CARITÉ, MISERERE

Il n’existe pas moins de trente manuscrits qui renferment les deux

poèmes moraux, ou «romans», intitulés _Carité_ et _Miserere_ (sans

compter cinq autres copies du _Miserere_ seul). C’est la preuve que ces

ouvrages ont joui jadis d’une popularité exceptionnelle. Cette

popularité est, du reste, attestée par d’autres témoignages. Deux poètes

néerlandais du XIIIe siècle ont entrepris successivement la

traduction du _Miserere_. Plusieurs rimeurs français du XIVe siècle,

l’auteur de l’_Exemple du riche homme et du ladre_, chanoine de La

Fère-sur-Oise, et Gilles li Muisis, abbé de Saint-Martin de Tournai, ont

cité ces poèmes avec éloges. Le chanoine de La Fère les déclare

incomparables:

J’en trais le Renclus a tesmoing...

Nul autre a lui je ne compare

De bien faire, dire et diter

Coses pour gens bien pourfiter[327].

L’abbé Gilles aurait voulu les lire tous les jours de sa vie:

Des viers dou Renclus que diroie?

Que moult volentiers, se pooie,

Les liroie trestous les jours.

En chou seroit biaus li sejours[328].

D’autres, comme Baudouin et Jehan de Condé, se sont certainement

inspirés de _Carité_ et de _Miserere_, sans les citer.--En 1360, la

ville d’Amiens ne crut pas pouvoir mieux faire, comme cadeau, que

d’offrir au roi Charles V un exemplaire des deux romans.

* * * * *

L’auteur était connu au moyen-âge sous le nom que lui donnent le

chanoine de La Fère et l’abbé Gilles: le Renclus (ou Reclus). C’est le

titre qu’il se donne à lui-même dans l’_explicit_ du _Roman de Carité_:

Or vuelle li vrais rois des chius CCXLII

Estre merchiables et pius

Vers moi k’on apele RENCLUS

DE MOILIENS.....

C’était donc un de ces solitaires qui, comme, de nos jours, les moines

bouddhistes de la secte Nying-Ma, au Thibet, «se laissaient enfermer

dans une cellule maçonnée, garnie d’une seule fenêtre, pour y mener, en

général jusqu’à leur mort, une vie de pénitence et de prière...». «Les

vignettes de plusieurs manuscrits des deux romans, ajoute M. van Hamel,

représentent [l’auteur sous la figure d’]un moine blanc assis dans une

recluserie construite en briques rouges et entourée d’un jardinet.»

«Moilliens», où vivait le Reclus, est sans doute Molliens-Vidame,

aujourd’hui chef-lieu de canton de l’arrondissement d’Amiens, dont le

prieuré était jadis un des bénéfices de l’abbaye de

Saint-Fuscien-au-Bois.

Un des manuscrits des deux romans, du XIIIe siècle, conservé naguère

à la Bibliothèque de Turin, offrait un renseignement de plus. Au-dessous

du dernier vers de _Carité_ (qui ne comportait dans ce ms. que 241

strophes au lieu de 242), on lisait: «Cy fenist li romans de _Carité_,

lequel fist dans Bertremiels, li renclus de Morliens, qui jadis fu

moines de Saint-Fuscien el bos...» Cette note autorise à penser que le

Reclus s’appelait Barthélemi[329] et qu’il avait été moine à

Saint-Fuscien avant de se faire emmurer.

Ses propres ouvrages fournissent, sur le compte de l’auteur, quelques

données complémentaires.--Il n’était plus jeune lorsqu’il composa

_Carité_; il ne s’attendait même plus à vivre longtemps (LXXXVII, I;

XLIII, II).--Il était lettré, en latin et en roman. Il connaissait la

Bible, les _Vitæ patrum_. Il cite le _quo semel est imbula recens_

d’Horace. Il cite des fables, des historiettes et des proverbes

populaires, des thèmes de fabliaux.--Il n’était certainement pas exempt

d’amour-propre littéraire. Il sait que ses invectives lui ont attiré et

lui attirent l’animadversion des fous (_Carité_, CXLIX, CL); mais peu

lui en chaut; il est fier de son indépendance. Il se connaît des

«envieux» qui éplucheront son livre pour y trouver «aucun mot dont il

puissent mesdire»; mais il s’estime au-dessus de la contradiction

(_Carité_, CCXLI):

Li envious en mesdira;

Mais ja prodom mal n’en dira

Ne ja rien n’i contredira,

Car il n’i a ke contredire.

