MISERERE

_Miserere mei, Deus!_ L’auteur s’est trop longtemps tu et abstenu de

blâmer les maux qu’il a vus. Il va rompre le pain de sa parole à ceux

qui en ont besoin. Il sait fort bien que, comme les malades préfèrent au

pain les pommes sures, les fous n’aiment rien moins que l’on les

«castoie». Lorsqu’ils voient qu’on s’apprête à les prêcher, ils filent,

pour aller avec leurs pareils. Mieux vaut, pourtant, convertir un

pécheur sur mille que de laisser aller les choses, sans agir. Se taire,

c’est consentir.

Se cheste uevre a fin mettre puis VII, 1

Bien en porra naistre bons fruis.

D’où vient l’homme, où est-il, où va-t-il?--Il vient d’Adam, qui nous a

tous perdus pour une pomme: chose étonnante, du reste, de la part d’un

homme si fort et si subtil.

Por le pere sont serf li fil... XI, 4

Las! autrui pekiés nous assome. XIII, 4

L’homme vient du paradis. Il est dans une vallée de larmes. Où va-t-il?

cela dépend; libre à lui d’opter entre le ciel et l’enfer.

Ou bien encore il vient...; ne disons pas d’où: jetons un voile. Il

_est_ un «sac plains de fiens», qui se vide et se remplit tout le temps.

Et il _sera_ «viande de vers». Tout cela n’est pas brillant.

Heureusement il est permis de recouvrer la condition dont Adam et Ève

nous ont fait déchoir, en se mettant au service de Dieu. Service

aimable, malgré les tribulations qu’il comporte, comme l’histoire des

martyrs Laurent, Vincent, Étienne, André, etc., le fait bien voir.

Ceux-là, soit dit en passant, n’ont pas prêché seulement par parole.

«Dis sans fait» n’était pas leur cas. Or, dit sans fait, c’est moulin à

une meule, soulier sans semelle, faulx sans tranchant; c’est la chanson

de «burelure».

Quel merveille est s’on croit petit XXXI, 1

Le preekeour, quant il dit:

«Jeünés», et il est saous?

Cependant l’indignité du prédicateur ne devrait pas détourner de suivre

ses conseils: «Creons au dit, et au fait non».

Il faut choisir entre le service de Dieu et celui du monde. Le monde

ressemble au saule, cet arbre stérile, «ki verdoie en fuelle sans

fruit»; au saule, emblème de deuil, dont on fait des chapeaux aux

veuves:

N’est pas por nient ke j’ai veü, XXXVIII, 1

Quand fame a son ami[429] perdu

Ke on li fait de sauch capel[430]...

Autre «sanlanche» (similitude). Ta fille est demandée en mariage par un

homme qui a une grosse fortune mobilière et par un autre qui possède

«grand hiretage». Lequel choisiras-tu?

Hiretages ne puet movoir, XXXIX, 8

Mais muebles est cose volage.

Or le monde «fors mueble n’a rien»; l’«hiretage» de Dieu est solide.

La Parabole évangélique du mauvais riche fournit un exemple des suites

qu’entraîne le service du monde, lequel ressemble beaucoup au service du

ventre. Exemple épouvantable pour les riches, réconfortant pour les

pauvres:

Trop prent kier les biens temporaus LI, 4

Chil ki sans fin perist por aus.

Et li povres, cui on despit[431],

S’il set despire chest despit,

Rois est dou chiel, car Dieus le dit.

Il ne convient pas d’«aproprier a soi» les biens que Dieu a créés pour

tout le peuple communément. Mauvais riche!

Cuides ke Dieus te doinst les fruis LIV, 2

De la tere por toi soul paistre?

Tu as en ton grenier tant muis,

Et li greniers ton proisme est vuis[432]

Ki n’a ses enfants dont repaistre

Dont il a sis ou set en l’aistre[433].

Por chiaus fist Dieus tant de biens naistre

Ki fameillent devant ten huis.

Trop en gaste te panche flaistre[434].

Tu rendras raison au grant maistre

Ki la part as povres destruis.

Cela remet en mémoire à l’auteur une anecdote. Il y avait une fois un

homme dur, qui n’avait pitié de personne. Il rêva un jour qu’il était

près d’un verger plein de beaux fruits mûrs, dont la porte était

verrouillée; il avait faim. Il appela tant que quelqu’un vint. Il

demanda à entrer, pour manger des fruits. Impossible, dit le jardinier:

«Sans congié de segnor ne doit LIX, 1

Li serjans estendre sen doit

A cose k’il ait en baillie...»

