Li riche volent aveir tot. 863

Inconvénients des richesses. Historiettes et paraboles évangéliques qui

l’attestent: «Il est plus difficile à un chameau...»; le ladre qui

attend à la porte les miettes du banquet; etc.

Mais les pauvres ont aussi leurs défauts[299], et particulièrement

déplaisants:

Car il ne prenent mie a gré 1115

Lor sofreite e lor povreté,

E sont felons e envios

Et mesdisant e orguillos

Et plains d’envie et de luxure...

[Tosjors] li est avis por veir

Que se il puet del riche aveir,

Coment que seit, n’est pas pecché.

Entendez-les se lamenter:

.....«Sire Deus, 1147

Por quei nos feistes vu tels

Q’oncques biens temporals n’eümes?

A male hore conceu fumes!»

Et que dire de l’ouvrier, habile de ses mains, mais sans conscience, qui

travaille moitié moins qu’il ne devrait pour le salaire convenu?

A tierce dit que il est none 1134

E a none que il est nuit,

E si tost com il puet s’enfuit.

Ne li chaut, mes que il receive

E que il manguce ou qu’il beive

En la taverne ou el bordel[300]...

Revenons maintenant à la misère de la condition humaine, dont il a déjà

été question. Car on ne saurait trop «recorder» d’exemples pour montrer

combien ce bas monde est vil.

Nus nesson tuz povres e nuz 1307

Sanz escience e sanz vertu.

Plusors nessent si malostru,

Si hidos e si cuntrefaiz

E si boçuz e si contraiz,

Si horribles, si bestornez,

Que c’est grant honte qu’il sont nez...

Honte en ont peres e parenz

E en parolent plusors genz.

Il y a, cependant, des individus qui sont «beaux et bien alignés,

grands et fournis». Se comportent-ils comme les arbres, qui produisent

de bons fruits? Qu’est-ce qu’ils produisent? Des myrrhes, des aromates,

des encens, des baumes, des gommes, des onguents: girofle, garingal,

gingembre, zédoaire, cannelle, cumin, poivre? Pas du tout.

E que est ceo que vient del home?... 1356

Jeol vus dirrai en meie fei[301].

Ne sont pas chastaignes ne noiz

Mes ceo sont lentes e pooiz[302].

Tel est le fruit qu’il selt porter[303].

Il n’y a pas là de quoi se vanter. Encore moins de ce que deviennent les

meilleurs mets quand ils ont passé par le canal digestif. Guillaume

s’appesantit ici sur l’ignominie des diverses sécrétions de la machine

humaine pour aboutir à cette conclusion: tant de puanteur est-elle donc

compatible avec tant d’orgueil?

Le temps passe, et c’est la vieillesse avec son cortège abominable

d’infirmités:

Le chief crolle, les dez porrissent... 1422

Li put l’aleine e tut le cors...

En résumé, tout est vanité, et cela seul mérite qu’on y travaille de

s’assurer la grâce de Dieu.

Ses invectives contre l’orgueil conduisent ensuite l’auteur à rappeler

la parabole du Semeur. C’est Dieu qui a semé le froment et le Maufez

(le diable) l’ivraie dans le vaste champ de ce monde. Quand Dieu sema

l’humilité, l’autre sema l’orgueil et la félonie. Quand Dieu sema la

chasteté, l’autre sema la «lecherie» (la débauche) et la luxure. Quand

Dieu sema l’amour, l’autre sema l’ire, la rancœur, la haine, l’envie

durable. Et ainsi de suite.

Les semences du diable ont crû et multiplié au point que le froment de

Dieu est étouffé et «versé» sous cette moisson parasitaire.

Le mal aurait déjà conquis la terre entière, n’était «le Chastel as

puceles» (Patience, Humilité), qui, depuis le commencement du monde,

tient en échec la forteresse d’Orgueil.--Aumône est la portière du

«Chastel as puceles»; Largesse y fait fonction de sénéchal; Honneur,

Joie, Courtoisie et Sobriété servent aux tables. Paix et Foi, qui

gardent le château, font corner et guetter aux créneaux. C’est Chasteté

qui fait les lits...--Dans la cité d’Orgueil, au contraire, la portière

est Félonie. Escharseté[304] est cuisinière. Gloutonnerie a la cave en

charge. C’est Fausseté qui tient les plaids... Etc.--L’Orgueil est

répandu partout. Mais il prétend notamment à la seigneurie de France.

