sont retenus deux dans une cause, ne demandent qu’à y
être quatre. Les avocats dépensent beaucoup et se traitent largement
entre eux; les médecins, tristes, solitaires et pensifs, «pleurent» la
moindre dépense[669]. Aussi bien, comment croire à leur médecine? ils
sont malades comme nous, ils ne vivent point plus que d’autres. Leur
médecine est à genoux devant les excréments et les urines, dans les
latrines, pour les clystères...
Les bourgeois acquièrent cens, rentes et châteaux par usure; mais biens
acquis de cette sorte ne durent point, comme on sait, jusqu’à la
troisième génération[670]. Tous, pourtant, ne fraudent pas. L’auteur
connaît beaucoup de bourgeois vaillants, sages, bons et honorables,
qu’il prie de bien vouloir l’excuser, s’il a été indiscret.
Les laboureurs, sympathiques parce qu’ils travaillent, payent mal leurs
dîmes; ils sont médisants et jaloux. «Las aux vilains maugracieus», qui
toujours envient la vigne et le blé de leurs voisins, et qui vivent,
pour la plupart, «comme bestes».]
* * * * *
L’abbé du Bois (de Sainte-Marie-au-Bois de Ruisseauville) est le frère
de l’évêque de Thérouanne; l’auteur l’avait vu en nourrice. Il est loué
de son énergie à défendre les droits de son église contre la population
belliqueuse et avide du Ternois. Deux cents vers en son honneur ou de
lamentations à son adresse.
L’official de Thérouanne, Jehan de Ligny, homme jeune, sage et très
sûr, noble et très savant. Mahieu célèbre sa science, qui est
universelle, avant de lui faire part, comme aux autres, des suites de sa
bigamie. Enfilade de lieux communs contradictoires, qui donnent au
rimeur l’occasion de déployer ses talents. Il a été chassé de l’ordre
clérical: tant mieux; à bas les clercs, qui oppriment les laïques. Mais
que dis-je? l’ordre des clercs est un des trois dont la sagesse divine a
composé la société; le monde périrait sans lui.
Maître Nicaise de Fauquembergue, ancien collègue de Jacques de Boulogne
aux écoles d’Orléans et dont Jacques, promu à l’épiscopat, a fait son
familier et un chanoine de son église; Gilles, abbé de Mont-Saint-Jean
lès Thérouanne, que Mahieu a connu dès l’enfance; et enfin maître
Jacques d’Étaples, écrivain incomparable, parent de l’auteur, critique
sûr, reçoivent aussi chacun leur tirade, farcie de compliments
hyperboliques et de jérémiades.
Après quoi, le bigame «jette l’ancre», comme il s’y est engagé. Encore
un conseil: ne vous mariez point. Une dernière prière: que Dieu
accueille l’auteur au paradis; et il pourra tout de même placer Perrette
à ses côtés, pourvu qu’elle ait changé d’humeur.[671]