Birk qui eût songé à grommeler. D'ailleurs, on ne le surmenait pas,
et, en montant les côtes, les enfants se donnaient autant de mal
que lui. Très légère, cette charrette à deux roues,--une véritable
occasion dont P'tit-Bonhomme avait profité chez un marchand de Cork.
Quant à la pacotille, elle consistait en journaux achetés aux gares,
brochures politiques--quelques-unes assez lourdes d'idées et de style,
cependant,--papier à lettres, crayons, plumes et autres ustensiles de
bureau, paquets de tabac, dont la provision serait renouvelée chez les
meilleurs débitants à l'enseigne du montagnard écossais peinturluré,
enfin divers autres articles et bibelots. Tout cela ne pesait guère, et
tout cela se vendait couramment, avec un joli bénéfice.
Que voulez-vous? Les gens de village s'intéressaient à ces deux
enfants, l'un sérieux comme un négociant de vieille roche, l'autre
d'une physionomie si souriante qu'on aurait eu honte de le marchander!
La charrette arriva à Youghal, une bourgade de six mille habitants,
doublée d'un port de cabotage, au fond de l'estuaire de la Blackwater.
Voilà un pays où la sainte pomme de terre est en honneur! Et Paddy
pourrait-il jamais oublier que c'est aux environs de Youghal que sir
Walter Raleigh fit le premier essai de ces tubercules, actuellement le
véritable pain de l'Irlande?
P'tit-Bonhomme passa le reste de la journée à Youghal. Il ne consentit
à prendre du repos qu'après avoir entièrement réassorti son étalage,
lequel serait vite épuisé sur la route de Dungarvan. Un dîner
substantiel à la table d'une auberge, un lit pour Bob et pour lui,
une niche mise à la disposition du chien, ils trouvèrent cela à bon
compte. On se dirigea le lendemain vers le hameau le plus rapproché, en
s'arrêtant aux fermes, et il s'en comptait de deux à trois par mille.
C'est même à ces fermes que stationnait le plus souvent la charrette,
lorsque le soir approchait, car mieux valait ne pas se risquer
nuitamment sur les routes. Oui! c'était préférable, malgré que Birk fût
chien à défendre son maître et son étalage à deux roues.
Et, lorsque P'tit-Bonhomme se rappelait ce qu'il avait autrefois
souffert sur les chemins du Connaught, quel changement depuis cette
époque! Et quelle différence entre cette charrette et celle du brutal
Thornpipe, cette boîte obscure où il étouffait à demi! Ces choses ne
se ressemblaient pas plus que Birk ne ressemblait au chien hargneux du
montreur de marionnettes. Notre héros ne faisait pas valser la famille
royale et la cour d'Angleterre en tournant la mécanique... Il ne vivait
point du produit de l'aumône, mais des bénéfices quotidiennement
réalisés. Et puis, quelle confiance en l'avenir, et quel espoir il
avait de réussir à Dublin autant et même mieux qu'il avait réussi à
Cork!
Au sortir de Youghal, il y eut un pont à traverser, afin de rejoindre
la route de Dungarvan.
«Voilà un pont! s'écria Bob. Je n'en ai jamais vu de cette longueur!
--Moi, non plus,» répondit P'tit-Bonhomme.
En effet, un pont de deux cent soixante-dix toises, jeté sur la baie de
la Blackwater, et faute duquel on s'allongerait d'une bonne journée de
marche!
La charrette roula donc sur le tablier de bois, balayé par une fraîche
brise de l'ouest.
«C'est comme si on était sur un bateau! fit remarquer ce fin
observateur de Bob.
--Oui... Bob... un bateau avec vent arrière... sens-tu comme le vent
nous pousse!»
Le pont traversé sans dommage, il n'y eut plus qu'à s'engager dans le
comté de Waterford, qui confine au comté de Kilkenny, dans la province
de Leinster.
