Inconvénients des richesses. Historiettes et paraboles évangéliques qui
l’attestent: «Il est plus difficile à un chameau...»; le ladre qui
attend à la porte les miettes du banquet; etc.
Mais les pauvres ont aussi leurs défauts[299], et particulièrement
déplaisants:
Car il ne prenent mie a gré 1115
Lor sofreite e lor povreté,
E sont felons e envios
Et mesdisant e orguillos
Et plains d’envie et de luxure...
[Tosjors] li est avis por veir
Que se il puet del riche aveir,
Coment que seit, n’est pas pecché.
Entendez-les se lamenter:
.....«Sire Deus, 1147
Por quei nos feistes vu tels
Q’oncques biens temporals n’eümes?
A male hore conceu fumes!»
Et que dire de l’ouvrier, habile de ses mains, mais sans conscience, qui
travaille moitié moins qu’il ne devrait pour le salaire convenu?
A tierce dit que il est none 1134
E a none que il est nuit,
E si tost com il puet s’enfuit.
Ne li chaut, mes que il receive
E que il manguce ou qu’il beive
En la taverne ou el bordel[300]...
Revenons maintenant à la misère de la condition humaine, dont il a déjà
été question. Car on ne saurait trop «recorder» d’exemples pour montrer
combien ce bas monde est vil.
Nus nesson tuz povres e nuz 1307
Sanz escience e sanz vertu.
Plusors nessent si malostru,
Si hidos e si cuntrefaiz
E si boçuz e si contraiz,
Si horribles, si bestornez,
Que c’est grant honte qu’il sont nez...
Honte en ont peres e parenz
E en parolent plusors genz.
Il y a, cependant, des individus qui sont «beaux et bien alignés,
grands et fournis». Se comportent-ils comme les arbres, qui produisent
de bons fruits? Qu’est-ce qu’ils produisent? Des myrrhes, des aromates,
des encens, des baumes, des gommes, des onguents: girofle, garingal,
gingembre, zédoaire, cannelle, cumin, poivre? Pas du tout.
E que est ceo que vient del home?... 1356
Jeol vus dirrai en meie fei[301].
Ne sont pas chastaignes ne noiz
Mes ceo sont lentes e pooiz[302].
Tel est le fruit qu’il selt porter[303].
Il n’y a pas là de quoi se vanter. Encore moins de ce que deviennent les
meilleurs mets quand ils ont passé par le canal digestif. Guillaume
s’appesantit ici sur l’ignominie des diverses sécrétions de la machine
humaine pour aboutir à cette conclusion: tant de puanteur est-elle donc
compatible avec tant d’orgueil?
Le temps passe, et c’est la vieillesse avec son cortège abominable
d’infirmités:
Le chief crolle, les dez porrissent... 1422
Li put l’aleine e tut le cors...
En résumé, tout est vanité, et cela seul mérite qu’on y travaille de
s’assurer la grâce de Dieu.
Ses invectives contre l’orgueil conduisent ensuite l’auteur à rappeler
la parabole du Semeur. C’est Dieu qui a semé le froment et le Maufez
(le diable) l’ivraie dans le vaste champ de ce monde. Quand Dieu sema
l’humilité, l’autre sema l’orgueil et la félonie. Quand Dieu sema la
chasteté, l’autre sema la «lecherie» (la débauche) et la luxure. Quand
Dieu sema l’amour, l’autre sema l’ire, la rancœur, la haine, l’envie
durable. Et ainsi de suite.
Les semences du diable ont crû et multiplié au point que le froment de
Dieu est étouffé et «versé» sous cette moisson parasitaire.
Le mal aurait déjà conquis la terre entière, n’était «le Chastel as
puceles» (Patience, Humilité), qui, depuis le commencement du monde,
tient en échec la forteresse d’Orgueil.--Aumône est la portière du
«Chastel as puceles»; Largesse y fait fonction de sénéchal; Honneur,
Joie, Courtoisie et Sobriété servent aux tables. Paix et Foi, qui
gardent le château, font corner et guetter aux créneaux. C’est Chasteté
qui fait les lits...--Dans la cité d’Orgueil, au contraire, la portière
est Félonie. Escharseté[304] est cuisinière. Gloutonnerie a la cave en
charge. C’est Fausseté qui tient les plaids... Etc.--L’Orgueil est
répandu partout. Mais il prétend notamment à la seigneurie de France.
