La sagesse est l’apanage de l’âge «moien» (ou mûr). Se connaître
soi-même, amender les méfaits que l’on a commis en sa jeunesse, n’en
plus commettre. C’est le temps de «mander avant son tresor en l’isle».
Il y avait une fois un pays où l’on élisait chaque année un nouveau roi;
à la fin de chaque exercice, l’ancien était rélégué dans une île
sauvage; il y mourait de besoin; mais un de ces rois temporaires prit la
précaution, avant d’être déposé, d’envoyer «son tresor en l’isle», et
ensuite il y vécut à son aise[563]. Or, l’île sauvage, c’est la vie
future. Il est prudent d’y envoyer d’avance un trésor de jeûnes,
d’oraisons, d’aumônes, de repentir, etc. Autant d’économies dont on
jouit pendant la vie pardurable.
C’est aussi le temps d’avoir des biens temporels, héritages et
richesses, en tout bien tout honneur, et de faire fructifier ce qu’on a.
Le sage «doit estre courtois et humbles as povres et as riches, et doit
soffrir les fous;... ne faire mie grant samblant de sage antre les fous,
et por riens ne haster fol de parole ne de fait...»[564]--Il doit
administrer avec ordre son hostel et sa terre; choisir, pour le
suppléer, les meilleurs «sergents» qu’il peut avoir; et exercer une
surveillance personnelle, car _li oil dou seigneur vaut fumier a la
terre_.--Il doit faire profiter les jeunes gens en sa garde de son
expérience acquise.
Similitude de l’arbre qui jamais ne sèche ni ne manque, toujours vert et
fleuri, chargé de fruits: l’arbre du «très granz sens parfez». Il y a
des gens qui ne connaissent pas cet arbre, d’autres qui vivent à son
ombre en jouissant de son parfum, d’autres qui en cueillent les fruits,
dont les meilleurs sont au sommet. Cet arbre, c’est Notre-Seigneur
Jésus-Christ; ses branches, ce sont les saints, les saintes et les
docteurs de Sainte Église. Ceux qui ne le connaissent pas, ce sont les
infidèles et «li fauz crestien desesperé dou tout». Ceux qui vivent à
son ombre sont «li simple crestien, qui vivent benignement en lor simple
creance». Ceux qui mangent des fruits de cet arbre sont «cil qui
aprannent volontiers et oient la Sainte Escripture». A cet arbre ne se
peut comparer aucun autre, ni, à cette sagesse céleste, aucune sagesse
de la terre. Le «sens naturel» est une des choses du monde les mieux
partagées; mais il y en a bien des sortes: «li un ont grace d’une chose
et li autre d’autre». Il serait trop long d’en décrire les variétés.
L’auteur préfère rapporter ce qu’il avait «mandé jadis en rime a .I.
home que l’on tenoit a soutil... et malicieus»[565]:
Li soverains des sens si est de Dieu servir...
Li plus soutil de mal sont sovant li plus fol...
Outre la justice de Dieu, qui punit et récompense à coup sûr, on peut
dire d’ailleurs que, en ce bas monde même, les bonnes œuvres honorent
et les mauvaises honnissent. «Et cil qui ne sevent les Escriptures ou
qui n’ont grace de soutil quenoissance se poent doner garde as oevres
terriennes, qui sont devant lor iaus chascun jor».
L’auteur, dont l’embarras à suivre sa pensée est ici très manifeste, a
recours, pour s’en tirer, à une autre similitude.--Age «moien», âge de
discrétion, âge mûr. Lorsqu’une plante a dépassé sa maturité, la cime
commence à ploier, et à «revenir vers la terre ou la racine est». Le
fruit, quand il demeure aux arbres «outre saison», tombe et pourrit.
Avis à ceux qui disent qu’ils se corrigeront plus tard, quand ils seront
vieux. «Assez i a de ces qui ne vuelent rendre a Dieu ne a bone nature
ne as gens ce qu’il lor doivent;... et quant il sentent la mort, si
demandent l’abit d’aucune religion, et font geter le mantel d’aucun
frere sus aus, et dient qu’il sont randu[566]. Cil ne paient pas de leur
gré au droit terme de la paie; mais Nostre Sires s’an paie a force...»