P'tit-Bonhomme et Bob ne se fatiguèrent pas outre mesure. Ils allaient
sans se presser. Pourquoi se seraient-ils hâtés? L'essentiel,
c'était de vendre et de vendre fructueusement les articles achetés
à Youghal, avant d'avoir atteint Dungarvan où l'on se réassortirait
de nouveau. Il va de soi qu'en deux ou trois jours, la charrette
aurait pu se transporter de Youghal à Dungarvan. Vingt-cinq à trente
milles, en tenant compte des crochets, ce n'eût été qu'une promenade
de quelques jours. Mais, s'il n'existait que de rares villages à
l'approche des côtes, on y rencontrait de nombreuses fermes, et cette
circonstance offrait des chances de débit qu'il convenait de ne point
négliger. Le railway ne dessert pas cette ceinture littorale, et
les paysans s'y approvisionnent difficilement des choses usuelles.
Aussi, P'tit-Bonhomme était-il décidé à faire son métier de forain en
conscience.
Cela réussit. La boutique reçut partout bon accueil. Chaque soir, après
s'être installés pour la nuit, Bob comptait les shillings, les pence
récoltés depuis le matin, et P'tit-Bonhomme les inscrivait sur son
«livre de caisse», à la colonne des recettes, en regard de la colonne
des dépenses, où figuraient celles qui leur étaient personnelles,
nourriture, coucher, etc. Rien ne plaisait à Bob comme d'aligner cette
monnaie, rien ne plaisait à P'tit-Bonhomme comme d'additionner son
avoir, rien ne plaisait à Birk comme d'être couché près d'eux, pendant
qu'ils réglaient leurs affaires en attendant l'heure de se livrer au
sommeil!
Ce fut le 3 mai que la charrette atteignit la bourgade de Dungarvan.
Elle était vide--pas la bourgade, la charrette,--et le réassortiment
dut être refait en entier. Cela fut facile, car, avec ses six mille
cinq cents âmes, Dungarvan ne laisse pas d'avoir une certaine
importance. C'est un port de cabotage, ouvert sur la baie de ce nom,
dont les rives sont reliées par une chaussée longue de cent cinquante
toises. Même avantage qu'à Youghal; on peut traverser la baie sans être
obligé de la contourner.
P'tit-Bonhomme demeura deux jours à Dungarvan. Il eut une excellente
idée,--celle d'acheter à des caboteurs quelques articles de lainage à
très bas prix, lesquels, à son avis, seraient d'un débit courant dans
la campagne. Ce n'était ni lourd ni encombrant, et Birk ne souffrirait
pas de la surcharge.
Ainsi se continua ce profitable voyage. Que la chance ne l'abandonne
pas, et P'tit-Bonhomme sera devenu un capitaliste, lorsqu'il arrivera
dans la capitale. D'ailleurs, si la tournée foraine s'accomplissait
sans incidents dignes d'être relatés, elle était exempte
d'accidents--ce dont il fallait se féliciter. Temps assez propice
toujours. Nulle aventure de grande route. Qui eût voulu maltraiter ces
enfants? Et puis, on ne rencontre guère de mauvaises gens le long de
ces côtes du Sud-Irlande. Cette population n'a point de ces instincts
qui poussent à des actes coupables. En outre, elle n'est pas si pauvre
qu'en maints comtés,--tels ceux du Connaught ou de l'Ulster. La mer lui
est lucrative. La pêche, le cabotage y nourrissent largement le pêcheur
ou le matelot, et le cultivateur se ressent de leur voisinage.
C'est dans ces conditions favorables que la charrette dépassa Tramore,
à dix-sept milles de Dungarvan, et atteignit, deux semaines plus tard,
Waterford, à dix-sept milles de Tramore, sur la limite même du Munster.
P'tit-Bonhomme allait enfin quitter cette province où il avait éprouvé
tant de vicissitudes, son existence à Limerick, à la ferme de Kerwan,
au château de Trelingar, son voyage aux lacs de Killarney, son début
commercial à Cork. D'ailleurs, les tristes jours, il les avait oubliés
déjà. Il ne se souvenait que des trois années au milieu de la famille
des Mac Carthy, et, celles-là, il les regrettait comme on regrette les
joies du foyer domestique!
«Bob, dit-il, est-ce que je ne t'ai pas promis que l'on se reposerait à
Waterford?
--Je le crois, répliqua Bob, mais je ne suis pas fatigué, et si tu veux
continuer?...
--Non... Restons quelques jours ici...
--A rien faire, alors?...
--Il y a toujours à faire, Bob.»
Et, en effet, n'est-ce rien que de visiter une agréable ville de
vingt-cinq mille habitants, située sur la rivière de Suir, que franchit
un beau pont de trente-neuf arches? Ajoutons que Waterford est un port
très fréquenté,--ce qui intéressait toujours notre jeune négociant,--le
port le plus considérable du Munster oriental, qui possède un service
régulier de navigation pour Liverpool, Bristol et Dublin.
Tous deux, ayant fait choix d'une auberge convenable, où fut remisée
leur charrette, se rendirent sur les quais, et ils s'y promenèrent
quelques heures. Ces navires qui arrivaient, ces navires qui partaient,
comment aurait-on pu s'ennuyer un instant?
«Hein! dit Bob, si Grip allait nous tomber tout d'un coup?...
--Non, Bob, répondit P'tit-Bonhomme. Le _Vulcan_ ne relâche pas à
Waterford, et j'ai calculé qu'il doit être loin maintenant... du côté
de l'Amérique...
--Là-bas... là-bas? fit Bob, en étendant le bras vers l'horizon
circonscrit par le ciel et l'eau.
--Oui... à peu près... et j'ai lieu de croire qu'il sera de retour,
lorsque nous serons à Dublin.
--Quel plaisir de retrouver Grip! s'écria Bob. Est-ce qu'il sera encore
tout noir?...
--C'est probable.
--Oh! ça n'empêche pas de l'aimer!...
--Tu as raison, Bob, car il m'a bien aimé, lui, quand j'étais si
malheureux...
[Illustration: LES DIVERS ARTICLES DE LA BOUTIQUE ROULANTE...
(Page 346.)]
--Oui... comme tu as fait pour moi!» répondit l'enfant, dont les yeux
brillaient de reconnaissance.
Si P'tit-Bonhomme avait eu plus de hâte d'atteindre Dublin, il lui
aurait suffi de prendre passage sur le paquebot affecté au service des
voyageurs entre Waterford et la capitale. Ces traversées s'exécutent à
très bas prix. Toute la pacotille étant vendue, la charrette eût été
mise à bord, les deux jeunes garçons et le chien se seraient embarqués,
en payant quelques shillings seulement pour des places à l'avant, et,
en une douzaine d'heures, ils eussent été rendus à destination. Et
quel plaisir de naviguer sur le canal de Saint-Georges, à la surface
de cette admirable mer d'Irlande, presque en vue des côtes qui sont si
variées d'aspect,--une vraie traversée sur un vrai paquebot...
Chose tentante, à coup sûr! Mais P'tit-Bonhomme s'était pris à
réfléchir comme il n'y manquait jamais. Or, il lui paraissait plus
avantageux de n'arriver à Dublin qu'après le retour de Grip. Grip
connaissait la ville, il piloterait les deux enfants au milieu de cette
vaste cité dont leur imagination faisait quelque chose d'énorme, et où
ils ne risqueraient pas de se perdre. Et puis, pourquoi interrompre un
voyage si fructueusement commencé? L'esprit de suite, qui caractérisait
P'tit-Bonhomme, l'emporta sur le plaisir qu'offrait cette attrayante
traversée maritime. Après avoir ramené Bob, non sans quelque peine, à
une plus saine appréciation des circonstances, il fut décidé que le
voyage continuerait dans les mêmes conditions, en remontant jusqu'à
Dublin le littoral du Leinster.