Guillaume ne manque pas de rappeler, à ce propos, le lieu commun célèbre

que ce père de tous les vices a marié trois de ses filles en Angleterre:

Envie, Luxure et Ivresse[305].

Après ce développement symbolique, nouveau départ:

De la misere vus ai dit 2059

Dont el ventre sa mere vit

Li emfes[306] qui naist a dolor...

Mais l’auteur est un peu essouflé. Il s’arrête, cette fois, à considérer

les cérémonies du baptême: «les enseignes» que le prêtre «baille» à

l’enfant «relevé des fonts».

Une vesteüre novelle 2099

E en sa main une chandele...

Son parein qui des fonz le prit

Li fist doncques l’autel beiser.

Il invoque ensuite le secours du Ciel en faveur de la nef de saint

Pierre, c’est-à-dire de l’Église, insubmersible sans doute, mais

présentement ballottée par la tempête. Seigneurs, obéissons au pape, qui

nous conduit vers le salut:

Il nus deit a tuz comander 2265

Que nus aidon a amender

La nef e trestut son ateivre[307],

Que il ne nus estoece beivre[308]

De la mer qui est mult amere...

Obeir devon a saint Pere[309].

Malheureusement l’équipage de ladite nef n’est pas composé d’une manière

irréprochable:

Jeo m’esmerveil, jeol vus afi, 2302

Mult durement que nostre mestre

Soefre en la nef tele gent estre...

..... ses collaterals,

Ses boteillers, ses senescals,

Ses diacres, ses chapelains

Qui tut adès ovrent les mains

Et les ungles a cels plumer

Qu’il deivent conduire par mer.

De la personne du pape personne ne doit médire, pas plus que du ciel

lui-même. Mais les cardinaux qu’il envoie dans tous les royaumes de la

terre comme pacificateurs s’acquittent mal de leur office. Que font-ils,

en effet?

Les riches iglises conquerent 2361

E les riches evesquiez querent

A lor nevoz, a lor parenz...

Mult aiment la blanche moneie

E plus icele qui rogeie[310]...

E lessent, quant il s’en revont,

Ceo dit aucun, de lor semence...

Lorsque deux princes sont en discorde, Rome devrait enquérir pour

connaître et redresser les torts. Elle ne doit pas, au sens de

Guillaume, si un de ses enfants a erré et se déclare repentant, envoyer

brusquement contre lui son fils aîné pour le confondre comme on l’a vu

faire en ces derniers temps.

Quant Franceis vont sor Tolosans 2395

Qu’il tienent a popelicans[311]

E la legacie romaine

Les i conduit e les i maine

N’est mie bien, ceo m’est avis.

Bons e mals sont en toz pais...

Voilà plus de quarante ans que le tombeau du Christ est retombé entre

les mains des Infidèles, et les chrétiens se déchirent entre eux, au

lieu d’aller le délivrer. Comment s’en justifieront-ils, quand Dieu

tiendra son grand Conseil? Que leur dira Notre Seigneur?

Que dirra il a ces Franceis 2484

Qui si preisiez[312] chevalers sont,

Qui par devant croizer se font

Sovent contre ces Aubigeis[313]?

Il a plusors de ces Franceis

Qui autretant a blamer font[314]

Come font cil sor qui il vont.

Il est étrange que Rome s’occupe de pareilles besognes et ne prenne pas

garde à sa honte. Et quelle honte? Une poignée de Chrétiens s’étaient

naguère emparés d’une belle cité--Damiette--par où nous avions l’entrée

«en Babiloine et en Egypte». Nous l’avons perdue, cette cité, par la

faute du légat qui dirigeait notre ost. Quelle pitié de voir un clerc à

la tête des chevaliers!

Mes alt[315] li clers a s’escripture 2556

E a ses psaumes verseiller[316],

E lest aler[317] le chevaler

A ses granz batailles champelz.

Et il seit devant ses autels!

Guillaume, s’il était pape, ne se consolerait pas d’un tel échec jusqu’à

ce qu’il eût pacifié et réuni tous les chrétiens autour de lui pour les

mener à l’assaut de Jérusalem. Et il profite de l’occasion pour lancer

une véhémente exhortation à la croisade. Aller à la croisade, la

vraie--celle de Terre Sainte--c’est la meilleure manière, pour les gens

d’armes, de faire fructifier leur «besant».

Mais quelqu’un demandera peut-être: «Qu’est-ce que signifie ce besant?».

C’est le talent de la Parabole. Malheur à qui n’a pas fait rapporter

d’intérêts au capital que son maître lui a confié, même s’il ne l’a

point dissipé.

--«Sire, veiz ici ton besant 2720

Trestut entier e bien gardé.»--

E li sires respont: «Par Dé,

Tu n’es bon sergant ne feeil[318]...

Hors de ma maison t’en irras...

Car lessé as, par felonie,

A multiplier mes chatels[319].»

Chacun de nous a reçu un don de la bonté divine: prouesse, ou

puissance, ou vertu, ou avoir, ou sens, ou éloquence; et qui néglige de

s’en servir commet le crime de stériliser le besant de son seigneur.

L’auteur, qui a reçu «grâce de faconde», de «langue delivre et aperte»,

ne veut pas s’exposer, quant à lui, au sort du serviteur maladroit ou

infidèle. Il ne se lassera point de parler pour prêcher le mépris du

monde.

Considérez, je vous prie, la moisson spirituelle que vous vous êtes

préparée jusqu’à présent. Elle est nulle, n’est-ce pas? Or, quelle

souffrance de comparer sa misère à la prospérité d’autrui! Ce sentiment

si pénible, Guillaume l’a éprouvé:

Jeo ne vus sai dire a nul fuer[320] 2865

L’ennui que j’ai eü au cuer

Aucune feiz, quant jeo veeie

Que mon voisin aveit grant meie[321]

E blé assez a la seson,

E jeo n’aveie a ma maison

Une glene ne un espi...

La misère est due le plus souvent à la paresse. Mais, cependant, pas

toujours. Car le revenu du travail dépend de la qualité du fonds qu’on

cultive et du genre de travail qu’on fait:

En malveise terre e en vaine 2887

Pert fol laboreor sa paine,

Car il n’en cuelt fors espineiz

E orties e joinceieiz[322]...

L’un est oisos, l’autre travaille,

Mes nient en lieu qui li vaille.

Ces dous chaitis[323] de faim morront.

Sachez donc que la vigne qui récompense le mieux la peine qu’on prend

autour d’elle, c’est la Vigne du Seigneur.

Parabole des ouvriers de la onzième heure. Mais sommes-nous à la onzième

heure? Le monde est-il près de sa fin? Le bon évêque de Paris, Maurice

[de Sully], avait «signifié» à Guillaume la réponse à cette question; et

Guillaume la rapporte en ces termes:

Tant com li jorz a plus duré 3065

Al hore qu’il est avespré

Envers ceo qui est a venir...

Autresi aveit duré plus

Li mondes, quant Deus vint ceüs[324],

Envers ceo que puis en i a.

Il ne faut pas spéculer, d’ailleurs, sur l’indulgence céleste, figurée

par la parabole. Ne dites pas: «Je me repentirai plus tard». Songez au

danger de mort subite. Il est déjà tard. Soyons prêts.

Fols sumes qui tant atendon. 3174

Musé avon desc’[325] a midi

E de si qu’a none autresi[326]

E desq’a relevée basse.

E veon que tut le jor passe

E qu’il nus faut e qu’il nus fuit...

Parabole de l’Enfant prodigue. Le sens en est clair. Le père de la

parabole, qui a deux fils, c’est Dieu omnipotent. Son fils aîné, qui l’a

longtemps honoré et servi, ce sont les Juifs. Nous sommes le fils cadet,

d’abord irrespectueux et prodigue. Jésus-Christ est le veau gras,

sacrifié pour notre retour. Depuis notre retour, notre frère aîné se

tient à l’écart...

Ore atent li chaitif dehors 3565

E nus avum les granz tresors,

Les besanz son pere en baillie...

On peut entendre encore qu’il y a parmi nous une foule d’enfants

prodigues qui, depuis l’âge de quinze ans, ont quitté «le ventre de

Sainte Eglise» pour choir «en la profonde mer des vices». La maison

paternelle leur est ouverte, à ceux-là; le Père leur tend les bras:

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 16 / 69 题