Il est étonnant que les hommes se laissent aller, comme ils font, à
céder aux ennemis de leur salut: l’Ennemi proprement dit (le diable);
celui que chacun a «soz sa chemise»; et la vaine gloire du monde[273].
Le corps, ce misérable corps, dit:
...«Sire, gardez mei 429
Que jeo ne aie faim ne sei![274]
Cuchiez me bien e en biau lit
E me faites tut mon delit!
Vestez mei suef et sovent!
Tant com vus estes en juvent
Me faites ceo que jeo desir!
Asez avrez uncor leisir
De faire vos oblacions,
Geünes e afflictions...»
Le monde insiste:
...«Faites, biau sire, 447
Tut ceo que vostre char desire!...
Querez avoir, querez richesce;
En aüner[275] pensez tut dis!
Querez vus[276] autre paradis
Que seeir en tel palefrei?...
E de mangier ces beals mangiers
E de bevre ces vins d’Angiers
Et d’aveir cele meschinete[277]
Qui uncore est pucele nette?
Demandez vus[278] autre solaz
Que de gisir[279] entre ses braz?...»
Il faudrait lutter contre les tentations. Et d’abord par la diète:
Qui l’amegrie [la chair] e la tient basse 495
Fole volenté li trespasse
Plus tost que quant ele est en gresse.
Cil la mestrie[280] qui l’abesse
E li acore son avel[281]
Com l’ostrioer[282] fait son oisel.
Autre recette: se jeter dans l’eau froide quand on ressent «fole
chalor». Mais hélas, ce n’est pas ainsi que l’on agit d’ordinaire.
Si j’étais à la cour du roi, en beaux atours, admis à manger près de lui
et à coucher «en sa chambre», s’il me disait tous ses secrets, et que
j’abandonnasse ce bon maître pour aller servir un vilain, lequel me fît
garder ses bœufs, charrier son fumier et me battît en récompense,
serais-je fondé à me plaindre? C’est comme les femmes: il en est qui ont
deux amoureux: l’un les honore, l’autre les honnit, et elles préfèrent
le ribaud, qui les bat, au beau bachelier courtois[283]. De même,
l’homme entre Dieu et le Diable. Que d’étranges aberrations!