LES QUATRE AGES DE L’HOMME

A la fin de l’opuscule _Des. IIII. tenz d’aage d’ome_, on lit (dans un

seul ms., celui de Metz), une notice sur l’auteur, rédigée par lui-même,

selon toute apparence. En voici la substance. Philippe de Novare, qui

fit ce livre, en a composé deux autres: 1º un recueil de mémoires

historiques et de poésies sur divers sujets[540]; 2º Le _Traité de forme

de plait_, ou Livre des us et coutumes des «Assises d’Outremer et de

Jherusalem et de Cypre».

Le _Traité de forme de plait_ est connu et publié depuis longtemps.

L’autre recueil a passé pour perdu tout entier depuis le XVIe siècle,

mais on a retrouvé récemment la plus importante des parties dont il se

composait: «l’Estoire et le dreit conte de la guerre qui fu entre

l’empereor Federic et monseigneur Jehan d’Ibelin, seignor de Baruth»;

voir _Les Gestes des Chiprois_, éd. G. Raynaud (Genève, 1887). Le texte,

«qui pourrait encore être amélioré», de ces précieux mémoires,

«mériterait d’être publié une fois de plus, séparé de la compilation

dans laquelle il est inséré et purgé des interpolations qu’il a subies:

il fournirait alors à l’historien, au philologue et au littérateur un

des monuments à tous les égards les plus intéressants que nous ait

laissés l’historiographie française du moyen âge». Tel était le

sentiment de G. Paris, qui annonçait l’intention, peu de temps avant sa

mort, de procurer cette édition[541].

La biographie de Philippe est maintenant assurée dans ses grandes

lignes.--Il était originaire de Novare en Lombardie[542], et de famille

noble. Pourquoi et comment il était venu de son pays en Orient, c’est ce

qu’il racontait dans la partie de ses Mémoires que l’on n’a plus. On

sait pourtant qu’il figurait au siège de Damiette, en 1218, dans la

suite d’un baron de Chypre qui s’appelait Pierre Chappe; ce seigneur

appréciait fort son talent de lire à haute voix des _romans_. C’est par

là que le jeune «lombart» gagna aussi, devant Damiette, l’amitié de

Raoul de Tabarie, «qui passait pour l’homme de son temps le plus versé

dans le droit féodal et qui lui inculqua les premiers principes de cette

science.» Ces souvenirs de jeunesse sont rapportés par Philippe dans le

«Livre de forme de plait» (_Assises de Jérusalem_, I, 525).--A une date

inconnue, il entra au service des Ibelin, une des plus grandes familles

de l’Orient latin, dont il demeura, toute sa vie, le client et l’ami

dévoué.

Il se maria en 1221 avec une femme du pays, dont il eut un fils, Balian,

filleul de Balian d’Ibelin. Elle le laissa veuf de bonne heure.

De ces deux faits que, de son propre aveu, il avait composé des chansons

«des granz folies dou siecle que l’on apele amors», et qu’il eut

longtemps d’assez grosses dettes, les modernes ont conclu qu’il paraît

avoir mené, en son âge mûr, «une vie peu austère». Mais, par ailleurs,

on n’en sait rien.

Ce qui n’est pas douteux, c’est qu’il établit de bonne heure sa

réputation de jurisconsulte, très éminente par la suite. «Sire Phelipe

de Nevaire, disait Hugues de Brienne en 1263-64, que l’on tent[543] au

meillor pledeour deça la mer». A partir de 1229 il joua aussi un grand

rôle comme combattant et diplomate dans la guerre de Chypre, qu’il a

racontée, et à la cour des Ibelin, en Chypre et en Syrie. Son «compère»

Balian d’Ibelin, le «vieux seigneur de Baruth», le modèle des

chevaliers, mourut en 1246; mais il resta en relations intimes avec le

frère de Balian, Jean.--Après la mention précitée qu’Hugues de Brienne a

faite de lui en 1263-64, sa trace se perd.

On a conjecturé pourtant qu’il dut composer son dernier ouvrage: _Des.

IIII. tenz d’aage d’ome_ après 1265. Nous savons, en effet, par

lui-même, qu’il avait «soixante-dix ans passés» quand il écrivit ce

livre, résumé de son expérience mondaine. Or, puisqu’il était encore au

siège de Damiette, en 1218, dans une position subalterne, et puisqu’il

se maria en 1221, c’est, dit-on, qu’il était né probablement vers 1195.

Il aurait donc eu soixante-dix ans juste en 1265.--Au lecteur

d’apprécier jusqu’à quel point ce raisonnement est solide.

