Cette séparation, quelque courte qu'elle dût être, était si inopinée

que Grip et Bob s'en montrèrent tout marris... le garçonnet surtout.

C'était la première fois, depuis quatre ans et demi, que P'tit-Bonhomme

et lui allaient se quitter... Deux frères n'eussent pas été attachés

par un lien plus étroit... Quant à Sissy, elle ne voyait pas son

cher enfant s'éloigner sans éprouver un serrement de cœur. Et

pourtant, de s'absenter deux ou trois jours, il n'y avait pas là

de quoi s'inquiéter... En ce qui concernait l'affaire elle-même,

P'tit-Bonhomme, conseillé par M. O'Brien, ne ferait rien qui fût de

nature à compromettre sa situation, à le lancer dans une spéculation

hasardeuse...

Les deux négociants, le vieux et le jeune, prirent le train à dix

heures du soir. Cette fois, P'tit-Bonhomme dépassa Belfast, la capitale

du comté de Down--Belfast, où il avait retrouvé sa chère Sissy. Le

lendemain, à huit heures du matin, nos deux voyageurs descendaient à la

gare de Londonderry.

Ce que sont les hasards de la destinée! A Londonderry, où allait

s'accomplir un acte important de sa carrière commerciale,

P'tit-Bonhomme n'était pas à trente milles de ce hameau de Rindok,

perdu au fond du Donegal, où sa vie avait débuté par tant de misères!

Une douzaine d'années s'étaient écoulées et il avait fait son tour

d'Irlande, livré à quelles vicissitudes, à quelles alternatives

de bonheur et de malheur?... Cette réflexion lui vint-elle?...

Observa-t-il ce rapprochement singulier?... Nous ne savons, mais qu'il

nous soit permis de l'observer pour lui.

La cargaison de la _Doris_ fut l'objet d'un très sévère examen de la

part de M. O'Brien. En qualité et en sortes, les divers articles qui la

composaient convenaient parfaitement au patron des _Petites Poches_. Si

elle lui était attribuée à bas compte, il pouvait réaliser un bénéfice

considérable et quadrupler à tout le moins son capital. L'ancien

négociant n'eût pas hésité à entreprendre l'opération pour son propre

compte. Il conseilla même à P'tit-Bonhomme de devancer la vente aux

enchères, en faisant des offres amiables à MM. Harrington frères.

Le conseil était bon, il fut suivi. P'tit-Bonhomme s'aboucha avec les

créanciers de la _Doris_. Il obtint la cargaison à un prix d'autant

plus avantageux qu'il offrait de payer comptant. Si la jeunesse de

l'acheteur ne laissa pas de surprendre MM. Harrington, l'intelligence

avec laquelle il discuta ses intérêts leur parut plus surprenante

encore. D'ailleurs, M. O'Brien se portant garant, l'affaire alla toute

seule, et fut réglée, séance tenante, par un chèque sur la banque

d'Irlande.

Trois mille cinq cents livres--à peu près toute la fortune de

P'tit-Bonhomme,--tel fut le prix auquel il devint acquéreur de la

cargaison de la _Doris_. Aussi, l'opération terminée, éprouva-t-il une

certaine émotion dont il ne chercha point à se défendre.

En ce qui concerne le transport de cette cargaison à Dublin, le

plus simple était d'y employer la _Doris_, de manière à éviter le

transbordement. Le capitaine ne demandait pas mieux, du moment que son

fret lui serait assuré, et, avec un vent convenable, la traversée ne

durerait pas plus de deux jours.

Ce point décidé, M. O'Brien et son jeune compagnon n'avaient plus qu'à

reprendre le train du soir. De cette façon, leur absence n'aurait pas

dépassé trente-six heures.

C'est alors que P'tit-Bonhomme eut une idée: il proposa à M. O'Brien de

revenir à Dublin sur la _Doris_.

«Je te remercie, mon garçon, répondit l'ancien négociant, mais, je

l'avoue, la mer et moi, nous n'avons jamais pu nous mettre d'accord,

et c'est elle qui finit toujours par avoir raison! Après tout, si le

cœur t'en dit...

--Cela me tente, monsieur O'Brien... Pour un si court trajet, il n'y a

pas grand risque, et j'aimerais autant ne pas abandonner ma cargaison!»

Il suit de là que M. O'Brien revint seul à Dublin, où il arriva le

lendemain aux premières lueurs du jour.

C'était à ce moment même que la _Doris_ sortait du chenal de la Foyle,

et se dirigeait vers l'étroit goulet, qui met la baie en communication

avec le canal du Nord.

La brise était favorable, venant du nord-ouest. Si elle persistait, la

traversée serait excellente. Le schooner pourrait naviguer le long du

littoral, où la mer, abritée par les hautes terres, est toujours plus

calme. Néanmoins, dans ce mois de mars, au milieu de ces parages de

la mer d'Irlande, aux approches de l'équinoxe, on n'est jamais sûr du

temps qu'il fera.

La _Doris_ était commandée par un capitaine au cabotage, nommé John

Clear, ayant sous ses ordres un équipage de huit matelots. Tous

paraissaient fort entendus à leur besogne, et ils avaient une grande

habitude des côtes d'Irlande. Aller de Londonderry à Dublin, ils

l'eussent fait les yeux fermés.

La _Doris_ sortit de la baie, toutes voiles dehors. Une fois en mer,

P'tit-Bonhomme put apercevoir, vers l'ouest, le port d'Innishaven, à

l'entrée d'une baie couverte par la pointe du Donegal, et, au delà, le

long promontoire terminé par le cap Malin, le plus avancé de ceux que

l'Irlande projette vers le nord.

Cette première journée s'annonçait heureusement. Ce fut une jouissance

pour notre jeune garçon de se sentir emporté sous les ailes de la

_Doris_, à travers cette mer un peu houleuse au large, très maniable

d'ailleurs avec l'allure du grand largue. Pas le moindre malaise. Un

mousse n'eût pas eu le cœur plus marin. Cependant une pensée lui

traversait parfois l'esprit: il songeait à cette cargaison renfermée

dans les flancs de la goélette, à ces abîmes qui n'auraient qu'à

s'entr'ouvrir pour engloutir toute sa fortune...

Mais pourquoi cette préoccupation que ne justifiait aucun fâcheux

pronostic? La _Doris_ était un solide bâtiment, excellent voilier, bien

dans la main de son capitaine, et qui se comportait crânement à la mer.

Quel regret que Bob ne fût pas à bord! Quelle joie _And Co_ aurait

éprouvée à naviguer «pour de vrai», cette fois, et non plus sur un

_Vulcan_ amarré au quai de Cork ou de Dublin? Si P'tit-Bonhomme avait

prévu qu'il effectuerait son retour par mer, il eût certainement emmené

Bob, et Bob aurait été au comble de ses vœux.

Il est admirable, ce littoral qui se prolonge sur la limite du comté

d'Antrim, montrant ses blanches murailles de calcaire, ses profondes

cavernes qui suffiraient à loger tout le personnel de la mythologie

gaélique. Là se dressent ces «tuyaux de cheminées», dont la fumée n'est

formée que de l'écume des embruns, et ces falaises rocheuses, tellement

semblables à des murs de forteresse, avec créneaux et machicoulis,

que les Espagnols de l'_Armada_ les battirent à coups de canon. Là se

développe cette Chaussée des Géants, faite de colonnes verticales,

monstrueux pilotis de basalte, auxquels les violents ressacs impriment

une sonorité métallique, et dont on compte plus de quarante mille, à

en croire les touristes arithméticiens. Tout cela était merveilleux

d'aspect. Mais la _Doris_ se garda d'approcher ces lignes de récifs,

et, vers quatre heures de l'après-midi, laissant au nord-est le Mull

écossais de Cantire, à l'ouvert de Clyde-Bay, elle donnait entre le cap

Fair et l'île Rathlin, afin d'embouquer le canal du Nord.

La brise de nord-ouest se maintint jusqu'à trois heures de

l'après-midi, en dissolvant les nuages des hautes zones de

l'atmosphère. Tandis que le schooner prolongeait le littoral à

deux ou trois milles de distance, c'est à peine s'il éprouvait un

léger mouvement de roulis, le tangage étant à peu près insensible.

P'tit-Bonhomme n'avait pas quitté le pont un instant. C'est là qu'il

avait déjeuné, c'est là qu'il dînerait, c'est là qu'il comptait rester,

tant que le froid de la nuit ne l'obligerait pas à regagner la chambre

du capitaine. Décidément, cette première traversée maritime ne lui

laisserait que d'excellents souvenirs, et il se félicitait d'avoir eu

cette bonne idée d'accompagner sa cargaison. Ce ne serait pas sans

quelque fierté qu'il entrerait au port de Dublin avec la _Doris_, et

il ne doutait pas qu'à ce moment Grip et Sissy, Bob et Kat, prévenus

par M. O'Brien, ne fussent à l'extrémité du quai, et même sur le

South-Wall, ou peut-être au bout du musoir, à la base du phare de

Poolbeg...

Entre quatre et cinq heures du soir, de gros pelotons de vapeur

commencèrent à s'arrondir vers l'est. Le ciel prit bientôt mauvaise

apparence. Ces nuages, à linéaments très durs, à contours massifs,

que poussait une brise contraire, s'élevaient avec rapidité. Aucune

éclaircie n'indiquait à leur base que le pied du vent dût se dégager

avant la nuit.

«Veille au grain!» il semblait que cet avertissement fût écrit là-bas,

à l'extrême périphérie de la mer. John Clear le comprit, car son front

se plissa, au moment où il interrogeait attentivement l'horizon.

«Eh bien, capitaine?... demanda P'tit-Bonhomme, que l'attitude de

John Clear, non moins que celle des matelots, n'avait pas laissé de

surprendre.

--Ça ne me plaît guère!» répondit le capitaine, en se retournant vers

l'ouest.

En effet, la brise régnante mollissait déjà. Les voiles, dégonflées,

commençaient à battre sur la mâture. Les écoutes de la misaine et

de la brigantine étaient largues. Les focs ralinguaient, tandis que

le hunier et le flèche recevaient les derniers souffles venus du

couchant. La _Doris_, moins appuyée, subit alors un violent roulis,

sous l'influence d'une longue houle qui se propageait du large. La

barre n'ayant que peu d'action par défaut de marche, gouverner devenait

difficile.

Cependant P'tit-Bonhomme ne souffrit pas trop de ce roulis, qui est

surtout pénible par les mers calmes, et il ne descendit point dans la

cabine, bien que John Clear l'y eût engagé.

Entre temps, les risées de l'est arrivaient plus fréquentes, plus

rapides, soulevant l'eau pulvérisée à la surface du canal. Sur les

deux tiers de l'horizon, les nuages s'effilaient en longs stratus, que

les rayons du soleil à son déclin rendirent plus noirs par opposition.

Aspect très menaçant.

Le capitaine Clear prit donc les précautions que commandait la

prudence; il fit carguer le flèche et le hunier, ne gardant que sa

trinquette, son petit foc, et l'équipage installa à l'arrière la voile

de cape, sorte de tourmentin indispensable au navire qui veut tenir

tête à la tempête. Auparavant, le schooner s'était, par bonheur, élevé

à deux ou trois milles du littoral, dans la crainte, s'il ne pouvait

gagner au vent, d'être jeté à la côte, lorsque la bourrasque tomberait

à bord.

Aucun marin n'ignore qu'à cette époque de l'équinoxe, les troubles de

l'atmosphère se développent avec une extrême violence, surtout dans ces

parages du Nord. Aussi, la nuit n'était-elle pas close que la rafale

assaillait la _Doris_, en déployant une impétuosité que ne peuvent

imaginer ni admettre ceux qui n'ont jamais été témoins de ces luttes

atmosphériques. Le ciel s'était assombri profondément après le coucher

du soleil. L'espace s'emplit de sifflements aigus, au milieu desquels

les goélands et les mouettes fuyaient éperdus vers la terre. En un

instant, le schooner fut ébranlé de la quille à la pomme des mâts. La

mer, comme on dit, «venait de trois côtés», c'est-à-dire que les lames

à crêtes déferlantes, contrariées dans leur ondulation, brouillées par

la bourrasque, se précipitèrent à la fois sur l'avant et sur les flancs

de la _Doris_, en la couvrant d'écume. Tout fut bouleversé depuis le

cabestan jusqu'à la roue du gouvernail, et il devint très difficile

de se tenir sur le pont. L'homme de barre avait dû s'attacher, les

matelots s'abriter le long des pavois.

[Illustration: Son équipage et lui se précipitèrent dans la chaloupe.

(Page 427.)]

«Descendez, monsieur, dit John Clear à P'tit-Bonhomme.

--Capitaine, permettez-moi...

--Non... en bas, vous dis-je, ou vous serez emporté par un coup de mer!»

P'tit-Bonhomme obéit. Il regagna la cabine, très inquiet, moins pour

lui-même que pour cette cargaison menacée. Sa fortune entière à bord

d'un navire en péril... tout ce bien qu'il ne pourrait faire, si elle

était perdue...

Les choses prenaient une tournure très grave. En vain le capitaine

avait-il tenté de mettre la _Doris_ en cape courante, de manière à

présenter son avant aux lames, afin de s'écarter de la côte ou d'en

rester à bonne distance. Par malheur, vers une heure du matin, le petit

foc et le tourmentin furent emportés. Une heure après, la mâture vint

en bas. Brusquement, la _Doris_ se coucha sur tribord, et, comme sa

cargaison s'était déplacée dans la cale, ne pouvant se relever, elle

risquait d'emplir par-dessus les pavois.

P'tit-Bonhomme, qui avait été jeté contre les cloisons de la cabine, se

redressa, à tâtons.

En ce moment, pendant une accalmie, des cris arrivèrent jusqu'à lui. Il

se faisait un grand tumulte sur le pont. Avait-il donc été défoncé par

un coup de mer?...

Non! John Clear, dans l'impossibilité de redresser la goélette, et

craignant qu'elle ne vînt à sombrer, faisait ses préparatifs pour

l'abandonner. Malgré l'inclinaison, qui rendait la manœuvre très

dangereuse, on avait mis la chaloupe à la mer. Il fallait s'y embarquer

sans perdre une minute. P'tit-Bonhomme le comprit, lorsqu'il s'entendit

appeler par le capitaine à travers le capot entrebâillé.

Abandonner la goélette et tout ce qu'elle renfermait dans la cale?...

Non... Cela ne se pouvait pas! N'y eût-il qu'une seule chance de la

sauver, P'tit-Bonhomme était résolu à courir cette chance,--même

au péril de sa vie... Il connaissait la loi maritime: si la mer ne

l'engloutit pas, un navire abandonné appartient au premier qui monte à

bord... Le code anglais est formel, qui déclare propriété du sauveteur

tout bâtiment trouvé en mer sans son équipage...

Les cris redoublaient. John Clear appelait toujours.

«Où est-il donc?... répétait-il.

--Nous allons couler! criaient les matelots.

--Mais... ce garçon?...

--On ne peut attendre...

--Ah! je le trouverai!...»

Et le capitaine se précipita par l'échelle du capot...

P'tit-Bonhomme n'était plus dans la cabine.

En effet, presque sans raisonner, guidé par une sorte d'instinct,

fermement décidé à ne point quitter le bord, il s'était introduit à

l'intérieur de la cale par une des cloisons que le choc d'une lourde

caisse venait de briser.

«Où est-il... où est-il? répétait le capitaine en l'appelant de toutes

ses forces.

--Il sera monté sur le pont... dit un matelot.

--Il aura été jeté à la mer... ajouta un autre.

--Nous coulons... Nous coulons!...»

Ces propos furent échangés de l'un à l'autre au milieu d'un effarement

épouvantable. En effet, la _Doris_ venait de s'incliner sous un

formidable coup de roulis, à faire craindre qu'elle ne se retournât, la

quille en l'air.

Il n'y avait plus à s'attarder. Puisque P'tit-Bonhomme ne répondait

pas, c'est qu'il était remonté sur le pont sans que personne l'eût

aperçu au milieu de cette horrible obscurité, c'est qu'il avait été

emporté par-dessus le bord... Et cela n'était que trop vraisemblable!

Le capitaine Clear reparut, juste comme la goélette plongeait plus

profondément entre le creux de deux énormes lames. Son équipage et lui

se précipitèrent dans la chaloupe, dont l'amarre fut aussitôt larguée.

Si peu d'espoir que l'embarcation eût de résister à cette mer furieuse,

c'était l'unique chance de salut, et elle s'éloigna à force d'avirons,

afin de ne point être entraînée dans le remous du schooner au moment où

il sombrerait...

La _Doris_ était sans capitaine, sans équipage... Mais ce n'était pas

un navire abandonné, ce n'était pas une épave, puisque P'tit-Bonhomme

n'avait pas quitté le bord!

Seul, il était seul, menacé d'être englouti d'un instant à l'autre...

Il ne désespéra pas, il se sentait soutenu par un extraordinaire

pressentiment de confiance. Remonté sur le pont, il se laissa glisser

jusqu'aux pavois sous le vent, à un endroit où les dallots ne donnaient

pas entrée aux lames. Quelles pensées l'assaillirent! C'était pour la

dernière fois, peut-être, qu'il songeait à ceux qu'il aimait, aux Mac

Carthy, à cette famille qu'il s'était faite avec Grip, Sissy, Bob, Kat,

M. O'Brien, et il implora le secours de Dieu, le priant de le sauver

pour eux comme pour lui...

La bande de la _Doris_ ne s'accentuait pas,--ce qui éloignait tout

danger immédiat. Par bonheur, la coque, très solidement construite,

avait résisté. Aucune voie d'eau ne s'était déclarée à travers le

bordage. Si la goélette se trouvait sur la route de quelque navire,

si des sauveteurs en réclamaient la propriété, P'tit-Bonhomme serait

là pour revendiquer sa cargaison restée intacte, que les coups de mer

n'avaient point atteinte.

La nuit s'acheva. Cette affreuse tempête diminua de violence aux

premières lueurs du soleil. Toutefois, la mer ne tomba pas, troublée

d'une houle persistante.

P'tit-Bonhomme porta ses regards sous le vent, à l'opposé du soleil,

dans la direction de la terre.

Rien en vue, nuls contours d'une côte vers l'ouest. Il était évident

que la _Doris_, poussée par les rafales de la nuit, devait être

sortie du canal du Nord et se trouver actuellement en pleine mer

d'Irlande--peut-être par le travers de Dundalk ou de Drogheda. Mais à

quelle distance?...

Et, au large, pas un bâtiment, pas une barque de pêche! D'ailleurs, un

navire eût-il été là, qu'il lui eût été difficile d'apercevoir cette

coque renversée, le plus souvent plongée dans l'entre-deux des lames.

Et pourtant, l'unique chance de salut était d'être rencontré. Si elle

continuait à dériver vers l'ouest, la _Doris_ se perdrait corps et

biens sur ces récifs qui bordent le littoral.

Mais n'était-il pas possible de lui imprimer une direction, de manière

à gagner les parages fréquentés des pêcheurs? En vain P'tit-Bonhomme

essaya-t-il d'installer un morceau de toile sur un espars maintenu par

des cordes. Il ne pouvait donc compter sur ses propres efforts, il

était entre les mains de Dieu.

La journée s'écoula sans que la situation se fût aggravée.

P'tit-Bonhomme ne craignait plus que la _Doris_ s'engloutît, puisque

son degré d'inclinaison sur tribord semblait ne pas devoir être

dépassé. Il n'y avait qu'une chose à faire: observer le large avec la

chance de voir apparaître un navire.

En attendant, notre jeune garçon mangea afin de reprendre des forces,

et, pas un instant,--nous insistons sur ce point,--pas un instant,

ayant conservé la plénitude de son intelligence, il ne sentit le

désespoir s'emparer de lui. Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'il

défendait son bien.

A trois heures de l'après-midi, une fumée se déroula dans l'est. Une

demi-heure après, un grand steamer se montrait très distinctement,

se dirigeant vers le nord et tenant route à cinq ou six milles de la

_Doris_.

P'tit-Bonhomme fit des signaux avec un pavillon au bout d'une gaffe:

ils ne furent pas aperçus.

De quelle extraordinaire énergie était-il donc doué, cet enfant,

puisqu'il ne se découragea même pas alors? Le soir arrivant, il ne

pouvait plus compter sur une autre rencontre ce jour-là. Aucun indice

ne lui permettait de penser qu'il fût proche de la terre. La nuit,

épaissie par les nuages, sans lune, serait fort obscure. Cependant le

vent n'accusait aucune tendance à fraîchir, et la mer était tombée

depuis le matin.

Comme la température était assez basse, le mieux était de descendre

dans la cabine. Inutile de rester au dehors, puisqu'on ne pouvait rien

distinguer, même à une demi-encablure. Très fatigué par ces heures

d'angoisses, incapable de résister au sommeil, P'tit-Bonhomme retira la

couverture du cadre, sur lequel il n'aurait pu se coucher à cause de

l'inclinaison, et, après s'en être enveloppé le long de la cloison, il

ne tarda pas à s'endormir.

Son sommeil dura une grande partie de la nuit. Le jour commençait à

poindre, lorsqu'il fut réveillé par des vociférations proférées au

dehors. Il se redressa, il écouta... La _Doris_ était-elle donc près de

la côte?... Un navire l'avait-il rencontrée au lever du soleil?

«A nous... les premiers! criaient des voix d'hommes.

--Non... à nous!» répondirent d'autres voix.

P'tit-Bonhomme ne tarda pas à comprendre ce qui se passait. Nul doute

que la _Doris_ eût été aperçue dès l'aube naissante. Des équipages

s'étaient hâtés de l'accoster, et, maintenant, ils se disputaient à qui

elle appartiendrait... Les voici qui se sont hissés sur la coque, ils

ont envahi le pont, ils en viennent aux mains... Des coups s'échangent

entre les sauveteurs.

P'tit-Bonhomme n'aurait eu qu'à se montrer pour mettre les deux partis

d'accord. Il s'en garda expressément. Ces hommes se fussent tournés

contre lui. Ils n'auraient pas hésité à le jeter par-dessus le bord,

afin d'éviter toute réclamation ultérieure. Sans perdre un instant,

il fallait se cacher. Aussi, alla-t-il se blottir à fond de cale, au

milieu des marchandises.

Quelques minutes plus tard, le tumulte avait cessé,--preuve que la paix

venait d'être faite. On s'était entendu pour partager le produit de la

cargaison, après avoir conduit au port le navire abandonné.

Les choses, en effet, s'étaient passées de la sorte. Deux chaloupes

de pêche, sorties au petit jour de la baie de Dublin, avaient aperçu

le schooner dérivant à trois ou quatre milles au large. Les équipages

s'étaient aussitôt dirigés vers cette coque à demi chavirée, luttant de

vitesse pour l'atteindre, car la coutume, ayant force de loi, est que

l'épave appartient à celui qui met le premier la main sur elle. Or, les

embarcations étaient arrivées en même temps. De là, querelles, menaces,

coups, et, finalement, accord sur le partage du butin. Eh! ils auraient

fait là «une belle marée», ces redoutables pêcheurs du littoral!

A peine P'tit-Bonhomme s'était-il réfugié dans la cale, que les patrons

des deux chaloupes s'affalèrent par l'échelle de capot, afin de

visiter la cabine. Et que l'on juge si P'tit-Bonhomme dût s'applaudir

de s'être soustrait à leurs regards, lorsqu'il les entendit échanger

ces paroles:

«Il est heureux qu'il n'y ait pas eu un seul homme à bord du

schooner!...

--Oh! celui-là n'y serait pas resté longtemps!»

Et, en effet, ces sauvages n'eussent point reculé devant un crime pour

s'assurer la propriété de l'épave.

Une demi-heure après, la coque de la _Doris_ était mise à la remorque

des deux chaloupes, qui forcèrent de voile et d'avirons dans la

direction de Dublin.

A neuf heures et demie, les pêcheurs se trouvaient à l'ouvert de la

baie. Comme, avec la mer descendante, il leur eût été difficile d'y

faire entrer la _Doris_, ils se dirigèrent vers Kingstown, et bientôt

ils accostaient l'estacade.

Il y avait là rassemblement de populaire. L'arrivée de la _Doris_

ayant été signalée, M. O'Brien, Grip et Sissy, Bob et Kat, prévenus

du sauvetage, avaient pris le train de Kingstown et se trouvaient sur

l'estacade...

Quelle fut leur angoisse en apprenant que les pêcheurs ne ramenaient

qu'une coque abandonnée... P'tit-Bonhomme n'était pas à bord...

P'tit-Bonhomme avait péri... Et tous, Grip et Sissy, Bob et Kat, de

pleurer à chaudes larmes...

En ce moment arriva l'officier de port, chargé de l'enquête relative au

sauvetage, ayant qualité pour attribuer à qui de droit le navire avec

la cargaison qu'il renfermait... C'était un coup de fortune pour les

sauveteurs...

Soudain, hors du capot, apparaît un jeune garçon. Quel cri de joie les

siens ont poussé, et par quels cris de fureur les pêcheurs leur ont

répondu!

En un instant, P'tit-Bonhomme est sur le quai. Sissy, Grip, M.

O'Brien, tous l'ont serré dans leurs bras... Et alors, s'avançant vers

l'officier de port:

«La _Doris_ n'a jamais été abandonnée, dit-il d'une voix ferme, et ce

qu'elle contient est à moi!»

En effet, il l'avait sauvée, cette riche cargaison, rien que par sa

présence à bord.

Toute discussion eût été inutile. Le droit de P'tit-Bonhomme était

incontestable. La propriété de la cargaison lui fut conservée, comme

celle de la _Doris_ restait au capitaine Clear et à ses hommes, qui

avaient été recueillis la veille. Les pêcheurs devraient se contenter

de la prime qui leur était légitimement due.

Quelle satisfaction pour tout ce monde de se retrouver, une heure

après, dans le bazar de _Little Boy and Co_! C'est qu'elle avait été

singulièrement périlleuse, la première traversée de P'tit-Bonhomme! Et

pourtant, Bob de lui dire:

«Ah! que j'aurais voulu être avec toi à bord!...

--Tout de même, Bob?...

--Tout de même!»

XV

ET POURQUOI PAS?...

P'tit-bonhomme · 第 29 / 31 段