--Ce dégingandé de Grip, avoir un' femme à lui, et des enfants

d'elle?...

--Sans doute... comme tout le monde, répondit Bob, du ton d'un homme

qui possède une grande expérience de la vie.

--Tout l' monde?...

--Certainement, Grip, et moi-même...

--Entendez-vous c' mousse... qui s'en mêle!

--Il a raison, dit P'tit-Bonhomme.

--Et toi aussi, mon boy, tu penses...

--Cela m'arrivera peut-être.

--Bon! C'lui-ci n'a pas treize ans, c'lui-là n'en a pas neuf, et v'là

qu' ça parle d' mariage!

--Il ne s'agit pas de nous, Grip, mais de toi qui auras bientôt

vingt-cinq ans!

--Réfléchis donc un tantinet, mon boy! M' marier, moi... un

chauffeur... un homme qui est noir comme un nègre d' l'Afrique pendant

les deux tiers de son existence!

--Ah bon! Grip qui a peur que ses enfants soient des négrillons?

s'écria Bob.

--Ce s'rait bien possible! répondit Grip. Je n' suis prop' qu'à épouser

un' négresse, ou tout au plus un' Peau-Rouge... là-bas... dans l' fin

fond des États-Unis!

--Grip, reprit P'tit-Bonhomme, tu as tort de plaisanter... C'est dans

ton intérêt que nous causons... Vienne l'âge, tu te repentiras de ne

pas m'avoir écouté...

--Qué qu' tu veux, mon boy... je l' sais... t'es raisonnable... et

ce s'rait un grand bonheur de vivre ensemble... Mais mon métier m'a

nourri... il m' nourrira encore, et je n' puis m' faire à l'idée d'

l'abandonner!

--Enfin... quand tu voudras, Grip... Ici, il y aura toujours une

place pour toi. Et je serais bien étonné, si, un jour, tu n'étais pas

installé devant un confortable bureau... une calotte sur la tête, la

plume à l'oreille... avec un intérêt dans la maison...

--Il faudra donc que j' sois bien changé...

--Eh! tu changeras, Grip!... Tout le monde change... et il est sage de

changer... quand c'est pour être mieux...»

Toutefois, en dépit des instances, Grip ne se rendit pas. La vérité est

qu'il aimait son métier, que les armateurs du _Vulcan_ lui témoignaient

de la sympathie, qu'il était apprécié de son capitaine, aimé de ses

camarades. Aussi, désireux de ne pas trop chagriner P'tit-Bonhomme, il

lui dit:

«Au retour... au retour... nous verrons!...»

Puis, lorsqu'il revenait, il ne disait rien que ce qu'il avait dit au

départ:

«Nous verrons... nous verrons!...»

Il suit de là qu'au _Little Boy and Co_, on fut obligé de prendre

un commis pour tenir les écritures. M. O'Brien procura un ancien

comptable, M. Balfour, dont il répondait, et qui connaissait la partie

à fond. Mais enfin ce n'était pas Grip!...

L'année se termina dans d'excellentes conditions, et l'inventaire,

établi par le susdit Balfour, donna, tant en marchandises qu'en argent

placé à la Banque d'Irlande, ce superbe total d'un millier de livres.

A cette époque--janvier 1885--P'tit-Bonhomme venait d'entrer dans

sa quatorzième année, et Bob avait neuf ans et demi. Bien portants,

vigoureux pour leur âge, ils ne se ressentaient aucunement des misères

d'autrefois. C'était un sang généreux, le sang gaélique, qui coulait

dans leurs veines, comme le Shannon, la Lee ou la Liffey coulent à

travers l'Irlande--pour la vivifier.

Le bazar était en pleine prospérité. Manifestement, P'tit-Bonhomme

marchait vers la fortune. Aucun doute à ce sujet, ses affaires n'étant

pas de nature à le jeter dans des spéculations hasardeuses. Sa

prudence naturelle l'eût retenu d'ailleurs, bien qu'il ne fût point

«homme»--appliquons-lui ce mot,--à laisser échapper quelque bonne

occasion, si elle se présentait.

