IV

Le vieillard doit remercier Dieu, qui lui a laissé tant de temps pour se

repentir. C’est le moment de donner pour sauver son âme. Songez que, au

jour de la mort, tout ce que vous n’aurez pas dépensé pour le salut de

votre âme ne vous vaudra rien. Peut-être même que ceux qui en hériteront

en feront mauvais usage. Votre jeune femme en fera jouir un jeune mari,

ou d’«autres jones qui l’acointeront» si elle n’est pas honnête. Vos

enfants, vos parents? Souvenez-vous des enfants et des parents de ceux

que vous avez vu trépasser autrefois. Qu’ont-ils fait pour les âmes des

défunts? peu ou rien. Donc, «mout est fous cil qui ne done _par sa main_

de ses biens grant partie, por s’ame sauver»[574].

Les vieux doivent mépriser la vie; ils sont payés pour savoir que «assez

i a de quoi»:

Cist siecles est une bataille,

Qui plus i vit, plus se travaille

Et l’Ennemis[575] met tout en taille...

La vie des vieux n’est que travail et douleur. C’est pourquoi l’on dit

qu’il ne faut jamais leur demander: «Vous dolez[576]?».

C’est une grande honte aux vieux de contrefaire les jeunes, et

spécialement de se marier; «car, s’il prant fame jone, toz jors doit

cuidier que li jone home l’emportent; et se il la prant vieille, .II.

porretures en .I. lit ne sont mie afferables[577]». On dit aussi, avec

raison, que Notre-Seigneur a surtout horreur de trois espèces de

pécheurs: vieux luxurieux, pauvres orgueilleux, riche convoiteux. «Trop

i a vilain péchié et outrageus de volonté sans besoing».

_A la mort ne faut nus._ Que chacun prenne exemple sur ceux qui vont

quitter une ville ou un pays pour aller dans un autre. Avant le départ,

ils paient leurs dettes. Crainte de rien oublier, ils font crier le ban

«que tuit cil a cui il doivent riens, veignent avant, si seront paié».

Il y a des malades qui agissent ainsi, même en des cas où le péril de

mort n’est pas grand. A plus forte raison, est-ce indiqué pour les vieux

qui sont certains de «partir» prochainement.

* * * * *

Les femmes qui vivent assez pour être vieilles doivent être très

aumônières, «et plus volontiers as besogneus et as besogneuses que as

truanz ne as truandes».--Les bonnes vieilles sont très utiles, en ce

qu’elles gouvernent et gardent leurs maisons et leurs biens, élèvent

les enfants, arrangent des mariages, etc[578]. Mais il en est de

mauvaises qui se parent, emplâtrent leurs visages, teignent leurs

cheveux, n’avouent pas qu’elles soient «remeses»[579]; et, si quelqu’un

le leur dit, elles se fâchent. Celles-là, après avoir rendu tous les

canivets, dépensent leur patrimoine, jusqu’à ce que cela même ne suffise

plus et que tout le monde les refuse. «Et ainsi sont parhonies, car li

pechié ne demorent mie par eles, mès pour defaute d’ome». Elles ne

perdent pas, hélas, avec l’âge, le «pooir» de cohabiter, comme les

hommes.

* * * * *

Tels sont les quatre temps d’âge. Chacun d’eux dure vingt ans, en deux

périodes de dix ans. Soit, en tout, quatre-vingts ans. L’auteur a oublié

quelques détails; il les ajoute, pour ainsi dire en post-scriptum.

D’un à dix ans, les enfants sont fort en péril de mort et de blessures,

parce que les femmes risquent de les écraser en les couchant la nuit

près d’elles, etc. De là le proverbe: _On doit garder son enfant de feu

et d’iaue tant que il ait passé .VII. anz_.

Il n’est pas bon de marier les enfants mâles avant vingt ans, si ce

n’est «por haste d’avoir hoirs» dans les familles princières; pour

saisir l’occasion d’un beau mariage; ou crainte du péché, si le sujet

est précoce. Mais les filles, on peut les marier sans scrupule dès

qu’elles ont passé quatorze ans.

L’homme est vieux à soixante ans, et, comme on dit, «quites des

servises». A cet âge, en effet, il a assez à se servir lui-même, ou à se

faire servir. Si quelqu’un dure plus de quatre-vingts ans, «il doit

desirer la mort».

* * * * *

Ce n’est pas tout. L’auteur a laissé de côté quatre «choses», parce que

ces choses sont bonnes, profitables et convenables aux quatre âges

indistinctement[580]. Il estime que le moment est venu de s’en occuper.

C’est à savoir: Souffrance, Service, Valeur, Honneur. Chacune de ces

vertus peut-être considérée sous deux aspects, activement et

passivement: ceux qui souffrent et ceux que l’on souffre, ceux que l’on

sert et ceux qui servent, ceux qui valent et ceux à qui l’on vaut, ceux

qui honorent et ceux que l’on honore. Ces distinctions laborieusement

établies, l’auteur les oublie, d’ailleurs, aussitôt; et il n’en est plus

question. Il est visiblement fatigué; il écrit à bâtons rompus, avec de

fâcheuses redites.

