II

La jeunesse est le plus périlleux des quatre âges de l’homme et de la

femme. Car l’homme et la femme sont comme la bûche de bois vert qui,

mise au feu, fume sans plus, jusqu’à ce qu’elle soit allumée. Nature

fume en enfance et s’allume en jeunesse, et la flamme en saute parfois

si haut que la puanteur du feu de luxure et de plusieurs autres grands

péchés des jeunes gens monte jusqu’au trône de Notre-Seigneur

Jésus-Christ. «Perilleusement vivent jones genz et plus perilleusement

muerent», s’ils trépassent de ce siècle avant d’avoir atteint l’âge

mûr.

Il arrive souvent que les jeunes gens ne voient, n’entendent et ne

redoutent rien; ne voient pas ce qu’ils font, n’entendent pas ce qu’on

en dit, n’en redoutent pas les conséquences. Il y en a qui sont si

outrecuidants qu’ils croient tout pouvoir et savoir; il y en a

d’intelligents qui savent assez de choses, mais ils se courroucent vite,

et courroux de jeunesse est déréglé et brusque.

Il y en a qui méprisent les hommes d’âge moyen et les vieux, disant

qu’ils sont rassotés, tombés en enfance. Il en est qui disent ce qu’ils

pensent, hardiment, dans les conseils les plus solennels, avant leurs

anciens et les sages. Tel, dans le livre de _Lancelot_, le neveu de

Farien, nommé Lanbague, qui s’attira, pour ce fait, une semonce de son

oncle. On peut bien dire que la conscience des jeunes gens est comme une

grande vessie gonflée de volonté; qui la frappe comme il faut, la crève.

Il y a des jeunes gens qui ne renoncent jamais à faire ce qui leur plaît

par crainte de ce qu’on en dira. Bien à tort. De vaillants hommes se

sont laissé écharper pour ne pas prêter à la médisance.

Les jeunes gens font volontiers outrages et torts à leurs voisins. S’ils

sont forts, ils battent, blessent, tuent. Ce sont là des péchés mortels

et non sans péril pour les riches hommes, car «assez i a de povres

hardis, et por ce qu’il ont moins a perdre, se vangent plus tost; et

ausis mole est la pance dou riche home comme dou povre: bien i puet

entrer li glaives...» Les offenseurs sont haïs de Dieu et du siècle;

et, s’il leur arrive malheur, personne ne les plaint.

Les jeunes «hauts homes», grands seigneurs qui ont beaucoup de terres,

de chevaliers et de peuple, ont des rapports difficiles avec leurs gens,

et leurs gens avec eux. Ils aiment naturellement à s’entourer d’hommes

de leur âge; leur propre jeunesse, les conseils de leur entourage et

leur pouvoir les entraînent à des méfaits contre leur honneur, au péril

de leur âme; plusieurs en ont été presque déshérités, ou tout à fait.

Les jeunes hommes de condition moyenne, chevaliers, bourgeois ou autres,

sont exposés à se révolter contre leurs seigneurs. Or, c’est chose

honteuse et vilaine d’être contre son seigneur; que l’on ait tort ou

raison, on est souvent tenu pour traître, et cela finit mal.--_Mal

seignor ne doit on mie foïr_, dit le proverbe, _car il ne durra mie toz

jors_; tel n’est pas l’avis de l’auteur. Il n’est si bon pays au monde

qu’il ne soit sage de fuir[557] s’il est gouverné par un jeune seigneur

méchant et fort, acharné à honnir et à détruire son homme, car il lui

pourrait faire tels maux qui ne sauraient être amendés[558]. Ainsi la

conclusion paraît être que s’il n’est jamais justifiable de se révolter

contre son seigneur, il l’est parfois de le fuir; «mais as bons païs

puet on bien recovrer, se li seingneur s’atempre, ou s’amande, ou

muert.»

Les jeunes gens sont querelleurs; or il est particulièrement dangereux

de l’être avec son seigneur, et aussi avec son prélat et avec «sa fame

espousée».

Quant au prélat, quelle que soit la querelle, ou à droit ou à tort, il

faut toujours venir à sa merci si l’on ne veut pas mourir excommunié et

déshonoré. Les clercs sont toujours juges en leur propre querelle, car

si l’on appelle de l’un d’eux, c’est encore, nécessairement, devant l’un

d’eux, et ils sont presque tous «feru en un coing»; ils se soutiennent

tous: ils savent que ce qui est arrivé à l’un peut arriver à l’autre.

Qui se querelle avec sa femme a tort ou raison. S’il a tort, il offense

Dieu; il excite «la foible complexion» de sa femme à mal faire [pour se

venger]; il donne à penser aux gens que le mal est plus grand qu’il

n’est et les enhardit par là à profiter de la désunion entre les époux

pour faire la cour à l’épouse. S’il a raison, c’est pis encore, car par

la faute de la femme, si elle est publiée, le mari est déshonoré, en

tout cas, «a tort ou a droit».

C’est grand’honte et grand dommage que le mari et la femme soient mal

ensemble longtemps. Quel que soit le coupable, le cas du mari est

toujours mauvais, car l’homme craint plus la honte que la femme ne fait.

A quoi bon combattre quand on est sûr d’avoir le dessous? Les sages

disent qu’un mari ne peut parler de sa femme devant les étrangers que

d’une seule manière sensée; dès qu’il voit qu’on la regarde, qu’il

déclare: «Ce est ma fame», et se taise. De la sorte, si les autres sont

courtois, ils le laisseront en paix.

Les jeunes gens louent dans leurs discours ceux qui séduisent les femmes

et les filles des prud’hommes; ils les déclarent très vaillants,

amoureux et aimés de leurs amies; et ils médisent des maris et des

pères. Cependant les maris et les pères sont les derniers à être

informés des intrigues et ceux qui en souffrent le plus. Si chacun, en

ces affaires-là, haïssait et blâmait les vrais coupables, il y aurait

moins de méfaits.

Certaines gens, jeunes et autres, savent très bien que leurs proches

parentes font ouvertement folie de leur corps, le souffrent et s’en

moquent; et elles en prennent cœur et hardiesse pour s’abandonner

plus librement aux uns et aux autres. De grands malheurs en ont résulté;

mieux aurait valu les châtier âprement, car le bon justicier, quand il

pend un homme, en sauve cent.

Les vieillards qui aiment les jeunes gens les voient avec angoisse

affronter tous les périls, de corps et d’âme. La jeunesse ne croit pas à

la maladie, ni aux médecins, ni à la mort. Et pourtant «as fors

viennent les fors maladies». _Ausis tost muert le veel come la vache,

et aucune foiz plus tost._--Ah! jeunesse, si bien nommée. «Mout est a

droit nomez _jovanz_, car trop i a de _joie_ et de _vent_; assez est

plus jolis[559] et plains dou vent d’outrecuidance.i. povres jones, pour

ce qu’il soit sains, que ne sont li plus riche de touz les autres tens

d’aage.» Il ne faudrait pourtant pas «vivre comme beste naturelment» et

oublier Dieu qui fait et défait la vie à son gré.

Des sots prétendent qu’il n’est pas bon d’être vertueux de trop bonne

heure: _De jone saint viel diable_. Mais c’est faux, à moins qu’il ne

s’agisse d’hypocrites, qui jettent le masque sur le tard. Encore est-il

moins mal d’être hypocrite que publiquement «desesperez»[560].

L’hypocrite ne fait de mal qu’à lui-même; il donne le bon exemple; ses

aumônes ne sont pas moins profitables que celles des vrais dévots; enfin

il est possible, l’habitude étant une seconde nature, qu’il fasse à la

longue de bon cœur ce qu’il fit d’abord par semblant. Le cynique,

«desesperé en dit et en fait», est, au contraire, corrupteur; car si

Notre-Seigneur ne le punit pas tout de suite, les fous pensent, en

voyant sa prospérité: «Je puis mal faire et dire, et eschaperai ausis

comme cil.»

«Ne puet estre que li jone ne mesfacent, car nature le requiert». Et les

péchés de jeunesse sont plus excusables que d’autres. Mais il ne faut

pas que les jeunes gens «se désespèrent», c’est-à-dire s’endurcissent:

il faut garder Dieu devant ses yeux, efforcer son cœur de bien faire,

et conserver l’espoir du mieux.

Mais c’est assez parlé des maux de la jeunesse; parlons maintenant des

biens qu’elle comporte, et de l’art d’en jouir.

