LA BIBLE AU SEIGNEUR DE BERZÉ

Étienne Pasquier écrivait en 1530 dans ses _Recherches de la France_ (I,

p. 419, 689): «Nous eumes un Hugues de Bercy, religieux de Clugny, qui

fit la Bible Guyot... et quelques autres. Lesquels quelques-uns des

nôtres ont voulu comparer à Dante, poète italien, et moy je les

opposerais volontiers à tous les poètes d’Italie.»

L’erreur d’Étienne Pasquier, qui confond ici les deux «Bibles» de Guiot

de Provins et d’Hugues de Berzé fut relevée et rectifiée dès le

XVIIIe siècle. Et c’est sous le nom du véritable auteur que la

«Bible» d’Hugues figure dans les _Fabliaux et Contes_ de Barbazan-Méon

(t. II, Paris, 1808), d’après le ms. 837 (fol. 261) du fonds français de

la Bibliothèque nationale[212].

La «Bible» d’Hugues a été, en outre, l’objet d’une notice d’Amaury Duval

dans l’_Histoire littéraire_ (XVIII, p. 816).--M. Duval ne savait pas

grand chose de l’auteur. «C’était, dit-il, un homme du monde, qui vivait

dans la haute-société de son siècle.» C’était aussi un croisé; nul

doute, d’après ce qu’il nous apprend de lui-même, qu’il ait «fait partie

de l’armée des Croisés français et vénitiens qui prirent Constantinople

le 18 juillet 1203». C’était enfin «un esprit mélancolique et tendre qui

déplorait, à la fin de sa carrière, les erreurs de sa jeunesse».--Le

rédacteur de l’_Histoire littéraire_ conjecturait que la Bible d’Hugues

(du «châtelain» Hugues, comme dit un manuscrit), où il croyait

«reconnaître plus de goût et de délicatesse que dans la plupart des

productions du même temps», avait paru «dans les dix premières années du

XIIIe siècle, peu de temps après une autre _Bible_, celle de Guiot de

Provins». Hugues aurait emprunté à Guiot le titre inusité de son

ouvrage. L’_Histoire littéraire_ n’ignore pas, du reste, que Hugues

(qu’elle appelle tantôt Hugues de Bersie, tantôt Hugues de Bersil)[213]

avait composé d’autres ouvrages: des chansons, en français et «en

mauvais provençal»[214].

En 1866, un M. A. de Vertus soumit à la «Société historique et

archéologique de Château-Thierry» un Rapport sur les _Erreurs modernes

touchant l’origine de la versification française, démontrées par l’étude

des trouvères de notre localité_[215]. Parmi ces «trouvères» figure,

sous le nom d’Hugues de Brécy, l’auteur de la «Bible». (Brécy est un

village de l’Aisne, dont, en 1866, M. de Vertus était maire).

M. de Vertus s’exprime ainsi: «Hugues de Brécy, né vers 1160 [?], se

croisa en 1192 [?]; il assista à tous les désastres de CP. de 1200 à

1205... Il fut le poète le plus sérieux de son époque. A part quelques

chansons de jeunesse, tout est marqué dans ses productions au coin de

l’homme qui pense.»--Si M. de Vertus a pu «restituer d’une manière

certaine ce poète à la localité de Brécy», c’est, dit-il, parce que des

Brécy sont mentionnés dans la _Chronique de Morée_ (éd. Buchon, p. 31),

en ces termes: «[Greek: O nte Berithie]» au nombre des Champenois qui

demeurèrent avec Villehardouin dans l’ancien Peloponèse, après le départ

de l’Empereur Baudouin pour l’Europe. «Le savant Buchon, écrit M. de

Vertus, a traduit [Greek: Berithie] par Brassy; mais la recherche du

pays des petits-fils de notre poète n’avait pas pour Buchon l’intérêt

qu’elle a pour nous [!][216].»

D’autre part, dès le commencement du XIXe siècle, la _Biographie

universelle_ de Michaud avait proposé de voir, en l’auteur de la

«Bible», «un seigneur de Berzé-le-Châtel, au bailliage de Mâcon». M. P.

Meyer, au t. VI de la _Romania_, désigna Berzy-le-Sec (Aisne) comme le

pays d’où le moraliste aurait tiré son surnom. Il va sans dire qu’on l’a

appelé aussi Hugues de Bèze (de Bèze près de Dijon).

On sait aujourd’hui à quoi s’en tenir au sujet de toutes ces

hypothèses[217].