Guillaume ne manque pas de rappeler, à ce propos, le lieu commun célèbre
que ce père de tous les vices a marié trois de ses filles en Angleterre:
Envie, Luxure et Ivresse[305].
Après ce développement symbolique, nouveau départ:
De la misere vus ai dit 2059
Dont el ventre sa mere vit
Li emfes[306] qui naist a dolor...
Mais l’auteur est un peu essouflé. Il s’arrête, cette fois, à considérer
les cérémonies du baptême: «les enseignes» que le prêtre «baille» à
l’enfant «relevé des fonts».
Une vesteüre novelle 2099
E en sa main une chandele...
Son parein qui des fonz le prit
Li fist doncques l’autel beiser.
Il invoque ensuite le secours du Ciel en faveur de la nef de saint
Pierre, c’est-à-dire de l’Église, insubmersible sans doute, mais
présentement ballottée par la tempête. Seigneurs, obéissons au pape, qui
nous conduit vers le salut:
Il nus deit a tuz comander 2265
Que nus aidon a amender
La nef e trestut son ateivre[307],
Que il ne nus estoece beivre[308]
De la mer qui est mult amere...
Obeir devon a saint Pere[309].
Malheureusement l’équipage de ladite nef n’est pas composé d’une manière
irréprochable:
Jeo m’esmerveil, jeol vus afi, 2302
Mult durement que nostre mestre
Soefre en la nef tele gent estre...
..... ses collaterals,
Ses boteillers, ses senescals,
Ses diacres, ses chapelains
Qui tut adès ovrent les mains
Et les ungles a cels plumer
Qu’il deivent conduire par mer.
De la personne du pape personne ne doit médire, pas plus que du ciel
lui-même. Mais les cardinaux qu’il envoie dans tous les royaumes de la
terre comme pacificateurs s’acquittent mal de leur office. Que font-ils,
en effet?
Les riches iglises conquerent 2361
E les riches evesquiez querent
A lor nevoz, a lor parenz...
Mult aiment la blanche moneie
E plus icele qui rogeie[310]...
E lessent, quant il s’en revont,
Ceo dit aucun, de lor semence...
Lorsque deux princes sont en discorde, Rome devrait enquérir pour
connaître et redresser les torts. Elle ne doit pas, au sens de
Guillaume, si un de ses enfants a erré et se déclare repentant, envoyer
brusquement contre lui son fils aîné pour le confondre comme on l’a vu
faire en ces derniers temps.
Quant Franceis vont sor Tolosans 2395
Qu’il tienent a popelicans[311]
E la legacie romaine
Les i conduit e les i maine
N’est mie bien, ceo m’est avis.
Bons e mals sont en toz pais...
Voilà plus de quarante ans que le tombeau du Christ est retombé entre
les mains des Infidèles, et les chrétiens se déchirent entre eux, au
lieu d’aller le délivrer. Comment s’en justifieront-ils, quand Dieu
tiendra son grand Conseil? Que leur dira Notre Seigneur?
Que dirra il a ces Franceis 2484
Qui si preisiez[312] chevalers sont,
Qui par devant croizer se font
Sovent contre ces Aubigeis[313]?
Il a plusors de ces Franceis
Qui autretant a blamer font[314]
Come font cil sor qui il vont.
Il est étrange que Rome s’occupe de pareilles besognes et ne prenne pas
garde à sa honte. Et quelle honte? Une poignée de Chrétiens s’étaient
naguère emparés d’une belle cité--Damiette--par où nous avions l’entrée
«en Babiloine et en Egypte». Nous l’avons perdue, cette cité, par la
faute du légat qui dirigeait notre ost. Quelle pitié de voir un clerc à
la tête des chevaliers!
Mes alt[315] li clers a s’escripture 2556
E a ses psaumes verseiller[316],
E lest aler[317] le chevaler
A ses granz batailles champelz.
Et il seit devant ses autels!
Guillaume, s’il était pape, ne se consolerait pas d’un tel échec jusqu’à
ce qu’il eût pacifié et réuni tous les chrétiens autour de lui pour les
mener à l’assaut de Jérusalem. Et il profite de l’occasion pour lancer
une véhémente exhortation à la croisade. Aller à la croisade, la
vraie--celle de Terre Sainte--c’est la meilleure manière, pour les gens
d’armes, de faire fructifier leur «besant».