_Li bon souffreor vainquent tout._ Jésus-Christ a donné l’exemple. Folie

de se désespérer pour les choses temporelles, qui sont transitoires. Les

pauvres souffrent par nécessité, les riches se créent des raisons de

souffrir. Nul n’est en si bon point qu’il n’ait besoin de patience.

Les hommes qui ont un seigneur, qu’ils le servent loyalement et

longuement; Dieu les récompensera, si ce n’est le seigneur lui-même.

Mais «cil qui reçoivent servise et jamais ne le guerredonent, il boivent

la suor de leur serveors, qui lor est venins morteus as cors et as

ames».

_A bien servir covient eür avoir_, dit le proverbe[581]. Ce n’est pas

sûr. Au moins est-il certain que le bonheur apparent n’est pas toujours

le vrai bonheur. On voit, en effet, se pousser, s’enrichir et se faire

honorer près des riches hommes tels gens «qui sont droit asne et plus

nice que bestes», tandis que des sages et des vaillants n’obtiennent

rien qui soit digne d’eux. Le succès des uns tient soit à la «niceté»,

soit à l’aveuglement, soit à la répugnance pour la vertu des grands

seigneurs qui les accueillent, soit à la malice du Diable qui échafaude,

pour s’amuser, ces prospérités trompeuses. Ce sont les autres, les

dépourvus, s’ils savent souffrir leur pauvreté en patience, qui ont reçu

en partage le vrai bonheur «de par Dieu».

Au point de vue des services réciproques que les hommes se rendent, on

peut distinguer dans l’humanité trois types généraux: 1º les «franches

gens, amiables et debonaires»; 2º les gens de métier; 3º les vilains.

«Franches genz amiables sont tuit cil qui ont franc cuer... Et cil qui a

franc cuer, de quelque part il soit venuz, il doit estre apelez frans et

gentis; car se il est de mauvais leu et il est bons, de tant doit il

estre plus honorez[582]».

Parmi les gens de métier, se placent au premier rang les prêtres et les

clercs qui ont la cure des âmes, les avocats, les juges, etc.

Vilains sont ceux qui se conduisent vilainement et ne rendent service à

personne que contraints par la force. «Tuit cil qui le font sont droit

vilain, aussi bien comme s’il fussent serf ou gaeigneur... Gentillesce

ne valour d’ancestre ne fet que nuire as mauveis hoirs honir».

Trois espèces de gens, donc trois espèces de loyers ou payements. On a

les services des franches gens par des prières courtoises ou en échange

de bienfaits. On a ceux des gens de métier en payant («par doner»). Et

les vilains «au baston»[583].

Il y aurait trop à dire, selon Philippe, sur les loyers de la seconde

espèce, qui conviennent aux gens de métier. «Cil de Sainte Eglise le

veulent [le loier de don] a la vie et a la mort; après la mort ont

aumosnes por chanter messes de _requiem_...» Les avocats et les juges ne

font rien «sans loier de don»; «et sovant vuelent comparagier les dons,

ce est que l’on doigne les petiz après les granz, et si ameroient miaus

tous jours les granz que les petiz».

Ce qui précède, au sujet de Souffrance et de Service, est, comme on

voit, très décousu. Ce qui suit, relativement à Valeur et à Honneur, est

un verbiage à peu près inintelligible, à force d’être confus. Relevons

seulement ce trait: «Cil qui pueent valoir et ne valent sont mauvais et

honni en cest siecle...; et quant plus i durent, pis lor vaut. Et se la

mort nes vuet occirre, il meïsmes devroient voloir la mort. Car quant

plus tost faudroient dou siecle, plus tost seroit estainte et

remese[584] la honteuse meniere d’aus».

* * * * *

Lorsqu’un riche homme reçoit un compte de denrées et d’issues, il en

entend d’abord «tout le menu mot à mot»; puis il demande à l’entendre

«en gros et en grant some»; ces rubriques générales («gros») et ces

totaux lui permettent de se remémorer le détail qui lui a été

précédemment exposé. Il en est tout de même du présent compte: d’abord,

le compte lui-même, divisé en quatre parties (avec le post-scriptum

disposé sur le même plan quadripartite); puis les gros ou rubriques

générales: l’auteur désigne ainsi ses développements à bâtons rompus sur

Souffrance, Service, Valeur et Honneur; enfin la somme (simple résumé de

l’ouvrage principal), qui dispensera de relire le reste:

«Tuit cil qui l’avront oï ententivement une foiz [le compte des

Quatre âges] porront savoir par ces .IIII. moz qui sont li gros, et

par les somes, le moien de tout ce qui est escrit ou livre; et ce

porra l’an faire plus legierement et sovent que oïr le tout; et

tuit cil qui volontiers l’orront en amanderont, se Dieu plest».

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 31 / 69 题