* * * * *

Jofroi de Villehardouin, racontant les origines de la quatrième

croisade, rapporte (au § 45 de sa _Chronique_) que le marquis Boniface

de Montferrat alla au chapitre de Citeaux qui se tint à la Sainte-Croix

en septembre (14 septembre) 1201. Là, il trouva un très grand nombre

d’abbés, de barons et d’autres gens de Bourgogne: «Après se croisa li

evesques d’Ostun, Guigues li cuens de Forois, Hues de Bregi li peres et

li fils...»

Le _Cartualaire de Saint-Vincent de Mâcon_ (Collection de Documents

Inédits, 1864) mentionne de son côté, à plusieurs reprises, des

personnages nommés Hugues de Berzé (_de Berriaco_). Le plus ancien,

contemporain de Louis VII, eut deux fils: Hugues II, né vers 1145, et

Gautier, qui fut archidiacre puis doyen du chapitre de Mâcon. Hugues II

eut un fils, nommé Hugues, comme lui-même. Cet Hugues II et son fils

Hugues III, né vers 1170, s’identifient certainement avec «Hues de Bregi

li peres et li fils», ces chevaliers de Bourgogne dont parle

Villehardouin. Leurs domaines patrimoniaux étaient à Berzé-le-Châtel

(Saône-et-Loire). Il existe encore aujourd’hui un magnifique château

féodal en cet endroit[218].

On a enfin un certain nombre de chansons de la fin du XIIe ou des

premières années du XIIIe siècle, dues à un chevalier bourguignon,

que les rubriques des manuscrits désignent comme Hugues de Bregi. Ce

poète--le seul poète, ou peu s’en faut[219], de la région bourguignonne

qui soit connu à cette date--est assurément un des deux croisés de 1201,

le père ou le fils.

Quelques-unes de ces chansons présentent, du reste, des particularités

intéressantes. La première (_Ensi que cil qui cuevre sa pesance_) est

«envoyée» à un certain Hugues de Saint-Denis, peut-être le «Hugues de

Saint Denise» que Villehardouin mentionne (§ 50), avec son frère

Gautier, parmi les croisés de l’Ile-de-France[220]. La quatrième, qui a

été souvent attribuée au Châtelain de Couci, est célèbre: elle a été

composée à l’occasion du départ de l’auteur pour la croisade--pour la

quatrième croisade, comme il résulte de l’envoi--et, «parmi les

nombreuses pièces de ce genre, aucune ne peint mieux», selon G. Paris,

«les sentiments à la fois vrais et conventionnels qui se partageaient le

cœur» des nouveaux croisés:

Mout a croisiés amoreus a contendre

D’aler a Dieu ou de remanoir ci...

Ainsi l’auteur de la chanson était encore amoureux, jeune par

conséquent, lorsqu’il se croisa en 1201; c’était donc, selon toute

vraisemblance, non le père, mais le fils.

Cela posé, l’auteur de la «Bible» est assurément le même que celui de la

quatrième chanson. Il se vante, en effet, d’avoir beaucoup voyagé. Il a

été à Constantinople:

Car je vi en Constentinoble 405

Qui tant est bele et riche et noble,

Vis dedenz un an et demi

Quatre empereors, puis les vi

Dedenz un terme toz morir

De vile mort...

Le seigneur ou «chastelain» d’un certain âge qui écrivit la «Bible» est

donc Hugues III, seigneur de Berzé-le-Châtel, près Mâcon. En ce cas, la

Bible ayant été composée pendant l’âge mûr, sinon sur les vieux jours

d’un homme qui avait environ trente ans en 1201, doit être sensiblement

postérieure à cette date.

Où fut-elle composée? Cela reste douteux. Il est probable que, comme

beaucoup de croisés de 1201-1202, Hugues de Berzé le jeune passa de

Constantinople en Orient: c’est ce que semblent indiquer ses

récriminations contre les «franchises» des maisons de l’Hôpital et du

Temple dans les pays d’outremer (ci-dessous, p. 81). Mais on ne sait

rien de son itinéraire. Le dernier renseignement que la «Bible»

fournisse sur son compte, c’est qu’il était encore en Romanie à l’époque

de la bataille (15 avril 1205) où l’Empereur Baudouin fut vaincu et

capturé[221].--Demeura-t-il, par la suite, en Orient? Revint-il en

Mâconnais comme ses compatriotes et compagnons d’armes, Dalmase de

Sercey et Pons de Bussières, qui, ayant enlevé dans le monastère de

Marie Périblepte, près de Constantinople, l’insigne relique du chef de

saint Clément, la rapportèrent à Cluni en 1206[222]? On l’ignore.

Il reste pourtant à tenir compte d’une dernière pièce d’Hugues de Berzé

qui, ne nous étant parvenue que par deux copies dues l’une et l’autre à

des copistes provençalisants d’Italie et provençalisée par eux, a fait

compter jadis notre homme au nombre des troubadours, sous le nom d’Uc de

Bersie.