Jeune homme doit mener joyeuse vie, être courtois et large, accueillant

pour les siens et les étrangers. «N’afiert mie a jone home qu’il soit

mornes et pensis». Pour ce qui est de la largesse, elle sert à s’assurer

les cœurs de ses serviteurs. Souvenez-vous du roi de Jérusalem qui

força un de ses riches hommes à accepter un don: «Sire, disait le riche

homme, vos me donez trop; donez as autres». «Prenez mon don», répondit

le roi, «car a moi samble que de noviau don novele amor ou remembrance

d’amor».

Le jeune homme doit user de la force de son corps, au profit de soi et

des siens; «car grant honte et grant domage puet avoir qui passe son

jovent sanz esploit». C’est pendant la jeunesse qu’il faut se travailler

de conquérir les biens temporels pour le reste de la vie. Jeunesse, été

de la vie. En été on coupe les blés, on les bat, on les vanne, on les

engrange pour le reste de l’année. Alors il fait chaud; les jours sont

longs; on n’a pas besoin de beaucoup d’habits et on peut travailler

longtemps...

L’âme trouve son profit au travail, comme le corps. Quand les chevaliers

et autres gens d’armes sont en campagne, ils craignent plus

Notre-Seigneur que quand ils festoient dans leurs hôtels; et quand ils

sont bien fatigués, ils ont moins le désir et le pouvoir de pécher.

Ainsi en est-il des gens de métier et de tous ceux qui travaillent...

Comme le feu de la luxure est surtout allumé en jeunesse, il est sage de

se marier tôt pour éviter fornications et adultères. C’est une belle

chose que «loial mariage», encore que ce soit «morteus bataille, ou

covient morir l’un des .II. ainz que departent dou champ». De la joie en

vient, et de l’ennui aussi. Mais les biens passent les maux. Et d’abord

on a des enfants, qui héritent des «surnoms» du père et continuent sa

race. On en a de bons, et aussi des mauvais; «mais por les maux ne doit

demorer que l’an ait fame espousée por avoir hoirs».

Les fils des riches bourgeois sont trop à leur aise et, par conséquent,

exposés à commettre des actes de violente et outrageuse luxure aux

dépens de leurs pauvres voisins, surtout dans les villes où il n’y a pas

de chevaliers. Et souvent il est arrivé que les seigneurs des lieux les

en «raimbent»[561]; plusieurs ont été honnis et justiciés de leur corps

pour de pareils outrages. Qu’on les marie le plus tôt possible, plus tôt

encore que les gens d’armes et les laboureurs qui travaillent. «Li fais

des fames espousées lor acorse[562] mout les sens.»

Les jeunes clercs sont fort exposés aussi à pécher et à mal dépenser les

biens temporels qu’ils ont reçus pour servir Notre-Seigneur. Mais

n’insistons pas. «Cil qui fist ce livre ne vost deviser nule meniere de

pechié de clerc, porce qu’il estoit hons lais et a lui n’apartenoit pas,

mais aus prelaz... Et Dieus par sa misericorde lor doint sa grace et a

çaus qui les ont a gouverner».

Les jeunes femmes sont encore en plus grand péril que les jeunes hommes,

car elles n’ont pas le sens aussi solide. Aussi les doit-on bien garder:

_Chastiaus qui n’est assailliz ne sera ja pris par raison_. Ne leur

donner, d’ailleurs, aucun prétexte de mal faire: que ceux qui en ont la

responsabilité, parents ou maris, les entretiennent donc suivant leur

rang; qu’ils ne leur assignent pas ce qui leur est nécessaire par les

soins de mauvais baillis qui les tourmentent; que leurs maris les

aiment, mais pas trop, de peur qu’elles n’en conçoivent de l’orgueil.

Le grand point est qu’elles ne fassent pas folie de leur corps. Ce genre

de péché n’est pas considéré comme grave pour les hommes; même, «il ont

une grant vainne gloire quant l’on dit ou seit que il ont beles amies,

ou jones, ou riches», et leur lignage n’y a point de honte. Pour les

femmes et leur parenté, c’est le déshonneur proprement dit: «Grant

honte doivent avoir quant on les monstre au doi; et quant eles viennent

en assamblée a feste ou a noces ou aillors, et les gens rient et

consoillent, adès doivent cuidier que ce soit por eles; et si est il

sovant».

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 29 / 69 题