Cil qui plus voit, plus doit savoir. 1

L’auteur a beaucoup voyagé; il sait donc mieux que ceux qui n’ont jamais

bougé de chez eux ce que vaut le siècle. Il sait que la vie ne vaut

rien.

Se la joie durast toz jors 9

Et n’eüst ire ne corous

Et l’en ne peüst enviellir,

N’estre malade ne morir,

Au siecle eüst assez deduit.

Mais l’épée de la mort est suspendue sur notre nuque. Elle est, la mort,

aux aguets comme celui qui vise par une archère, dissimulé derrière le

mur. L’homme est comme un malheureux attaché à un pilier et tenu en joue

par une arbalète qui ne manque jamais son coup. Vivre longtemps? A cause

des inconvénients de la vieillesse, on en vient, d’ailleurs, à haïr la

vie quand on vit trop longtemps. Et, tant qu’on vit, que de douleurs:

maladie, pauvreté, préjudices subis, blâmes et offenses; et ceux qui ont

le plus de biens, dévorés par l’envie d’en avoir davantage! Il n’en

était pas ainsi au temps jadis.

Il soloit estre un tans jadis 79

Que li siecles estoit jolis

Et plains d’aucune vaine joie...

Solaz de rire et de chanter

Et de tornoier et d’errer

Et de cors[226] mander et tenir...

Por la gent assanbler ensanble.

En ce temps-là, les gens cherchaient à se faire plaisir; trahir,

tromper, désarçonner ses compagnons, voilà maintenant, ce qui leur

plaît. Et chacun se tient à l’écart. Ceux d’autrefois jouissaient ainsi

de la vie et ne se privaient point nécessairement pour cela du paradis;

ceux d’aujourd’hui sont tristes et n’échapperont point, sans doute, à

l’enfer pour autant; car mésaise n’est pas vertu:

Qar iriez, mornes et penssis, 127

Puet l’en bien perdre Paradis,

Et plain de joie et envoisiez[227],

Mes c’on[228] se gart d’autres pechiez

Le puet l’en bien conquerre aussi.

La faute d’Adam, commise «pour une pomme malostrue», a eu pour

conséquence la rédemption par les souffrances de Dieu sur la croix.

Après quoi, Dieu institua les trois «Ordres» dont se compose la société:

«les prêtres», pour le servir; les chevaliers «pour justicier»; et les

laboureurs. Il commanda ensuite la chasteté, la charité, la foi, la

pénitence et la confession. Il mit saint Pierre «en pré Noiron» (à Rome)

pour nous pardonner nos péchés...--Or, qu’est-il arrivé? De nos jours,

l’institution du mariage, destinée à garantir la chasteté des laïques,

est corrompue et faussée; les chevaliers, qui devaient protéger les

«menues gens» contre les voleurs, ne pensent qu’à les piller; les

paysans «boutent adès la bone avant» (déplacent clandestinement les

bornes pour s’agrandir aux dépens de leurs voisins). Le clergé même

n’est pas exempt de ce «désir de pécher» dont tout le siècle est

«bestourné».

Quand les bons clercs d’autrefois virent ainsi «briser la loi de Rome»,

ils inventèrent des remèdes: l’un, l’Ordre des moines noirs; l’autre,

celui de Citeaux; d’autres les Templiers, les Hospitaliers, les nonnains

de diverses robes. Mais les Ordres eux-mêmes en sont venus à ne plus

guère respecter les commandements de leurs Règles.

Voilà, par exemple, ceux du Temple et de l’Hôpital. S’ils étaient sans

convoitise et sans envie, on ne pourrait dire d’eux que du bien, car ils

exposent leurs corps au martyre pour défendre «le douz païs» où vécut et

mourut Notre-Seigneur. Ils ont toutefois une franchise qu’en tout état

de cause l’auteur tient pour diabolique: c’est à savoir que les

meurtriers et les larrons trouvent dans leurs maisons un refuge. C’est

au point que, en la terre d’outremer:

N’ose pas batre uns chevaliers 273

Ses serjanz no ses escuiers

Que ne die qu’il l’ocirra

Et qu’en l’Ospital s’enfuira

Ou au Temple, s’il puet ainçois.

De là, quantité de meurtres.--Les moines blancs aussi ont leurs mérites;

ils sont charitables; mais quelle avidité pour s’agrandir!