Cette pièce se présente sous deux formes assez différentes dans un

manuscrit du Vatican (texte publié dans l’_Archiv_ de Herrig, XXXIV,

403) et dans un manuscrit de Modène (texte publié pour la première fois,

en regard du précédent, dans la _Romania_, XVIII, 556).

Dans le manuscrit du Vatican, elle est précédée d’une note ainsi conçue:

_N’Ugo de Bersie mandet aquestas coblas a Folqet de Rotmans per un

joglar q’avia nom Bernart d’Argentau per predicar lui que vengues com

lui outra mar._ Hugues de Berzé s’adresse ici, en effet, au troubadour

Folquet de Romans, son «beau doux ami», pour le prier de lui «faire

compagnie outre mer». Il parle de Folquet comme ayant mené avec lui

joyeuse vie pendant longtemps; ils savent bien, l’un et l’autre, que

«chascun jour vaut pis»; il est temps de s’amender et de bien faire:

Bernarz, di moi Fouquet qu’on tient a sage

Que n’emploit pas tot son sen en folie;

_Que nos avons grant part de nostre eage

Entre nos deus usei en lecherie_;

Et avons bien dou siegle tant apris

Que bien savons que chascun jour vaut pis;

Por quoi feroit bon esmendeir sa vie

Car a la an est fors de juglerie[223].

Le poète s’adresse ensuite au marquis de Montferrat, le protecteur de

Folquet, et lui adresse aussi des exhortations appropriées:

Bernarz, encor me feras un message

Au bon marquis cui aim sanz tricherie

Que je li pri qu’il aut en cest voiage,

Que Monferraz le doit d’anceiserie;

Que autre foiz fust perduz li païs,

Ne fust Conraz, qui tant en ot de pris,

Qu’il n’iert ja mais nul tens que l’on ne die

Que por lui fu recovreie Surie.

Et voici l’envoi:

Bernarz, di moi mon seignor au marquis

Que de part moi te dont ce que m’as quis,

Que j’ai la crois quim defent et chastie

Que ne mete mon avoir en folie.

Dans le manuscrit de Modène seul, cet envoi est précédé d’une strophe

dont voici le texte:

Ne ja d’aver porter ne seit pensis

Que ses cosis l’emperere Freris

N’aura assez, qui ne li faudra mie,

Qu’il l’acuilli molt bel en Lombardie.

La pièce est facile à dater approximativement si l’on considère comme

authentique la strophe du ms. de Modène. Le marquis Guillaume de

Montferrat avait préparé en septembre 1220 un très bel accueil à

l’empereur Frédéric II, son cousin, lorsque celui-ci traversa la

Lombardie pour aller se faire couronner à Rome. Il s’embarqua en janvier

1224 pour reprendre Salonique de Romanie, que les croisés avaient

perdue, grâce à un subside de neuf mille marcs que Frédéric lui fournit.

Nous sommes donc entre septembre 1220 et janvier 1224.--Dans cette

hypothèse, toute la pièce est fort claire. Hugues de Berzé commence à

prendre de l’âge; or, la pièce (voir le premier couplet) n’a

certainement pas été écrite par un jeune homme. L’auteur est dans l’état

d’esprit pessimiste et orienté vers le repentir et la mort qui l’a déjà

conduit depuis longtemps ou le conduira bientôt à composer sa Bible:

«Bien savons que chascun jour vaut pis...»

Ainsi Hugues de Berzé, revenu dans ses foyers, se serait croisé de

nouveau après septembre 1220. Et tel serait le dernier événement connu

de sa carrière.

G. Paris a soutenu une autre opinion qui interdirait ces conclusions, si

elle était fondée; mais elle n’est pas, en vérité, soutenable. J’indique

en note ses arguments, et quelques-unes des réponses qu’on y peut

faire[224].

Quoiqu’il en soit, Hugues de Berzé se montre, dans ses chansons et dans

sa «Bible», écrivain facile, assez agréable, encore que sans expérience

et parfois négligé. Ses souvenirs de Romanie et d’Orient et sa

désinvolture d’homme du monde qui a beaucoup aimé le siècle, qui l’aime

encore[225], le sauvent de la banalité.--La _Bible_ n’est, au demeurant,

qu’une esquisse rapide.

Il est très fâcheux qu’il n’existe point encore d’édition critique de

cet opuscule.

Les motifs qui donnent à penser que la Bible du seigneur de Berzé a été

peut-être envoyée, non pas à un nommé Jacques, mais à Guiot de Provins,

ont été exposées plus haut (p. 38).

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 10 / 69 题