Donc, qu'on ne s'étonne pas si, à trois jours de là, on les retrouve
dans le comté de Wexford, la charrette amplement garnie, traînée par
le vigoureux Birk avec un infatigable entrain. Un baudet n'aurait pas
fait mieux, ni même un cheval. Il est vrai, pour la montée des côtes,
Bob s'attelait aux brancards, tandis que P'tit-Bonhomme donnait un fort
coup d'épaule par derrière.
Au fond de la baie de Waterford, la route abandonne le littoral si
capricieusement festonné d'anses et de criques. La charrette dut
perdre de vue cette partie de la mer où se dessine le cap Carnsore, la
pointe la plus avancée de la Verte Érin, sur le canal de Saint-Georges.
Il n'y eut pas lieu de le regretter. Loin de desservir un pays sauvage
et désert, cette route traversait des villages, des hameaux, reliait
des fermes l'une à l'autre, et les divers articles de la boutique
roulante s'y débitèrent à de hauts prix. Aussi, P'tit-Bonhomme
n'arriva-t-il pas à Wexford avant le 27 mai, bien que la distance en
droite ligne depuis Waterford ne soit que d'une trentaine de milles.
Mais que de détours, que de crochets à droite, à gauche, auxquels la
charrette avait été contrainte!
Wexford est plus qu'une bourgade: c'est une ville de douze à treize
mille habitants, située près de la rivière Slaney, presque à son
embouchure. On dirait d'une petite cité anglaise qui aurait été
transportée au milieu d'un comté d'Irlande. Cela tient à ce que
Wexford fut la première place d'armes que les Anglais possédèrent sur
ce territoire, et, en devenant cité, cette place d'armes a conservé
sa physionomie d'origine. Peut-être P'tit-Bonhomme éprouva-t-il un
certain étonnement à voir tant de ruines accumulées, des remparts
à demi détruits, des courtines réduites à l'état de brèches. C'est
qu'il ignorait l'histoire de cette contrée au temps de Georges III,
pendant les cruelles luttes des protestants et des catholiques, les
épouvantables massacres qui s'accomplirent de part et d'autre, les
incendies et les destructions qui les accompagnaient. Et, peut-être
valait-il mieux qu'il l'ignorât, car ce sont là de ces terribles
souvenirs qui ensanglantent trop de pages du passé de l'Irlande. Il
l'apprendrait toujours assez tôt, s'il en avait un jour le loisir.
En quittant Wexford, la charrette, soigneusement regarnie, dut encore
s'éloigner de la côte, qu'elle retrouverait à quinze milles de là, aux
approches du port d'Arklow. Il n'y eut pas à s'en plaindre, et cela
pour deux raisons.
La première, c'est que la population est plus dense en cette partie du
comté, les villages assez voisins, les fermes assez rapprochées, grâce
au railway qui, par Arklow et Wicklow, met Wexford en communication
avec Dublin.
La seconde, c'est que le pays est charmant. Le chemin s'engage au
milieu de forêts épaisses, de puissants groupes de chênes et de hêtres,
entre lesquels se dresse le chêne noir, si remarquable en terre
gaélique. La campagne y est largement arrosée par la Slaney, l'Ovoca
et leurs tributaires, comme elle l'avait été, hélas! de tant de sang à
l'époque des dissensions religieuses! Et penser que c'est ce coin du
sol irlandais, riche en minerai de soufre et de cuivre, vivifié par les
cours d'eau descendus des montagnes voisines, charriant des parcelles
d'or, c'est ce coin dont le fanatisme a fait le théâtre de ses
abominables excès! On en retrouve les traces à Enniscorthy, à Ferns,
en bien d'autres localités, et jusqu'à Arklow, où les soldats du roi
Georges, l'an 1798, battirent trente mille rebelles--ainsi appelait-on
ceux qui défendaient leur patrie et leur foi!
