Le poète est allé ensuite en Toscane, en Pouille, en Hongrie, en Grèce,
à Constantinople. Il a vu les Allemands, les Saxons, les Lombards et la
grasse Bologne qui enseigne à esquiver les lois. A propos de Bologne, il
déploie toutes les ressources de sa virtuosité à accumuler les jeux de
mots en assonances:
..... La crasse Bouloigne[345], XXII, 5
Ki aprent a bouler[346] des lois,
Et ploie les plais en tans plois[347]
K’ele ploie les tors en drois.
Tant ret[348] pres les plais et reoigne
Par sa langue li Boulenois,
Tort vent por droit par son genglois[349].
Il a vu les médecins de Salerne. On lui a conté ensuite des Albigeois,
qui ont renié Dieu et leur baptême. Il les laissa là et poussa sa pointe
jusqu’à Fineposterne (cap Finistère). Charité n’est pas non plus en
Angleterre, depuis la mort de saint Thomas [de Cantorbéry]. La loi des
«estrelins» (sterlings) prévaut désormais dans ce pays et aussi en
Irlande, en Écosse, en Danemark, en Frise, en Hollande, en Flandre, etc.
Ho! Carités, Normant, Breton, XXVI, 1
Poitevin, chil dusk’au perron
Saint Jake, en terre de Galisse,
Espaignol et chil d’Arragon
Ne sevent de toi nis[350] le non.
Il n’a trouvé Charité ni à Venise, ni en Terre-Sainte, ni en Bourgogne,
ni en Champagne. En France, peut-être? car les Français sont «gent de
mout grant pris», et leur beau nom vient de «frankise». A Paris?
De toute Franche est kiés[351] Paris; XXVII, 10
Se de Carité n’est floris
Ja mais ou querre ne le sai.
C’est en France qu’il faut s’arrêter pour examiner à fond l’état de la
société.
Et d’abord, le roi. Suit l’énumération des devoirs des rois en laborieux
jeux de mots assonancés:
Rois, chil est bons rois ki bien roie[352] XXXI, 1
Les drois et met a droite roie[353].
Rois, tu ies rois pour droit roiier.
Ki roiera se rois desroie?
Drois rois est ki son regne aroie[354]
Et les desrois[355] fait aroiier...
Dans ce tableau, rien qui ne soit très général et, par conséquent,
banal. Il est observé, cependant, que le roi de France qui règne
maintenant doit être d’autant plus soucieux de ses devoirs que son
royaume est «plus larges et empenés» qu’au temps de son aïeul (XXXVI,
4). Sa dignité est la plus honorable du monde après celle du pape; que
le titulaire n’en conçoive pas d’orgueil. Le vilain qui vit de lait
aigre et de pain d’orge plein de paille est plus en sûreté que le roi,
car il a moins de responsabilités: _Plus seürs est vuis cars ke
plains_[356].
L’auteur ne peut pas s’occuper de toutes les conditions en détail. Après
avoir parlé du roi, il s’adresse donc, en bloc, à tous les seigneurs,
qui portent l’épée chevaleresque, pour leur adresser des conseils.
Qu’ils ne perdent pas de vue le symbolisme de cette épée:
L’espée dist: «Ch’est ma justise XL, 6
Garder les clers de Sainte Eglise
Et chiaus par cui viande est quise[357]
Dont li siecles est garisans.»
Il y a là des appels à la pitié dont l’accent paraît sincère:
Tu ki des lois tiens le droiture, XLVII, 1
Quant avient si gries[358] aventure
Ke damner t’estuet par besoigne
Un home por se forfaiture
Et destruire le Dieu faiture,[359]
Soiés discrés en tel essoigne[360]...
Ke pietés au cuer te poigne!
El caitif[361] conois te nature
Ke tu fais morir a vergoigne.
* * * * *
Toi le convient amer et pendre: XLVIII, 5
Amer por chou qu’il est tes frere
Pendre por chou ke il est lere[362]....
Chevalier, défends les pauvres; «venge Boiliaue [le pauvre] de Boivin
[le riche]»:
Quant jugiere son cuer n’aploie[363] LII, 1
Au povre ki vers lui souploie
Por chou que en son sac[364] palist,
Et dou rougevestu fait joie,
Chou poise moi k’il ne roujoie
Tant ke li fus fors en salist.