Voici maintenant les vertus recommandables entre
toutes[567].--Débonnaireté, vertu particulièrement apparente et
profitable chez les grands seigneurs; s’il s’agit de guerre ou de
plaid, il fait bon de s’arranger, composer, faire paix.--Largesse. Mais
«ne sont mie tuit cil large que li fol tiennent a larges; car gas n’est
pas largesse».--Hardiesse. Mais _Folie n’est pas vasselages_, et «en
hardement a grant mestier li sens». Quand l’on veut aller en fait
d’armes, on doit regarder et savoir s’il y a grand honneur ou grand
profit à y aller, et si l’on a des chances pour soi. Le cas se présente
souvent au pays «devers les Turs», où l’on a affaire à fortes parties:
danger d’être pris, tué, et, si l’on en réchappe, de déchaîner «le grant
flot des Turs d’Egite et des autres lieus de paiennime».--Être
pacifique, loyal, mesuré. La «mesure» est une vertu chez les puissants,
une nécessité chez les pauvres. «Par mesure les povres genz pueent
eschaper de domage et de honte, et par soffrir et par servir doit l’an
granz biens avoir»[569].--Ne pas être «escalufré» (échauffé).--Être
«bon»: être bon, c’est «panre example a çaux qui sont tenu et conneü a
bons, et aus choses que li commun des gens tiennent a bones et qui sont
devisées por bones».--Ne pas être «desespéré»:
«Plusors fous i a desesperez, qui en bourdant font .I. trop grant
pechié, que li nice tiennent a petit et s’an rient quant il
l’oient: ce sont cil qui blasment et reprannent les oevres
celestiaus et terrienes que li Peres Createurs fist, et dient
d’aucunes choses: «Ce n’ost mie bien fait, et tele chose fust
bone,» et ainsic et ainsic. Entre les autres choses, dient:
«Pourquoi fist «Dieus home por avoir poine et travail ou siecle et
tribulacions «dès qu’il nest jusqu’a la mort? Et a la fin, se il
le trueve en «aucun meffait, si va en anfer; portant ne le deüst ja
Dieus «avoir fait.» Ce dient, et autres mescreanz i a qui dient que
touz jors a esté et est et sera cestui siecle, ne autres ne fu
onques, ne est, ne ne sera[570].»
L’auteur est laïc; c’est pourquoi il n’ose pas insister sur ce dernier
point, car il craint de «faillir et estre repris». Toutefois il ne se
peut tenir de polémiquer un peu, «por avertir la simple gent laie»,
contre ces esprits forts, qu’il dénonce. Il donne donc les raisons «por
quoi Dieus fist home, et quieus est l’oneur et li profiz et l’avantage
que home i a». Et il se flatte que ce qu’il dit à ce sujet «casse bien
et efface la mescreandise et la desesperance de çaus qui dient qu’il
n’est autre siecle que cestuy en quoy nous somes»[571].
Après avoir ainsi réfuté les impies, il s’en prend, sans transition, à
ces «nices crestiens, qui nicement vont a la messe et nicement s’an
partent». Ce sont ceux qui sortent de l’Église aussitôt que l’Évangile
est dit. Conduite absurde, car il convient d’assister à l’élévation et
de rester «tant que la pais soit donée» et que le prêtre ait communié.
C’est alors seulement que les assistants ont part au sacrement[572]. «Et
qui i demeure tant que l’on dit _Ite missa est_, adonc s’an vont par
congié».
Il passe ensuite à l’emploi du temps de chaque jour. En s’éveillant,
trois signes de croix au nom de la Trinité et une prière: «_Biaus sire
Dieus omnipotens, loez et graciez soiez vos, et benoiez de vos meïsmes
et de toutes voz creatures celestiaus et terriennes_», etc. Avant de se
lever, penser à ce que l’on fera pendant le jour qui vient pour soi,
pour autrui ou pour «un commun profit de païs», et se le répéter trois
fois, afin de ne pas oublier. Puis, entendre la messe et faire oraisons,
«teles come l’an seit», à titre de pénitence; faire l’aumône, fût-ce
d’un denier; mettre de l’ordre dans sa toilette, «n’eüst il ores plus a
faire que de roignier ses ongles»; se pourvoir de quelque «chevance»
pour les besoins courants; s’appliquer enfin à ce que l’on s’est proposé
de faire. S’y appliquer diligemment. Ne pas dire, comme certains:
«Laissiez ce; autre foiz j’entendrai»; ou bien: «Je commanderai que cil
face tel chose». Au milieu de la journée, le travail du jour doit être
accompli, car, après que l’on a bu et mangé, il faut se reposer une
heure; et ensuite il faut se distraire, «por avoir remede et repos en
son cuer», sans péché. Il faut enfin «estre la vesprée ancontre la gent
por veoir et oïr et aprendre». La nuit, on doit dormir, au moins jusqu’à
minuit; cette dernière recommandation ne s’adresse pas, cependant, aux
pauvres gens de métier qui sont obligés de faire autrement pour gagner
leur vie, ni à ceux «qui par destresce de seigneur sont en commandement
ou en servage», ni aux pénitents, ni aux moines soumis à des règles
contraires.
Quant aux femmes d’âge mûr, celles qui ont été légères en leur jeunesse
et qui ne s’amendent pas alors, on dit qu’elles rendent les canivets. Et
voici pourquoi. Il y avait une fois une belle pécheresse; un homme qui
la convoitait fit faire pour elle un beau petit couteau (canivet), dont
le manche et la gaine étaient ornés d’or, de perles et de pierres
précieuses; il le lui donna, et elle fit son gré. Elle désira par la
suite s’en procurer d’autres pareils, et, à tous ceux qui la voulaient
avoir, elle demanda désormais un petit couteau. De sorte que, bientôt,
elle en eut une huche pleine. Mais l’âge vint; la dame ne s’amenda pas;
seulement, les donneurs de petits couteaux s’adressèrent ailleurs. Un
jour vint où ce fut elle qui envoya chercher un de ceux qui lui
plaisaient, et lui fit présent, à son tour, d’un canivet, pour payer ses
faveurs. Après celui-là, un autre. Elle finit par remettre tous ses
canivets dans la circulation, pour persister dans son péché[573].