Cependant, le sort des Mac Carthy ne cessait de l'inquiéter. Sur le

conseil de M. O'Brien, il avait écrit en Australie, à Melbourne.

D'après la réponse de l'agent d'émigration, on avait perdu les traces

de la famille,--ce qui n'est que trop fréquent en cet immense pays dont

les régions centrales étaient presque inconnues à cette époque. Sans

capitaux, il est probable que M. Martin et ses enfants n'avaient pu

trouver du travail que dans ces lointaines fermes où se fait en grand

l'élevage des moutons!... En quelle province, en quel district de ce

vaste continent?...

On ne savait rien non plus de Pat, depuis qu'il avait quitté la maison

Marcuard, et il n'était pas impossible qu'il eût rejoint ses parents en

Australie.

Il va sans dire que, de tous ceux qu'il avait connus autrefois, les

Mac Carthy et Sissy, sa compagne chez la Hard, étaient les seuls à

occuper le souvenir de P'tit-Bonhomme. De l'horrible mégère du hameau

de Rindok, du farouche Thornpipe, de l'auguste famille des Piborne,

il n'avait le moindre souci. Quant à miss Anna Waston, il s'étonnait

de ne pas l'avoir encore vue réapparaître sur l'un des théâtres de

Dublin. Serait-il allé lui rendre visite? Peut-être oui, peut-être non.

Dans tous les cas, il n'avait pas eu à se prononcer, car, après la

malencontreuse scène de Limerick, la célèbre comédienne s'était décidée

à quitter l'Irlande et même la Grande-Bretagne, pour une «tournée

bernardhtienne» à l'étranger.

«Et Carker... est-il pendu?»

Telle était l'invariable question que Grip faisait à chaque retour du

_Vulcan_, lorsqu'il remettait le pied dans les magasins des _Petites

Poches_. Invariablement, on lui répondait qu'on n'avait point entendu

parler de Carker. Grip fouillait alors les vieux journaux, sans rien

trouver qui eût rapport «au plus fameux garnement de la ragged-school!»

«Attendons! disait-il, faut d' la patience!

--Mais pourquoi Carker ne serait-il pas devenu un estimable garçon? lui

demanda un jour M. O'Brien.

--Lui, s'écria Grip, lui... c' coquin?... Mais ce s'rait à dégoûter

d'être honnête!»

Et Kat qui connaissait l'histoire des déguenillés de Galway, partageait

l'opinion de Grip. D'ailleurs, la brave femme et le chauffeur

s'entendaient au mieux,--excepté sur ce point: c'est que Kat pressait

Grip d'abandonner la navigation, et que Grip se refusait obstinément

aux désirs de Kat. De là des discussions à faire grelotter les vitres

de la cuisine. Aussi, vers la fin de l'année, la question n'avait-elle

pas avancé d'un pas, et le chauffeur était reparti sur le _Vulcan_

dont--à l'entendre--il allumait les feux «rien qu'en les r'gardant!»

On était au 25 novembre, en plein hiver déjà. Il tombait de gros

flocons de neige que la brise promenait en tourbillonnant au ras du

sol comme des plumes de pigeon. Une de ces journées glaciales, où l'on

est heureux de s'enfermer chez soi.

[Illustration: Les portes et les fenêtres furent assaillies à coups de

pierres. (Page 304.)]

Cependant P'tit-Bonhomme ne resta pas au bazar. Le matin, il avait

reçu une lettre de l'un de ses fournisseurs de Belfast. Une difficulté

relative au règlement d'une facture pouvait occasionner un procès, et

les procès, il convient de les éviter autant que possible,--même devant

les juges à perruques du Royaume-Uni. C'était du moins l'avis de M.

O'Brien qui s'y connaissait, et il engagea vivement le jeune garçon

à partir pour Belfast, afin de terminer cette affaire aux meilleures

conditions.

P'tit-Bonhomme reconnut la justesse de ce conseil, et il résolut de

le suivre sans tarder d'un jour. Il ne s'agissait que d'un voyage

en railway d'une centaine de milles. En profitant du train de neuf

heures, il arriverait dans la matinée au chef-lieu du comté d'Antrim.

L'après-midi lui suffirait, sans doute, pour se mettre d'accord avec

son correspondant, et, par un train du soir, il serait de retour avant

minuit.

Bob et Kat eurent donc la garde de _Little Boy_, et leur patron, après

les avoir embrassés, alla prendre à la gare, près de la Douane, son

billet pour Belfast.

Avec un pareil temps, un voyageur ne peut guère s'intéresser aux

détails de la route. Et puis, le train marchait à grande vitesse,

tantôt suivant le littoral, tantôt remontant vers l'intérieur. Au

sortir du comté de Dublin, il traversa le comté de Meath, et stationna

quelques minutes à Drogheda, port assez important dont P'tit-Bonhomme

ne vit rien, pas plus qu'il n'aperçut, à un mille de là, le fameux

champ de bataille de la Boyne, sur lequel tomba définitivement la

dynastie des Stuarts. Puis, ce fut le comté de Louth, où le train

s'arrêta à Dundalk, l'une des plus anciennes cités de l'Ile-Verte,

lieu de couronnement du célèbre Robert Bruce. Il entra alors sur le

territoire de la province de l'Ulster,--cette province dont le comté de

Donegal rappelait à notre jeune voyageur le souvenir de ses premières

misères. Enfin, après avoir desservi les comtés d'Armagh et de Down, le

railway franchit la frontière de l'Antrim.

L'Antrim, aux terrains volcaniques, ce sauvage pays des cavernes, a

Belfast pour chef-lieu. C'est la seconde ville de l'Irlande par son

commerce et sa flotte marchande de trois millions de tonnes; par

sa population qui atteindra bientôt le chiffre de deux cent mille

habitants; par sa manutention agricole, presque entièrement consacrée

à la culture du lin; par son industrie, qui n'occupe pas moins de

soixante mille ouvriers répartis entre cent soixante filatures; par

ses goûts littéraires enfin, dont le Queen's-Collège atteste la haute

valeur. Eh bien, le croirait-on? Cette cité appartient encore à l'un

des descendants d'un favori de Jacques Ier? Il faut être en Irlande

pour rencontrer de pareilles anomalies sociales.

Belfast est située à l'étroite embouchure de la rivière de Lagan,

que prolonge un chenal à travers d'interminables bancs de sable. On

admettra volontiers que, dans un centre si industriel, où les passions

politiques s'alimentent au contact, ou mieux au choc des intérêts

personnels, il existe une lutte ardente entre les protestants et les

catholiques. Les premiers sont ennemis nés de l'indépendance réclamée

par les seconds. Les uns avec le cri d'Orange pour ralliement, les

autres un ruban jaune pour signe distinctif, se livrent à leurs

traditionnelles bousculades, surtout le 7 juillet, anniversaire de la

fameuse bataille de la Boyne.

Bien que ce jour-là ne fût pas le 7 juillet, et qu'il y eût quatre

degrés au-dessous de zéro, la ville était en pleine effervescence.

Certaine agitation parnelliste risquait de mettre aux prises les

partisans de la «Land League» et ceux du landlordisme. Il avait même

fallu garder le siège de la _Société pour le développement de la

culture du lin_, à laquelle se rattachent étroitement la plupart des

fabriques de la ville.

Cependant, P'tit-Bonhomme, venu pour toute autre affaire que des

affaires politiques, s'occupa d'abord de son fournisseur, et eut la

chance de le rencontrer chez lui.

Ce négociant fut quelque peu surpris à la vue du jeune garçon qui se

présentait à son bureau, et non moins étonné de l'intelligence dont

il témoigna en discutant ses intérêts. Enfin, tout se régla à la

convenance des deux parties. Deux heures suffirent à cet arrangement,

et P'tit-Bonhomme, qui voulait dîner avant de reprendre le train du

soir, se dirigea vers un restaurant du quartier de la gare. S'il

n'avait pas lieu de regretter ce voyage, puisqu'il évitait un procès,

sa visite à Belfast lui réservait une bien autre surprise.

La nuit allait venir. Il ne neigeait plus. Néanmoins, grâce à cette

âpre brise qui s'engouffrait dans l'estuaire de la rivière Lagan, le

froid était extrêmement vif.

En passant devant une des plus importantes fabriques de la ville,

P'tit-Bonhomme fut arrêté par un rassemblement. Une foule compacte

barrait la rue. Il dut se faufiler à travers cette masse tumultueuse.

C'était jour de paie. Il y avait là quantité d'ouvriers et d'ouvrières.

Une diminution de salaires, annoncée pour la semaine suivante, venait

de porter leur irritation au comble.

Il est indispensable de savoir que cette industrie du lin, culture

et filature, fut autrefois importée en Irlande, et principalement à

Belfast, par les protestants émigrés, après la révocation de l'Édit

de Nantes. Ces familles ont conservé des intérêts considérables

dans plusieurs de ces établissements. Cette fabrique, précisément,

appartenait à une Compagnie anglicane. Or, comme le plus grand nombre

de ses ouvriers étaient catholiques, on s'expliquera que ceux-ci

fissent valoir leurs réclamations avec une redoutable violence.

Bientôt les cris succédèrent aux menaces, les portes et les fenêtres

de l'usine furent assaillies à coups de pierres. En ce moment,

plusieurs escouades de policemen envahirent la rue, afin de dissiper le

rassemblement et d'arrêter les meneurs.

P'tit-Bonhomme, craignant de manquer le train, chercha à se dégager;

il ne put y parvenir. Exposé à être renversé, piétiné, écrasé sous la

charge des agents, il dut se blottir dans l'embrasure d'une porte, au

moment où cinq à six ouvriers, frappés brutalement, tombaient le long

des murailles.

Près de lui gisait une jeune fille,--une de ces pauvres filles de

fabriques, pâle, frêle, étiolée, maladive, qui, bien qu'elle fût âgée

de dix-huit ans, paraissait à peine en avoir douze. Elle venait d'être

renversée et s'écriait:

«A moi... à moi!»

Cette voix?... Il sembla la reconnaître, P'tit-Bonhomme!... Elle lui

arrivait comme d'un souvenir lointain... Il ne pouvait dire... Son

cœur palpitait...

Et, lorsque la foule, en partie repoussée, eut laissé la rue à peu près

libre, il se pencha sur cette pauvre fille... Elle était inanimée. Il

lui souleva la tête, il l'inclina de manière que les rayons d'un bec de

gaz vinssent l'éclairer de face.

«Sissy... Sissy!...» murmura-t-il.

C'était Sissy... Elle ne pouvait l'entendre.

Alors, sans plus réfléchir à ses actes, disposant de cette malheureuse

comme si elle lui eût appartenu, comme un frère eût fait de sa sœur,

il la releva, il l'entraîna vers la gare, inconsciente de ce qui se

passait.

Et, lorsque le train partit, Sissy, placée dans un des compartiments

de première classe, était couchée sur les coussins, n'ayant pas repris

connaissance, et, agenouillé près d'elle, P'tit-Bonhomme l'appelait...

lui parlait... la serrait dans ses bras...

Eh bien! Est-ce qu'il n'avait pas le droit d'enlever Sissy, sa compagne

de misère?... Et de qui la pauvre fille aurait-elle pu se réclamer,

si ce n'est de l'enfant qu'elle avait si souvent défendu contre les

mauvais traitements dans l'abominable cabin de la Hard?

XIII

CHANGEMENT DE COULEUR ET D'ÉTAT.

A la date du 16 novembre 1885, y avait-il en Irlande,--que

disons-nous?--dans toutes les Iles-Britanniques, dans toute l'Europe,

dans l'univers entier, un lieu quelconque qui contint une plus grande

somme de bonheur que le bazar des _Petites Poches_, sous la raison

sociale _Little Boy and Co_?... Nous nous refusons à le croire, à

moins que cet endroit ne fût situé dans le meilleur coin du Paradis.

Sissy occupait la principale chambre de la maison. P'tit-Bonhomme

se tenait à son chevet. Elle venait de reconnaître en lui l'enfant

qui s'était glissé par un trou de souris hors du taudis de la

Hard,--maintenant un garçon florissant et vigoureux.

Et elle, qui, à l'époque où ils s'étaient séparés l'un de l'autre,

comptait sept ans à peine, en avait aujourd'hui dix-huit. Mais,

fatiguée par le travail, brisée par les privations, redeviendrait-elle

la belle jeune fille qu'elle aurait été, si elle n'eût vécu au milieu

de la débilitante atmosphère des fabriques?

Voilà près de onze ans que tous deux ne s'étaient revus, et cependant

P'tit-Bonhomme avait reconnu Sissy rien qu'à sa voix, et plus sûrement

qu'il ne l'eût reconnue à son visage. De son côté, Sissy retrouvait

dans son cœur tout ce qu'elle avait conservé du souvenir de l'enfant.

C'est de ces choses qu'ils parlaient, l'un et l'autre, se tenant les

mains, se regardant dans ce passé comme dans le miroir de leurs misères!

Près d'eux, Kat ne pouvait cacher son attendrissement. Quant à Bob, sa

joie se traduisait par des interjections étonnantes, auxquelles Birk

répondait par des demi «ouah!... ouah!...» non moins extraordinaires.

M. O'Brien, très touché, assistait à cet entretien. Et sans doute, le

commis, M. Balfour, aurait partagé l'émotion générale, s'il n'eût été

à son bureau, plongé dans les comptes de la maison _Little Boy and

Co_. Tous avaient si souvent entendu parler de Sissy,--autant que de

la famille Mac Carthy,--qu'ils n'avaient plus à faire sa connaissance.

Pour eux, c'était une sœur aînée de P'tit-Bonhomme qui revenait au

logis, et il semblait qu'elle ne l'eût quitté que de la veille.

Grip manquait seul à cette scène, et l'on peut affirmer que, quoiqu'il

ne l'eût jamais vue, il aurait reconnu la jeune fille de son boy du

premier coup d'œil. D'ailleurs, le _Vulcan_ ne devait pas tarder à

être signalé sur les basses du canal Saint-Georges. La famille serait

alors au complet.

Quant à ce qu'avait été la vie de la fillette, on le devine,--la vie

de tous ces pauvres enfants de l'Irlande. Six mois après la fuite de

P'tit-Bonhomme, la Hard étant morte dans un accès d'ivresse, il avait

fallu ramener Sissy à la maison de charité de Donegal, où elle demeura

deux années encore. Mais on ne pouvait l'y garder indéfiniment. Il y

avait tant d'autres malheureux qui attendaient!... Elle avait près de

neuf ans alors, et, à neuf ans, il faut savoir se suffire. Si on ne

peut entrer en service, devenir la «maid», dont le salaire se réduit

souvent au logement et à la nourriture, est-ce qu'il n'y a pas du

travail dans les fabriques? On envoya donc Sissy à Belfast, où les

filatures occupent un monde d'ouvriers. Là, elle vécut de quelques

pence quotidiennement gagnés, au milieu des poussières malsaines du

lin, rudoyée, frappée, n'ayant personne pour la défendre, néanmoins,

toujours bonne, douce, serviable, et, d'ailleurs, déjà faite aux

brutalités de l'existence.

A cet état de choses, Sissy ne voyait aucune amélioration possible.

C'était un abîme où elle s'engouffrait. Et, au moment où elle doutait

que personne pût jamais l'en retirer, voilà qu'une main venait de la

saisir... la main du petit qui lui devait ses premières caresses,

maintenant le chef d'une maison de commerce! Oui! il l'avait soustraite

à cet enfer de Belfast, et elle se trouvait chez lui--chez lui!--où

elle allait être la dame de l'établissement--oui! la dame! il le

répétait,--et non la servante...

Elle... une servante?... Est-ce que Kat l'aurait supporté?...

Est-ce que Bob lui aurait laissé faire son ouvrage?... Est-ce que

P'tit-Bonhomme l'eût permis?...

«Ainsi tu veux me garder? dit-elle.

--Si je le veux, Sissy!

--Mais, au moins, je travaillerai de manière à ne point être à ta

charge?

--Oui, Sissy.

--Et alors que ferai-je?...

--Rien, Sissy.»

Et il n'y avait pas à sortir de là. La vérité est que, huit jours

plus tard,--et cela sur sa volonté formelle,--Sissy était installée

derrière le comptoir, après s'être mise au courant de la vente. Et,

ma foi, ce fut un attrait de plus pour la clientèle, cette gracieuse

jeune fille déjà toute revivifiée par sa nouvelle existence et douée

d'une physionomie si aimable, si intelligente, comme il convenait à la

patronne de _Little Boy and Co_.

Un des plus vifs désirs de Sissy, c'était de voir apparaître sur le

seuil de la porte le premier chauffeur du _Vulcan_. Elle connaissait la

conduite de Grip pendant les années de la ragged-school. Elle savait

qu'il lui avait succédé dans ses fonctions de protectrice de l'enfant

échappé aux brutalités de la Hard. Ce qu'elle avait fait pour défendre

P'tit-Bonhomme contre l'horrible mégère, Grip l'avait fait pour le

défendre contre Carker et sa bande. Et puis, sans le dévouement de ce

brave garçon, le pauvre petit eût péri pendant l'incendie de l'école.

Le premier chauffeur pouvait donc compter sur un bon accueil à son

retour. Mais le voyage fut allongé cette fois par des nécessités

commerciales, et l'année 1888 s'acheva avant que le _Vulcan_ eût rallié

les parages de la mer d'Irlande.

Du reste, lorsque la chance s'en mêle, tout concourt au succès.

L'inventaire, établi au 31 décembre, donna des résultats supérieurs

aux précédents. Plus de deux mille livres, tel était, à cette époque,

l'avoir de la maison des _Petites Poches_, libre de toutes dettes,--ce

qui fut reconnu exact par M. O'Brien. L'honnête négociant ne put que

féliciter le jeune patron, en lui recommandant de toujours agir avec

une extrême prudence.

«Il est souvent plus difficile de conserver son bien qu'il n'a été

difficile de l'acquérir, dit-il, en lui rendant l'acte d'inventaire.

[Illustration: SON PREMIER CHAUFFEUR ÉTAIT À SON POSTE. (Page 411.)]

--Vous avez raison, répondit P'tit-Bonhomme, et croyez, monsieur

O'Brien, que je ne me laisserai pas entraîner. Toutefois, je regrette

que l'argent déposé à la Banque d'Irlande n'ait pas un emploi plus

lucratif... C'est de l'argent qui dort, et, lorsqu'on dort, on ne

travaille pas...

--Non, mon garçon, on se repose, et le repos est aussi nécessaire à

l'argent qu'à l'homme.

--Et pourtant, monsieur O'Brien, si quelque bonne occasion se

présentait...

--Il ne suffirait pas qu'elle fût bonne, il faudrait qu'elle fût

excellente.

--D'accord, et dans ce cas, j'en suis sûr, vous seriez le premier à me

conseiller...

--D'en profiter?... Certainement, mon garçon, à la condition que cela

rentrât dans le genre de tes affaires.

--C'est ainsi que je le comprends, monsieur O'Brien, et l'idée ne me

viendra jamais d'aller courir des risques dans des opérations où je

n'entends rien. Mais, tout en agissant avec prudence, on peut chercher

à développer son commerce...

--En de telles conditions, je serais mal venu à ne point t'approuver,

mon garçon, et si j'ai vent de quelque affaire de toute sécurité...

oui... peut-être... Enfin, nous verrons!»

Et, dans sa sagesse, l'ancien négociant ne voulait pas s'engager

davantage.

Une date à mentionner entre toutes,--une date qui méritait d'être

marquée d'une croix au crayon rouge sur le calendrier du bazar des

_Petites Poches_,--ce fut celle du 23 février.

Ce jour-là, Bob, grimpé au haut d'une échelle, au fond du magasin des

jouets, faillit en dégringoler, quand il s'entendit héler de cette

sorte:

«Oh! des barres de perroquet... Oh!

--Grip! s'écria Bob, en se laissant glisser, comme un gamin le long

d'une rampe d'escalier.

--Moi-même, _And Co!_... P'tit-Bonhomme va bien, mon mousse?... Kat va

bien?... Monsieur O'Brien va bien?... Il m' semble que j' n'ai oublié

personne?

--Personne?... Et moi, Grip?»

Et qui venait de prononcer ces paroles?... Une jeune fille, rayonnante

de joie, qui s'avança vers le premier chauffeur du _Vulcan_ et lui

appliqua sans façon un bon baiser sur chaque joue.

«Plaît-il? s'écria Grip, tout déconcerté... Mad'moiselle... Je n' vous

connais pas... Comment?... V'là qu'on embrasse ici les gens sans les

connaître?...

--Alors je vais recommencer jusqu'à ce que nous ayons fait

connaissance...

--Mais c'est Sissy, Grip!... Sissy!... Sissy!...» répétait Bob en

éclatant de rire.

P'tit-Bonhomme et Kat venaient d'entrer. Or, voilà que ce diable

de Grip,--décidément très malin,--ne voulut rien comprendre à

l'explication qu'on lui donna, tant qu'il n'eut pas rendu les baisers

de la demoiselle à la demoiselle. Par Saint-Patrick! que Sissy lui

parut charmante, fraîche, épanouie! Et, comme il avait rapporté

d'Amérique un joli nécessaire de voyage pour homme, avec tire-bottes,

rasoirs et savonnette en vue de l'avenir de son boy, il soutint que

c'était pour l'offrir à Sissy qui l'avait acheté... qu'il avait le

pressentiment de la retrouver au bazar de _Little Boy_... et Sissy fut

contrainte d'accepter son cadeau,--ce dont le véritable destinataire ne

se montra point formalisé.

Que de bonnes journées s'envolaient à présent dans le magasin de

Bedfort-street! Quand il n'était pas retenu à bord, Grip «n'en

démarrait plus», suivant une de ses expressions. Évidemment, il y avait

au comptoir des _Petites Poches_ une attraction, disons un aimant dont

l'influence se faisait sentir jusqu'aux docks, et qui le retenait près

de Sissy, après l'avoir attiré. Que voulez-vous? Il est difficile de

résister à ces lois de la nature. P'tit-Bonhomme n'était pas sans

l'avoir remarqué.

«N'est-ce pas qu'elle est gentille, ma grande sœur? dit-il un jour à

Grip.

--Ta grande sœur, mon boy! Mais elle n' s'rait pas gentille qu'elle

le s'rait tout d' même!... Elle s'rait laide qu'elle ne l' s'rait

pas!... Elle s'rait méchante...

--Méchante... Sissy?... Oh! Grip!

P'tit-bonhomme · 第 27 / 31 段