XV. Si vous avez un bel instrument vocal, chantez hardiement:

Beaux chanters en leu e en tans 455

Est une chose molt plaisanz.

En compagnie de gens du monde, qui vous en prient, et dans votre

particulier, pour votre plaisir, chantez; mais n’abusez pas, pour que

les gens ne disent pas, comme il arrive: _Beaux chanters ennuie

sovant_[531].

XVI. Recoupez souvent vos ongles, au ras de la chair, par souci de

propreté. «Avenandise» vaut encore mieux que beauté[532].--Toutes les

fois que vous passez devant la maison d’autrui, gardez de vous arrêter

pour jeter un coup d’œil à l’intérieur.

Tel chose fait aucuns sovant 483

En son hostel priveemant

Qu’il ne voudroit pas c’on veïst.

Entrer sans frapper est indiscret; il semble que ce soit «agais».

XVII. Il importe de savoir manger. Ne pas trop rire, ne pas trop parler

à table. Ne pas s’adjuger les meilleurs morceaux. Ne pas trop manger

chez un hôte. Ne pas blâmer les mets qu’il offre. S’essuyer la bouche,

ne pas s’essuyer le nez à la nappe:

Totes les foiz que vos bevez 521

Votre boiche bien essuez;

Que li vins engraissiez ne soit,

Qu’il desplait molt a cui le boit.

Gardez que vos iex n’essuez

A cele foiz que vos bevez

A la nape, ne votre nez...

Si vos gardez dou degouter

Et de vos mains trop engluer[533].

XVIII. Mentir est un grand vice. Tout prud’homme aimerait mieux recevoir

une blessure corporelle que de mentir: une blessure peut guérir; le tort

que cause le mensonge à la réputation est sans remède.

XIX, XX, XXI[534]. Il y a des dames qui, quand on les prie d’amour, ont

la gaucherie de se taire, faute de se savoir excuser. Tant de simplicité

encourage les poursuivants et leur fait croire qu’ils chassent un gibier

facile, trop facile. Il faut toujours refuser, même si l’on n’en a pas

l’intention. Et voici comme on doit s’y prendre.

Supposé que celui qui vous adresse une déclaration vous dise:

..... «Dame, nuit et jour 610

Me fait votre beautez languir.

Quant je vos voi, s’ai si grant joie

Qu’il m’est avis que je Deu voie...

Vendre, doner et engaigier

Me poez, dame, plainnement.

Por fiance merci vos quier

Quant votre suis si ligemant.»

Et autres choses semblables[535]. Vous répondrez:

«Celui aim je que amer doi, 698

A cui j’ai promise ma foi,

M’amor, mon cors et mon servise

Par loianté de Sainte Yglise...

Et se vos jamais en parlez

Mon cuer si deperdu avrez

Que trop mal gré vous en sera...»

Ne dites pas cela en riant, mais comme si vous étiez bien fâchée.

N’allez pas, toutefois, jusqu’à l’outrage. Et ne craignez rien; vous

aurez beau lui défendre de revenir sur ce sujet, il n’aura garde

d’obéir:

S’il vos aimme tant con il dist 750

Ne laira por nul escondit[536]

Qu’il ne reviegne a sa proiere...

Et se vos baez a[537] s’amor,

Quant fait li avrez lon dangier[538]

Iert il toz liez de l’outroier[539].

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 27 / 69 题