Philippe de Novare entreprit le _Des. IIII. tenz d’aage d’ome_ pour

«ansaignier as siens et as estranges» ce qu’il avait appris sur la vie,

au cours de sa longue carrière, en regardant autour de lui, sans avoir,

d’ailleurs, la prétention de faire concurrence à «cels qui plus sevent

et valent, et especiaument as ministres et as sarmoneurs de Sainte

Eglise». C’est un des rares ouvrages du moyen âge dont il n’y ait pas

lieu de rechercher les sources: il est presque entièrement original,

soit que l’auteur exprime ses opinions personnelles, soit qu’il se fasse

l’écho des idées courantes dans la haute société, profondément

francisée, toute française, de son pays et de son temps; d’où l’intérêt

exceptionnel du livre[544]. Original, vivant, sincère: à combien

d’œuvres du moyen âge est-on en droit d’appliquer ces épithètes?--Le

seul écrivain du XIIIe siècle dont il soit légitime et indiqué de

rapprocher Philippe de Novare, c’est Joinville[545]; tout autre éloge

est superflu.

L’auteur--homme du monde, et non pas écrivain de profession--n’a pu

tirer de son propre fonds un opuscule relativement si long sans révéler

au lecteur attentif certains traits de son propre caractère. Il était à

coup sûr prudent, très prudent, extraordinairement respectueux dans ses

rapports avec l’Église, quoiqu’il risque en terminant, contre le

«métier» ecclésiastique, une plaisanterie qui, d’ailleurs, avorte tout

de suite sous sa plume (§ 213, 216). Familier des cours princières, il

était très préoccupé des devoirs que les grands seigneurs ont envers

leurs serviteurs; c’est une matière qu’il remâche à plusieurs reprises,

à propos et hors de propos, et l’on peut soupçonner, çà et là, à

l’entendre (notamment aux § 207, 208), l’amertume de ressentiments

personnels: «Tel riche home chacent le cheval de l’estable et i mettent

le buef et les asnes as hautes manjoures[546]...». Enfin, il avait une

médiocre opinion de la vertu et du «sens» des femmes, et il semble qu’il

ait vécu dans une société où les mœurs étaient assez libres.

«Telz i a qui dient que li viel sont rassoté et hors de memoire, et sont

changié et remué de ce qu’il soloient savoir» (§ 36). Dans le _Des.

IIII. tenz d’aage d’ome_, le style du bon vieillard est encore agréable,

vif et savoureux par endroits: mais il est aussi, parfois, embarrassé,

très pénible. Les idées sont enfilées à la débandade, surtout à partir

du chapitre III (§ 95, «En moien aage...»). Il y a des redites

fâcheuses, des oublis singuliers. Et que penser des trois post-scriptum

accumulés à dessein pour «carrer» l’ouvrage, de façon, comme l’auteur

ne craint pas de s’en vanter dans son _explicit_, à ce que les «quatre

temps d’aage» y soient «devisez et affigurez de quatre en quatre par

quatre foiz»? Lorsqu’il écrivit les dernières pages de son dernier

livre, le spirituel mémorialiste de _La guerre qui fu entre l’empereor

Federic et monseigneur Jehan d’Ibelin, seignor de Baruth_, avait

sûrement beaucoup baissé.

Le traité moral de Philippe de Novare, dont on connaît cinq manuscrits

(tous du XIIIe siècle), a été publié, médiocrement, par M. Marcel de

Fréville, pour la Société des Anciens Textes français (Paris, 1888). Cf.

P. Meyer, dans la _Bibliothèque de l’École des Chartes_, L (1889), p.

669.

* * * * *

Celui qui fit ce livre avait soixante-dix ans passés quand il

l’entreprit. En ce long espace de temps il a acquis de l’expérience,

souvent à ses dépens. C’est ce qui l’autorise à enseigner les autres.

I

Dieu a fait de sa grâce aux petits enfants trois dons: l’enfant aime et

reconnaît la personne qui le nourrit de son lait; il «fait samblant de

joie et d’amor» à ceux qui jouent avec lui; enfin ceux qui élèvent les

enfants les aiment et en ont naturellement pitié. Ce dernier point est

très nécessaire, car, «se ce ne fust, il [les enfants] sont si ort[547]

et si annieus[548] en petitesce, et si mal et si divers[549] quand il

sont .I. po grandet, que a painnes en norriroit on nul.»