Ces entes appartiennent à des gens prévoyants qui les ont plantées,

chacun la sienne, pour le temps de disette probable, où ils seront seuls

à avoir des fruits.--Là-dessus, le rêveur s’éveilla, et, appliquant sa

«cogitation» à ce rêve, il comprit les inconvénients de l’avarice. Il se

convertit pleinement:

Chil ki onkes mais n’ama prestre LXIV, 4

N’onkes mais confès ne vout estre,

Puis servit Dius mout volentius.

L’aumône, toutefois, n’est valable que faite avec des mains nettes et de

l’argent bien acquis. On n’a pas le droit de dépouiller l’un pour vêtir

l’autre. Et ceux-là seuls ont les mains nettes qui ne sont pas «hommes

de sang», suivant la définition de l’Écriture, c’est-à-dire en état de

péché mortel.

Ici, l’auteur ne sachant plus bien où il en est après tant de

développements à tiroirs, expose, d’après le prophète Malachie (I, 6),

comment Dieu veut être honoré.--Il aborde ensuite l’énumération des

péchés les plus honteux.

L’orgueil, d’abord. Orgueil de science ou de force, ou de beauté, ou de

naissance, ou de dignité, ou de fortune. Il n’y a pas là de quoi, au

sentiment du Reclus, tant «mouvoir le grenon» (remuer les moustaches).

Garde cui tu as en desdain! LXXX, 4

Frans hom, ki m’apeles vilain.

Ja de cest mot ne me plaindroie

Se plus franc de moi te savoie.

Ki fu te mere, et ki le moie[435]?

Andoi[436] furent filles Evain.

Or ne di mais ke vilain soie

Plus de toi, car jou te diroie

Tel mot ou trop a de levain.

Tous ces couplets contre l’orgueil sont traversés d’une forte

inspiration démocratique, évidemment sincère.

Orguellous, pris ies a ton las. LXXXII, 1

Quant... d’autrui bienfais quiers te glore.

Quant de ten bon pere parlas

Et de rien resanlé ne l’as

Ch’est a ten ues[437] hontouse estore...

Le bien k’il fist en sen tempore

Te mauvaistiés pas ne restore...

Et vous, qui vous enorgueillissez de votre beauté... La beauté est un

don de Dieu. Vous y aidez, pourtant, parfois. Il en est qui en achètent

les ingrédients chez le «merchier» (le _general storekeeper_) et qui se

peignent la mâchoire comme l’on peint une planche ou une statue de

marbre:

Ausi com li potiers sen pot LXXXVIII, 4

Fist Dieus cascun tel com li plot.

Wai cheli, soit blanke, soit noire,

Ki por soie biauté aoire[438]

Se paint come image marmoire[439]!

Il en est qui vont dans l’enfer à cause de l’orgueil que leur chevelure

leur inspire. Mieux vaudrait pour eux que la teigne leur rongeât le cuir

et l’os jusqu’à la cervelle. L’usage s’est répandu, de nos jours, même

chez les clercs, d’une certaine coupe de cheveux «en queue de malard»

(canard sauvage). Clercs, vous abandonnez Dieu lorsque vous étalez ce

«viaurre» (cette toison) que l’on vous rogna jadis en chantant _Dominus

pars_ [_hereditatis mee_].

Et les étoffes de couleur! La toilette; les «gironées» ou traînes des

robes, qui balaient l’ordure. C’est grand dommage que ces dames, qui

donnent tant de soins à leur queue, n’en aient pas une naturelle. Saint

Martin, qui coupa son manteau, n’en usait pas de la sorte[440].

Après l’Orgueil, l’Envie, sa fille. De l’union incestueuse d’Orgueil

avec Envie est née la Médisance, que sa mère mena de bonne heure à la

cour, où elle a singulièrement prospéré. C’est elle qui, quand quelqu’un

jouit d’une réputation intacte, dit tout bas:

..... «Quieus hom est chil vassaus[441]? CXVIII, 9

On vent bien estain por argent;

Il se fait bons devant le gent,

Mais ne sai quieus est ses consaus.»

Médisance s’est acclimatée même dans les cloîtres, sous l’habit de saint

Benoit et sous celui de Prémontré.--Convoitise accompagne toujours

l’horrible fille et ses horribles parents.

Passons maintenant (sans transition, str. CXXIX) aux cinq sens de

l’homme, qui devraient être ses serviteurs et dont il fait, trop

souvent, ses maîtres.