Alés, vers! Dius vous conduira

Et sages hom s’en deduira

Ki de bons dis se set deduire.

A quelle époque écrivait le Reclus? Après la canonisation de Thomas de

Cantorbéry et de Bernard de Clairvaux, puisqu’il considère ces

personnages comme des «saints», c’est-à-dire après 1173-1174. Il a

entendu parler de l’hérésie des Albigeois (_Carité_, XXIII, 6-12); mais

il ne fait aucune allusion aux croisades dirigées, soit contre ces

hérétiques (1207-1208), soit contre les Infidèles. Le roi de France qui

régnait de son temps avait un royaume sensiblement plus grand que celui

de son aïeul (_Carité_, XXXVI, 4-6)[330].--Dans _Miserere_, qui est très

probablement postérieur à _Carité_ (puisqu’on y relève une allusion

assez claire à ce poème), il est question de «la terre ki enkiet en

baillie de roi enfant» (CCXII, 8-9); mais c’est, peut-être, une allusion

sans portée à la malédiction de l’Ecclésiaste.--Un éminent érudit a

conclu de ces données (on n’en a pas d’autres), que la composition du

premier roman du Reclus pouvait être fixée «au commencement du règne de

Philippe-Auguste, entre 1180 et 1190». Mais il paraît évident que c’est

par erreur. La mention brève, mais très significative, des Albigeois

(dont il n’était guère question dans le Nord de la France au

commencement du règne de Philippe-Auguste), celle des agrandissements

récents du royaume (si considérables sous Philippe-Auguste), et

subsidiairement l’allusion aux rois-enfants, tout concourt à faire

penser aux premières années de Louis IX[331]. Et rien, par ailleurs, ne

s’oppose à l’adoption de cette hypothèse. La langue des deux romans est

le picard qu’on parlait pendant le premier tiers du XIIIe siècle.

* * * * *

Le Reclus de Molliens a eu la chance de trouver, de nos jours, un

éditeur excellemment préparé à sa tâche et très consciencieux en A.-G.

van Hamel. Il n’y a guère de poème moral du moyen âge qui ait été aussi

bien traité, à ce point de vue, que _Carité_ et _Miserere_. L’édition,

définitive, de M. van Hamel (_Li romans de Carité et Miserere, du

Renclus de Moiliens_. Paris, 1885, 2 vol. in-8) a paru dans la

«Bibliothèque de l’École des Hautes Études» (Fascicules LXI et LXII).

On ne peut que s’associer, en général, aux appréciations de l’éditeur

sur le style et la valeur historique et littéraire des œuvres de

Barthélemi.--Ce qui distingue surtout le Reclus parmi les moralistes du

moyen âge, c’est, en premier lieu, sa strophe de douze vers

octosyllabiques sur deux rimes (disposées suivant le schéma _aab aab bba

bba_), qui est aussi celle des célèbres _Vers de la mort_ d’Hélinant,

moine de Froidmont, composés entre 1194 et 1197; il est vraisemblable

qu’Hélinand et le Reclus ont été des premiers à s’en servir: elle a été,

depuis, fort à la mode (vraisemblablement grâce à eux)[332]. C’est, en

second lieu, son goût décidé pour les jeux de mots assonancés et les

allitérations[333]. C’est enfin une certaine dextérité à «manier les

images et à les mêler, sans trop nuire à la clarté»[334]. Le Reclus est

un homme de lettres fort expert, qui le sait, s’y complaît et s’admire.

De là, ce que «sa verve a parfois d’un peu factice». Mais il avait de la

verve: il avait une incroyable provision de synonymes et une

merveilleuse facilité à ressasser sa pensée; c’est, du reste, la raison

de son succès. Mais il était passionné et vivant, ce qui est rare chez

les faiseurs de tours littéraires.

M. van Hamel ajoute: «Ce qui diminue pour nous l’intérêt de ses

ouvrages, c’est qu’il moralise plus qu’il ne critique, et que, dans ses

diatribes contre les mœurs du temps, il reste trop dans les

généralités; on voudrait retrouver dans ses poèmes la société de son

époque; on n’y trouve, sauf dans un paragraphe sur la toilette des

dames, que des travers qui sont de tous les temps et de tous les

pays...» Il y a quelque exagération dans ce dernier trait. S’il est vrai

que le Reclus est souvent plus intéressant par la manière dont il dit

les choses que par les choses qu’il dit, nul n’est en droit d’affirmer

que, sur «la société de son époque», il ne nous apprend rien.

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 18 / 69 题