Les méchants enfants, «qui font les abominacions», ont perdu la grâce de

Notre-Seigneur, à cause de leurs péchés et de ceux de leurs aïeux. Tous

les enfants devraient prendre exemple sur Jésus-Christ, qui fut si

humble et si obéissant envers sa glorieuse mère et le mari de celle-ci,

Joseph. Et il ne faut pas dire que les enfants sont bons ou méchants

suivant qu’il a plu à Dieu de les rendre tels; ils ne sont pas pareils

aux «faons» des bêtes et aux «pijons» des oiseaux, qui sont sans raison:

ils ont, eux, le «franc arbitre» du bien et du mal, au moins depuis

l’âge de dix ans.

L’amour de ceux qui élèvent les enfants croît à mesure que ceux-ci

grandissent. Mais qu’ils prennent garde. Il faut, non pas faire, sans

examen, la volonté des enfants, mais les corriger quand ils sont petits.

«N’avient pas sovent que anfant facent bien se ce n’est par doute ou par

ansaignement» (§ 227). _L’an doit ploier la verge tandis que ele est

graille et tendre_; car, plus tard, on la casserait. Et si l’enfant

pleure, peu importe: mieux vaut qu’il pleure pour son bien que si le

père pleurait, plus tard, pour son mal. Châtier par paroles, d’abord,

puis, de verges; enfin, de prison. Surveiller particulièrement les

tendances au vol, à la violence, au blasphème, qui mènent à mal finir.

«Assez en i a qui jurent et mesdisent de Nostre Seigneur et de Nostre

Dame et des sainz; ce ne lor doit on soffrir en nule guise, car

mescreant en puent devenir et a male fin venir.» Paroles vilaines,

vilains jeux, tout cela est fort dangereux, car on s’y habitue; or, dans

la vie, _Par douce parole passe l’an bien un mal pas, et par felon dit

ont esté maint home honi et mort_.

La première chose que l’on doit apprendre aux enfants, c’est la croyance

en Dieu: _Credo in Deum_, _Pater noster_, _Ave Maria_; puis, les deux

premiers commandements de la loi, qui sont les plus importants. C’est à

savoir: _Aimme ton Seignor ton Dieu de tout ton cuer et de toute ta

pensée et de toute ta langue et de touz tes manbres et de toute t’ame_;

et _Aimme ton proïme si comme toi meïsmes_. A peu près toute la Loi

découle de ces deux articles.

Ensuite, apprendre un métier; l’essentiel, dans la vie, est de bien

faire son métier, quel qu’il soit. Les métiers dont il faut commencer

l’apprentissage le plus tôt sont les deux plus honorables, «clergie et

chevalerie»[550]. «A poines puet estre bon clers qui ne commance dès

anfance, ne ja bien ne chevauchera qui ne l’aprent jones».

Il est d’ailleurs facile de prouver que les deux «métiers» susdits sont,

non seulement les plus honorables, mais les plus profitables. Il est

arrivé souvent que, par clergie, le fils d’un pauvre homme est devenu

un grand prélat, voire pape, père et sire de toute la chrétienté. De

bons chevaliers ont fait fortune par leur valeur; il en est qui sont

devenus rois. On peut aussi être canonisé et avoir sa fête chaque année

(ce qui n’est pas donné aux plus grands seigneurs), ou être de ceux dont

«on fait memoire et biaus diz en rime et en chançons».

Les hauts hommes ont trop à faire pour enseigner eux-mêmes leurs

enfants. Qu’ils les fassent élever largement, pour qu’ils ne

s’accoutument pas à la parcimonie, dont la tache est indélébile. La

largesse n’a jamais ruiné personne; l’avarice a ruiné bien des gens.

Largesse dispense de mainte vertu, même de courage: «Largesce cuevre

mout d’autres mauvaises tesches en riche home, car s’il avient que

riches home ne soit hardiz de son cors, s’il ose largement doner et

despendre, il aura tant d’autres hardiz que ja por ce ne perdra terre.»

Les maîtres, choisis avec soin, apprendront aux enfants des hauts hommes

la courtoisie, le beau parler, la manière d’honorer et d’accueillir les

gens[551]; ils leur feront apprendre les histoires et les livres des

auteurs où il y a de beaux dits et de bons conseils qui pourront leur

être fort utiles, s’ils les retiennent. Ils les laisseront aussi jouer,

car nature le requiert, mais pas trop[552].

