Li plus sage sont esgaré 2099
De fame jugier et reprendre...
Plus est legiere que n’est vens...
Je sauroie einçois dou soleil
Tout l’estre, dont molt me merveil,
Et le covine de la lune
Que j’en peüsse conoistre une...
Mais, puisque m’i sui embatuz,
Dire m’estuet ce que j’en sai.
Les coulons (pigeons) sont comme les nonnes; ils font leurs nids dans
les églises. Les nonnes sont comme les coulons; elles ne tiennent par
leurs maisons nettes. Leurs maisons, c’est-à-dire leurs cœurs[197]:
Je n’aim pas au mostier la plume 2194
De colomp, por l’orde costume,
Ne poil de fame rooingnie,
Se la costume n’est changie
Dont l’ame est en si grant dotance.
Aussi bien, n’insistons pas... Il y a, du reste, des femmes excellentes
dont on ne saurait assez chanter les louanges.
* * * * *
Conformément à son plan, l’auteur fait comparaître ensuite à sa barre
les professions libérales et savantes[198].
En premier lieu, les «devins» (au sens de l’anglais moderne _divines_,
théologiens), adonnés à l’art suprême:
Cil ars fait langue desploier 2293
Et le senz et la foi doubler.
Les bons clers et les bons maîtres d’autrefois, qui enseignaient cet
art, «lisoient por Dieu» et «tenoient escoles loiax». Leurs successeurs
s’appliquent principalement, de nos jours, à se faire des rentes.
Chascuns semble Diogenes 2312
Ou Aristote ou Socrates.
Bien ont les paroles puisiées...
Es escriz de la verité.
De ce ne sont il pas blasmé.
Se il montrent la droite voie
Je ne di pas qu’en ne les croie.
Il parolent et bien et bel.
Il resemblent le buretel[199],
Selonc l’Escripture divine,
Qui giete la blanche farine
Fors de lui, et retient le bren[200].
Autre comparaison: ces docteurs hypocrites, et aussi ces hypocrites
abbés, dont il y a tant dans l’«Ordre noire» et dans la blanche, et ces
évêques, et ces légats, qui parlent profondément du Décret et des
Testaments, sont semblables aux gouttières qui déversent dans les rues
les eaux du ciel; les eaux lavent et nettoient les rues et fertilisent
les vergers; mais la gouttière n’en retient rien. Ou bien encore ils
sont comme la chandelle qui se gâte dès qu’on l’allume; elle éclaire,
mais se consume et pue en se consumant.
Les «legitres», maintenant. La science des lois et des décrets est une
très belle science qui conviendrait même aux rois. Là sont les dits
«dont on doit governer le peuple». Mais cette précieuse liqueur est
versée de nos jours dans des vaisseaux si malpropres qu’ils la
corrompent. Les étudiants en droit sont les moins sérieux de tous:
..... Ici se mirent 2423
Tuit cil qui foloient et musent
Es bones escoles et usent
Lor tans por tricherie apenre.
Ce «chapitre» dira nettement leur fait aux «fausses langues desliées»:
... Cil seignor vont a Boloingne[201] 2439
As lois, por les cours maintenir.
Plus les en voi jenglos[202] venir
Que n’est estorniax en jaiole[203].
Ils plaident ensuite le faux et le vrai pour plus ou moins d’argent.
Quémandeurs impudents! Envieux les uns des autres! Il n’y en a pas
d’honnête.
C’est uns tormenz, une tempeste 2477
D’aus oïr, qant il sont en leu
Ou il cuident faire lor preu[204].
Ils aiment beaucoup les rentes d’Église; mais ils ne se soucient pas du
service qui en est la raison d’être et la contre-partie. Chose
étonnante qu’ils tirent si mauvaise doctrine d’une si pure fontaine de
sapience. C’est le contraire de l’opération dont Guiot a entendu parler,
qui consiste à extraire des serpents un «triacle» (thériaque), ou
remède, contre leurs propres morsures.
Restent les «fisiciens», ou médecins, les plus redoutables, sans
contredit, de tous les praticiens. Ne tombez pas sous leurs pattes!
..... Il m’ont eü 2556
Entre lor mains: onques ne fu,
Ce cuit, nule plus orde vie.
Honiz est qui chiet en lor mains.
Pour eux, tout le monde est malade:
Qui les orroit, qant il orinent[205], 2564
Com il mentent, com il devinent;
Par mos qui ne sont mie net
En chascun homme trovent teche.
S’il a fievre ou la toux seche,
Lors dient il qu’il est tisiques[206]
Ou enfonduz ou ydropiques,
Melancolieus ou fieus[207],
Ou corpeus ou palazineus[208]...
C’est à bon droit que le nom dont on les désigne («fisiciens») commence
par Fi! Combien d’ignares parmi eux? Mais ils se soutiennent tous, dans
l’intérêt de la profession.
Uns bons truanz bien enparlez 2594
Ne mès qu’il soit un peu letrez,
Feroit fole gent herbe pestre...
Tuit sont fisicien et mestre...
Li miaures le poior consent[209].
Por ce ont il or et argent.
Guiot ne leur pardonne pas d’interdire les meilleurs morceaux, ni leurs
sales pilules qui coûtent si cher, surtout s’ils reviennent de
Montpellier: leur gingembre, leur pliris, leur diadragum, leur rosat et
leur violat, leur diarrhodon Julii, leur diamargariton, leur «syphoine»
(ellébore), etc. Il préfère, lui, les chapons gras, les fortes sauces,
les vins clairs.
Il en est pourtant qui donnent de bons conseils à l’occasion. Ils sont,
ceux-là, comme des rosiers parmi les orties. Honorons-les, en cas de
besoin; après quoi, qu’ils aillent «à Salonique», c’est-à-dire au
diable.
Li bon loial ai je molt chier 2680 Certes, qant j’en ai grant mestier...
Grant confort et grant bien me feit. Et qant m’enfermetez me leit[210]
Et je ne sent ma maladie Lors voldroie c’une galie[211] L’emportast
droit a Salenique Et lui et toute sa fisique. Lors vueil que il tiengne
sa voie Si loing que jamais ne le voie.