Puis, Grip retournait à bord, le _Vulcan_ reprenait la mer, et, à

quelques semaines de là, on voyait le chauffeur reparaître au bazar, où

il se ruinait en nouveaux achats.

Un jour, P'tit-Bonhomme lui dit:

«Tu crois toujours, Grip, que je ferai fortune?

--Si je l' crois, mon boy!... Comme j' crois que not' camarade Carker

finira au bout d'une corde!»

C'était pour lui le dernier degré de certitude auquel on pût atteindre

ici-bas.

«Eh bien, et toi, mon bon Grip, est-ce que tu ne songes pas à

l'avenir?...

--Moi?... Pourquoi qu' j'y song'rais?... N'ai-je pas un métier que je

n' changerai pas pour n'import' l'quel?...

--Un métier pénible, et qu'on ne paie guère!

--Guère?... Quat'e livres par mois... et nourri... et logé... et

chauffé... rôti même des fois!...

--Et dans un bateau! fit observer Bob, dont le plus grand bonheur

eût été de pouvoir naviguer à bord de ceux qu'il vendait aux jeunes

gentlemen.

--N'importe, Grip, reprit P'tit-Bonhomme, d'être chauffeur n'a jamais

mené à la fortune, et Dieu veut que l'on fasse fortune en ce monde...

--En es-tu si sûr qu' ça? demanda Grip en hochant la tête. C'est-y dans

ses commandements?...

--Oui, répondit P'tit-Bonhomme. Il veut que l'on fasse fortune non

seulement pour être heureux, mais pour rendre heureux ceux qui ne le

sont pas, et qui méritent de l'être!»

Et pensif, l'esprit au loin, peut-être notre jeune garçon voyait-il

passer dans son souvenir Sissy, sa compagne au cabin de la Hard, et

la famille Mac Carthy, dont il n'avait pu retrouver les traces, et sa

filleule, Jenny, tous misérables sans doute... tandis que lui...

«Voyons, Grip, reprit-il, songe bien à ce que tu vas me répondre!

Pourquoi ne restes-tu pas à terre?...

--Quitter l'_Vulcan_?...

--Oui... le quitter pour t'associer avec moi... Tu sais bien... _Little

Boy and Co_?... Eh bien, _And Co_ n'est peut-être pas suffisamment

représenté par Bob... et en t'adjoignant...

--Oh!... mon ami Grip!... répéta Bob. Ça nous ferait tant de plaisir à

tous les deux!...

--A moi aussi, mes enfants, répliqua Grip, très touché de la

proposition. Mais voulez-vous que j' vous dise?...

--Dis, Grip.

--Eh bien... j' suis trop grand!

--Trop grand?...

--Oui!... si on m' voyait dans la boutique, un long flandrin comme moi,

ça n' serait plus ça!... Ça n' s'rait plus _Little Boy and Co_!... Il

faut que _And Co_ soit p'tit pour attirer l' monde!... J' déparerais

la société... J' vous f'rais du tort!... C'est parce que vous êtes des

enfants que vot' affaire marche si bien...

--Peut-être as-tu raison, Grip, répondit P'tit-Bonhomme. Mais nous

grandirons...

--Nous grandissons! répliqua Bob en se redressant sur la pointe du pied.

--Certain'ment, et mêm' prenez garde d' pousser trop vite!

--On ne peut pas s'empêcher! fit observer Bob.

--Non... comm' de juste... Aussi, tâchez d'avoir fait vot' affaire

pendant qu' vous êtes des boys!... Que diable! j'ai cinq pieds six

pouces, bonn' mesure, et, au-d'ssus de cinq pieds, on n'est plus prop'

à rien dans votre partie! D'ailleurs, si je n' puis être ton associé,

P'tit-Bonhomme, tu sais qu' mon argent est à toi...

--Je n'en ai pas besoin.

--Enfin, à ta conv'nance, si l'envie t' prend d'étend'e ton commerce...

--Nous ne pourrions pas y suffire à deux...

--Eh bien... pourquoi qu' vous n' prendriez pas un' femme pour vot'

ménage?...

--J'y ai déjà songé, Grip, et l'excellent M. O'Brien me l'a même

conseillé.

--Il a raison, l'excellent M. O'Brien. Tu n' connaîtrais pas què'que

brave servante en qui tu aurais confiance?...

--Non, Grip...

--Ça s' trouve... en cherchant...

--Attends donc... j'y pense... une vieille amie... Kat...»

Ce nom provoqua un jappement joyeux. C'était Birk qui se mêlait à la

conversation. Au nom de la lessiveuse de Trelingar-castle, il fit deux

ou trois bonds invraisemblables, sa queue s'affola comme une hélice qui

tourne à vide, et ses yeux brillèrent d'un extraordinaire éclat.

«Ah! tu te souviens, mon Birk! lui dit son jeune maître. Kat...

n'est-ce pas... la bonne Kat!...»

Et là-dessus, Birk, grattant à la porte, parut n'attendre qu'un ordre

pour filer à toutes pattes dans la direction du château.

[Illustration: Phœnix-Park, à Dublin. (Page 372.)]

Grip fut mis au courant. On ne pouvait avoir mieux que Kat... Il

fallait faire venir Kat... Kat était tout indiquée pour tenir le

ménage... Kat s'occuperait de la cuisine... On ne la verrait pas...

Elle ne compromettrait point par sa présence la raison sociale _Little

Boy and Co_.

Mais était-elle toujours à Trelingar-castle... et même vivait-elle

encore?...

P'tit-Bonhomme écrivit par le premier courrier. Le surlendemain, il

recevait réponse d'une grosse écriture bien lisible, et, quarante-huit

heures ne s'étaient pas écoulées que Kat débarquait à la gare de Dublin.

[Illustration: Birk lui sauta au cou. (Page 385.)]

Comme elle fut accueillie de son protégé, après dix-huit mois de

séparation! P'tit-Bonhomme tomba dans ses bras, et Birk lui sauta au

cou. Elle ne savait plus auquel des deux répondre... Elle pleurait, et,

lorsqu'elle se vit installée dans sa cuisine, lorsqu'elle eut fait la

connaissance de Bob, cela recommença de plus belle.

Et, ce jour-là, Grip eut l'honneur et le bonheur de partager avec ses

jeunes amis le premier dîner préparé par la bonne Kat! Le lendemain,

quand il reprit la mer, le _Vulcan_ n'avait jamais emporté un chauffeur

plus satisfait de son sort.

Peut-être demandera-t-on si Kat devait avoir des gages, elle qui se

fût contentée du logement et de la nourriture, du moment qu'elle était

nourrie et logée par son cher enfant? Certes, elle en eut, et d'aussi

beaux que n'importe quelle servante du quartier, et on l'augmenterait

si elle faisait bien son service! Le service de _Little Boy_, après le

service de Trelingar-castle, ce n'était point déchoir, on peut nous

croire sur parole. Par exemple, elle ne voulut jamais en revenir à

tutoyer son maître. Ce n'était plus le groom du comte Ashton, c'était

le patron des _Petites Poches_. Bob lui-même, en sa qualité d'_And Co_,

ne fut appelé que monsieur Bob, et Kat réserva son tutoiement pour

Birk, qui ne pouvait s'en formaliser. Et puis, ils s'aimaient tant,

Birk et Kat!

Quel avantage d'avoir cette brave femme dans la maison! Avec quel

ordre fut tenu le ménage, avec quelle propreté les chambres et le

magasin! D'aller prendre ses repas dans une restauration du voisinage,

cela est plus d'un commis que d'un patron. Les convenances exigent

que son «home» soit au complet, qu'il mange à sa propre table. C'est

à la fois plus digne pour la situation et meilleur pour la santé,

lorsqu'on possède une adroite cuisinière, et Kat s'entendait à faire

la cuisine aussi bien qu'à lessiver, à repasser, à raccommoder le

linge, à soigner les vêtements, enfin une servante modèle, d'une

économie très précieuse, et d'une probité... dont se moquait volontiers

la domesticité de Trelingar-castle. Mais à quoi sert de rappeler

l'attention sur la famille des Piborne! Que le marquis, que la marquise

continuent à végéter dans leur fastueuse inutilité, et qu'il n'en soit

plus question.

Ce qu'il importe de mentionner, c'est que l'année 1883 se termina

par une balance très avantageuse au profit de _Little Boy and Co_.

Pendant la dernière semaine, c'est à peine si le bazar put suffire aux

commandes du Christmas et du nouveau jour de l'an. Le rayon des jouets

dut être vingt fois renouvelé. Sans parler des autres objets à l'usage

des enfants, on se figurerait difficilement ce que Bob vendit de

chaloupes, de cutters, de goélettes, de bricks, de trois-mâts et même

de paquebots mécaniques! Les articles d'autres sortes s'enlevèrent avec

un égal entrain. Il était de bon ton, parmi le beau monde, de faire ses

achats au magasin des _Petites Poches_. Un cadeau n'était «select» qu'à

la condition de porter la marque de _Little Boy and Co_. Ah! la vogue,

lorsque ce sont les babys qui la font, et lorsque les parents leur

obéissent, comme c'est leur devoir!

P'tit-Bonhomme n'avait point à se repentir d'avoir abandonné Cork

et son commerce de journaux. En venant chercher dans la capitale de

l'Irlande un marché plus large, il avait vu juste. L'approbation de

M. O'Brien lui était acquise, grâce à son activité, à sa prudence,

dont témoignait l'extension croissante des affaires, et cela, rien

qu'avec ses seules ressources. Le vieux négociant était frappé de ce

que ce jeune garçon avait tenu à s'imposer cette règle de conduite,

sans vouloir jamais s'en départir. Ses conseils, d'ailleurs, étaient

respectueusement acceptés, s'il n'en avait pas été de même de son

argent qu'il avait offert à plusieurs reprises, comme Grip avait offert

le sien.

Bref, après avoir achevé son premier inventaire de fin

d'année,--inventaire dont M. O'Brien reconnut la parfaite

sincérité,--P'tit-Bonhomme eut lieu d'être satisfait: en six mois,

depuis son arrivée à Dublin, il avait triplé son capital.

XII

COMME ON SE RETROUVE.

«Les personnes qui seraient en possession de renseignements quelconques

sur la famille Martin Mac Carthy, anciens tenanciers de la ferme de

Kerwan, comté de Kerry, paroisse de Silton, sont instamment priées de

les transmettre à _Little Boy and Co_, Bedfort-street, Dublin.»

Si notre héros put lire cette information dans la _Gazette de Dublin_,

à la date du 3 avril de l'année 1884, c'est que c'était lui-même qui

l'avait rédigée, portée au journal, et payée deux shillings la ligne.

Le lendemain, d'autres feuilles la reproduisirent au même prix. Dans

sa pensée, impossible d'employer une demi-guinée à un meilleur usage.

Oublier cette honnête et malheureuse famille, Martin et Martine Mac

Carthy, Murdock, Kitty et leur fillette, Pat et Sim, est-ce que

cela eût été admissible de la part de celui dont ils avaient fait

leur enfant adoptif? Il était de son devoir de tout tenter pour les

retrouver, pour leur venir en aide, et quelle joie déborderait de son

âme, si jamais il leur rendait en bonheur ce qu'il avait reçu d'eux en

affection!

Où ces braves gens étaient-ils allés chercher un abri après la

destruction de la ferme? Étaient-ils restés en Irlande, gagnant

péniblement leur pain au jour le jour? Afin d'échapper aux poursuites,

Murdock avait-il pris passage à bord d'un navire d'émigrants, et son

père, sa mère, ses deux frères, partageaient-ils son exil en quelque

lointaine contrée, Australie ou Amérique? Pat naviguait-il encore?

A la pensée que la misère accablait cette famille, P'tit-Bonhomme

éprouvait un gros chagrin, une peine de tous les instants.

Aussi attendit-on avec une vive impatience l'effet de cette note

qui fut reproduite par les journaux de Dublin chaque samedi, durant

plusieurs semaines... Aucun renseignement ne parvint. Certainement,

si Murdock avait été enfermé dans une prison d'Irlande, on aurait eu

de ses nouvelles. Il fallait conclure de là que M. Martin Mac Carthy,

en quittant la ferme de Kerwan, s'était embarqué pour l'Amérique ou

l'Australie avec tous les siens. En reviendraient-ils, s'ils arrivaient

à se créer là-bas une seconde patrie, et avaient-ils abandonné la

première pour n'y jamais revenir?

Du reste, l'hypothèse d'une émigration en Australie fut confirmée

par les renseignements qu'obtint M. O'Brien, grâce à l'entremise de

plusieurs de ses anciens correspondants. Une lettre qu'il reçut de

Belfast ne laissa plus aucun doute touchant le sort de la famille.

D'après les notes relevées sur les livres d'une agence d'émigrants,

c'était dans ce port que les Mac Carthy, au nombre de six, trois

hommes, deux femmes et une enfant, s'étaient embarqués pour Melbourne,

il y avait près de deux ans. Quant à retrouver ses traces sur ce vaste

continent, ce fut impossible, et les démarches que fit M. O'Brien

ne purent aboutir. P'tit-Bonhomme ne comptait donc plus que sur le

deuxième des fils Mac Carthy, à la condition que celui-ci fût encore

marin à bord d'un bâtiment de la maison Marcuard, de Liverpool. Aussi

s'adressa-t-il au chef de cette maison; mais la réponse fut que Pat

avait quitté le service depuis quinze mois, et l'on ne savait pas

sur quel navire il s'était embarqué. Une chance restait: c'était que

Pat, de retour dans un des ports de l'Irlande, eût connaissance de

l'annonce informative qui concernait sa famille... Faible chance, nous

en conviendrons, à laquelle on voulut pourtant se rattacher, faute de

pouvoir mieux faire.

M. O'Brien essayait vainement de rendre une lueur d'espoir à son

jeune locataire. Et, un jour que leur conversation portait sur cette

éventualité:

«Je serais étonné, mon garçon, lui dit-il, si tu ne revoyais pas tôt ou

tard la famille Mac Carthy.

--Eux... en Australie!... à des milliers de milles, monsieur O'Brien!

--Peux-tu parler de la sorte, mon enfant! Est-ce que l'Australie n'est

pas dans notre quartier?... Est-ce qu'elle n'est pas à la porte de

notre maison?... Il n'y a plus de distances aujourd'hui... La vapeur

les a supprimées... M. Martin, sa femme et ses enfants reviendront au

pays, j'en suis sûr!... Des Irlandais n'abandonnent pas leur Irlande,

et, s'ils ont réussi là-bas...

--Est-il sage de l'espérer, monsieur O'Brien? répondit P'tit-Bonhomme

en secouant la tête.

--Oui... s'ils sont les travailleurs courageux et intelligents que tu

dis.

--Le courage et l'intelligence ne suffisent pas toujours, monsieur

O'Brien! Il faut encore la chance, et les Mac Carthy n'en ont guère eu

jusqu'ici!

--Ce qu'on n'a pas eu, on peut l'avoir, mon garçon! Crois-tu que, pour

ma part, j'aie été sans cesse heureux?... Non! j'ai éprouvé bien des

vicissitudes, affaires qui ne marchaient pas, revers de fortune...

jusqu'au jour où je me suis senti maître de la situation... Toi-même,

n'en es-tu pas un exemple? Est-ce que tu n'as pas commencé par être le

jouet de la misère?... tandis qu'aujourd'hui...

--Vous dites vrai, monsieur O'Brien, et quelquefois je me demande si

tout cela n'est pas un rêve...

--Non, mon cher enfant, c'est de la belle et bonne réalité! Que tu aies

dépassé de beaucoup ce qu'on aurait pu attendre d'un enfant, c'est très

extraordinaire, car tu entres à peine dans ta douzième année! Mais la

raison ne se mesure pas à l'âge, et c'est elle qui t'a continuellement

guidé.

--La raison?... oui... peut-être! Et pourtant, lorsque je réfléchis à

ma situation actuelle, il me semble que le hasard y est pour quelque

chose...

--Il y a moins de hasards dans la vie que tu ne penses, et tout

s'enchaîne avec une logique plus serrée qu'on ne l'imagine en général.

Tu l'observeras, il est rare qu'un malheur ne soit pas doublé d'un

bonheur...

--Vous le croyez, monsieur O'Brien?...

--Oui, et d'autant plus que cela n'est pas douteux en ce qui te

concerne, mon garçon. C'est une réflexion que je fais souvent, lorsque

je songe à ce qu'a été ton existence. Ainsi, tu es entré chez la Hard,

c'était un malheur...

--Et c'est un bonheur que j'y aie connu Sissy, dont je n'ai jamais

oublié les caresses, les premières que j'aie reçues! Qu'est-elle

devenue, ma pauvre petite compagne, et la reverrai-je jamais?... Oui!

ce fut là du bonheur...

--Et c'en est un aussi que la Hard ait été une abominable mégère,

sans quoi tu serais resté au hameau de Rindok jusqu'au moment où l'on

t'aurait remis dans la maison de charité de Donegal. Alors tu t'es

enfui... et ta fuite t'a fait tomber entre les mains de ce montreur de

marionnettes!...

--Oh! le monstre! s'écria P'tit-Bonhomme.

--Et cela est heureux qu'il l'ait été, car tu serais encore à courir

les grandes routes, sinon dans une cage tournante, du moins au service

de ce brutal Thornpipe. De là, tu entres à la ragged-school de Galway...

--Où j'ai rencontré Grip... Grip, qui a été si bon pour moi, auquel je

dois la vie, qui m'a sauvé en s'exposant à la mort...

--Ce qui t'a conduit chez cette extravagante comédienne... Une tout

autre existence, j'en conviens, mais qui ne t'aurait mené à rien

d'honorable, et je considère comme un bonheur, qu'après s'être amusée

de toi, elle t'ait un beau jour abandonné...

--Je ne lui en veux pas, monsieur O'Brien. Somme toute, elle m'avait

recueilli, elle a été bonne pour moi... et depuis... j'ai compris bien

des choses! D'ailleurs, en suivant votre raisonnement, c'est grâce

à cet abandon que la famille Mac Carthy m'a recueilli à la ferme de

Kerwan...

[Illustration: «Vous auriez quelque peine à me persuader.» (Page 392.)]

--Juste, mon garçon, et là encore...

--Oh! là, monsieur O'Brien, vous auriez quelque peine à me persuader

que le malheur de ces braves gens ait pu être une circonstance

heureuse...

--Oui et non, répondit M. O'Brien.

[Illustration: Tous ses camarades venaient s'approvisionner.

(Page 396.)]

--Non, monsieur O'Brien, non! affirma énergiquement P'tit-Bonhomme. Et

si je fais fortune, j'aurai toujours le regret que le point de départ

de cette fortune ait été la ruine des Mac Carthy! J'eusse si volontiers

passé ma vie dans cette ferme, comme l'enfant de la maison... J'aurais

vu grandir Jenny, ma filleule, et pouvais-je rêver un plus grand

bonheur que celui de ma famille d'adoption...

--Je te comprends, mon enfant. Il n'en est pas moins vrai que cet

enchaînement des choses te permettra, je l'espère, de reconnaître un

jour ce qu'ils ont fait pour toi...

--Monsieur O'Brien, mieux vaudrait qu'ils n'eussent jamais eu besoin de

recourir à personne!

--Je n'insisterai pas, et je respecte ces sentiments qui te font

honneur... Mais continuons à raisonner et arrivons à Trelingar-castle.