Par ses cinq sens l’homme «gouste, touche, flaire, ot et voit» (CXXXI,

2).

L’œil éveille les tentations, comme le prouve l’histoire de ce

cordonnier romain qui, convoitant une jolie dame qu’il avait vue passer,

se creva l’œil de son alène[442].

L’oreille accueille trop volontiers les mauvaises nouvelles, ce qui

incite à les répandre.

Le nez, surnommé ici Espiehaste (Guette-rôti), jouit légitimement de

l’odeur des lys, des roses et des épices, «por santé et por medechine»;

mais c’est un abus de parfumer les robes à l’ambre. Ne pas se laisser

mener par son nez, comme Merlin qui se fit prendre, attiré par l’odeur

de la cuisine[443].

Le goût, surnommé Gastebien, fait beaucoup du mal aux gens, en

particulier aux moines, qui mordent aux meilleurs morceaux et qui

«boivent bien et souvent».

Des or mais au bon vin s’acordent CXLII, 11

Tuit li Ordre et tuit li couvent...

* * * * *

Clers mangiere, trop me desplais... CXLIII, 4

Mieus sés sermoner d’un saumon

Ke des proverbes Salemon.

N’i a liu formages ne lais[444].

Jamais de lait, s’au besoing non,

N’engrenera en son grenon[445].

Il est essentiel de savoir se servir du goût. Combien faut-il manger?

«Moins ke plus ou k’assés», car _Cars bien norrie se revele_.--Que

faut-il manger? Ce qui se présente; «Nature soit ta consilliere».--Quand

faut-il manger? «A la droite houre».--Pourquoi? Pour te permettre de

servir Dieu; il est, par conséquent, contre la foi de jeûner à

l’excès[446].--Il faut, enfin, manger du fruit de son travail, comme

saint Paul l’a prescrit quand il a dit: «Ne goust qui ne laboure». Ne

pas croire, d’ailleurs, que les clercs et les chevaliers ne travaillent

pas. Ils travaillent comme les autres s’ils s’acquittent en vérité des

devoirs de leur vocation:

Labours de clerc est Dieu priier CLVI, 6

Et justice de chevalier.

Pain lor truevent li laborier.

Chil paist, chil prie et chil deffent.

Au camp, a le vile, au moustier

S’entraïdent de lor mestier

Chil troi par bel ordenement.

Les marchands aussi travaillent; ils souffrent le chaud et le froid;

manger leur est donc permis. Mais non pas aux jongleurs[447].

Mais au fol cui je voi joglant CLVII, 7

Et ki va de bourdes jenglant,

A chelui est li pains destrois[448].

Ordement vit en fabloiant.

Pors est: manjut faïne ou glant[449].

De pain gouster n’est pas ses drois.

Mais, hélas, le monde est ainsi fait que ceux qui travaillent ont

souvent bien de la peine à se procurer le pain quotidien, tandis que

ceux qui ne font rien s’empuantissent de mangeaille.

Le cinquième sens est le toucher. «Toukiers li lere» (le voleur). C’est

l’instrument de tous les méfaits.

L’homme a, Dieu merci, de quoi se défendre contre ces cinq serviteurs

toujours prêts à la révolte. Car il en a quatre autres à cet effet:

«Paours [de Dieu], Dolours, Joie, Esperanche». Peur est son portier;

Douleur, son panetier; Joie, son boutillier; Espérance, son chambrier

(str. CLXX). Éloge de ces quatre «sergents», qui sont continuellement en

lutte contre les cinq autres.--Suit l’histoire de la vierge sainte

Agathe et de ses compagnes, qui défièrent les tourmenteurs et dont le

courage fait honte aux hommes «mous» et «entomis» (engourdis)

d’aujourd’hui.

L’admiration du Reclus pour sainte Agathe et ses compagnes ne l’entraîne

pas jusqu’à dire que tous doivent aller à Dieu par une voie si étroite.

Dieu n’exige pas de tous la virginité et le martyre. Mais il est bon de

ne pas perdre de vue l’idéal. Au reste, le mariage est «droite voie» en

son genre:

Noches[450] sont ausi com le cage CXCVIII, 4

Ou on enclot l’oisel sauvage

K’il ne puist au bos rescaper.

Quant aux veuves, l’auteur leur adresse une question:

Veve, je te fais une enqueste: CC, 8

Quieus vie vaut mieus, chele ou cheste?

Essaié l’as: di verité!