Uns tius miracles mout valist[365].
* * * * *
Juges, quant tu vois en la toie LIII, 1
Court[366] le povre ki se tristoie,
Di: «Jou voi la un Diu eslit»...
Chiaus cui li mondes ne festoie
Cuides tu ke Dius les oublit?[367]
Passons maintenant aux clercs, en commençant par les «prestres
parrochiaus». Ici, quarante-sept strophes commençant chacune par le mot
_Prestre_.
Prestre doit adés[368] pres ester LVI, 1
Et preus et pres de soi prester
A tous chiaus ki mestier en ont[369]...
Ces quarante-sept strophes ne contiennent guère que des exhortations
vagues à donner le bon exemple, sur le thème:
Ki sera vrais se tu ies faus? LXIII, 11
Ki fera bien se tu mal fais?
* * * * *
Prestre, se maus ies, ki ert[370] bons?
Voici le portrait du bon prêtre:
Prestre, governe par raison LXIX, 1
Toi, te maisnie et te maison!
Et tes taisirs[371] et tes parlers
Soit temprés[372] et sans mesprison
--Tu dois estre dou caperon
Tous ordenés dusk’es sollers[373]--
Et tes seïrs et tes esters[374]
Et tes venirs et tes alers
Ne souffist pas toi estre bon
A Diu, s’au monde bons n’apers[375].
Prestre, se lais hom est tes pers,[376]
N’as pas de bonté grant foison.
Les diverses parties du costume ecclésiastique sont ensuite passées en
revue; chacune a une signification symbolique, que le clerc ne doit pas
perdre de vue: l’amict, l’aube «o le manke estrainte, estroite as
mains», la ceinture, le «fanon» (ou manipule), l’étole, la
chasuble[377]. L’amict enseigne à garder sa bouche de médire et de
mentir et de «glouter»; l’aube à garder ses mains pures (or, il y a
plus d’une manière de se salir les mains):
Prestre, mius vaut te main perir LXXVIII, 1
Ke ordoiier d’ome ferir[378],
De fol tast ne de caroler,[379]
De tremeler[380] ne de hellir[381]...
Cui on voit tel mestier amer
On nel doit prodome clamer,
Mais plus en fait prestre a blasmer...
Prestre, tu n’as droit en vener[382].
Prestre, te mains de kiens[383] mener
S’ordoie et del oisel tenir.
La ceinture met en garde contre la luxure; le «fanon» qui pend au bras
est le souvenir historique du «tersour» (c’est-à-dire de la serviette)
que les moissonneurs portaient jadis pour essuyer leur sueur:
Prestre, fai le droit dou fanon; LXXXIV, 5
Il doit te suour essuer.
Dont laboure dusk’ au suer![384]
Mais il y a sueur et sueur. Toute sueur n’est pas la sueur du sang que
saint Thomas de Cantorbéry a versée pour la justice:
Prestre, jou ai mout veü ans; LXXXVI, 1
Ne vi dous prestres sanc suans.
Por coi remaint ke sanc ne suent?
Por coi? Covoitise puans
A fait tous les prestres truans;
En messonant deniers tressuent[385]...
Le prêtre est le moissonneur des âmes. C’est grand péril pour le peuple
des laïcs lorsqu’il se permet de choisir le champ de ses travaux, de
l’essayer et de l’abandonner s’il ne lui rapporte pas assez. Le prêtre
qui agit de la sorte rappelle le joueur de «briche»[386], qui essaye sa
briche avant de s’en servir, en disant:
..... «Je l’ensai[387]; XC, 6
Se bele me saut, jel prendrai,
Et se che non, je le lairai[388]».
Prêtre, fous sont ces chevaliers qui haïssent tant la pauvreté qu’ils
vont aux tournois «a la descouverte», c’est-à-dire sans équipements
convenables, [pour essayer de gagner leur vie][389]. C’est le même
genre de folie, pour un prêtre, de se perdre soi-même, crainte de perdre
des rentes: «Mius est perdre rente ke soi».