--Oh! les vilaines gens, ce marquis, cette marquise, leur fils

Ashton!... Quelles humiliations j'ai dû supporter!... C'est là que

s'est écoulé le plus mauvais de mon existence...

--Et c'est heureux qu'il en ait été de même, pour en revenir à notre

système de déductions. Si tu avais été bien traité à Trelingar-castle,

tu y serais peut-être resté...

--Non, monsieur O'Brien! Des fonctions de groom?... Non!... jamais...

jamais!... Je n'étais là que pour attendre... et, dès que j'aurais eu

des économies...

--Par exemple, fit observer M. O'Brien, quelqu'un qui doit être

enchanté que tu sois venu dans ce château, c'est Kat!

--Oh! l'excellente femme!

--Et quelqu'un qui doit être enchanté que tu en sois parti, c'est

Bob, car tu ne l'aurais pas rencontré sur la grande route... tu ne

l'aurais pas sauvé... tu ne l'aurais pas amené à Cork, où vous avez si

courageusement travaillé tous les deux, où vous avez retrouvé Grip, et,

en ce moment, tu ne serais pas à Dublin...

--En train de causer avec le meilleur des hommes, qui nous a pris

en amitié! répondit P'tit-Bonhomme, en saisissant la main du vieux

négociant.

--Et qui ne t'épargnera pas ses conseils, quand tu en auras besoin!

--Merci, monsieur O'Brien, merci!... Oui! vous avez raison, et votre

expérience ne peut vous tromper! Les choses s'enchaînent dans la

vie!... Dieu veuille que je puisse être utile à tous ceux que j'aime et

qui m'ont aimé!»

Et les affaires de _Little Boy_?... Elles prospéraient, n'ayez aucun

doute à cet égard. La vogue ne s'amoindrissait pas,--au contraire.

Il survint même une nouvelle source de bénéfices. Sur le conseil de

M. O'Brien, le bazar s'adjoignit un fonds d'épiceries au détail,

et l'on sait ce qu'on est arrivé à débiter d'articles divers sous

cette rubrique. Le magasin fut bientôt trop étroit, et il y eut

nécessité de louer l'autre partie du rez-de-chaussée. Ah! quel

propriétaire accommodant, M. O'Brien, et quel locataire reconnaissant,

Petit-Bonhomme! Tout le quartier voulut se fournir de comestibles aux

_Petites Poches_. Kat dut s'y mettre, et elle s'y mit de bon cœur.

Et tout cela si propre, si rangé, si affriolant! Quelle besogne, par

exemple,--les achats à faire, les ventes à effectuer, une nombreuse

clientèle à servir, avant comme après midi, les livres à tenir, les

comptes à régler, la recette à vérifier chaque soir! A peine la journée

suffisait-elle, et que de fois, sans l'intervention de l'ancien

négociant, _Little Boy and Co_ eût été débordé!

Bien sûr, il aurait fallu s'adjoindre un commis au courant de ce

commerce. Mais à qui se fier? Le jeune patron répugnait à introduire

un étranger chez lui. Quelqu'un d'honnête, d'actif et de sérieux, cela

se rencontre cependant. Un bon comptable, on l'eût installé dans un

bureau, derrière le second magasin. C'eût été se décharger d'autant.

Ah! si Grip avait consenti!... Vaine tentative! On avait beau le

presser, Grip ne se décidait pas, quoiqu'il semblât tout indiqué pour

occuper cette place, assis sur un haut tabouret, près d'une table

peinte en noir, la plume à l'oreille, le crayon à la main, au milieu

de ses cartons, tenant un compte ouvert à chaque fournisseur... Cela

valait mieux que de se griller le ventre devant la chaudière du

_Vulcan!_ Prières inutiles! Il va de soi que, dans l'intervalle de ses

voyages, le premier chauffeur consacrait au bazar toutes les heures

qu'il avait de libres. Volontiers, il se mettait à l'ouvrage. Cela

durait une semaine; puis le _Vulcan_ reprenait la mer, et quarante-huit

heures après, Grip était à des centaines de milles de l'Ile-Emeraude.