Mes tant i a de mal meslé 290

Que s’il pueent plain pié de terre

Sor lor voisins par plet conquerre,

C’est sanz merci qu’il en auront;

Ja tort ne droit n’i garderont

Ne pitié, ne misericorde.

Les nonnains, de leur côté, se prépareraient des couronnes si elles

gardaient la chasteté qui leur fut commandée; mais

Eles ont mesons plusors 301

Ou l’en parole et fet d’amors

Plus c’on ne fet de Dieu servir.

Toutefois, il faut passer condamnation là-dessus, car il y en a qui font

bien:

Toutevoie fet a souffrir: 304

Qar s’aucune mesprent de rien

Il i a d’autres qui font bien.

Ceux de la Chartreuse, contents de ce qu’ils ont, sont un des Ordres du

monde où l’auteur trouve le moins de mal à noter, si on les juge, du

moins, «aus oevres et aus semblanz». Les moines noirs, au contraire,

sont les pires de tous; c’est le plus «failli» des Ordres. Il y a

peut-être un moine noir qui se conduit proprement sur quarante, ou sur

cent; et dans le grand monastère de Cluni, ils savent, à la vérité,

garder les apparences. Mais ceux qui sont dispersés dans les prieurés, à

la campagne, se conduisent comme Dieu sait:

Mes cil qui sont es priorez, 331

Es mesons et es dianez[229],

Mainent tel vie com Diex set.

N’est merveille se Diex les het.

Tout cela n’est pas, du reste, une raison pour «renier» les Ordres. On y

peut bien sauver son âme si Dieu vous donne le courage d’y entrer. Mais

il ne faut s’y réfugier qu’avec la ferme intention de bien faire.

L’auteur n’est ni clerc ni lettré; il ne s’en mêle pas moins de

«sermoner» le siècle, parce qu’il le connaît à fond. Même, on doit l’en

croire mieux que les prêtres et les ermites, qui n’ont pas son

expérience:

Et si m’en devroit l’en miex croire 387

C’un hermite ne c’un provoire;

Car j’ai le siecle plus parfont

Cerchié et veü que il n’ont.

Et cil qui plus en cerche et voit

C’est cil qui mains amer le doit,

Car cil i trueve plus de mal

Qui plus va amont et aval.

S’il croyait que «la joie du monde» pût durer toujours, il la

préférerait à tout, car il l’a «plus amée que nus», en son temps; mais

il sait maintenant qu’elle se dissipe comme un souffle. Qui aurait vu ce

qu’il a vu se fierait peu aux prospérités mondaines. N’a-t-il pas vu, à

Constantinople, quatre Empereurs mourir «de vile mort» en un an et demi:

l’un étranglé, l’autre précipité, le troisième déshérité et mené en

captivité (ce qui est pire que la mort), le quatrième vaincu et tué en

bataille rangée[230]? Et tant d’autres braves qui ne se doutaient guère

qu’ils seraient bientôt tués par les Grecs et les Comains[231], leurs

cadavres mangés des chiens, des corbeaux et des corneilles. D’autres

encore sont morts, qui disaient que s’ils avaient été là (aux combats où

les précédents avaient péri), ils n’auraient pas «perdu la journée»;

ceux-là sont morts aussi, par la suite, et moins honorablement, sans se

défendre; et ils l’avaient bien mérité, ces orgueilleux, pleins de

convoitise et de bobant au point qu’ils croyaient faire toute leur

volonté sans l’aide de Dieu[232].--Lors de notre expédition, tout alla

bien d’abord, tant que nous fûmes «humbles vers Dieu».

Tout aloit a nostre plesir. 449

Et je vi sovent avenir

Que li uns des nos enchauçoit[233]

Cent des lor, qui pris en avoit.

Et, se il fuïst pour les cent,

Il en fust blasmés durement[234].

Mais, les ennemis vaincus, quand nous fûmes plongés dans les richesses,

les émeraudes, les rubis, la pourpre, maîtres des terres, des jardins,

des palais, aussi des dames «dont il i en a ot molt de belles», nous

mîmes Dieu en oubli et Notre-Seigneur de même. Alors, Dieu nous punit:

Tant com nous eümes creance 469

Nous aida Diex sans doutance;

Et quant la creance failli

Et la bone cheance aussi,

Cil puet bien dire qui ce vi:

_De si haut si bas_, sans respit.

Seigneurs, vous qui aimez ce siècle et qui en désirez la joie, pensez,

pensez à la mort. A Mathusalem, dont vous n’atteindrez pas les années. A

Jonas, qui, par crainte de la mort, s’enfuit pour ne pas aller à Ninive,

où Dieu l’appelait; après l’incident de la baleine, il eut conscience de

sa folie: on n’évite pas son destin; rien ne défend contre l’horrible

fin à laquelle tous les vivants sont promis.

Richece d’avoir ne de terre 627

Que chascun bée a conquerre

Ne vaut noiant[235] contre la mort...

Et cil qui plus l’auront amé[236],

Maintenant qu’il l’ont enterré,

Si s’en part chascuns sanz demeure...

Puis commence entr’aus li estriz[237]

De sa terre et de son avoir

Dont chascuns veut sa part avoir.

Et savez-vous ce que les héritiers font de l’héritage, quand ils l’ont?

Sauces[238] vers[239] et chaudes pevrées[240] 663

Et robes plaines et forrées

En lieu de messes...

Il y a bien d’autres péchés que l’auteur n’a pas nommés: luxure, usure,

desmesure, etc. Ce sera grande merveille si Dieu a miséricorde d’un seul

sur mille des pécheurs que nous sommes. Prenons donc garde de nous

préparer pour le Jugement, avant qu’il soit trop tard.

Le péché le plus inquiétant, pour celui qui a écrit ces vers, c’est

l’Amour. Car c’est pécher non seulement que de le faire, mais de penser

rétrospectivement, avec plaisir, aux amours passées et rompues.

D’un pechié c’on apele Amor 739

Me prent sovent molt grant paor,

Qar il est pechiez de penser

Et de l’uevre et du remembrer.

Qar puis c’on a du tout partie

S’amor de sa trés bele amie,

Si s’en delite on plus sovent

En remembrer son biau cors gent,

Quant l’en ja pensser n’i devroit.

On peut aimer une belle dame ou une laide. Le péché est plus laid et

plus noir avec la laide; mais il est plus «delicieux» avec la belle, et

plus «plaisant a remembrer» par conséquent. Il est donc plus facile de

se repentir du premier que du second. Mais qui se repent du second a

cent fois plus de mérite. Au reste, tous deux sont détestables:

Fols est qui l’un et l’autre fet: 766

Car tels en est joianz et liez

Qui puis en est toz tens iriez,

Et la joie c’on i compere

Devroit estre a chascun amere.

HUGUES DE BERZÉ, qui a tant «cerchié le siecle ça et la» et en proclame

maintenant la vanité, sait parfaitement le cas que la plupart feront de

ses sermons:

Tenront mes sermons a folor; 776

Qar il ont veü que j’avoie

Plus que nus d’aus solaz et joie,

Et que j’ai aussi grant mestier

Que nus d’aus de moi preeschier.

Il a fait certes «mainte oiseuse, mainte folie», dans sa vie; mais il ne

laissera pas pour cela de s’essayer «a bien dire et a bien trouver»:

...Tels ne set conseillier lui 787

Qui donc bon conseil autrui.

Et seurquetout qui bien enseigne

Sanblant fet qu’a bone fin viegne.

Et je pri Dieu qu’il me lest fere

Tel chose que je puisse trere

Moi meismes a garison...

Aiez de moi merci, biaus Sire, 807

Et ne monstrez vers moi vostre ire[241].

La _Bible au seigneur de Berzé_ se termine, comme on le sait déjà (p.

38), par une apostrophe à un certain Jacques, que le rimeur appelle:

«biaus frere, biaus amis» et qui s’était retiré du monde. Il l’exhorte à

persévérer: Jacques a promis de s’amender; qu’il ne s’en repente point;

rien n’est plus dangereux que de répudier ses bonnes résolutions.

JAQUES, por ce vous vueil proier 821

Que servez Dieu de cuer entier

Et que vous n’alez foloiant

Ne cest vil siecle remembrant,

Qu’il est puis du tout empiriez

Desque vous en fustes esloingniez.

Car cil qui plus l’aima[242] dit bien

Et connoist qu’il ne vaut mais rien...

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 11 / 69 题