Mais quelqu’un demandera peut-être: «Qu’est-ce que signifie ce besant?».
C’est le talent de la Parabole. Malheur à qui n’a pas fait rapporter
d’intérêts au capital que son maître lui a confié, même s’il ne l’a
point dissipé.
--«Sire, veiz ici ton besant 2720
Trestut entier e bien gardé.»--
E li sires respont: «Par Dé,
Tu n’es bon sergant ne feeil[318]...
Hors de ma maison t’en irras...
Car lessé as, par felonie,
A multiplier mes chatels[319].»
Chacun de nous a reçu un don de la bonté divine: prouesse, ou
puissance, ou vertu, ou avoir, ou sens, ou éloquence; et qui néglige de
s’en servir commet le crime de stériliser le besant de son seigneur.
L’auteur, qui a reçu «grâce de faconde», de «langue delivre et aperte»,
ne veut pas s’exposer, quant à lui, au sort du serviteur maladroit ou
infidèle. Il ne se lassera point de parler pour prêcher le mépris du
monde.
Considérez, je vous prie, la moisson spirituelle que vous vous êtes
préparée jusqu’à présent. Elle est nulle, n’est-ce pas? Or, quelle
souffrance de comparer sa misère à la prospérité d’autrui! Ce sentiment
si pénible, Guillaume l’a éprouvé:
Jeo ne vus sai dire a nul fuer[320] 2865
L’ennui que j’ai eü au cuer
Aucune feiz, quant jeo veeie
Que mon voisin aveit grant meie[321]
E blé assez a la seson,
E jeo n’aveie a ma maison
Une glene ne un espi...
La misère est due le plus souvent à la paresse. Mais, cependant, pas
toujours. Car le revenu du travail dépend de la qualité du fonds qu’on
cultive et du genre de travail qu’on fait:
En malveise terre e en vaine 2887
Pert fol laboreor sa paine,
Car il n’en cuelt fors espineiz
E orties e joinceieiz[322]...
L’un est oisos, l’autre travaille,
Mes nient en lieu qui li vaille.
Ces dous chaitis[323] de faim morront.
Sachez donc que la vigne qui récompense le mieux la peine qu’on prend
autour d’elle, c’est la Vigne du Seigneur.
Parabole des ouvriers de la onzième heure. Mais sommes-nous à la onzième
heure? Le monde est-il près de sa fin? Le bon évêque de Paris, Maurice
[de Sully], avait «signifié» à Guillaume la réponse à cette question; et
Guillaume la rapporte en ces termes:
Tant com li jorz a plus duré 3065
Al hore qu’il est avespré
Envers ceo qui est a venir...
Autresi aveit duré plus
Li mondes, quant Deus vint ceüs[324],
Envers ceo que puis en i a.
Il ne faut pas spéculer, d’ailleurs, sur l’indulgence céleste, figurée
par la parabole. Ne dites pas: «Je me repentirai plus tard». Songez au
danger de mort subite. Il est déjà tard. Soyons prêts.
Fols sumes qui tant atendon. 3174
Musé avon desc’[325] a midi
E de si qu’a none autresi[326]
E desq’a relevée basse.
E veon que tut le jor passe
E qu’il nus faut e qu’il nus fuit...
Parabole de l’Enfant prodigue. Le sens en est clair. Le père de la
parabole, qui a deux fils, c’est Dieu omnipotent. Son fils aîné, qui l’a
longtemps honoré et servi, ce sont les Juifs. Nous sommes le fils cadet,
d’abord irrespectueux et prodigue. Jésus-Christ est le veau gras,
sacrifié pour notre retour. Depuis notre retour, notre frère aîné se
tient à l’écart...
Ore atent li chaitif dehors 3565
E nus avum les granz tresors,
Les besanz son pere en baillie...
On peut entendre encore qu’il y a parmi nous une foule d’enfants
prodigues qui, depuis l’âge de quinze ans, ont quitté «le ventre de
Sainte Eglise» pour choir «en la profonde mer des vices». La maison
paternelle leur est ouverte, à ceux-là; le Père leur tend les bras: