Ces gens-là ne savent pas aider les francs hommes; ne leur demandez
jamais conseil. D’une buse, vous ne verrez jamais faire un bon faucon.
Ils n’ont pas le sens de la fidélité:
A lor gré voudroient chascun jor 1159
Tel genz avoir noveaul seignor,
Qu’il ne sevent de cuer amer;
Por ce s’i doit on moins fier
Quant il mostrent plus bel samblant.
Vous connaissez le proverbe: _Tuit li parent dame Amenjart adès se
traient d’une part._ Savez-vous ce que ça veut dire? Cela veut dire que
les fous aiment la compagnie des fous et que les mauvais s’assemblent.
Li proudons ainme le proudome... 1177
Princes qui malvais home croit
Ne dites ja que proudons soit.
De plus bas s’élève le serf, d’autant plus orgueilleux est-il, et
«desmesuré». Un tigre n’est pas plus cruel que lui pour les francs
hommes qui lui sont subordonnés. Souvenez-vous du bon roi Darius et de
son satrape Bessus. Et Alexandre? ce sont ses serfs qui lui firent
«boire la mort»:
Hé! riches homs! con mar[507] i fus 1241
Quant par tes sers fus deceüs!
Mais si vous trouvez un prud’homme de bas parage, faites-lui du bien
tout de même, honorez-le suivant son prix. Le «bas parage» ne doit faire
aucun tort à l’homme sage:
Fiz de vilain prouz et cortois 1253
Vaut .XV. malvais fiz de rois[508].
VII[509].--Méfiez-vous des «losenjors», des flatteurs et des traîtres.
C’est le pire venin du monde[510].--Il faut sarcler son entourage, comme
le brave homme qui arrache de son jardin les chardons et les orties pour
y planter des choux et des poireaux. Portrait du bon serviteur, dont la
fidélité est inestimable, car elle peut valoir en un jour ce que
l’entretien de ce prud’homme a coûté pendant vingt ans:
A besoing sevent endurer 1346
Les durs assauz, les fors estors.[511]
Les froidures et les chalors...
Si ne prisent ne cors n’avoir
Por lor seignor a l’estovoir[512].
VIII[513].--Dieu hait le riche avare, autant que le pauvre orgueilleux
et le vieillard luxurieux. Il n’est de richesse que d’amis. Vous savez
comment la ronce accroche la brebis: la laine y reste; ainsi l’avare
prend, sans rendre. L’avoir dont on ne s’aide pas, c’est simplement du
bien perdu. Il en a coûté cher au roi Porus d’avoir entassé tant de
richesses. Souvenez-vous, d’autre part, du roi Artur, que les fils de
rois et d’empereurs se faisaient gloire de servir, comme les clercs se
font gloire, de nos jours, d’avoir étudié à l’Université de Paris:
Car si con c’est or de Paris 1503
Que clerc ne sont pas de haut pris
S’ainçois n’ont a Paris esté
Por aprendre et sejorné,
Et quant il i ont tant estu
Et tant apris k’il ont leü,
Donc sont il et la et aillors
Renommé avec les meillors.
C’est que le bon roi Artur savait bien «conjoïr» les «gentils» et les
combler de ses dons. Rien n’est au-dessus de «donner»:
..... Doners est grace 1562
Sor savoir, sor force et bonté.
Le clerc le plus lettré et le mieux apparenté, s’il est avare, tombe au
dernier rang dans l’estime publique. De même, le chevalier le plus
robuste et le plus preux, s’il est «eschars». Au contraire il n’est pas
de contrefait ou de bossu que tout le monde ne prisât, s’il était
généreux. Et le «donner» fait pardonner bien des faiblesses. D’où vient
l’autorité des princes et des seigneurs? Ils ne sont pas plus grands
que nous, ni plus forts. Il y a des vilains dont la taille est
supérieure à celle d’un châtelain. Mais les seigneurs ont de quoi donner
et donnent; voilà le secret de leur puissance.--Largesse, reine des
vertus! Elle dissipe tous les vices, comme le soleil les ténèbres. Les
saints mêmes ne le seraient pas sans cet accomplissement:
Par doner puet on Deu conquerre, 1626
Et par doner sont sainti maint[514],
Car se les saintes et li saint
Fussent aver, eschar[515] ne chiches,
Jamais ne fussent de Deu riches...
IX[516].--Sachez «souffrir». Un proverbe des vilains est: _Ja n’iert
mananz cil qui ne set estre soffranz_. La patience est en effet une
vertu capitale, une des trois que Dieu aime le plus (jeune homme chaste,
riche généreux, pauvre «soufrant»). Exemple de César qui gagna une
bataille, sans coup férir, en sachant attendre.
_LE CHASTOIEMENT DES DAMES_
L’auteur du _Chastoiement des dames_ se propose d’enseigner aux dames
comment elles doivent se conduire. Se bien conduire dans le monde est,
pour une dame, chose difficile. Car parle-t-elle? on dit: «Aprise est
de mauvaise escole; trop parle». Et si elle se tait, on lui reproche de
ne pas savoir «araisnier les genz». Est-elle avenante et courtoise? on
prétend que c’est «par amour»:
Quant aucune est si debonaire 28
Qu’ale fait par sa cortoisie
Solaz e bele compaignie
Et es alanz et es venanz,
Soit chevalier ou franc serjanz,
Et sert chascun selon son pris...
Es leus s’an vantent li plusor
Si dïent que c’est par[517] amor...
Et dïent que c’est grant baudise[518], 57
Et tost l’avroit on desoz mise,
S’on la tenoit en privé leu.
D’autre part, si elle ne fait pas bon visage, elle passe pour «trop
fière». Il faut savoir parler et se taire avec mesure. Robert de Blois
est convaincu que les dames qui l’en croiront ne seront jamais blâmées.
I. Si vous allez à l’église, ou ailleurs, marchez avec dignité, «toute
droite»: ne trottez pas, ne courez pas; et ne musez pas non plus[519].
Saluez même les pauvres gens:
Tot droit devant vous esgardez. 81
Chascun que vous encontrerez
Saluez debonairemant;
Ce ne vos coste pas granment,
Et molt en est tenuz plus chiers
Cil qui salue volentiers.
II. Ne vous laissez mettre la main aux seins par personne, si ce n’est
par votre mari, qui en a le droit. C’est pour qu’on ne se la laisse pas
mettre que les «affiches», broches ou agrafes, ont été jadis inventées.
III. De même ne vous laissez pas baiser sur la bouche, si ce n’est par
celui «à qui vous êtes toute». Loyauté, foi ni parage n’empêcheraient
pas les conséquences.
IV. Beaucoup de dames se font blâmer à cause de la façon qu’elles ont de
regarder les gens, à peu près comme l’épervier qui fond sur une
alouette. Prenez-y garde: les regards sont «messagers d’amour»; les
hommes sont prompts à s’y tromper:
Sovant regarder ne devez 145
Nul home, se voz ne l’amez
Par droite amor...
V. Si quelqu’un vous prie d’amour, ne vous en vantez pas. C’est vilainie
de se vanter. Et d’ailleurs s’il vous prenait fantaisie, plus tard,
d’aimer ce quelqu’un, le secret en serait plus difficile à garder.
Taisez-vous donc, ne fût-ce que par prudence; on ne sait pas ce qui peut
arriver.