Son départ amenait toujours un chagrin, son retour toujours une joie.

On eût dit un grand frère aîné qui revenait et s'en allait! Voyons,

reste, ami Grip, reste donc avec eux!

D'ailleurs, le grand frère aîné continuait de faire ses emplettes au

_Little Boy and Co_. Il arrivait invariablement avec tout son avoir

dans sa ceinture. Ce fut seulement à cette époque que, sur l'avis

de M. O'Brien et de P'tit-Bonhomme, il consentit à s'en dessaisir.

N'allez pas croire que le patron des _Petites Poches_ eût accepté Grip

comme bailleur de fonds ou commanditaire. Non! Il n'avait pas besoin

de l'argent de Grip. Il possédait des économies sérieuses, déposées à

la Banque d'Irlande, avec un carnet de chèques, et les économies du

chauffeur furent placées à la Caisse d'épargne,--un établissement très

solide, dont les dépôts s'élevaient alors à plus de quatre millions.

Grip pouvait dormir tranquille, son capital serait en sûreté et

s'accroîtrait chaque année par l'accumulation des intérêts. De par tous

les saints de l'Irlande, la Caisse d'épargne valait bien sa ceinture!

Une remarque: si l'entêté Grip refusait de changer la vareuse du

marin pour le veston à manchettes de lustrine du comptable, il avait

contribué cependant à augmenter la clientèle de _Little Boy_. Tous

ses camarades du _Vulcan_ et leurs familles venaient s'approvisionner

au bazar. Il avait fait également parmi les matelots du port une

propagande effrénée, comme s'il eût été le voyageur de la maison des

_Petites Poches_.

«Tu verras, dit-il un jour à P'tit-Bonhomme, tu verras qu' les

armateurs eux-mêmes finiront par s' fournir chez toi! C'est alors qu'il

en faudra des caisses d'épiceries et d' conserves pour ces voyages d'

long cours!... Tu d' viendras un négociant en gros...

--En gros? dit Bob, qui était de la conversation.

--Oui... en gros... avec des magasins, des caves, des entrepôts... ni

plus ni moins qu' M. Roe ou M. Guiness.

--Oh! fit Bob.

--Certain'ment, _And Co_, répondit Grip, qui se plaisait à donner ce

surnom à Bob, et rapp'lez-vous c' que j' vous dis...

--A chaque voyage... fit observer P'tit-Bonhomme.

--Oui... à chaqu' voyage, répliqua Grip. Tu f'ras fortune, et une

grande fortune...

--Alors, Grip, pourquoi ne veux-tu pas t'associer?...

--Moi?... qu' j'abandonne mon métier?...

--Espères-tu donc arriver plus haut, et de premier chauffeur devenir

mécanicien?...

--Mécanicien?... Oh qu' non!... Pas si ambitieux qu' ça!... Il faudrait

avoir étudié... A présent, j' pourrais pas... il est trop tard!.. J' me

contente de ce que je suis...

--Écoute, Grip, j'insiste... Nous avons besoin d'un commis, sur lequel

nous puissions absolument compter... Pourquoi refuses-tu d'être le

nôtre?

--J' n'entends rien à vot' comptabilité.

--Tu t'y mettrais sans peine!

--Au fait, j'ai tant vu fonctionner M. O'Lobkins, là-bas, à la

ragged-school!... Non, mon boy, non!... J'ai été si malheureux sur

terre, et j' suis si heureux sur mer!... La terre m' fait peur!... Ah!

quand tu s'ras un gros négociant et qu' tu posséd'ras des navires à

toi, eh bien... j' navigu'rai pour ta maison, j' te l' promets...

--Voyons, Grip, soyons sérieux, et pense que tu te trouveras bien seul

plus tard!... Admettons que l'envie te prenne un jour de te marier?

--M' marier... Moi?...

--Oui... toi!

P'tit-bonhomme · 第 26 / 31 段