Une journée de repos, ce fut ce que P'tit-Bonhomme, ayant fait halte
au port d'Arklow, crut devoir octroyer à son personnel,--mot qui est
justifié si l'on veut bien considérer Birk comme une personne.
Arklow, avec ses cinq mille six cents habitants, forme une station de
pêche où règne une grande animation. Le port est séparé de la haute mer
par de larges bancs de sable. Au pied des roches, tapissées de goémons
verdâtres, on récolte des huîtres en quantité considérable, et elles
n'y coûtent pas cher.
«Je suis sûr que tu n'as jamais mangé d'huîtres? demanda P'tit-Bonhomme
à ce gourmand de Bob.
--Jamais!
--Veux-tu en goûter?...
--Je veux bien.»
Il voulait toujours bien, Bob. Mais il ne fit qu'essayer, et n'alla pas
au delà de la première huître.
«J'aime mieux le homard! dit-il.
--C'est que tu es encore trop jeune, Bob!»
Et Bob répliqua qu'il ne demandait pas mieux que d'atteindre l'âge de
raison auquel on peut apprécier ces mollusques à leur juste mérite.
Le 19 juin, dans la matinée, tous deux achevaient leur étape à Wicklow,
le chef-lieu du comté de ce nom, qui confine à celui de Dublin.
Quel admirable contrée ils venaient de traverser, l'une des plus
curieuses de l'Irlande, presque aussi fréquentée des touristes que la
région des lacs de Killarney! Quel ensemble pittoresque et varié, pour
le plaisir des yeux! Çà et là des montagnes qui rivalisent avec les
plus belles du Donegal ou du Kerry, des lacs naturels, ceux de Bray
et de Dan, dont les eaux limpides reflètent les antiquités éparses
sur leurs rives; puis, au confluent du cours de l'Ovoca, cette vallée
de Glendalough, ses tours enlacées de lierre, ses anciennes chapelles
bâties au bord d'un lac bordé de moraines étincelantes, et le vallon
enrichi par les sept églises de Saint-Kévin, où affluent les pèlerins
de toute l'Érin!
Et la tournée commerciale?... Eh bien! cela allait de mieux en mieux.
Toujours même accueil aux jeunes forains. Ah! qu'ils étaient loin des
comtés pauvres du nord-ouest, dans cette portion relativement riche
de l'Irlande! Elle se ressentait du voisinage de la grande capitale.
Et, en effet, à partir d'Arklow, la route côtière dessert nombre de
stations de bains de mer, déjà fréquentées par les familles de la
gentry dublinoise. Tout ce monde élégant avait de l'argent en poche.
Il circulait, en ces stations, plus de guinées qu'il ne circule
de shillings dans les bourgades du Sligo ou du Donegal. Le talent
consistait à les attirer dans la caisse de notre jeune négociant. Or
c'est ce qui s'accomplissait peu à peu, et, pour sûr, P'tit-Bonhomme
aurait doublé sa fortune avant d'arriver au terme du voyage.
Et puis, Bob avait eu une idée, oui! une idée... très ingénieuse, une
idée qui n'était pas venue à son grand frère, et qui lui était venue
à lui... une idée qui devait produire cent pour cent de bénéfices, en
l'exploitant dans ce monde d'enfants riches, hôtes habituels des grèves
du Wicklow,--une idée géniale enfin.
Bob--il l'avait déjà prouvé en mainte occasion--était habile à
dénicher les oiseaux, et les nids abondent aux arbres sur les routes
d'Irlande.
Jusqu'alors, Bob n'avait tiré aucun profit de ses talents de
grimpeur--un vrai singe! Une ou deux fois seulement, soit en cueillant
un nid au sommet d'un hêtre, soit en attrapant des oiseaux au
piège,--simple planchette supportée par trois morceaux de bois disposés
en forme de 4,--il avait gagné quelque monnaie à vendre ses captifs.
