Le cas des clercs est le plus surprenant de tous. Car ils entendent «la
glose et tout le texte de la lettre», et ils ne sont pas plus empressés
que les autres aux Noces du Seigneur. L’auteur s’abstient toutefois de
généraliser:
De tuz clers ne parroc jeo mie[284]. 584
Plusors demainent povre vie
Por bien faire e por bien aprendre...
Il ne doute pas qu’il y ait de bons reclus et de bons chanoines. Mais il
voit aussi des clercs bien rentés qui emploient l’argent à tort et à
travers.--Lorsque quelqu’un s’est haussé «par symonie ou par peché»
jusqu’à avoir un évêché en garde, il ne songe plus qu’à thésauriser; il
abuse du droit qu’il a de se faire héberger gratis:
A grant borse faire entendi 640
E manga en ses priories
E en ses povres abeies
E od cels qui ostels li durent[285]...
E donc mena sa roncinaille[286]
E trestote sa garçonaille
Qui as ostels firent dangier[287].
Et quant vint apres le mangier
Si volt chescun d’els aveir don,
Neis[288] le plus petit garçon:
L’evesque coupe ou palefrei
E chascun clerc anel en dei[289].
Alors que, s’il voyageait à ses frais, il se serait contenté de deux
«somiers» (bêtes de charge) et de quelques serviteurs[290].
Les subordonnés des évêques ne valent pas mieux qu’eux, d’habitude:
juges concussionnaires; collectionneurs de bénéfices, qui font servir le
patrimoine du Crucifix à l’entretien de leurs familles; prêtres avides,
pour qui la cure des âmes n’est qu’une métairie à exploiter:
Arcediacres e diens[291] 674
E officiaus les maiens[292]
Qui as chapitres sont les sires,
Qui consentent les avoltires[293]
Les causes jugent e terminent
E as loiers[294] prendre s’enclinent,
Les fornicacions cunsentent,
Les povres chapeleins tormentent,
Justice vendent e dreiture[295].
* * * * *
E les persones que feront[296]
Qui les riches iglises ont
Treis ou quatre en une province?
Que diront il devant le prince
Qui lor femmes avront peues[297]
Des granz rentes qu’il ont eues,
E marié filles e fiz
Del patrimoine au Crucefiz?
* * * * *
E les prestres parroisserez
Qui au prendre sont tut dis prez,
Qui les confessions receivent
Des doloros que il deceivent,
E lor enjoingnent les anuels,
Et des messes et des trentels[298]
Pernent les deniers avant main,
E lor pramettent que demain
Le servise comenceront...
A ferme pernent les autels
Plus por les morz que pur les vis.
Les rois, ducs, comtes et autres grands seigneurs sont à peine moins
aveugles. Leur grand défaut est d’aimer trop la guerre, sans avoir égard
aux misères qu’elle entraîne pour les petits. Il n’est, du reste, de
guerres légitimes que les défensives où l’on combat «pour son pays» (v.
815), et celles contre les Sarrasins.--Ce qui manque aux princes, c’est
la pitié. La plupart sont des tyrans pour les peuples, qu’ils font
écorcher vifs par leurs baillis.--Aussi bien, ils sont riches, et la
convoitise est le vice naturel des riches: