PAR GUILLAUME.

Guillaume, l’auteur du _Besant de Dieu_, a passé longtemps pour un des

auteurs les plus féconds du moyen âge. Son œuvre est, disait-on, très

variée: il a cultivé notamment le roman, le poème allégorique, le poème

moral, et fait des fabliaux. Mais cela tient à ce que, comme il se

désigne dans le _Besant_ par ces mots: «Guillaume, uns clers qui fu

Normanz...», on lui a attribué d’office tous les écrits contemporains

qui sont d’un clerc ou d’un normand nommé Guillaume. Or il a eu,

semble-t-il, beaucoup d’homonymes.

«Guillaume li Normanz», qui rima le fabliau _Du prestre et

d’Alison_[243], et ce «Guillaume», évidemment au courant des choses

d’Angleterre, qui a mis son nom au fabliau _De la male Honte_[244], sont

peut-être à distinguer l’un de l’autre. Mais le clerc Guillaume,

probablement picard, qui a dédié à un chef de clan écossais le roman de

_Fergus et Galienne_ (un des bons romans de la Table ronde), n’avait

rien de commun avec ce faiseur ou ces faiseurs de fabliaux, car sa

langue diffère de la leur. Et celui-ci, à son tour, ne doit pas être

confondu avec Guillaume, le clerc normand, dont l’œuvre certaine se

compose du _Besant de Dieu_, d’un _Bestiaire_, et de quelques autres

pièces à tendances moralisantes (_Les Treis Moz_, _Les Joies Nostre

Dame_, _La Vie de Tobie_, etc.)[245].

La biographie de notre Guillaume n’est jalonnée que de deux dates. Il a

composé son _Bestiaire_ en 1211 (peut-être 1210)[246] et son _Besant_ en

décembre 1226 au plus tôt ou dans les premiers mois de 1227[3], comme il

résulte d’allusions très claires contenues dans ces ouvrages.

Aussi bien ne connaît-on des circonstances de sa vie que ce qu’il nous

en apprend lui-même.--Il était clerc, clerc marié, avec femme et

enfants[247].--Il était versé dans la connaissance du latin: ses écrits

sont pleins de citations et de paraphrases, tacites ou déclarées. Il

cite, en particulier, dans le _Besant_, avec l’Écriture sainte, le _De

miseria humanae condicionis_ du pape Innocent III[248], et l’évêque de

Paris, Maurice de Sully († 1196), dont il avait entendu, ou lu,

les sermons bien connus[249].

Il vivait de ses «diz», qu’il composait, comme ses pareils, pour des

amateurs, ses patrons. C’est ainsi qu’il fit le _Bestiaire_ pour «sire

Raol, son seignor»:

GUILLAME, qui cest livre fist 4137

En la definaille tant dist

De sire Raol, son seignor,

Por qui il fu en cest labor,

Qu’il li a ben guerredoné;

Pramis li a e ben doné.

Ben li a covenant tenu[250]...

C’est ainsi qu’il écrivit le poème _Les Treis Moz_ pour Alexandre de

Stavenby, évêque de Lichfield et Coventry (1224-1238). Le thème de cet

opuscule, où il est question du _Besant_, est emprunté, comme plusieurs

passages du _Besant_ lui-même, au _De miseria humanae condicionis_

d’Innocent III: il y a trois choses, trois «moz», qui chassent l’homme

de sa maison: fumée, «degot» (_stillicidium_), «male moillier» (_mala

uxor_)...

Mustré m’a l’evesque Alisandre,

Qui, autant com la salemandre

Aime le feu e la chalor,

Aime curteisie e valor,

Que treis choses el siecle sont

Que a home molt grant mal font[251]...

C’est ainsi qu’il écrivit enfin sa «Vie de Tobie» à la requête d’un

prieur de Notre-Dame de Kenilworth:

Le prior Guillemme me prie 23

De l’iglise Sainte Marie

De Keneilleworthe en Ardene

Qui porte la plus haute pene

De charité que nule iglise

De tut le realme a devise,

Que jeo li enromanz la vie

De celui qui out non Tobie[252]...

Guillaume était Normand: il le déclare à plusieurs reprises:

Li clers fu nez de Normandie 34

Qui auctor est de cest romanz.

Or oëz que dit li Normanz[253].

Et sa langue est le dialecte de la Normandie continentale.--Il est, du

reste, plus que probable qu’il passa une grande partie de sa vie en

Angleterre. Bien d’autres rimeurs normands, français ou picards

l’avaient fait avant lui, qui n’ont pas non plus, pour autant, abandonné

la manière de parler en usage dans leur pays.

Avant 1227, notre Guillaume avait «versefié en romanz» des «contes» et

des «fablels», matière vaine et profane[254]. C’est sur ce témoignage

que les anciens érudits s’appuyaient pour lui attribuer _Fergus_ et les

fabliaux dont n’importe quel Guillaume s’est dit l’auteur; ils

concluaient même que l’auteur du _Besant_ devait être au déclin de sa

carrière quand il l’écrivit, puisqu’il n’avait pas toujours été si

édifiant. On ne peut aujourd’hui que regretter la disparition de ces

«contes» (le _Bestiaire_ excepté) et de ces «fablels»[255].

* * * * *

A fréquenter la société anglaise, Guillaume, l’auteur du _Bestiaire_ et

du _Besant_, avait pris des allures plus indépendantes que la plupart

des clercs du continent. Il se permettait d’exprimer très librement sa

façon de penser sur les événements du jour. Dans le _Bestiaire_, il

s’étonne hautement de l’interdit naguère jeté par le pape sur le royaume

de Jean Sans Terre, et se permet de blâmer, à cette occasion, «l’une et

l’autre cour»:

Ceste ovraigne fu fete noeve 10

El tens que Philipe tint France.

El tens de la grant mesestance

Qu’Engleterre fu entredite,

Si qu’il n’i avoit messe dite

Ne cors mis en terre sacrée...

Tote ceste chose trespasse

GUILLAME, qui forment s’en doelt,

Que n’ose dire ceo qu’il voelt

De la tricherie qui cort

E en l’une e en l’altre cort...[256]

L’Interdit avait fait déserter les églises par la noblesse anglaise;

celle-ci trouvait, d’ailleurs, son profit, comme le constate Guillaume,

à ces déplorables incidents:

Li plus de la chevalerie 2723

Plus qu’en une mahomerie[257]

N’i[258] entrassent a cel termine...

Por l’aveir que il gaaignoient

De l’Eglise, que il gardoient,

Erent li plus halt a devise

Contre la pais de Sainte Eglise[259].

La page du _Besant de Dieu_ où Guillaume s’élève, non sans éloquence,

contre la Croisade albigeoise est depuis longtemps célèbre, et à bon

droit. Voir plus loin, p. 108.

* * * * *

Le _Besant de Dieu_ n’a été conservé que par un seul manuscrit, le ms.

fr. 19525 de la Bibliothèque nationale de Paris, qui contient aussi les

«Treis Moz», la «Vie de Tobie», avec d’autres opuscules de l’auteur, et

qui paraît avoir été exécuté en Angleterre au commencement du XIVe

siècle. Il a été assez correctement publié par E. Martin (_Le Besant de

Dieu von Guillaume le Clerc de Normandie_. Halle, 1869, in-8). Cf., sur

cette édition, G. Paris, dans la _Revue critique_, 1869, II, nº 143, et

K. Bartsch, dans le _Jahrbuch für romanische und englische Litteratur_,

1870, p. 210.

M. A. Schmidt a très soigneusement étudié les procédés de style et les

lieux-communs familiers à Guillaume (qui sont les mêmes dans toutes ses

œuvres authentiques). Voir les _Romanische Studien_, IV (1879-80), p.

510-521; cf. H. Seeger, _Ueber die Sprache des Guillaume le Clerc de

Normandie_ (Halle, 1881).--On va voir que l’auteur du _Besant_ est un

écrivain assez adroit, quoiqu’il ignore absolument l’art d’ordonner ses

pensées, et qui a de l’énergie. Mais il est assurément excessif de

qualifier, comme on l’a fait, cette énergie d’«admirable» et le poème

de «beau»[260].

* * * * *

Guillaume, un clerc de Normandie, qui a versifié en roman contes et

«fablels» profanes, fole et vaine matière, était un samedi soir dans son

lit. Il pensait à la vanité du «siècle», à sa condition précaire:

E pensa qu’il aveit enfanz 96

E sa moiller[261] a governer,

E ne lor aveit que doner

S’om ne li donout por ses diz.

Il pensait aussi à la parabole évangélique des Noces: était-il prêt pour

les noces de l’Époux, s’il y était convié? Il pensait enfin à la

parabole du Talent: qu’avait-il fait du «besant» (c’est-à-dire du

talent) que Dieu lui avait confié? Il eut honte de lui-même et résolut

d’écrire un poème pour exhorter au mépris du monde et à l’amour de Dieu.

Cela se passait peu de temps après la mort du roi Louis (VIII)[262], qui

était allé hors de son pays pour chasser les Provençaux et conquérir le

Toulousain. Il est mort, maintenant, ce puissant roi:

En poi d’hore devint charoine[263]; 179

E de la langue e de la loigne[264],

Del nés la ou il fu plus bel,

Firent li verms[265] tut lur avel[266].

C’est merveille que l’homme ne se soucie pas davantage de savoir d’où il

vient, où il va.

L’homme naît de la saleté, dans la douleur, plus faible que les «faons»

des bêtes. Il grandit, et abuse aussitôt des dons de Dieu:

Donques s’orgoillist et estent. 281

A sa joliveté[267] entent

E si guerreie Damnedé[268]

De ceo que il li a doné.

Se il est fort, si velt combatre

Por son povre veisin abatre.

S’il est sages, si velt plaider

Por autrui terre guaaigner.

S’il est biaus, si velt faire amie...

La femme son prosme[269] ou sa fille.

Ne se preisera une bille

Se il tost n’en a vint ou trente

Ou chascun jor une de rente...

Et puis il meurt, en général impénitent. Voilà le cadavre hideux:

Les eulz[270] tornez, gole baée, 331

N’a donc ami qui moult nel hée[271]

E qui n’ait friçon e poour

D’estre od lui sul[272] a un jur.

Quant à l’âme, elle aura à répondre au jour de la résurrection. Car le

corps ressuscitera; ne croyez pas que ce soit pour rire:

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 13 / 69 题