Mais, avant de quitter Wicklow, l'idée en question avait poussé dans sa
cervelle, et, de là, cette demande d'acheter une cage assez grande pour
contenir une trentaine de moineaux, mésanges, chardonnerets, pinsons ou
autres de moyenne taille.
«Et pourquoi? répondit P'tit-Bonhomme. Est-ce que tu vas te mettre à
élever des oiseaux?...
--Point.
--Qu'en veux-tu faire?...
--Leur donner la volée...
--A quoi bon les mettre en cage, alors?...»
Vous l'avouerez, P'tit-Bonhomme ne pouvait rien comprendre à cette
proposition. Il comprit dès que Bob lui eut expliqué la chose.
Oui, Bob se proposait de donner la volée à ses oiseaux... moyennant
finances s'entend. Avec sa cage toute gazouillante, il irait parmi ces
enfants non moins gazouillants des plages de bains de mer... Et quel
est celui d'entre eux qui se refuserait à racheter de quelques pence la
liberté des gentils prisonniers de Bob?... C'est si charmant de voir
un oiseau s'envoler, quand on a payé sa rançon! Cela est si doux au
cœur d'un petit garçon et surtout d'une petite fille!
Bob ne doutait pas du succès de son idée, et, ma foi, P'tit-Bonhomme en
saisit le côté très pratique. Rien ne coûtait d'essayer, d'ailleurs.
La cage fut donc achetée, et Bob n'avait pas fait un mille au delà de
Wicklow, qu'elle était pleine d'oiseaux, impatients de reprendre leur
vol.
Cela réussit à souhait dans nombre de ces stations où affluaient les
familles en déplacement balnéaire. Là, tandis que P'tit-Bonhomme
s'occupait à débiter les articles de son étalage, Bob, sa cage à la
main, allait solliciter la pitié des jeunes gentlemen et des jeunes
misses pour ses jolis prisonniers. L'envolée se faisait au milieu des
battements de mains, la cage se vidait... et les pence de pleuvoir dans
la poche du malin garçonnet!
Quelle bonne idée il avait eue, et avec quelle satisfaction il comptait
chaque soir sa recette avant de la joindre à la recette courante!
C'est ainsi que l'un et l'autre, en remontant la côte vers Dublin, se
trouvèrent à Bray, l'après-midi du 9 juillet.
Bray, que quatorze à quinze milles séparent de Dublin, est couchée au
pied d'un promontoire détaché du système des Wicklow-Mounts, dominée
par le Lugnaquilla, haut de trois mille pieds. Grâce à cet encadrement
magnifique, la bourgade semble plus délicieuse encore que le Brighton
de la côte anglaise. C'est du moins l'opinion de Mlle de Bovet, qui
fait preuve, en décrivant les beautés de l'Ile-Verte, d'un sens très
fin et très artiste. Que l'on se figure une agglomération d'hôtels,
de villas toutes blanches, de cottages fantaisistes, où les habitants
et les étrangers venus pendant la saison se comptent par cinq et six
mille. On peut dire que les maisons bordent la route jusqu'à Dublin
sans discontinuité. Bray est rattachée à la capitale par un railway,
dont le remblai disparaît parfois sous les embruns de la houle, qui
pénètre furieusement à travers cette étroite baie de Killiney que
ferme au sud un superbe promontoire. Des ruines, elles s'entassent aux
approches de Bray, et quelle ville de l'Ile-Émeraude en est dépourvue?
Ici, ce sont les restes d'une vieille abbaye de Saint-Bénédict, puis,
un groupe de ces tours appelées «martello», qui servaient à défendre
la côte au XVIIIe siècle, sans parler des batteries qui la protègent
au XIXe. Il paraît que, si l'on gravit les pentes du cap, une bonne
lunette vous permet d'apercevoir les contours des montagnes du pays de
Galles, au delà de la mer d'Irlande. Ce dire, P'tit-Bonhomme ne put le
vérifier, d'abord, parce qu'il ne possédait pas de lunette, ensuite,
parce qu'il dut quitter Bray plus hâtivement qu'il n'y comptait.