Sont li marié sans moleste?

N’acatent il mout kier le feste

De lor caitive[451] privauté?

Vous qui êtes adonnés à la luxure, vous avez perdu la glorieuse ceinture

de la virginité. Il vous reste le mariage; c’est une façon de se

receindre. Par malheur, il n’est guère employé à cette fin. Ceux qui

devraient se ceindre le plus étroitement sont ceux qui dénouent le plus

volontiers leur ceinture.

Le service du monde peut être comparé encore au sureau: les fleurs en

sont blanches et le fruit noir.

Ce n’est pas ici le lieu de s’occuper de nos seigneurs que Dieu «a

ordenés docteurs ou monde sur la gent petite», car l’auteur «en a assez

parlé aillours[452]». Il n’est pas, du reste, de ceux à qui les folies

de leurs maîtres font plaisir, en autorisant, pour ainsi dire, les

leurs. Il donne, lui, de bons conseils aux hommes. Il a «confit» le

présent «laituaire» (électuaire) pour son propre profit et celui des

autres. Si les hommes n’en tiennent compte, Dieu ne l’en récompensera

pas moins (CCXIV).

Nouvelle série d’exhortations.--Aux jeunes gens, qui comptent sur vingt

ou trente ans de vie. Qu’ils n’y comptent pas:

On voit bien morir le veel[453] CCXVIII, 10

Devant le mere, et plus d’agnel

Ke de berbis sont piaus en vente[454].

Aux vieillards:

..... N’est pas bel CCXIX, 4

De jovene cuer sous vieille pel.

Moi sanle[455], quant vieillars revele[456],

Ke che soit asnes ki viele.

Il n’est pas prudent de remettre au lendemain la pénitence. C’est jouer

avec la Mort. Or, elle sait trop bien crier «Hasart!» à l’improviste, en

emportant les enjeux.

Exhortation à la pénitence. Liste d’illustres pécheurs qui ont été

pardonnés: Ninive, contre qui Dieu avait déjà bandé son arc;

Marie-Madeleine; saint Pierre après le reniement; Théophile... Ce

dernier rentra en grâce par l’intercession toute-puissante de la Vierge

Marie. Et cette toute-puissance de la Vierge, voici une histoire qui la

montre bien... Il y avait à Citeaux un moine, qui conseillait à ses

compagnons de ne pas chanter, les jours de fête, plus haut que

d’habitude. «Vous le faites par vanité», disait-il. Un jour, le 15 août,

tandis que les bons moines et les bons seigneurs s’appliquaient de leur

mieux à bien lire et à bien chanter, il chantait bas, lui, suivant sa

coutume, lorsque le ciel s’ouvrit et une vision resplendissante

descendit devant l’autel. Il reconnut la mère de Dieu, accompagnée d’un

ange et de saint Jean. L’ange portait une fiole de piment «mout

delitable, cler et sain»; et saint Jean un hanap. La Vierge prend le

hanap plein et l’offre à l’abbé en disant:

«Amis, bevés, car je vous ain; CCXLV, 10

Ne devés pas servir en vain.»

Tous les moines boivent de même, après l’abbé, excepté le

visionnaire.--Le lendemain, à matines, celui-ci resta muet; et, comme

l’abbé lui demandait pourquoi: «Je suis le seul, répondit-il, qui ne but

pas hier au hanap». Et il raconta sa vision. Tout le couvent fut

émerveillé et le héros de l’aventure apprit à «chanter haut»

désormais[457].

Le poème de _Miserere_ s’achève par une prière du pécheur repentant à la

Vierge, dont l’auteur enseigne les termes:

Hom avulés[458], ne t’alentoie CCLVIII, 7

Por oster de ten uel le toie[459].

A le grant miresse[460] t’envoi...

Por te besoigne et por le moie[461].

Ensi diras...

Cette prière, qui ne s’étend pas sur moins de quinze douzains, est

surtout une litanie. Telle est la dernière strophe, par laquelle on peut

juger des autres:

«O mireours vrais d’onesté, CCLXXIII, 1

O dame de grant poësté,

Rent as caitis lor hiretage!

Car en essil ont trop esté.

Dame, trop somes tempesté

De chest mond amer et marage[462].

Tresporte nous de chest orage,

De chest oscur val yvrenage

En cler mont, en chel bel esté.

Fai nous uel a uel, sans ombrage,

Fache a fache, non par image,

Ton fil veoir en majesté.

_Amen._

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 21 / 69 题