en façade, avec des magasins somptueux, des appartements à larges
fenêtres. Cette large artère est inondée de lumière, quand il fait
beau, et d'air, quand elle s'emplit des âpres brises de l'est.
Si elle s'appelle Sackeville-street officiellement, on la nomme
O'Connell-street patriotiquement. C'est là que la Ligue nationale a
fondé son comité central, dont l'enseigne éclate en lettres d'or.
Mais, dans cette belle rue, que de pauvres en guenilles, couchés sur
les trottoirs, accroupis au pas des portes, accoudés aux piédestaux des
statues! Tant de misères ne laissa pas d'impressionner P'tit-Bonhomme,
si accoutumé qu'il y fût. En vérité, ce qui semblait presque acceptable
dans le quartier de Saint-Patrick, détonnait à Sackeville-street.
Une particularité surprenante aussi, c'était le grand nombre d'enfants
occupés à la vente des journaux, la _Gazette de Dublin_, le _Dublin
Express_, la _National Press_, le _Freeman's Journal_, les principaux
organes catholiques et protestants, et bien d'autres.
[Illustration: Sackeville-street, à Dublin. (Page 368.)]
«Hein, fit Grip, qué tas d' vendeurs dans les rues, aux abords des
gares, su' l' bord des quais...
--Un métier qui n'est pas à tenter ici, observa P'tit-Bonhomme. Il a
réussi à Cork, il ne réussirait pas à Dublin!»
Rien de plus juste, la concurrence eût été redoutable, et la charrette
de Birk, pleine le matin, aurait risqué de l'être encore le soir.
On découvrit, en continuant la promenade, d'autres rues magnifiques,
de beaux édifices, le Post-office dont le portique central repose sur
des colonnes d'ordre ionique. Et P'tit-Bonhomme songeait à l'énorme
quantité de lettres, qui s'abattent là comme une nuée d'oiseaux ou qui
s'envolent sur le monde entier.
«C'est pour qu' t'en uses qu'on l'a bâti, mon boy, dit Grip, et c'
qu'il t'arrivera d' lettres à ton adresse: Master P'tit-Bonhomme,
négociant, à Dublin!»
Le jeune garçon ne pouvait s'empêcher de sourire aux manifestations
exagérées et enthousiastes de son ancien compagnon de la ragged-school.
Enfin, on aperçut le bâtiment des quatre cours de justice, réunies sous
le même toit, sa longue façade de soixante-trois toises, sa coupole,
percée de douze fenêtres, que le soleil daignait illuminer ce jour-là
de quelques rayons.
«Par exemple, fit observer Grip, j' compte que t'auras jamais d'
rapport avec c'te bâtisse-là!
--Et pourquoi?...
--Parce que c'est un' chaufferie comme celle du _Vulcan_. Seulement,
c' n'est pas du charbon qu'on y consomme, ce sont des clients qu'on y
brûle à p'tit feu, et qu' les solicitors, les attorneys, les proctors,
et autres marchands d' lois enfournent... enfournent... enfournent...
--On ne fait pas d'affaires sans risquer d'avoir des procès, Grip...
--Enfin tâche d'en avoir l' moins possible! Ça vous coût' cher quand on
gagne, et ça vous ruine quand on perd!»
Et Grip secouait la tête d'un air très entendu. Mais comme il changea
de ton, lorsque tous trois furent en train d'admirer un édifice
circulaire, dont le dessin architectural reproduisait les splendeurs de
l'ordre dorique.
«La Banque d'Irlande! s'écria-t-il en saluant. V'là, mon boy, où j'
te souhaite d'entrer vingt fois par jour... C'te bâtisse vous a des
coffres grands comme des maisons!... Est-ce que t'aimerais à d'meurer
dans une de ces maisons-là, Bob?
--Sont-elles en or?...
--Non, mais c'est en or, tout c' qui est d'dans!... Et j'espère que
P'tit-Bonhomme y logera son argent un jour!»
Toujours les mêmes exagérations de Grip, qui venaient d'un cœur
si convaincu! P'tit-Bonhomme l'écoutait à demi regardant ce spacieux
édifice, où tant de fortunes accumulées formaient «des tas de millions
les uns sur les autres», à en croire le chauffeur du _Vulcan_.
La promenade fut reprise, allant sans transition des rues misérables
aux rues heureuses; ici les riches, flânant pour la plupart; là les
pauvres, tendant la main, sans trop chercher à apitoyer le passant.
Et partout des policemen, le skiff à la main, et aussi, pour assurer
la sécurité de l'île-sœur, le revolver à la ceinture. C'est
l'effervescence des passions politiques qui veut cela!... Frères,
les Paddys?... Oui, tant qu'une dispute de religion ou une question
de _home-rule_ ne vient pas les exciter les uns contre les autres!
Alors ils sont incapables de se posséder! Ce n'est plus le même sang
des anciens Gaëls qui coule dans leurs veines, et ils iraient jusqu'à
justifier ce dicton de leur pays: Mettez un Irlandais à la broche et
vous trouverez toujours un autre Irlandais pour la tourner.
Et que de statues Grip montra à ses deux amis pendant cette excursion!
Encore un demi-siècle, il y en aura autant que d'habitants.
L'imaginez-vous, cette population de bronze et de marbre des
Wellington, des O'Connell, des O'Brien, des Burke, des Goldsmith, des
Grawan, des Thomas Moore, des Crampton, des Nelson, et des Guillaume
d'Orange, et des Georges, qui, à cette époque, n'étaient encore
numérotés que de un à quatre! Jamais P'tit-Bonhomme et Bob n'avaient vu
pareille foule d'illustres personnages sur leurs piédestaux!
Et alors, ils s'offrirent une excursion en tram, et, tandis que la
voiture défilait devant d'autres édifices qui attiraient l'attention
par leur grandeur ou leur disposition, ils questionnaient Grip, et Grip
n'était jamais à court. Tantôt c'était un de ces pénitenciers où l'on
enferme les gens, tantôt l'un de ces workhouses, où on les oblige à
travailler, moyennant une très insuffisante rétribution.
«Et ça?...» demanda Bob, en désignant un vaste bâtiment dans
Coombe-street.
--Ça?... répondit Grip, c'est la ragged-school!»
Que de souvenirs douloureux ce nom éveilla chez P'tit-Bonhomme! Mais si
c'était sous un de ces tristes abris qu'il avait tant souffert, c'était
là qu'il avait connu Grip... et cela faisait compensation. Ainsi,
il y avait, derrière ces murs, tout un monde d'enfants abandonnés!
Il est vrai, avec leur jersey bleu, leur pantalon grisâtre, de bons
souliers aux pieds, un béret sur la tête, ils ne ressemblent guère
aux déguenillés de Galway, dont M. O'Lobkins prenait si peu souci!
Cela tenait à ce que la _Société des Missions de l'Église d'Irlande_,
propriétaire de cette école, cherche des pensionnaires autant pour les
élever et les nourrir, que pour leur inculquer les principes de la
religion anglicane. Ajoutons que les ragged-schools catholiques, tenues
par des religieuses, ne laissent pas de leur faire une très heureuse
concurrence.
Enfin, toujours pilotés par leur guide, P'tit-Bonhomme et Bob
quittèrent le tram à l'entrée d'un jardin, situé à l'ouest de la ville,
et dont le cours de la Liffey forme la limite inférieure.
Un jardin?... C'est, ma foi, bien un parc,--un parc de dix-sept
cent cinquante acres[8], Phœnix-Park, dont Dublin a le droit
d'être fière. Des futaies d'ormes d'une venue superbe, des pelouses
verdoyantes où paissent vaches et moutons, des taillis profonds
entre lesquels bondissent les chevreuils, des parterres étincelants
de fleurs, des champs de manœuvres pour les revues, de vastes
enclos appropriés aux exercices du polo et du foot-ball, que
manque-t-il à ce morceau de campagne conservé au milieu de la ville?
Non loin de la grande allée centrale, s'élève la résidence d'été du
lord-lieutenant,--ce qui a nécessité la création d'une école et d'un
hospice militaires, d'un quartier d'artillerie et d'une caserne pour
les policemen.
[8] 779 hectares 250.
On assassine cependant à Phœnix-Park, et Grip montra aux enfants
deux entailles disposées en forme de croix le long d'un fossé. C'est
là que, près de trois mois avant, le 6 mai, presque sous les yeux du
lord-lieutenant, le poignard des Invincibles avait mortellement frappé
le secrétaire et le sous-secrétaire d'État pour l'Irlande, M. Burke et
lord Frédérik Cavendish.
Une promenade dans Phœnix-Park, puis jusqu'au Zoological-Garden, qui
lui est annexé, termina cette excursion à travers la capitale. Il était
cinq heures, lorsque les deux amis prirent congé de Grip pour revenir à
leur garni de Saint-Patrick-street. Il était convenu que l'on devait se
revoir chaque jour, si cela était possible, jusqu'au départ du steamer.
Mais voici que Grip dit à P'tit-Bonhomme, au moment où ils allaient se
séparer:
«Eh bien, mon boy, t'est-il v'nu quèqu' bonne idée pendant c'tte
après-midi?...
--Une idée, Grip?...
--Oui... què qu' t'as décidé qu' tu f'ras?...
--Ce que je ferai... non, Grip, mais ce que je ne ferai pas, oui.
Reprendre notre commerce de Cork, cela ne réussirait guère à Dublin...
Vendre des journaux, vendre des brochures, il y aurait trop de
concurrence.
--C'est m'n avis, répliqua Grip.
--Quant à courir les rues en poussant la charrette... je ne sais...
Quels articles pourrait-on débiter?... Et puis, ils sont en quantité
à faire ce métier-là!... Non! peut-être serait-il préférable de
s'établir... de louer une petite boutique...
--V'là qu'est trouvé, mon boy!
--Une boutique dans un quartier où il passe beaucoup de monde... du
monde pas trop riche... une de ces rues--des Libertés, par exemple...
--On n' pourrait imaginer mieux! répliqua Grip.
--Mais qu'est-ce qu'on vendrait?... demanda Bob.
--Des choses utiles, répondit P'tit-Bonhomme, de ces choses dont on a
le plus généralement besoin...
--Des choses qui se mangent alors? repartit Bob. Des gâteaux, n'est-ce
pas?...
--Qué gourmand! s'écria Grip. C' n'est guère utile, des gâteaux...
--Si... puisque c'est bon...
--Ça ne suffit pas, il faut surtout que ce soit nécessaire! répondit
P'tit-Bonhomme. Enfin... nous verrons... je réfléchirai... je
parcourrai le quartier là-bas... Il y a de ces revendeurs qui
paraissent avoir un bon commerce... Je pense qu'une sorte de bazar...
--Un bazar... c'est ça! s'écria Grip, qui voyait déjà le magasin de
P'tit-Bonhomme avec une devanture peinturlurée et une enseigne en
lettres d'or.
--J'y penserai, Grip... Ne soyons pas trop impatients... Il convient de
réfléchir avant de se décider...
--Et n'oublie pas, mon boy, que tout m'n argent, je l' mets à ta
disposition... Je n' sais c'ment l'employer... et positiv'ment, ça m'
gêne de l'avoir toujours sur moi...
--Toujours?...
--Toujours... dans ma ceinture!
--Pourquoi ne le places-tu pas, Grip?
--Oui... chez toi... L' veux-tu?...
--Nous verrons... plus tard... si notre commerce marche bien... Ce
n'est pas l'argent qui nous manque, c'est la manière de s'en servir...
sans trop de risques et avec profit...
--N'aie pas peur, mon boy!... J' te répète, tu f'ras fortune, c'est
sûr!... J' te vois de centaines et des milliers de livres...
--Quand part le _Vulcan_, Grip?..
--Dans un' huitaine.
--Et quand reviendra-t-il?
--Pas avant deux mois, car nous d'vons aller à Boston, à Baltimore...
j' sais pas où... ou plutôt... partout où il y aura une cargaison à
prendre...
--Et à rapporter!...» répondit P'tit-Bonhomme, avec un soupir d'envie.
Enfin ils se séparèrent. Grip prit du côté des docks, tandis que
P'tit-Bonhomme, suivi de Bob et de Birk, traversait la Liffey, afin de
regagner le quartier de Saint-Patrick.
Et que de pauvres, que de pauvresses ils rencontrèrent sur leur chemin,
que de gens abrutis, titubant sous l'influence du wiskey, du gin!...
Et à quoi a-t-il servi que l'archevêque Jean, au concile de 1186,
réuni dans la capitale de l'Irlande, eût si furieusement tonné contre
l'ivrognerie? Sept siècles après, Paddy buvait encore outre mesure, et
ni un autre archevêque ni un autre concile n'auront jamais raison de ce
vice héréditaire!
XI
LE BAZAR DES «PETITES POCHES».
Notre héros avait alors onze ans et demi, Bob en avait huit,--deux
âges qui, ensemble, n'auraient pas même donné la majorité légale.
P'tit-Bonhomme lancé dans les affaires, fondant une maison de
commerce... Il fallait être Grip, c'est-à-dire une créature qui
l'aimait d'une affection aveugle, irraisonnée, pour croire qu'il
réussirait dès son début, que son négoce prendrait peu à peu de
l'extension, qu'enfin il ferait fortune!
Ce qui est certain, c'est que, deux mois après l'arrivée des
deux enfants dans la capitale de l'Irlande, le quartier de
Saint-Patrick possédait un bazar, qui avait le privilège d'attirer
l'attention,--l'attention et aussi la clientèle du quartier.
N'allez pas chercher ce bazar dans une de ces rues pauvres des
Libertés, qui s'entrecroisent autour de Saint-Patrick-street.
P'tit-Bonhomme avait préféré se rapprocher de la Liffey, s'établir dans
Bedfort-street, le quartier du bon marché, où l'on fait emplette, non
du superflu, mais du nécessaire. Il y a toujours des acheteurs pour les
articles usuels, s'ils sont de bonne qualité et à des prix abordables.
C'est ce que la «grande expérience commerciale» du jeune patron lui
avait appris, lorsqu'il promenait sa charrette le long des rues de
Cork, puis à travers les comtés du Munster et du Leinster.
Un vrai magasin, ma foi, et celui-là, Birk le surveillait avec la
fidélité d'un chien de garde, au lieu de le traîner avec la résignation
d'un baudet. Une enseigne alléchante: _Aux petites poches_,--humble
invitation qui s'adressait au plus grand nombre, et au-dessous: _Little
Boy and Co_.
_Little Boy_, c'était P'tit-Bonhomme. _And Co_, c'était Bob... et Birk
aussi sans doute.
La maison de Bedfort-street se composait de plusieurs appartements,
répartis sur trois étages. Le premier étage était occupé par le
propriétaire en personne, M. O'Brien, négociant en denrées coloniales,
actuellement retiré des affaires après fortune faite, un robuste
célibataire de soixante-cinq ans, qui avait la réputation d'un brave
homme et qui la méritait. M. O'Brien ne laissa pas d'être fort surpris,
lorsqu'il entendit un enfant de onze ans et demi lui proposer de louer
l'un des magasins du rez-de-chaussée, vacant depuis quelques mois déjà.
Mais comment n'eût-il pas été satisfait des réponses sages et pratiques
qu'il fit aux questions posées? Comment n'aurait-il pas éprouvé une
réelle sympathie à l'égard de ce garçon, qui lui demandait de consentir
un bail, dont il offrait de payer une année d'avance?
Il ne faut pas oublier que le héros de ce roman,--et non un héros
de roman, ne point confondre,--paraissait plus âgé qu'il n'était,
grâce au développement de sa taille, à la carrure de ses épaules.
Cela dit, quand bien même il aurait eu quatorze ou quinze ans, est-ce
qu'il n'était pas trop jeune pour entreprendre un commerce, fonder un
magasin, même sous cette modeste enseigne: _Aux petites poches_?
[Illustration: LE RAYON DES JOUETS SE VIDAIT EN QUELQUES HEURES.
(Page 380.)]
Toutefois, M. O'Brien n'agit pas comme d'autres eussent peut-être agi
de prime abord. Ce garçon, proprement habillé, se présentant, avec
une certaine assurance, s'expliquant d'une façon convenable, il ne
l'éconduisit pas, il l'écouta jusqu'au bout. L'histoire de ce pauvre
abandonné, sans famille, ses luttes contre la misère, les épreuves
auxquelles il avait été soumis, son commerce de journaux et brochures à
Cork, sa tournée foraine jusqu'à la capitale, tout ce récit l'intéressa
vivement. Il reconnut chez P'tit-Bonhomme des qualités si sérieuses, il
l'entendit raisonner avec tant de clarté et de bon sens, en s'appuyant
sur des arguments solides, il vit dans son passé--le passé d'un enfant
de cet âge!--des garanties si sûres pour l'avenir, qu'il fut absolument
séduit. L'ancien négociant fit donc bon accueil à P'tit-Bonhomme, il
lui promit de l'aider de ses conseils à l'occasion, sa résolution étant
prise de suivre de près les essais de son jeune locataire.
Le bail signé, une année payée d'avance, c'est ainsi que P'tit-Bonhomme
devint l'un des patentés de Bedfort-street.
Le rez-de-chaussée, loué par _Little Boy and Co_, se composait de
deux pièces, l'une sur la rue, l'autre sur une cour. La première
devait servir de magasin, la seconde de chambre à coucher. En retour,
s'ouvrait un étroit cabinet et une cuisine, avec fourneau au coke,
destinée à la cuisinière, le jour où P'tit-Bonhomme en prendrait une.
On n'en était pas là. Pour ce qu'il leur fallait de nourriture, à deux,
c'eût été une dépense inutile. Ils mangeraient quand ils auraient le
temps, lorsqu'il n'y aurait plus de clientèle à servir. Avant tout, la
clientèle.
Et pourquoi la clientèle n'aurait-elle pas fréquenté ce magasin aménagé
avec tant de soin, disposé avec tant d'intelligence et de propreté? Il
offrait un grand choix d'articles. Sur l'argent qui lui restait, après
avoir payé son bail, notre jeune patron avait acheté comptant, chez les
marchands en gros ou chez les fabricants, les objets rangés sur les
tables et sur les rayons du bazar des _Petites Poches_.
Et, d'abord, la salle de vente du quartier avait fourni à bon marché
six chaises et un comptoir... Oui, un comptoir, avec cartons étiquetés
et tiroirs fermant à clef, pupitre, plumes, encrier et registres. Quant
au mobilier de l'autre chambre, il comprenait un lit, une table, une
armoire destinée aux habits et au linge, enfin le strict nécessaire,
rien de plus. Et pourtant, des cent cinquante livres apportées à Dublin
et qui formaient le capital disponible, les deux tiers avaient été
dépensés. Aussi n'était-il que prudent de ne pas aller au delà et de
se garder une réserve. Les marchandises qui s'écouleraient seraient
remplacées au fur et à mesure, de manière que le bazar fût toujours
approvisionné.
Il va de soi que la comptabilité tenue avec une parfaite régularité
exigeait le journal pour les ventes quotidiennes, puis le
grand-livre,--le grand-livre de P'tit-Bonhomme!--où les opérations
devaient être balancées, afin que l'état de la caisse--la caisse
de P'tit-Bonhomme!--fût vérifié chaque soir. M. O'Lobkins, de la
ragged-school, n'aurait pas fait mieux.
Et maintenant, que trouvait-on au bazar de _Little Boy_?... Un peu de
tout ce qui était de vente courante dans le quartier. Si le papetier
n'offre au client que de la papeterie, le quincaillier que de la
quincaillerie, le ferronnier que de la ferronnerie, le libraire que de
la librairie, ici notre jeune marchand s'était ingénié à fusionner les
articles de bureau, les ustensiles de ménage, les bouquins à l'usage
de tous, almanachs et manuels, etc. On pouvait se fournir aux _Petites
Poches_ sans grande dépense, à prix fixe, ainsi que l'indiquaient les
pancartes de la devanture. Puis, à côté du rayon des choses utiles,
se dressait le rayon des jouets, bateaux, râteaux, pelles, balles,
raquettes, crockets et tennis pour tous les âges,--de cinq ans jusqu'à
douze, s'entend, et non ce qui convient aux gentlemen majeurs du
Royaume-Uni. Voilà un rayon que Bob aimait à surveiller, un étalage
qu'il aimait à disposer! Avec quel soin il époussetait ces jouets que
la main lui démangeait de manier, les bateaux surtout--des bateaux
de quelques pence. Hâtons-nous d'ajouter qu'il se fût bien gardé de
défraîchir la marchandise de son patron, lequel ne plaisantait pas et
lui répétait:
«Sois sérieux, Bob! Si tu ne l'es pas, c'est à croire que tu ne le
seras jamais!»
En effet, Bob allait sur ses huit ans, et si l'on n'est pas raisonnable
à cet âge-là, c'est qu'on ne devra jamais l'être.
Il n'y a pas lieu de suivre jour par jour les progrès que le bazar de
_Little Boy and Co_ fit dans l'estime et aussi dans la confiance du
public. Qu'il suffise de savoir que le succès de cette entreprise se
déclara très promptement. M. O'Brien fut émerveillé des dispositions
que son locataire montrait pour le commerce. Acheter et vendre, c'est
bien, mais savoir acheter et savoir vendre, c'est mieux: tout est
là. Telle avait été la méthode de l'ancien négociant pendant nombre
d'années, opérant avec grand sens et grande économie, en vue d'édifier
sa fortune. Il est vrai, c'était à vingt ou vingt-cinq ans qu'il avait
commencé,--non à douze. Aussi, partageant à cet égard les idées de ce
brave Grip, entrevoyait-il, en ce qui concernait P'tit-Bonhomme, une
fortune rapidement faite.
«Surtout ne va pas trop vite, mon garçon! ne cessait-il de lui dire à
la fin de chaque entretien.
--Non, monsieur, répondait P'tit-Bonhomme, j'irai doucement,
prudemment, car j'ai une longue route à parcourir, et il faut ménager
mes jambes!»
Il importe d'observer,--afin d'expliquer cette réussite un peu
extraordinaire,--que la renommée des _Petites Poches_ s'était répandue
à tire d'aile à travers toute la ville. Un bazar, fondé et tenu par
deux enfants, un chef de maison, à l'âge où l'on est à l'école, et un
associé,--_and Co_--à l'âge où l'on joue aux billes, n'était-ce pas là
plus qu'il ne fallait pour forcer l'attention, attirer la clientèle,
mettre l'établissement à la mode? P'tit-Bonhomme, d'ailleurs, n'avait
point négligé de faire dans les gazettes quelques annonces qu'il dut
payer à tant la ligne. Mais ce fut sans bourse délier qu'il obtint des
articles sensationnels en première page de la _Gazette de Dublin_, du
_Freeman's Journal_, et autres feuilles de la capitale. Les reporters
ne tardèrent pas à s'en mêler, et _Little Boy and Co_--oui! Bob
lui-même!--furent interwievés avec autant de minutie que l'excellent
M. Gladstone. Nous n'allons pas jusqu'à dire que la célébrité de
P'tit-Bonhomme balança celle de M. Parnell, bien que l'on parlât
beaucoup de ce jeune négociant de Bedfort-street, de sa tentative qui
ralliait toutes les sympathies. Il devint le héros du jour, et,--ce qui
était d'une tout autre importance,--on rendit visite à son bazar.
Inutile de dire avec quelle politesse, avec quelle prévenance était
accueillie la clientèle, P'tit-Bonhomme, la plume à l'oreille,
ayant l'œil à tout, Bob, la mine éveillée, les yeux pétillants,
la chevelure bouclée, une vraie tête de caniche, que les dames
caressaient comme celle d'un toutou! Oui! de vraies dames, des ladies
et des misses, qui venaient de Sackeville-street, de Rutland-place,
des divers quartiers habités par le beau monde. C'est alors que le
rayon des jouets se vidait en quelques heures, voitures et brouettes
prenant la route des parcs, bateaux se dirigeant vers les bassins. Par
Saint-Patrick! Bob ne chômait pas. Les babys, frais et roses, enchantés
d'avoir affaire à un marchand de leur âge, ne voulaient être servis que
de ses mains.
Ce que c'est que la vogue, et comme le succès est certain, à la
condition qu'elle dure! Durerait-elle, celle de _Little Boy and Co_?
En tout cas, P'tit-Bonhomme n'y épargnerait ni son travail ni son
intelligence.
Il est superflu d'ajouter que, dès l'arrivée du _Vulcan_ à Dublin,
la première visite de Grip était pour ses amis. Se servir du mot
«émerveillé», cela ne suffirait pas pour peindre son état d'âme. Un
sentiment d'admiration le débordait. Jamais il n'avait rien vu de
pareil à ce magasin de Bedfort-street, et, à l'en croire, depuis
l'installation des _Petites Poches_, Bedfort-street aurait pu soutenir
la comparaison avec la rue Sackeville de Dublin, avec le Strand de
Londres, avec le Broadway de New-York, avec le boulevard des Italiens
de Paris. A chaque visite, il se croyait obligé d'acheter une chose ou
une autre pour «faire aller le commerce», qui, d'ailleurs, allait bien
sans lui. Un jour, c'était un portefeuille destiné à remplacer celui
qu'il n'avait jamais eu. Un autre, c'était un joli brick peinturluré
qu'il devait donner aux enfants de l'un de ses camarades du _Vulcan_,
lequel n'avait jamais été père de sa vie. Par exemple, ce qu'il acheta
de plus coûteux, ce fut une admirable pipe en fausse écume, munie d'un
magnifique bout d'ambre en verre jaune.
Et, de répéter à P'tit-Bonhomme qu'il obligeait à recevoir le prix de
ses acquisitions:
«Hein, mon boy, ça va!... Ça va même à plus d' cent tours d'hélice, pas
vrai?... Te v'là commandant à bord des _Petites Poches_... et tu n'as
plus qu'à pousser tes feux!... Il est loin, l' temps où tous deux, nous
courions en gu'nilles les rues de Galway... où nous crevions d' faim et
d' froid dans le gal'tas d' la ragged-school!... A propos, et c' coquin
d' Carker, a-t-il été pendu?...
--Pas encore, que je sache, Grip.
--Ça viendra... ça viendra, et tu auras soin de m' mett'e à part l'
journal qui racont'ra la cérémonie!»