qui sépare Killarney de la rive septentrionale des lacs, une calèche
y conduisait le marquis, la marquise et leur fils. Au coin d'une
place, P'tit-Bonhomme entrevit la cathédrale qu'il n'avait pas eu le
temps de visiter. Peu de monde dans les rues, plutôt des flâneurs que
des travailleurs. En effet, l'animation de Killarney est limitée aux
quelques mois pendant lesquels dix à douze mille excursionnistes y
affluent de tous les points du Royaume-Uni. Alors il semble que la
population ne soit uniquement composée que de cochers et de bateliers,
lesquels s'y disputent, sans trop l'injurier mais en l'exploitant sans
vergogne, la clientèle de passage.
A l'appontement, une embarcation avec cinq hommes, quatre aux avirons,
un à la barre, attendait Leurs Seigneuries. Des bancs rembourrés, un
tendelet pour le cas où le soleil serait trop ardent ou la pluie trop
persistante, assuraient le confort des passagers. Lord et lady Piborne
s'installèrent sur ces bancs; le comte Ashton prit place à leur côté;
les domestiques et le groom s'assirent à l'avant; l'amarre fut larguée,
les avirons plongèrent simultanément et l'embarcation s'éloigna de la
rive.
Les lacs de Killarney recouvrent vingt et un kilomètres superficiels de
cette région lacustre. Ils sont au nombre de trois: le lac Supérieur,
qui reçoit les eaux de la contrée recueillies par les rivières
Grenshorn et Doogary; le lac Muckross ou Tore, où s'épanchent les eaux
de l'Owengariff, après avoir suivi l'étroit canal du Lough-Range;
le lac Inférieur, le Lough-Leane, qui se décharge par la Lawne et
autres tributaires entraînés vers la baie Dingle, sur le littoral de
l'Atlantique. Il faut observer que le courant des lacs s'établit du sud
au nord,--ce qui explique pourquoi le lac Inférieur occupe une position
septentrionale par rapport aux autres.
Vu en plan géométral, l'ensemble de ces trois bassins représente assez
exactement un gros palmipède, pélican ou autre, ayant pour patte le
canal du Lough-Range, pour griffe le lac Supérieur, pour corps le
Muckross et le Lough-Leane. Comme l'embarcation s'était détachée de
la rive nord du Lough-Leane, l'exploration se poursuivrait de l'aval
à l'amont, le lac Inférieur d'abord, le lac Muckross ensuite, puis,
en remontant par le canal du Lough-Range, le lac Supérieur. D'après
le programme de lord Piborne, une journée devait être consacrée à la
visite de chaque lac.
Au sud et à l'ouest de cette région, les plus hauts systèmes
orographiques de la Verte Erin chevauchent jusqu'à cette admirable baie
de Bantry, taillée dans la côte du comté de Cork. Là est le petit port
de pêche Glengariff, dans lequel Hoche et ses quatorze mille hommes
débarquèrent, en 1796, lorsque la République française les envoya au
secours de ses frères d'Irlande.
Lough-Leane, le plus vaste des trois lacs, mesure cinq milles et demi
de longueur et trois de largeur. Ses rives à l'est, dominées par
les chaînes du Carn-Tual, sont encadrées de bois verdoyants, qui
appartiennent pour la plupart au domaine de Muckross. A sa surface
émergent un certain nombre d'îles, Brown, Lamb, Héron, Mouse, entre
lesquelles l'île Ross est la plus importante, et Innisfallen la plus
belle.
Ce fut vers celle-ci que l'embarcation se dirigea d'abord. Le temps
était superbe, le soleil dispensait largement ses rayons dont il est
trop souvent avare envers cette province. Une légère brise ridait la
surface des eaux. P'tit-Bonhomme s'enivrait de ces salutaires effluves,
en même temps que ses regards admiraient les sites enchanteurs qui se
diversifiaient avec le déplacement du bateau. Il se fût bien gardé
d'exprimer ses sentiments par des interjections intempestives. On l'eût
prié de se taire.
Et, en vérité, lord et lady Piborne auraient pu s'étonner qu'un être
sans éducation et sans naissance fût sensible à ces beautés naturelles,
créées pour le plaisir des yeux aristocratiques. D'ailleurs, Leurs
Seigneuries faisaient cette excursion,--on ne l'a pas oublié,--parce
qu'il convenait que des gens de leur rang l'eussent faite, et,
probablement, il n'en resterait rien dans leur souvenir. Quant au comte
Ashton, voilà qui ne le touchait guère! Il avait emporté quelques
lignes et il se promettait bien de pêcher, tandis que ses augustes
parents iraient, par devoir, visiter les cottages ou les ruines des
environs.
