Ceo ne tenez mie a gabeis! 360

Il est étonnant que les hommes se laissent aller, comme ils font, à

céder aux ennemis de leur salut: l’Ennemi proprement dit (le diable);

celui que chacun a «soz sa chemise»; et la vaine gloire du monde[273].

Le corps, ce misérable corps, dit:

...«Sire, gardez mei 429

Que jeo ne aie faim ne sei![274]

Cuchiez me bien e en biau lit

E me faites tut mon delit!

Vestez mei suef et sovent!

Tant com vus estes en juvent

Me faites ceo que jeo desir!

Asez avrez uncor leisir

De faire vos oblacions,

Geünes e afflictions...»

Le monde insiste:

...«Faites, biau sire, 447

Tut ceo que vostre char desire!...

Querez avoir, querez richesce;

En aüner[275] pensez tut dis!

Querez vus[276] autre paradis

Que seeir en tel palefrei?...

E de mangier ces beals mangiers

E de bevre ces vins d’Angiers

Et d’aveir cele meschinete[277]

Qui uncore est pucele nette?

Demandez vus[278] autre solaz

Que de gisir[279] entre ses braz?...»

Il faudrait lutter contre les tentations. Et d’abord par la diète:

Qui l’amegrie [la chair] e la tient basse 495

Fole volenté li trespasse

Plus tost que quant ele est en gresse.

Cil la mestrie[280] qui l’abesse

E li acore son avel[281]

Com l’ostrioer[282] fait son oisel.

Autre recette: se jeter dans l’eau froide quand on ressent «fole

chalor». Mais hélas, ce n’est pas ainsi que l’on agit d’ordinaire.

Si j’étais à la cour du roi, en beaux atours, admis à manger près de lui

et à coucher «en sa chambre», s’il me disait tous ses secrets, et que

j’abandonnasse ce bon maître pour aller servir un vilain, lequel me fît

garder ses bœufs, charrier son fumier et me battît en récompense,

serais-je fondé à me plaindre? C’est comme les femmes: il en est qui ont

deux amoureux: l’un les honore, l’autre les honnit, et elles préfèrent

le ribaud, qui les bat, au beau bachelier courtois[283]. De même,

l’homme entre Dieu et le Diable. Que d’étranges aberrations!

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 14 / 69 题