L’auteur s’en prend, après cela, aux abbés et aux évêques, en suivant
toujours sa méthode, qui consiste à «extraire le sens» (XCV, 11) des
«noms» latins ou vulgaires.--Abbé, qui jadis as «rompu le festu au
monde» (CIII, 2), et que les honneurs ont changé, Satan t’entraîne dans
la «male maison», où l’on n’entend, pour toute musique, que des cris de
«Wai, wai!» poussés sur le ton aigu. Qui jette le poisson hors du
vivier, et le moine du cloître, le tue. Tu es sorti du cloître pour
recevoir cette crosse recourbée par où Satan t’entraîne à sa suite.
Pourquoi te nommes-tu «abbé» si tu n’es pas toujours «en abé» (aux
aguets)? On te doit appeler «gabé». D’ailleurs, «abbé» signifie «père»:
Abbes qui laidist[390] et coureche CVII, 9
Autrui sanle cat ki esproe[391]
Et pour esgrater tent le poe[392].
Crueus pere est ki ses fius bleche.
Il appartient à l’abbé, comme à un bon père, de «rapeler les cuers
fuitius[393]» de ses fils qui sont en même temps ses frères. Mais il ne
doit pas, pour autant, consentir à tout ce qu’ils font, car il est
préposé à l’ordre.
La crosse de l’évêque est, comme celle de l’abbé, droite en la hampe,
courbe au sommet, pointue en bas pour être fichée en terre. Elle dit
donc: «Atrai, adreche, argue» (attire, redresse, pousse).
Eveskes, abbé, vous argu CXV, 1
Dou baston courbe, droit, agu.
S’au baston ne vous conformés
Vous desservés estre batu.
L’évêque a aussi une espèce de heaume, sa mitre. Elle a deux cornes qui
signifient l’un et l’autre Testament[394]. Il doit donc être bien lettré
et savoir comment l’ancienne loi préfigure la nouvelle.
Prélats, aboyez à plein gosier contre le loup qui menace vos troupeaux.
Mais «en tout mon tans», observe l’auteur, «peu trouvai kien qui aboiast
a voie vraie». Chiens muets, vous êtes, en vérité, des loups:
Mal kien[395], lou estes devenu... CXX, 12
Lasses berbis, criés, belés
A Diu: _Miserere nobis_.
L’auteur commence à désespérer de découvrir l’asile de la Charité
puisqu’elle n’est pas chez les pasteurs, moins pasteurs que marchands.
Toutefois, il y a encore quelque chance de la rencontrer. Chez les
moines. Le monde, c’est l’aire; les gens du monde, c’est la paille; le
cloître, c’est le grenier; et les cloîtriers (les moines), c’est la
graine. Voilà du moins ce que l’on se plaît à penser.
Moine, Dius vous a messonés. CXXXI, 6
Dou monde fors vous a glenés.
En son grenier vous a menés...
Bon grain, el grenier vous tenés;
Gardés ja mais ne revenés
Au monde remboer vos piés.
Large chaussure, large «corone», larges manches, tel est le costume du
«cloistrier», d’après la Règle. Mais beaucoup de moines préfèrent des
pointures étroites, dont on les blâme à juste titre. A juste titre, car
«dont vient mauvais contenanche, se cuers folie ne pensoit»? Ces pieds,
chaussés trop étroit, sont l’indice d’un cœur coupable. La «cointise»
(l’élégance) des cloistriers de nos jours fait mal à l’auteur, «com de
boivre vins enaigris». Petites semelles, courtes manches, courtes
coteles témoignent assez de la confusion des pensers de ceux qui les
portent. Et cette cuisine qui sent la graisse! Et ces lits aussi bien
parés que celui de «Bele Aelis»! O vieux Benoit, antique Augustin! on
lit vos règles latines; mais les enfreindre ne fait pas peur. De nos
jours, les cloistriers écourtent leurs robes; ils ont l’air d’écuyers
et de turpins[396]. On dirait qu’ils sont de l’Ordre du chien Courtin, à
la queue coupée. Les anciens fondateurs, ces vieux «loukepois»
(avale-pois) mangeaient des œufs les jours de fête; ceux
d’aujourd’hui ne dédaignent ni poissons, ni oiseaux, ni porc, ni
bœuf[397].
Li viel moine, li fill Folain CXLVII, 1
Et fill Durant, le dur vilain,
Se soloient es bos[398] logier,
Et haire et lange a gros pelain[399]
Vestir et de vermine plain...
Li nuef de lor dos enlangier[400]
N’ont cure, mais bien enlingier[401]
Se sevent come castelain...
Si Charité n’habite pas chez les gens constitués en dignité où l’on
s’attend à la trouver, elle est peut-être chez les «petites gens». Il
faut voir. Mais que le «peuple menu» ne se figure pas rencontrer, dans
le poète, un flatteur. Les fous, à qui il a déclaré la guerre,
prétendent qu’il les «laidoie». Sa manière est de dire la vérité à tout
le monde. Il n’a jamais pu s’empêcher de dire la vérité:
Gens petites, pules[402] menus, CL, 1
Volés vous aprendre mon us?
Ainc voir dire ne refusai;
Por voir dire a vous sui venus.
Je sui anemis devenus
As fous por chou ke tel us ai...
Ainc n’en poi estre retenus.
Nis quant me vie pertusai[403]
Por chou me bouke n’esclusai[404]...
Ouvriers de la terre qui peinez nuit et jour, inscrivez donc dans votre
cœur les paroles du Reclus.
Si vous vous préoccupez autant de l’âme que de nourrir le corps, c’est
bon; sinon, vous êtes coupables: vous préférez les biens transitoires
aux biens durables. Charité ne conclut pas de pareils marchés. Elle est
plus habile que tous les marchands, «cochons» (cossons, revendeurs) et
«cochonnesses» du monde...
En quel genre Charité fait-elle des affaires? Eh bien, voici: il y a une
grande cité, sur une haute montagne; un malheureux (Satan), s’y étant
révolté contre son seigneur, entraîna avec lui une partie de la
population; il fut chassé, alors le seigneur mit en vente son héritage.
Pour repeupler l’endroit dévasté, il appela les pauvres à l’exclusion
des riches. Charité se dépouilla de ce qu’elle avait pour être admise,
en tant que pauvre, à l’acquérir...
Les riches s’étonneront peut-être d’entendre dire qu’ils sont ainsi
frappés d’ostracisme. Mais c’est le Seigneur qui l’a voulu. Néanmoins,
expliquons-nous. Pas d’intransigeance en cette matière[405]:
Tu, cui mi dit sanlent oscur[406], CLXVII, 1
Or entent quand cler les escur...
Se povretés te fait peür
Par coi on monte au mont seür,
Je ne di pas k’il ne te loise[407]
Bien, se tu vieus, avoir ricoise[408]...
Pour être riche, un homme n’est pas nécessairement «pire» s’il est
compatissant, généreux, exempt d’avarice. Pas de fausse interprétation,
s’il vous plaît, de ma pensée:
Clerc et lai ki orrés ches vers, CLXX, 1
Se il sont a vos mours divers,
Gardés ke aisil[409] ne versés
Avoec le bon vin ke je vers.
Ne me pigniés[410] pas a envers
Ne le droit poil ne reversés!
Le Reclus n’a pas inventé de nouvelles lois; ce qu’il conseille a été
fait par les vierges saintes, les martyrs, étoiles de la terre, dont les
images sont peintes et les reliques conservées dans les églises.--La
plus brillante de ces étoiles est la Vierge Marie, qui a chassé du nid,
plumé et pelé le geai (Satan), dont Adam et Ève avaient été victimes. A
son école maints et maintes ont appris à tirer au geai, comme
Marie-Madeleine...
Le souvenir de Marie-Madeleine est associé à celui de la Passion. C’est
pourquoi le poète se laisse aller à enfiler l’histoire de Judas et des
douze apôtres, qu’il énumère et compare successivement à des nuées, à
des vents, à des tonnerres, à des médecins, à des bœufs, à des
sénateurs, à des pierres à aiguiser, à des «buisines» (trompettes),
etc.--Pensons au jour du Jugement, où chacun sera jugé par quelqu’un de
son ordre: les chevaliers par les saints Maurice, Sébastien et
Hippolyte; les moines par Benoit, Bernard et Antoine; les évêques par
Martin, Nicolas et Remi.
A cascun li justes jugiere CXCVIII, 5
Fera son jugement entier
Par les homes de son mestier.
Ces développements entés les uns sur les autres forment une longue
parenthèse au bout de laquelle on a un peu perdu de vue les
enseignements que l’auteur a promis aux pauvres. Pour renouer l’ordre
des idées, il suppose, brusquement, que les pauvres l’interpellent:
--«Maistre, ki tant nous espoëntes[411], CXCIX, 1
Je ne di pas que tu nous mentes
Ne jou de rien ne te desdi.
Mais je vuel savoir ke tu sentes
De chiaus qui vont les dures sentes:
Se chil cui Dius bat cascun di[412]
Seront rebatu; chou me di.
Che sont chil enferm, chil mendi.
Il sanle de ches gens dolentes
Ke Dius onkes n’i entendi.
Ki n’acata ne ne vendi
De quel markié paiera ventes?»[413]
--«Et ki ricoise a encarkié[414] CC, 1
Et si grans pars a emparkié
De terre, bien sera venus
S’il a dou chiel autel markié...
Dont est Dius cousins devenus
As gros, et si het les menus!»
L’auteur répond que Dieu ne hait personne, mais qu’il tondra deux fois
la brebis qui ne lui a pas d’abord abandonné sa toison de bon gré.
Imitez plutôt Lazare:
Povres, or pense sagement CCIII, 1
Ke Dius par son fort jugement
Ne pregne a toi double tonture.
Ton premier viaurre[415] largement
Done a Diu!...
Ladres[416] soffri mainte pressure;
Ore est en assoagement[417].
Riches et pauvres, imitons Job, qui sut aussi bien user de la fortune
que de la misère, et qui nous jugera tous. Patience et abstinence,
suivant le cas: _Povres souffrans, rikes donere_.
Autre objection à prévoir:
--«Maistre, tu as dures paroles CCXV, 1
Contre nos cars[418], ki tant sont moles.
Car tu nous vas trop pres dolant[419]».
Réponse: _Asnes bien batus s’esvertue_. Tu n’as pas assez battu ton âne,
c’est-à-dire ta chair, toi qui parles ainsi. Sainte Agnès était de
chair, comme toi. Éloge de sainte Agnès, patronne des petites filles.
O! quele joie de ces floretes CCXVIII, 11
Ke gelée ne puet froer[420]!
Mais nos fleurs à nous, hélas, gèlent, car nos courtils sont sans
clôture, et balayés par la bise. Les vices pratiquent dans nos murs des
brèches qui livrent passage à des courants d’air mortels pour les
fleurs. Et notamment l’ivrognerie: ivresse, semblable à la mort! La
solitude (_Væ soli!_) et le tête-à-tête de l’homme et de la femme (car
les bois sans forestier ne sont pas sûrs) sont à peine moins dangereux.
Fame soule[421] est trop desgarnie. CCXXIV
Se hom i vient, ele est honie
Et li hom est ausi honis.
Il ont mout tost honte banie.
--Dis moi, hom ki sans compagnie
Sous a soule[422] fame venis,
Quieus[423] ele, quieus tu devenis.
Tu t’en vantas, quant revenis,
Ke le besoigne fu fornie...
Suivant l’opinion du siècle, il y a moins de honte pour l’homme que pour
la femme à pécher. Tel n’est pas le sentiment de Reclus.
Hom, ki fame deshonoras, CCXXVI
Ausi ies tu deshonorés...
Plus ies ke fame a Diu despiz CCXXVIII
Dessavourés et awapis[424]:
Tu dessers a estre escopis[425].
Ceux-là sont sages, par conséquent, qui s’abritent contre les trop
grandes chaleurs, sous l’ombre du mariage.
En fin de compte, Charité n’est nulle part. Elle a dû se retirer,
probablement, dans cette magnifique cité sur la montagne dont il a été
question plus haut, où elle s’est assurée une place, et où chacun de
nous doit tendre.
Le poète estime qu’il est temps de «finer sa rime»; non parce que la
matière lui manque: s’il avait le «sens» et le «pooir» nécessaires, il
parlerait indéfiniment sur ce thème.--Il termine par des exhortations.
Courage! il est encore temps:
Quant clers dit au vespre sa prime CCXXXVI
N’est pas tous perdus ses labours.
Fous! encor pues avoir secours;
Mais haste toi...
Lecteur, qui liras ces vers, contiens-toi selon Charité; la loi de Dieu
ne demande rien de plus.
Selonc Carité te contien, CCXL
Ainsi bien te consilleras.
Fous est ki en chest val[426] voit rien
Dont il aint mius[427] avoir un «Tien»
Ke en cler mont dous[428]: «Tu l’aras».