Ce fut là ce qui chagrina surtout P'tit-Bonhomme. En effet, lorsque
l'embarcation accosta Innisfallen, le marquis et la marquise
débarquèrent, et, à la proposition qu'ils adressèrent à leur fils de
les accompagner:
«Merci, répondit ce charmant garçon, j'aime mieux pêcher pendant votre
promenade!
--Pourtant, reprit lord Piborne, il y a là les vestiges d'une abbaye
célèbre, et mon ami lord Kenmare, à qui appartient cette île, ne me
pardonnerait pas...
--Si le comte préfère... dit nonchalamment la marquise.
--Certes... je préfère, répondit le comte Ashton, et mon groom restera
pour me préparer mes hameçons.»
Le marquis et la marquise partirent donc, suivis de Marion et de John,
et voilà pourquoi, à son vif déplaisir, obligé d'obéir aux caprices du
jeune Piborne, P'tit-Bonhomme ne vit rien des curiosités archéologiques
d'Innisfallen. Au surplus, le marquis et la marquise n'en rapportèrent
aucune impression ni sérieuse ni durable. Que pouvaient dire à leur
esprit indifférent ou blasé les beautés de ce monastère dont la
fondation remonte au VIe siècle, la disposition des quatre édifices
qui le composent, la chapelle romane avec les fines ciselures de son
cintre, tout cet ensemble perdu sous une luxuriante verdure, au milieu
des groupes de houx, d'ifs, de frênes, d'arbousiers, dont les plus
remarquables échantillons semblent appartenir à cette île, «l'île des
Saints», que Mlle de Bovet a si justement appelée le joyau de Killarney?
Mais, si le comte Ashton avait refusé d'accompagner Leurs Seigneuries
pendant l'heure qu'ils consacrèrent à explorer Innisfallen, il ne
faudrait pas croire qu'il eût perdu son temps. Sans doute, une belle
truite lui avait échappé par sa faute, et son dépit s'était traduit par
d'interminables reproches aussi peu mérités que grossiers envers son
groom. Il est vrai, deux ou trois anguilles, ferrées par son hameçon,
lui paraissaient bien préférables à ces ruines imbéciles, dont il ne se
souciait en aucune façon.
Et cela lui paraissait à tel point digne d'occuper ses loisirs, qu'il
ne voulut même pas parcourir l'île Ross, où l'embarcation s'arrêta une
heure plus tard. Il envoya de nouveau sa ligne dans ces eaux limpides,
et P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition, tandis que lord
et lady Piborne promenaient leur majestueuse indifférence sous les
magnifiques ombrages de lord Kenmare.
Car elle fait partie du superbe domaine de ce nom, cette île de
quatre-vingts hectares, que son propriétaire a réunie par une chaussée
à la rive orientale du lac, non loin de son château, vieille forteresse
féodale du XIVe siècle. Ce qui choqua peut-être le marquis et la
marquise, c'est que l'île Ross et le parc sont libéralement ouverts aux
habitants du pays, aux excursionnistes, à quiconque aime les tapis
verdoyants, émaillés de menthes et d'asphodèles, entre les touffes
arborescentes des azalées et des rhododendrons, sous la ramure d'arbres
séculaires.
Après une exploration de deux heures, coupée de haltes fréquentes,
Leurs Seigneuries revinrent au petit port où les attendait
l'embarcation. Le comte Ashton était en train de morigéner son groom,
auquel le marquis et la marquise n'hésitèrent pas à donner tort, sans
daigner l'entendre. Et le tort de P'tit-Bonhomme venait de ce que la
pêche avait été peu fructueuse, le poisson s'étant gardé de mordre aux
hameçons du gentleman. De là, une mauvaise humeur qui devait persister
jusqu'au soir.
On se rembarqua, et les bateliers se dirigèrent vers le milieu du
lac, afin de visiter la murmurante cascade d'O'Sullivan, sur la rive
occidentale, avant de gagner l'embouchure du Lough-Range, près de
laquelle se trouvait Dinish-cottage, où lord Piborne comptait passer la
nuit.
P'tit-Bonhomme avait repris sa place à l'avant, le cœur gonflé des
injustices dont on l'accablait. Mais bientôt il les oublia, laissant
son imagination l'entraîner sous ces eaux dormantes. N'avait-il pas lu,
dans le Guide, cette curieuse légende relative aux lacs de Killarney?
Là, jadis, se développait une heureuse vallée qu'une vanne protégeait
contre le trop plein des cours d'eau du voisinage. Un jour, la jeune
fille, gardienne de cette vanne, l'ayant baissée par imprudence,
les eaux se précipitèrent en torrents. Villages et habitants furent
engloutis avec leur chef, le «thanist». Depuis cette époque, paraît-il,
ils vivent au fond du lac, et, en prêtant l'oreille, on peut les
entendre fêter leurs dimanches dans ce royaume des anguilles et des
truites, sous les nappes immobiles du Lough-Leane.