Le monde des enfants est considérable sur ces plages sablonneuses,
largement caressées par le ressac, et le long du môle de Bray, «la
parade», comme on l'appelle. Là se réunissent ces petits riches,
joufflus et roses, pour lesquels la vie n'a été qu'un enchantement
depuis leur naissance, des garçonnets en rupture d'école, des fillettes
qui s'ébattent sous les yeux des mères et des gouvernantes. Mais on ne
serait pas en Irlande si, même à Bray, la misère traditionnelle n'était
représentée par une bande respectable de déguenillés, dont le temps se
passe à fouiller les varechs de la plage.
Les trois premiers jours furent très fructueux--au point de vue
commercial,--dans cette bourgade. La marchandise de la charrette
s'enleva. Du reste, l'étalage avait été composé de manière à plaire aux
enfants, offrant surtout de ces jouets très simples, qui donnaient gros
bénéfices. Les oiseaux de Bob réussirent au delà de toute probabilité.
Dès quatre heures du matin, il s'occupait de tendre ses pièges et
remplissait sa cage, que la clientèle enfantine s'empressait à vider
dans l'après-midi. Toutefois, il ne fallait pas s'attarder à Bray.
Le but, c'était Dublin, et quelle joie si le _Vulcan_ s'y trouvait,
mouillé au milieu du port, et Grip à son poste,--Grip dont on n'avait
plus de nouvelles depuis deux grands mois?
Donc P'tit-Bonhomme songeait à partir le lendemain, mais il ne pouvait
guère prévoir la circonstance inattendue qui allait précipiter son
départ.
On était au 13 juillet. Vers huit heures du matin, après avoir relevé
ses pièges, Bob revenait vers le port, sa cage pleine d'oiseaux,--ce
qui lui assurait une fort jolie recette pour cette dernière journée.
Il n'y avait encore personne ni sur la grève ni sur la parade.
Au moment où il tournait l'accotement du môle, Bob fit la rencontre de
trois jeunes garçons de douze à quatorze ans,--des gentlemen de joyeuse
humeur, tenue très élégante, chapeaux de marin rejetés sur l'occiput,
vareuses de fine laine écarlate à boutons d'or, estampés de l'ancre
réglementaire.
[Illustration: Les oiseaux de Bob réussirent. (Page 351.)]
Bob eut d'abord la pensée de saisir cette occasion d'écouler sa
marchandise volante, qu'il aurait le temps de renouveler avant l'heure
du bain. Cependant, les susdits gentlemen, avec leur air gouailleur,
leurs manières peu engageantes, lui inspirèrent quelque hésitation. Ce
n'étaient pas là de ces enfants, garçons ou fillettes, qui faisaient
d'ordinaire bon accueil à ses captifs. Ce trio semblait plutôt disposé
à se moquer de lui et de son commerce, et il lui parut plus sage de
passer outre.
[Illustration: Maintenu sous le genou de P'tit-Bonhomme. (Page 355.)]
Ce n'était point l'affaire de ces jeunes garçons, et le plus âgé,--un
petit monsieur--dont le regard dénotait beaucoup de méchanceté
naturelle, coupa le chemin à Bob et lui demanda d'un ton brusque où il
allait.
«Je retourne à la maison, répondit l'enfant avec politesse.
--Et cette cage?...
--Elle est à moi.
--Et ces oiseaux?...
--Je les ai pris au piège ce matin.
--Eh! c'est ce gamin qui court la plage! s'écria l'un des trois
gentlemen. Je l'ai déjà vu... Je le reconnais... Pour deux ou trois
pence, il met un de ces oiseaux en liberté!...
--Et, cette fois, reprit le plus grand, ce sera pour rien qu'ils auront
tous la volée... tous!»
Cela dit, il arracha la cage des mains de Bob, il l'ouvrit, et la gent
emplumée de s'enfuir à tire d'ailes.