Mais ces princes ai je veüz... 366

et

Ja ne vous ai baron nommé 492

Qui ne m’ait veü ou donné;

Quand il déclare que la mort, en enlevant ces princes et ces barons,

l’a privé de ses «amis» (v. 418), est-ce une manière de parler? Si ce

n’est pas une manière de parler, on est obligé d’en conclure qu’il

avait été en relations avec les plus grands seigneurs de la seconde

moitié du XIIe siècle, en France, dans l’Empire et jusqu’en Orient:

avec le roi de Syrie Amauri († 1173), avec le roi de France Louis VII

(† 1180), avec le roi d’Angleterre Henri II († 1189), avec le roi

d’Aragon Alfonse II († 1196), avec Richard Cœur de Lion († 1199),

et avec les principaux barons des diverses régions de France, même

du Midi, mais particulièrement de Bourgogne et de Champagne. S’il

faut prendre ce qu’il dit au pied de la lettre, il aurait été de sa

personne non seulement à Mayence, mais à Arles (v. 70), à Montpellier

(v. 425), à Jérusalem (v. 1794).

A la suite de circonstances inconnues, il quitta le siècle et passa

quatre mois dans l’abbaye cistercienne de Clairvaux. Quatre mois, pas

davantage. Il dit d’une manière ambiguë qu’on le «ramposnait» à

l’occasion de ce séjour. Mais il affirme qu’il «s’en partit molt

franchement» de Clairvaux (qui lui laissa cependant le plus mauvais

souvenir) sans dire, du reste, pourquoi ni comment. Il entra par la

suite chez les moines noirs, dont il portait «les draps», c’est-à-dire

la robe, depuis plus de douze ans passés lorsqu’il écrivit son livre (v.

1090). Il résida certainement, comme moine, au monastère de Cluni (v.

1658 et suiv.).

C’était, d’ailleurs, un singulier moine. Bon vivant, fort ennemi des

austérités, dégoûté et de langage très libre.--Les Chartreux lui font

horreur, car ils vivent solitaires (lui, il aime «la compagnie»); et ils

privent de viande leurs malades (ce qu’il qualifie d’homicide). Les

reclus, qui se font emmurer, sont fous:

.... Ne me die nus 1356

Que l’en doie emmurer reclus.

Qui s’enmure et met en destroit

Molt s’aime pou et pou se croit.

L’Ordre des chanoines réguliers de saint Augustin lui plaît, parce que

ces chanoines sont bien vêtus, bien chaussés, bien nourris. Chez les

moines noirs, dit-il, la vie est pire que la mort; mais, chez les

Augustins, on peut vivre:

Benoeiz soit sainz Augustins! 1692

Des bons morsiaux et des bons vins

Ont li chanoine a grant plenté.

Molt sont gentilment atorné.

Ice pourroie [je] bien souffrir;

Que j’aim miex vivre que morir.

Les malades et les infirmes, hospitalisés par les Convers de

Saint-Antoine, lui répugnent profondément; il se moque d’eux, d’un ton

brutal, en homme qui se porte bien:

Qui croit que la sont les vertuz 2012

Molt est malement deceüz;

Ainz sont la ou li cors seinz est...

Enfin, il est lâche. Il avait peur, non seulement des austérités, mais

des coups. Il n’avoue pas que, s’il était Templier, il s’enfuirait à la

première alerte; il s’en vante avec une insistance un peu vile. Certes,

il ne serait pas assez bête pour attendre les coups (v. 1719); «la

bataille n’est pas saine» (v. 1729); «il se combatront sanz moi» (v.

1791); etc. Les grandes barbes des frères convers de l’Ordre de

Grandmont lui inspirent aussi de la crainte (v. 1569).--L’auteur de la

Bible Guiot apparaît ainsi non seulement comme un épicurien, mais comme

une espèce de pitre, qui étale sa couardise pour en tirer des effets

comiques[127].

Encore qu’il fût devenu moine noir, les cours princières ne laissaient

pas de se préoccuper de lui:

Des noirs moines et des abez 1044

Suiz je forment desesperez.

En maint leu et en mainte cort

M’en tient li siecles forment cort.

Molt me debotent par paroles.

Qui sont et vileines et foles...

Et lui, il s’occupait aussi d’elles. C’est évidemment à l’intention de

son ancienne clientèle chevaleresque de «barons» et de «vavasseurs»

qu’il a composé sa _Bible_, et même, on peut le croire, plutôt pour la

faire rire qu’en vue de l’édifier.

L’ancien jongleur des cours seigneuriales se trahit, du reste, à bien

des détails dans le poème de Guiot. D’abord, à la manière dont il

s’exprime au sujet des femmes, avec une courtoisie et des précautions

extraordinaires de la part d’un homme de son caractère. Ensuite, à sa

haine de tous les mouvements populaires: Chaperons blancs du Forez

(Durand Chapuis, en 1182), petits frères des pauvres, quêteurs, etc.

* * * * *

A quelle époque a-t-il composé son ouvrage?[128]--Après la disparition

de tous les personnages qu’il énumère comme ses défunts protecteurs. Or,

l’un d’eux, le comte Guillaume II de Chalon, est mort en

1203[129].--L’auteur de la _Bible_ fait, par ailleurs, allusion à des

événements de son temps dont la date n’est pas douteuse. Il écrivait

sans nul doute après la quatrième croisade (1203-1204) qui ruina

l’Empire grec puisqu’il en parle (v. 778), et même un peu plus tard,

puisque le nom de Salonique, dont il ne fut guère question en Occident

qu’après les premiers temps de l’Empire latin de Constantinople, était

parvenu jusqu’à lui (v. 2688).--Autres traits. L’Ordre de Prémontré

venait de traverser une crise; des scandales y avaient éclaté (v. 1581

et suiv.). Une «guerre» s’était récemment déclarée, dans l’Ordre de

Grandmont, entre les convers et les clercs (v. 1468 et suiv.). Les

Convers de Saint-Antoine sont blâmés de ce qu’ils ne «mettent pas une

maille» en l’œuvre de l’église à bâtir en l’honneur de leur saint (v.

1962; cf. v. 2081).

L’allusion relative aux Grandmontains n’apprend pas grand’chose, car la

grande querelle entre les convers et les clercs de cet Ordre remonte au

commencement du règne de Philippe-Auguste (un accord entre les deux

partis, ménagé par ce prince, est de 1187[130]); et elle a duré pendant

toute la première moitié du XIIIe siècle[131]. La décadence de

Prémontré date des premières années du XIIIe siècle et l’histoire de

cet Ordre ne nous est pas assez connue pour qu’il soit aisé d’identifier

les incidents que l’auteur de la _Bible_ mentionne à mots couverts («Il

batent molt bien lor abbez», etc.). Mais ce qui touche les Convers de

Saint-Antoine [de Viennois] fournit au moins un point de repère, comme

_terminus ad quem_. C’est en 1209, en effet, que le pape Innocent III

permit pour la première fois à ces Convers de se bâtir une église

particulière, distincte de celle du prieuré bénédictin de

Saint-Antoine, dont ils dépendaient jusque-là[132], et c’est en 1218,

dit-on[133], que le pape Honorius III, leur permettant de s’assujettir

aux trois vœux monastiques, les transforma en Ordre religieux; en

tout cas, la transformation était faite en 1230-1231[134]. Or, il est

clair que la _Bible_ a été écrite avant l’époque où les Convers, soumis

à la règle de saint Augustin, sont devenus des espèces de chanoines

réguliers (c’est-à-dire avant 1218, probablement). Elle l’a même été,

semble-t-il, avant l’époque (1209) où les Convers ont été autorisés à se

bâtir une chapelle particulière, car l’«uevre» en construction, dont

Guiot dit qu’ils n’y «mettent pas une maille», est l’église du prieuré,

et non pas ladite chapelle (cf. v. 2038: «il n’ont eglise ne

chapele[135]»). Cette seconde conséquence ne s’impose pas, du reste,

avec autant d’évidence que la première[136].

D’autre part, on peut tirer argument des v. 1316 et suiv. (plus loin, p.

55) pour conjecturer que la _Bible_ est antérieure à la mort du cardinal

Gui de Parai, c’est-à-dire au 30 juillet 1206. En ce cas, l’intérêt des

considérations qui précèdent, relatives à Saint-Antoine de Viennois,

serait réduit à rien.

Quoiqu’il en soit, la _Bible_ est de la seconde moitié du règne de

Philippe-Auguste.

* * * * *

Reste à savoir si c’est la seule œuvre de l’auteur qui ait été

conservée.

Les anciens chansonniers attribuent à Guiot de Provins plusieurs

chansons profanes, évidemment antérieures à la _Bible_[137]. Il est à

noter que l’une d’elles est envoyée à «monseigneur le comte de Mâcon»:

Chançons, va t’en tot droit a Masconois

A mon seignor le conte; je li mant...

Un certain Jofroi de Mâcon est, d’ailleurs, nommé dans la _Bible_ parmi

les protecteurs défunts du poète[138].

Il n’est pas hors de propos de rappeler ici, pour mémoire, que le

trouvère allemand Wolfram von Eschenbach cite, comme l’auteur d’un roman

de _Parceval_, un certain «Kyot» qui, dit-il, quoiqu’il fût provençal,

composa cette œuvre en français. Si l’on considère que Wolfram

désigne ailleurs la ville de Provins par les mots «Provîs», «Pruvîs»,

on est amené à se demander s’il n’a pas confondu _Provins_ et

_Provence_. «Kyot le schantiure, der Provenzâl», serait donc «le

chanteur Guiot, de Provins»; lequel, nous l’avons vu, fit au moins un

voyage en Allemagne. Cette explication, et d’autres, qui avaient déjà

été proposées pour rendre compte des paroles de Wolfram, ont été

exposées et discutées, dès 1861, par San Marte (A. Schulz), au fascicule

1er de ses _Parcival Studien_. On a maintes fois disserté, depuis,

sur ce problème, sans aboutir à rien de certain; voir P. Hagen, _Wolfram

und Kiot_, dans la _Zeitschrift für deutsche Philologie_, XXXVIII

(1906), p. 198-199.

* * * * *

La _Bible_ de Guiot a été publiée deux fois: au t. II (Paris, 1808) des

_Fabliaux et Contes_ de Barbazan-Méon, d’après deux manuscrits du fonds

français de la Bibliothèque nationale; et par San Marte (_loc. cit._,

d’après l’édition de Méon), avec une traduction en vers allemands et des

notes. Analyses (insuffisantes) dans l’_Histoire littéraire_, XVIII, p.

806-816, et par J. Demogeot, dans la _Revue du Lyonnais_, 1842, pp.

237-252.

La liste complète des exemplaires manuscrits de l’ouvrage, qui ne sont

pas nombreux[139], a été dressée depuis (P. Meyer, dans la _Romania_,

XVI, 1887, p. 58). Deux d’entre eux offrent cette particularité que la

_Bible_ y est suivie d’un poème (inédit), qui commence par

Mout ai alé, mout ai venu,

Tant m’a ma volentez batu...

Dans l’un de ces manuscrits (Bibl. nat., fr. 25437, fol. 18 vº) la

_Bible_ est suivie immédiatement, et sans qu’aucun titre annonce un

nouvel ouvrage, du poème en question. Le même opuscule se rencontre,

isolé, dans deux autres manuscrits[140]; et on lit à la fin de l’un de

ces derniers (ms. Noblet de la Clayette; Bibl. nat., Coll. Moreau,

1715): _Explicit Bibliotheca Guiot de Provins_.

Le poème _Mout ai alé..._, qui se présente donc comme une continuation

de la _Bible_ de Guiot, est-il l’œuvre de Guiot? «C’est ce que je ne

me propose point d’examiner ici», disait M. P. Meyer, en 1890, dans les

_Notices et Extraits des Manuscrits_. Depuis, l’opinion a été soutenue

que la _Bible Guiot_ (qui prend fin si brusquement) et sa «Suite» sont

sorties de la même plume[141]. C’est bien possible. Mais la «Suite» est

loin d’avoir le même intérêt que l’ouvrage principal. Elle n’a pas, du

reste, le même caractère: c’est le développement des lieux communs

ordinaires de la littérature religieuse du moyen âge au sujet des armes

qui conviennent au chrétien pour lutter contre les ennemis du

salut[142].

* * * * *

Une dernière remarque.

La Bible de Guiot de Provins est certainement apparentée à l’autre poème

moral, contemporain, qui porte aussi le titre exceptionnel de _Bible_:

la _Bible au seigneur de Berzé_, dont il sera question plus loin.

On a émis depuis longtemps, en passant, l’opinion que le seigneur de

Berzé avait dû emprunter son titre à Guiot de Provins[143]. Que la

_Bible_ de Guiot ait été connue par le seigneur de Berzé, personne,

d’ailleurs, n’hésitera à l’affirmer qui aura lu les deux opuscules l’un

après l’autre: les ressemblances de détail sont trop visibles.

Il est même probable que la _Bible au seigneur de Berzé_ est, en même

temps qu’une imitation, une sorte de réplique à la _Bible_ de Guiot.

Les deux poètes se connaissaient sans doute. Le champenois Guiot de

Provins, qui dédia au moins une de ses chansons au comte de Mâcon, qui

résida au monastère de Cluni, et qui s’intéressait fort à la Bourgogne

(vv. 113, 1525), était particulièrement connu dans ce pays; Hugues de

Berzé était un seigneur du Mâconnais.--Guiot de Provins écrit, pendant

la seconde moitié du règne de Philippe-Auguste; le seigneur de Berzé

aussi, un peu plus tard.

Mais il y a plus. La _Bible au seigneur de Berzé_ se termine par un

post-scriptum qui, jusqu’à présent, n’a pas, semble-t-il, suffisamment

attiré l’attention. C’est un «envoi» de l’opuscule à un personnage que

le seigneur de Berzé appelle «biaus frere, biaus amis»; et c’est une

exhortation à ce personnage de ne pas regretter le siècle, qu’il a

quitté:

Ainsi com vous avez pramis 810

A fere bien, sel maintenez,

Ne ja ne vous en repentez.

..... N’alez foloiant

Ne cest vil siecle remembrant

Qu’il est puis du tout empiriez

Desque vous en fustes esloingniez.

Ces paroles s’appliquent trop bien au moine noir mal repenti (cf. plus

loin, p. 52), auteur de la _Bible Guiot_, pour que l’on ne soit pas

tenté de penser qu’elles s’adressent à lui. Il n’y a qu’une

difficulté[144]: c’est que, dans les manuscrits utilisés par les

éditeurs de la _Bible au seigneur de Berzé_, le nom du personnage est

indiqué, et c’est non pas Guiot, mais Jacques:

JAQUES, biaus frere, biaus amis... 809

JAQUES, por ce vous vueil proier... 821

Il n’existe pas encore d’édition critique de la _Bible au seigneur de

Berzé_; mais je me suis assuré que la leçon «Jaques», ou «Jakes», n’est

pas celle de tous les manuscrits. C’est celle des deux mss. qui ont

servi pour l’édition de 1808 (Bibl. nat., fr. 837; Bibl. de Bruxelles,

ms. 9411. 26). Dans le ms. fr. 378 de la Bibliothèque nationale, on lit

(fol. 6 vº) «Seignor» au v. 809 et «Dames» au v. 821: mots évidemment

substitués à un nom propre incompris. Le ms. L. v. 32 de la Bibliothèque

de Turin, qui contenait à la fois la _Bible Guiot_ et celle du seigneur

de Berzé, a péri récemment par le feu[145]. Quant au ms. du Musée

Britannique (Add. MSS., nº 15606, fol. 106), il se termine tout

autrement que les mss. de Paris et de Bruxelles, et l’envoi final n’y

est pas[146].

Il est fort possible, du reste, que le seigneur de Berzé ait eu un ami

nommé Jakes qui se soit trouvé précisément dans le même cas que Guiot.

* * * * *

La «Bible», miroir à toutes gens, que l’auteur a entreprise de ce

«siecle puant et orrible» est sincère, écrite en toute indépendance,

«sanz felonie et sans ire». Que les prud’hommes s’y amendent! Personne

ne sera nommé; ceux-là donc qui se reconnaîtraient s’accuseront

eux-mêmes par là:

Cil mostrera bien sa folie 34

Qui le blasme sor lui metra...

Molt se descuevre folement

Qui commun blasme sor lui prent.

L’auteur fleurira cette bible des philosophes anciens, qui furent avant

Jésus-Christ. Car ces sages vivaient «selonc reson». Philosophe, c’est

un beau nom: il signifie, en langue grecque, «amans de bien et de

droiture». Guiot en a entendu parler à Arles:

A Arle oï conter molt gent 70

Lor vie en l’estoire sanz troffe

Dont furent né li Philosofe.

Il en cite une vingtaine: Platon, Sénèque, Aristote, Virgile, Socrate,

Lucain, Diogène, Priscien, Aristippe, Cléobule, Ovide, «Estaces»

(Stace), Pythagore, etc. Tous, incorruptibles censeurs des mœurs des

mauvais princes. Mais, aujourd’hui, le siècle est retombé en enfance,

anéanti.

* * * * *

Et d’abord, les princes. Ils ne sauraient être pires qu’ils sont. Or

c’est là chose nouvelle. Guiot a connu un temps où il en était tout

autrement:

Ha, douce France! ha, Borgoingne!... 113

Or plorent les bones mesons

Les bons princes, les bons barons

Qui les granz cors[147] i assembloient

Et qui les biaus dons i donoient.

Dieu, com furent prou et vaillant

Et riche et saige et quenoissant[148]!

Et cil sont si nice[149] et si fol

Et guileor[150] et lasche et mol

Que, se je bien grant sens avoie,

Entr’aus, ce cuit[151], tot le perdroie...

Entr’aus ai tot le sens perdu.

La cause de cette dégénérescence, ce sont les «fausses et mauvaises

engenreüres», sans doute les adultères «obscurs» qui introduisent les

produits de mauvais étalons dans les meilleures familles. Comment

prudhomme pourrait-il, en effet, semer de mauvaise graine?

Je ne voldroie estre blasmez 151

Des dames; sauves lor ennors

Çou di; mes des engenreors

Me pleing, ce ne puis je lessier,

Que trop furent malvès ovrier.

Le monde nos ont encombré

D’ort[152] siecle, de desesperé...

Les princes de nos jours sont félons, vilains, eschars (pingres), ne

croient pas en Dieu...

A grant tort les apelons princes. 174

D’estoupes et d’autres cinces[153][154]

Font mainz empereors et rois

Li Alemant et li Tiois...

Les chevaliers perdent leur temps avec eux; arbalétriers, mineurs,

ingénieurs prendront désormais le dessus.--Les bons vavasseurs du temps

jadis, sages conseillers qui savaient ce que «resons estoit», qui

faisaient donner largement et assembler les cours, et que les princes

honoraient, ils sont «morts». On leur fait tort, maintenant; on les

écorche. La condition des chevaliers est devenue pire que celle des

hommes taillables. Des barons et des châtelains il y en aurait assez de

vaillants, sans doute, si les princes n’étaient pas si serrés, si

tristes et si durs. Mais plus de fêtes, plus de joie. Les palais

d’autrefois sont abandonnés; rois, ducs et comtes leur préfèrent de

misérables baraques, et les bois:

Lors fuient il et borz et viles... 268

Il n’aiment pas palès ne sales

Mes en maisons ordes et sales...

Se reponent, et en boschages...

Ainsi n’agissaient pas le roi Artur, ni Alexandre, ni Assuérus, ni

l’empereur Frédéric qui tint naguère, à Mayence, une cour «sans

pareille» dont l’auteur, qui y était, n’a pas perdu le souvenir.

Le monde finira par l’amoindrissement de toutes choses, dont les

premiers symptômes s’accusent aujourd’hui. Un temps viendra certainement

où les hommes seront si petits qu’ils pourront se battre en duel, à deux

ou à quatre, dans un pot.--On voudrait être mort quand on pense aux

princes qui étaient autrefois et qu’on les compare à ceux qui les ont

remplacés. Guiot enfile ici les noms des héros qu’il a connus:

Qui fu l’empereres Ferris! 314

Et qui fu li rois Loëis

De France? dont je certeins sui

Que il ama Dex, et Dex lui...

Qui fu li riches rois Henris!

Et tant d’autres: le roi Richard, Jofroi de Bretagne, Henri de

Champagne, le comte de Clermont, le comte Thibaut [de Blois et de

Chartres], le comte Renaut de Mousson, le comte Philippe [d’Alsace], le

comte Girard de Vienne [et Mâcon], le roi d’Aragon, le comte

Raimond-Bérenger de Provence, le comte Raimond de Toulouse...

..... Molt est changiez 345

Li siecles de tel com jel vi.

Quel prince ot ou roi Amauri!

Molt vi gloriouse sa vie

La riche terre de Surie[155].

Quiex fu li jones cuens Henris

Se outre mer fust encor vis!

L’énumération continue. Le comte de Genève, le comte de Chalon, le duc

de Lorraine, Étienne de Bourgogne, le marquis Conrad [de Montferrat],

Robert de Sablé, Bernard de Saint-Valeri, Gaucher de Salins, Bernard

d’Armagnac, Raoul de Fougères, Jofroi de Condé, Guillaume de Mandeville,

Hues du Chastel, Raoul de Mauléon, Jofroi de Mâcon, le vieux comte de

Turenne; Bérard (Barral) et Guillaume le Gros, les deux frères de

Marseille; le châtelain de Saint-Omer, Maurice de Craon, Renaut de

Nevers; ceux de Flavigni, de Beaujeu, d’Oisi, de Noyers, de Bourbon, de

Broyes, de Traînel, de Clermont-en-Bassigni; Raoul de Couci, Guillaume

de Mello, Raimond d’Anjou[156], Guillaume de Montpellier, Étienne du

Mont-Saint-Jean, Aimes de Marigni, Pierre de Courtenai, Gobert

d’Aspremont, le comte Rotrou du Perche, Baudouin de Hainaut, Hervé de

Donzi, Jofroi de Pons, le comte [Hugues IV] de Saint-Pol, Gui de

Thil-Châtel, Anseri de Montréal, Clerembaut de Chappes, Eudes le

Champenois, Jofroi de Joinville, Miles de Châlons, le comte Henri de

Bar, etc.--Tous ces vaillants hommes, l’auteur les a «vus»; il a, jadis,

reçu d’eux des dons:

Ja ne vous ai baron nommé 492

Qui ne m’ait veü ou donné...

Por ce sont en mon livre escrit.

Mais les successeurs de ces bons seigneurs n’ont, hélas! d’autre souci

que d’amasser. Il en est même qui se font les protecteurs des juifs et

des usuriers. Par là, ils pratiquent l’usure eux-mêmes:

Sachiez que cil qui les maintient 529

Est sire et mestre de l’usure.

Or l’usure est un métier condamné dans l’Évangile, et aussi par

l’expérience. N’est-il pas constant que les hoirs des usuriers déchoient

régulièrement dès la seconde ou la troisième génération? Cela ne manque

jamais d’arriver.

* * * * *

On va parler maintenant des «Romains», en commençant par le sommet de la

hiérarchie: des archevêques, des légats, des évêques, des chanoines, des

abbés, des moines noirs, des moines blancs, des moines de la Chartreuse

et de Grandmont, de Prémontré, des chanoines réguliers qui s’habillent

de noir, du Temple, de l’Hôpital, des Convers de Saint-Antoine, des

nonnains et des converses, des «devins» ou théologiens, des «legistres»

ou hommes de loi, des «fisiciens» ou médecins. Nul mensonge, droite

vérité dans tous les cas. Écoutez bien. L’auteur n’aime pas à jeter ses

rubis aux pourceaux. L’indifférence du public le décourage; l’attention

du public double ses forces.

Cil qui n’entent mon sen me troble, 620

Et qui entent mon sen me doble.

* * * * *

Notre père le pape devrait être comme l’étoile immobile, la tramontane,

qui guide les mariniers. Vous avez ouï parler de l’art «qui ne peut

mentir», inventé par les marins:

Une pierre laide et bruniere, 635

Ou li fers volentiers se joint,

Ont; si esgardent le droit point,

Puis c’ une aguile i ont touchié

Et en un festu l’ont couchié;

En l’eve[157] la metent sanz plus

Et li festuz la tient desus;

Puis se torne la pointe toute

Contre l’estoile...

Quant la mers est obscure et brune

C’on ne voit estoile ne lune,

Dont font a l’aguille alumer.

Puis n’ont il garde d’esgarer;

Contre l’estoile va la pointe.

Por ce sont li marinier cointe

De la droite voie tenir.

C’est un ars qui ne puet faillir[158].

Tel devrait être notre père qui est à Rome. Mais le père qui occit ses

enfants commet un grand crime. Ah! Rome, tu nous occis tous les jours.

Les cardinaux vont dans toute la chrétienté, embrasés de convoitise,

pleins de simonie, comblés de mauvaise vie, sans foi et sans religion.

Ils viennent, et vendent Dieu et sa mère, trahissent leur maître,

dévorent tout. Certes les signes qui doivent annoncer la fin du monde se

font trop attendre: «Trop voi desesperer la gent». L’orgueil et l’or

qu’ils emportent outre-monts, qu’en font-ils? Ils n’en font certes ni

chaussées, ni ponts, ni hôpitaux. Le pape, dit-on, en a sa part. Tant

pis. Il devrait être tout yeux, comme la couronne en plumes de paon

ocellées qu’on lui fait porter. Mais on lui a crevé les yeux. Les légats

ont tout aveuglé; nul n’y voit goutte. C’est grand dommage que notre

père ait de pareils conseillers. Au reste, ce n’est pas étonnant,

puisqu’il s’entoure de Romains; c’est le terroir qui veut ça:

Des Romains n’est il pas merveille 743

S’il sont fax[159] et malicieux.

La terre le doit et li lieux...

C’est à Rome que Romulus a tué son frère, Néron sa mère; que Jules César

a été massacré, saint Paul et saint Pierre suppliciés, et saint Laurent

rôti. Certes, Rome a fort «abaissé notre foi»; les rois et les princes

«s’en devroient bien conseillier». Rome nous exploite et nous suce:

Rome est la doiz[160] de la malice 772

Dont sordent tuit li malvès vice.

C’est un viviers plains de vermine.

Contre l’Escripture divine

Et contre Deu sont tuit lor fet.

Pourquoi ne court-on pas sus à Rome plutôt qu’aux Grecs [de

Constantinople]?

Touz li siecles por qoi ne vet 777

Sor aus ainz que sor les Grifons[161]?

Néanmoins il convient de prier tous pour le pape, notre père.

Quant à nos pasteurs directs, les archevêques et les évêques, «il font

molt pou de ce qu’il doivent»; ils ne vivent pas «selon droiture»; ils

«sormanjuent», ils «sorboivent»... Nombre de clercs s’évertuent avant

d’être appelés aux honneurs qui «se repentent de bien fere» dès qu’ils

ont atteint le but; «lors gabent et jurent et mentent» (v. 854). Alors

l’orgueil et la simonie les envahissent. Ils vendent le Juge suprême.

Mais Celui-ci les châtie souvent de leurs forfaits; seulement, il est

peu de gens assez clairvoyants pour apercevoir les «jostises» que Dieu

prend d’eux, même en ce monde:

Molt done Dex fieres colées[162]. 882

De tantes granz en a données

Dont il nos deüst bien membrer[163].

Assez en sauroie nommer;

Mes je ne vueil nommer nului[164].

Je ne dis pas que tous les légats, tous les archevêques et tous les

évêques soient comme il vient d’être dit, mais «molt petit i a de

boens»; c’est de notoriété publique. Et les meilleurs sont sans

influence: «Or ne vaut rien voiz de prodomme».

Le commun du clergé, clercs, prêtres, chanoines séculiers, «fait

mescroire et desesperer le siecle» par sa conduite et ses exemples.

Provendes, Eglises achatent, 966

En maintes manieres baratent[165];

Acheter savent et revendre

Et le terme molt bien atendre

Et la bone vente dou blé.

Et s’ai bien oï et taasté

Qu’as Juïs prestent lor deniers.

Les prébendes des Églises «citeienes» (urbaines) devraient être

conférées honnêtement, à des gentilshommes, car «haute Eglise requiert

hautesce». Nul chanoine «citoien» ne devrait être vilain. Or des vilains

sont introduits dans les chapitres, «dont une bone compeingnie est

blasmée sovent a tort». Au reste, que les prud’hommes de bas lignage ne

se croient pas visés par ces paroles:

Tuit li prodome sont gentil. 1011

Cil est partiz de gentillesce

Qui senz et proesce n’adresce.

Les clercs, qui récitent si souvent la parole de Dieu, devraient être

nets, et sains, et purs entre tous. Pourquoi ne vivent-ils pas bien? Il

en est de si enfoncés dans le péché qu’ils ont semé la désespérance

«entre les genz qui pas ne croient». Et eux-mêmes, pense l’auteur, ils

ne croient pas.--Tout cela, c’est la faute des Romains qui, de par le

monde, ont jeté leur mauvaise graine.

Les moines noirs et les abbés[166].--Guiot a contre eux des griefs

particuliers. Car il était lui-même moine noir, pour ses péchés. Et sa

qualité de moine le mettait en difficulté avec tout le monde. Le siècle

lui «en tenait forment court».

Certes sovent me font irié. 1066

Seignor, quiex corpes i ai gié[167]?

En cest point m’ont mis nostre frere

Que j’en donroie, par saint Pere,

Doze freres por un ami;

C’onques plus dures gens ne vi.

S’il me voient mesaeisié[168]

Il n’auront ja de moi pitié.

Et s’il me voient avoir aise

Il me porchaceront mesaise.

Il en enrageait: pour un peu, on l’en aurait fait «desrendre» (jeter le

froc aux orties). D’autre part, les autres «rendus», ses frères, ne le

ménageaient pas.

Il entendait dire que «noz abaïes sont destruites par nos abbez». On lui

rebattait les oreilles de ces continuels changements de prieurs dont

«les mesons sont destruites». Sur ce dernier point, du moins, il avait

une réponse toute prête:

Mes tant i a je lor respont 1085

Que por ce sovent les remuent

Qu’il ont poor[169] que il ne puent...

Il y avait plus de douze ans passés qu’il portait les «noirs draps»

lorsqu’il écrivait son livre. En ces douze ans, s’il n’avait pas fait de

bien, il n’avait pas non plus fait de tort à la communauté; c’est une

justice qu’il se rend:

Je ne lor destruis onques rien 1094

Se g’i fiz onques point de bien...

Les bons cloistriers (simples moines) n’étaient pas d’avis qu’il eût

«mefait», comme d’autres l’en accusaient:

Dex! moie corpe[170], je meffis, 1096

Por quoi qu’ensi lor est avis.

N’est pas avis ans bons cloistriers

Dont est honorez li mostiers...

Les bons abbés d’autrefois avaient épousé, en Sainte Église, trois

pucelles: Charité, Vérité, Droiture. Les abbés de maintenant les ont

remplacées par trois vieilles et dégoûtantes sorcières: Trahison,

Hypocrisie, Simonie. «Ces trois vieilles nous destruiront.»

Et li cloistrier que devenront? 1165

Qui ce savent et ice voient

Par folie chantent et proient...

N’osons mès parler ne rien dire.

Li uns boute, li autre tire;

Itel i a qui se conseille.

Ice est une grant merveille

Que nos connaissons nostre tort

Et savons que nos sommes mort,

Et que nous avons tout perdu.

Malement sommes deceü...

On l’entreprenait aussi au sujet de l’«Ordre blanche» (les Bénédictins

de Citeaux), quoiqu’il n’en fît pas partie, parce qu’il avait été,

pendant quatre mois, à Clairvaux.

Or dit on que mal m’i provai 1194

Por ce que tant i sejornai.

Se j’eüsse esté en la route

Deux ans ou troiz, jel sai sanz doute,

Je n’en fusse tant ramponez...

Quatre mois fui ge a Clervaux

Ce ne fu mie trop granz max.

Je m’en parti molt franchement:

Travail i oi et paine grant.

I lessai trop et grant envie

Et grant durté et felonie,

Ypocrisie et murmuire...

Car n’a nule Ordre en tot le mont

Ou ait mainz de fraternité.

S’il ont avoir a grant plenté

Ja por ce miex ne lor en iert.

Les moines blancs sont riches et impitoyables, même entre eux.

Li uns d’aus n’a pitié de l’autre 1218

Quant le voit gesir sor le fautre[171],

Pensif ou malade ou destroit[172].

Ils n’ont pas le temps de s’apitoyer, étant de vrais marchands en foire:

Mestre coçon[173] et marcheant 1246

Sont il certes et bien errant.

On pourrait citer mille églises où ils ont installé leurs granges,

établi des porcheries dans les cimetières et des écuries là où la messe

était chantée. Les forêts sont sillonnées de leurs charrois. Ils font

tailles et prises sur leurs hommes, au grand effroi des pauvres qu’ils

expulsent en les renvoyant «a pain querre». Et ce sont ces gens-là qui

disent que tout le monde sera damné, excepté eux!

Au reste, ce sont surtout les abbés, les céleriers et les grangiers des

moines blancs qui profitent de toutes ces richesses; ils ont des

infirmeries doubles; les bons vins clairs sont pour eux: les vins

troubles, ils les envoyent au réfectoire des simples cloistriers qui

«soutiennent tout le faix» de l’Ordre, ne s’entremettent de rien, n’en

peuvent mais. L’auteur aimerait mieux être en Perse qu’en ces «cloîtres

vilains sans pitié», où l’on se couche souvent, le soir, le cœur

percé d’avoir choisi un si mauvais parti. Il n’en est pas ainsi, du

moins, dans _notre_ Ordre:

La covoitise soit aus blans! 1312

Toz lor lés[174] les boz et les plans.

Ne veez vos des blanz abbez

Qui porchacent les evesquez

Et s’en ont fet un chardonal?[175]

Ja ne verrez si desloial.

Touz les autres passe d’envie

Et d’orgueil et de symonie.

Le genre de vie qu’on mène à la Chartreuse, où chacun accommode sa

nourriture dans sa propre maison, mange seul et couche à part, ne fait

guère envie à Guiot, qui le connaît bien. Quand ils soufflent et

attisent leur feu, les Chartreux n’ont pas trop bon air. Et la solitude

n’a rien d’agréable:

Je ne sai que Dex i entent, 1341

Mes ne voldroie, ce m’est vis,

Estre tout seuz[176] en Paradis...

Il ne faut pas se fier aux reclus qui se font emmurer. C’est folie. Qui

s’emmure, s’aime peu. Les Chartreux, il est vrai, n’en sont pas là. Et

leur réputation, en général, n’est pas mauvaise. Ils n’ont pas de

céleriers qui fassent, chez eux, leur pelote. Mais ils ont un tort très

grave: ils tuent ceux de leurs frères qui sont malades, faute de soins;

et cela contrairement à la Règle de saint Benoit. Laisser mourir un

homme devant soi, lorsqu’il serait possible de le sauver, c’est ce que

l’auteur ne fera jamais. Or c’est ce qu’ils font, en imposant aux

malades, comme aux bien portants, l’abstinence de la viande. Pourtant,

au sentiment de ceux qui s’y connaissent, le lait, le beurre et les

fromages incitent encore plus à la luxure que la chair des animaux. Tant

de cruauté fait horreur:

De lor Ordre n’ai point envie. 1425

Tant sai ge bien, se g’i estoie,

Le premier jor congié penroie.

De religion[177] sanz pitié

Doit on molt tost penre congié,

S’il nou me voloient doner

Je sauroie bien esgarder

Par ou je feroie le saut.

Je n’aime Ordre ou pitiez faut

Com on en a plus grant besoing.

L’Ordre du Grandmont, Guiot est aussi fort au courant de ses mœurs.

Les Grandmontains font ensemble leur cuisine, boivent et mangent en

commun et n’observent pas le silence entre eux. Mais ils sont riches et

orgueilleux, maîtres des seigneurs et des princes. La guerre qui les a

récemment divisés a jeté beaucoup de jour sur leurs affaires qu’ils

tenaient fort secrètes, et révélé leur hypocrisie. Ils ont assurément

des mérites: ils entretiennent bien les églises. Mais leur charité est

tout extérieure:

A mengier donent belement. 1502

Ice font il adroitement

Par ça defors en un ostel.

Molt est fol qui lor requiert el[178].

Ils s’arrangent pour que leurs maisons de France et de Bourgogne soient

peuplées de frères gascons et espagnols; et ils envoient les français et

les bourguignons ailleurs. Ils vivent ainsi en étrangers dans tous les

pays, où ils n’ont pas de relations et dont ils ignorent la langue, ce

qui contribue à leur «noble contenance». Ils sont connus, d’ailleurs,

pour aimer «fors sausses et chaudes pevrées», et pour le soin qu’ils ont

de leurs belles barbes:

La nuit qant il doivent couchier 1542

Se font bien laver et pingnier

Lor barbes et enveloper

Et en trois parties bender

Por estre beles et luisanz.

Quant il vienent entre les genz.

Molt les crollent[179], molt les apleignent[180].

Mais, dans cet Ordre, la charrue est mise devant les bœufs et tout va

de travers, car les convers y commandent aux prêtres et aux prieurs:

Li prieurs au mestre demande: 1560

«Que dirons nos?»; et il commande.

Et s’il autrement le façoient

Li convers molt bien les bat[r]oient.

Maistre et seignor sont li convers.

Tout cela avec l’approbation de Rome qui a consenti pour de l’argent à

cette suprématie absurde des convers sur les clercs.--Encore un Ordre où

l’auteur ne se soucie pas d’entrer: il a peur de ces gens barbus!

Les chanoines blancs de Prémontré sont maintenant en décadence. Ils

s’étaient élevés très haut, en France, et sont tombés en peu de temps.

Ceux-ci ne vivent pas discrètement, comme les Grandmontains. Ils font au

contraire, parler d’eux, «de lor faiz et de lor folies». Ils «batent

molt bien lor abbez». A la fin, ils ont tout perdu:

Molt par furent de bel ator 1607

Et de grant richesce comblé,

Et molt prisié, et mout amé.

Trop ont vendu et engaigié...

Nostre Sires en ait pitié!

Les chanoines «aux noires chapes d’isanbrun» avec des surplis

blancs--c’est-à-dire les chanoines de Saint-Augustin--plaisent assez à

Guiot, car ils sont bien habillés, bien chaussés et bien nourris; ils

sont «du siècle»; ils vont partout comme ils veulent. Ils n’observent

pas, à leurs repas, la règle du silence. Grandes différences avec Cluni!

Ceux de Cluni n’ont qu’un mérite, c’est de tenir leurs promesses; mais

Guiot aimerait mieux qu’ils ne les tinssent pas si bien. On ne lui avait

que trop exactement annoncé les misères qu’il subirait parmi eux:

Trop tiennent bien leur convenanz 1666

Que il prometent la dedenz.

Il me promistrent, sans mentir,

Que qant je voldroie dormir

Que il me covenroit veillier,

Et quant je voldroie mengier

Qu’il me feroient geüner.

Plus me grieve trop de parler,

Qu’il me tolent[181], que d’autre chose.

Il n’ont prou tens; nus n’i repose:

Toute nuit braient ou mostier;

Mes ce m’i a molt grant mestier

Qu’il m’i lest dormir en estant[182].

Par foi, travail i a molt grant.

Et quel repos ont il le jour

Fors seulement en refretour[183]?

La nos aportent hués pugnais[184]

Et faves a tout le gainbais[185].

Certes sovent en suiz iriés

Por ce que li vins est moilliez.

Me fet mal cuer après les hués

Que trop i a du boire aus bués[186].

A l’«Ordre noire» Guiot préférerait encore le Temple, si honoré en Syrie

et si redouté des «Turs», mais à condition de ne pas avoir à combattre,

car «ne me sied pas la bataille». Suit cette singulière profession de

foi d’un qui n’aime pas les coups:

S’en leur Ordre rendus ostoie 1718

Tant sai je bien que je fuiroie.

Ja n’i atendroie les coux...

Ja por pris ne por hardement

Ne serai, se Dex plest, ocis.

Miex vueil estre coarz et vis

Que mort li plus prisiez du mont.

Les Templiers sont populaires: «tuit voelent oïr lor servise»; ils

tiennent leurs maisons nettes. Convoiteux et orgueilleux, c’est tout le

mal qu’on peut dire d’eux; mais cela, tout le monde le dit[187].

Fiers et orgueilleux, les Hospitaliers le sont aussi: «Molt les vi en

Jherusalem». Et ils ne pratiquent guère l’hospitalité, qui est la raison

de leur Ordre, tant par deçà que par delà. C’est parce qu’ils sont trop

riches.

Uns moines puet soffrir grant painne, 1865

Trop puet lire, trop puet chanter,

Et travaillier, et geüner.

Mes s’il n’a charité en soi

Molt li valt pou[188], si com je croi.

Passons au bon truand Durand Chapuis, qui inventa les Chaperons blancs

et donna les «seignaux au piz[189]». C’était un malin. Ses «seignauz»,

il ne les donnait pas; il les vendait. Il était passé maître à tromper

les gens; il en trompa bien deux cent mille et fit une grosse fortune.

Les truands qui se font «Convers de Saint Antoine» ont trouvé d’autres

fourberies. Maîtres fourbes, en vérité:

En la vile, loing dou mostier, 1946

Ont fait, por la gent engignier[190],

Un hospital plain de contraiz[191]...

Il n’i ont ne clerc ne provoire[192]...

Mes il donent de l’avoir tant

Au seignor en cui terre il sont...

Par tout porchacent, par tout quierent.

Il n’est ne vile ne chastiax

Ou l’en ne voie lor porciax

D’Escoce jusqu’a Antioche;

Et puis porte chascuns sa cloche

Pendue au col de son cheval.

Il a bien en lor hospital

Quinze tiex convers groz et gras.

N’i a celui n’ait cinq cens mars

Et tel i a qui en a mil...

Chascuns a sa fame ou s’amie.

Molt par demaisnent noble vie.

Touz en va par gueule et par ventre

Li avoirs qu’a Saint Antoine entre.

Moines «retraiz», nonnes «retraites», infirmes, blessés, mal bâtis et

malades (des deux sexes, et les enfants de tous ces gens dont le pays

est peuplé), ils les recueillent pour attirer les aumônes. Ils sont à

l’affût pour s’en procurer.

Quant om a un vilain deffaiz 2002

Par guerre ou par autre meffez,

En la meson sont bien venu

Et a grant joie receü.

Avant les font laver et poindre

De coutiax et d’oingnement oindre

Por roigir et por raancler[193]...

Sachiez qu’autres feux ne les art[194].

Avec le produit des aumônes, ils prêtent ensuite à usure. Les évêques et

le clergé sont parfaitement au courant de tout cela, mais ils ne disent

rien parce qu’ils participent à la «truandise».--L’audace de ces Convers

est extraordinaire. On les voit partout prêchant, promenant châsses et

croix et sonnant leurs campanelles, pour que les naïfs se mettent de

leurs confréries. Pas d’ouvroir où leur bourse ne soit pendue. Pas de

four ou de moulin où ils n’aient leur sac. De même pour le vin et le

poivre. Les femmes surtout se laissent prendre:

Les fames r’ont trovées simples, 2054

Toailles et aniax et guimples[195],

Fermaux et ceintures ferrées,

Fromaiges et jambes salées

En traient emprès la monoie.

Marchands et cossons (revendeurs) consommés, ils marient très bien leurs

filles et se moquent de saint Antoine. L’avis de Guiot est qu’ils

feraient mieux de mettre tout cet argent «en l’uevre du mostier»,

c’est-à-dire pour contribuer à l’achèvement de l’église qui s’élève

présentement en l’honneur de saint Antoine[196].

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 8 / 69 题