CARITÉ

Il plaît à l’auteur de dire «bons dis» pour les «bons cuers» que

l’exemple des bienfaisants excite à bien faire. Qui se ressemble

s’assemble.--Tous les hommes ne sont pas pareils. «Li cuer sont de

divers metal».

Dont vient chou ke uns hom someille II, 10

Au moustier et li autre veille?...

De chou ki me plaist autrui poise. III, 4

De chou dont je plour chil s’envoise[335];

Car cascuns en son sens habonde...

Mais les méchants sont plus nombreux que les bons; et les plus grands de

ce monde sont les pires. Nous ne vivons plus maintenant comme vivaient

nos anciens. Sainte Église elle-même est dégénérée: on y met «le fol en

caiere»[336] et les plus sensés aux derniers rangs. Foi manque, Charité

faiblit.

O Charité, où es-tu? L’auteur a, «par maintes jornées», cherché à

découvrir son séjour. Il l’a cherchée chez «la gent laie» et chez «la

gent lettrée»; il a pensé qu’elle s’était peut-être réfugiée chez les

moines, «encartrée» chez les «renclus» qui ont choisi les plus dures

voies du salut. Il a été la chercher à Rome; car on lui avait dit que le

pape romain n’agissait, jadis, que d’après ses conseils. Mais, Charité,

tu n’es plus là:

Mais tu n’i fus k’une saison; VIII, 5

Car on te mist a la foriere

Par conseil d’une pautoniere[337],

Ch’est Covoitise, la boursiere[338]...

Certes, le pape en personne est au-dessus de tout reproche[339]. Mais

ceux qui sont autour de lui «font souvent blâmer sa personne». Nul

pauvre ne se présente à sa porte sans s’attirer des coups. Les portiers

de sa cour ne font bonne mine qu’à ceux dont ils espèrent «argent ou

ventrée»:

Ne puet povres en court entrer X, 1

S’il ne se veut faire fautrer[340]

Mainte teste i a on fautrée...

Il est allé chez les cardinaux et les a trouvés mercenaires, eux aussi;

c’est même à leur exemple que les petits fonctionnaires de la Curie ont

pris l’habitude de se faire graisser la patte.

Li sire a son serf sa maniere XII, 10

Et le dame a se camberiere[341]

Se costume emprient[342] et empose.

Graisser la patte! Cette expression remet en mémoire l’historiette de la

bonne vieille naïve à qui l’on avait conseillé d’oindre la paume de son

avocat et qui prit l’avis à la lettre. L’auteur raconte cette

historiette qui a été souvent, au moyen âge, mieux racontée que par

lui[343].

A Rome donc tout est sec: les gonds des portes, les langues des gens de

justice. Tout demande à être graissé. Et il y fait chaud; la graisse

fond vite; il faut la renouveler souvent.

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 19 / 69 题