Voilà pour les mâles; voici maintenant pour les femelles.--On leur

enseigne premièrement l’obéissance (car Notre-Seigneur a voulu que les

femmes fussent toujours en commandement et sujétion); et à n’être ni

hardies, ni abandonnées en paroles ni en actions, ni vilotières[553], ni

convoiteuses, ni quémandeuses, ni dépensières. En effet, si une femme

parle vilainement, on lui répondra sur le même ton, au grand dommage de

sa réputation. Si une femme fait vilaine œuvre de son corps, de

semblant ou de fait, si petit que soit le péché, c’est plus grande honte

pour elle et pour les siens que s’il s’agissait d’un homme. Si une femme

est vilotière, elle peut plus aisément parler aux gens; les gens lui

parlent; et ces conversations entre personnes de sexe différent ne sont

pas bonnes, car le feu et l’étoupe s’allument vite dès qu’on les met en

contact... Une femme qui demande et convoite le bien d’autrui, on

convoitera et demandera son corps. Enfin la largesse n’est pas une

qualité qui convienne aux femmes: pucelle, elle n’a pas besoin de faire

des cadeaux (et c’est pourquoi l’on dit de quelqu’un qui n’a rien: _Il

est plus povres que pucelle_); mariée, si son mari est généreux et elle

aussi, c’est la ruine de la maison; si son mari ne l’est pas autant

qu’elle, elle fait honte à son seigneur. Une seule largesse est

recommandable chez une femme: c’est lorsqu’il s’agit d’aumônes, avec la

permission du mari, si le ménage a de quoi. Quand on voit une femme trop

dépensière, on se demande toujours si elle n’est pas aussi libérale de

son corps que de son avoir.

Toutes les femmes doivent savoir filer et coudre, car la pauvre en aura

besoin et la riche appréciera mieux le travail des autres.

On ne doit pas apprendre aux filles à lire ni à écrire, si ce n’est pour

être nonne; car maints maux sont advenus du fait que des femmes avaient

appris ces choses[554]. Il y a des gens qui oseront leur écrire folies

ou prières, en chansons ou en rime ou en conte, qu’ils n’auraient pas

osé dire. Et le diable est si subtil qu’il inspirera aux plus sages le

désir de répondre. Une correspondance s’ensuivra, et, comme dit le

proverbe: _Au serpent ne puet on doner venin_, «car trop en i a».

Se méfier, pour les jeunes filles, des mauvaises femmes et des garçons.

Les mauvaises femmes leur conseillent de mal agir et font les

entremetteuses. La compagnie des garçons est fort à craindre; «car

mainte foiz est avenu qu’il [les garçons et les garces] s’entr’aimment

dès petitesce, et si tost comme il le pueent faire il s’assemblent, ainz

que les autres genz cuident que nature lor requiere».

Leur enseigner, au plus tôt, «la bele contenance et simple»;

c’est-à-dire à regarder droit devant elles, ni trop haut, ni trop bas,

d’un air tranquille et mesuré, modestement, sans affectation, «sanz

bouter sa teste avant ne traire arriers en fenestre ne aillors»[555].

Les jours de fête, qu’elles ne soient ni trop «acointables»

(familières), ni «vilainement gourdes» (empruntées). Encore vaudrait-il

mieux qu’elles fussent un peu dédaigneuses que trop faciles à l’égard de

ceux et de celles qui les entourent pour les servir. _Privez sires fait

fole mainie._ «Moult afiert a fame qu’ele parole po,[556] car en trop

parler dit on sovent folie».

La «bele contenance», c’est-à-dire la bonne éducation, est très

nécessaire aux femmes. Mainte pauvre pucelle a été appelée à être riche

dame et hautement mariée à cause de sa bonne renommée; mainte haute dame

a été déshonorée par sa «folle contenance» et en a manqué mariage. Bien

plus, il arrive souvent qu’un sage maintien, sans vertu, soit plus

avantageux que la vertu, sans bonnes manières: «Aucune foiz a mout valu

bele contenance et sage deportement a cele qui a mesfet; et par le

contraire ont esté avilenies et blasmées plusors, sans mesfere».

On dit communément que les femmes de mauvaises mœurs élèvent bien

leurs filles, car elles connaissent les inconvénients «de fol samblant

et de fol fet». Mais cela n’est pas vrai, car les filles de telles

femmes savent fort bien répondre aux reproches qui leur sont adressés

par elles: «Ja fetes vos ce et ce, et je le sai mout bien et oï dire».

Ainsi, elles «estoupent la bouche» à leurs mères. Mais les bonnes mères

osent tout dire.

Les femmes ont un grand avantage sur les hommes. On n’est tenu pour

honnête homme qu’à plusieurs conditions, si l’on est à la fois courtois,

large, hardi et sage. La femme, si elle est honnête de son corps, tous

ses autres défauts sont couverts, et elle peut aller partout tête levée.

C’est pourquoi les filles n’ont pas besoin de tant d’enseignements que

les fils; ceux qui précèdent suffisent, si l’on s’y prend à temps.

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 28 / 69 题