Il était quatre heures, lorsque Leurs Seigneuries prirent terre à
Dinish-cottage, près de la bouche du Lough-Range, sur sa rive gauche,
au fond de la baie de Glena. Elles se disposèrent à y coucher dans des
conditions assez acceptables. Mais, lorsque P'tit-Bonhomme fut congédié
vers neuf heures, il reçut ordre formel de regagner sa chambre, et
n'eut pas même alors quelques heures de liberté.
[Illustration: La brèche de Dunloe. (Page 277.)]
Le lendemain fut consacré à l'exploration du lac Muckross. Ce lac, long
de deux milles et demi, sur une largeur moindre de moitié, n'est à vrai
dire qu'un vaste étang, de forme régulière, au milieu d'un domaine que
ses propriétaires n'habitent plus, et dont les magnifiques futaies ne
perdent rien de leur charme pour être retournées à l'état de nature.
Cette fois, le comte Ashton daigna accompagner le marquis et la
marquise. Et si le groom fut de la partie, c'est que son maître l'avait
chargé de son fusil et de son carnier. Jadis, ces bois nourrissaient
nombre de sangliers et de cochons sauvages. A présent ces animaux ont
presque tous disparu, laissant la place à ces grands daims rouges dont
la race ne tardera pas à manquer aux forêts du Royaume-Uni.
Donc, le comte Ashton eût à coup sûr accompli quelque prouesse
cynégétique, si ces daims, très défiants, eussent bien voulu venir
à bonne portée. Grosse déception, et pourtant, deux des bateliers
avaient fait le métier de rabatteurs, et P'tit-Bonhomme celui de chien
de chasse. Aussi fut-il privé de voir la pittoresque cascade de Tore
et une vieille abbaye de franciscains du XIIIe siècle, avec église et
cloître en ruines, que Leurs Seigneuries eussent été mieux avisées de
ne pas visiter.
En effet, ce cloître possède un if d'une venue extraordinaire,
puisqu'il mesure quinze pieds de circonférence. Obéissant à je ne
sais quelle fantaisie, peut-être pour conserver un souvenir de sa
promenade à l'abbaye de Muckross, voici que la marquise eut l'idée de
détacher une feuille de cet if. Déjà elle tendait la main vers l'arbre,
lorsqu'elle fut arrêtée par un cri du guide:
«Que Votre Seigneurie prenne garde!...
--Prenne garde?... répéta lord Piborne.
--Sans doute, mylord! Si madame la marquise avait cueilli une de ces
feuilles...
--Est-ce que cela est défendu par le propriétaire de Muckross-castle?
demanda le marquis d'un ton hautain.
--Non, monsieur le marquis, répondit le guide. Mais quiconque cueille
une de ces feuilles meurt dans l'année...
--Même une marquise?...
--Même une marquise!»
Et, là-dessus, lady Piborne d'être si impressionnée qu'elle faillit
se trouver mal. Un instant de plus, et elle avait arraché la feuille
fatale. C'est que l'on ajoute foi à ces légendes dans l'Ile Émeraude
on y croit comme à l'Évangile chez ces descendants des antiques races
non moins superstitieux que les Paddys des villes et des campagnes.
Lady Piborne revint donc toute troublée à Dinish-cottage, songeant au
danger qu'elle avait couru. Aussi, bien qu'il ne fût que deux heures
après-midi, lord Piborne voulut-il remettre au lendemain l'exploration
du lac Supérieur.
Quant au jeune Ashton, il était on ne peut plus dépité de rentrer
bredouille. Et, s'il était épuisé de fatigue, à quel point devait
l'être son chien,--nous voulons dire son groom,--auquel il n'avait pas
accordé un moment de répit. Mais les chiens ne se plaignent pas, et,
d'ailleurs, P'tit-Bonhomme était trop fier pour se plaindre.
Le lendemain, après déjeuner, Leurs Seigneuries prirent place dans
l'embarcation. Les bateliers durent «souquer dur», comme eût dit
Pat Mac Carthy, à la remontée du Lough-Range. L'étranglement de son
embouchure forme des tourbillons et des remous. Il a des violences
de torrent. Les passagers furent durement secoués, et, si ce fut un
plaisir pour notre héros, lord et lady Piborne ne le partagèrent en
aucune façon. Le marquis allait même donner l'ordre de revenir en
arrière, tant la marquise paraissait épouvantée, et le comte Ashton mal
à son aise. Mais quelques bons coups d'avirons permirent de franchir
les brisants, et l'embarcation se retrouva sur une eau relativement
calme, entre des rives agrémentées de nénuphars. A un mille et demi
plus loin se dressait une montagne de dix-huit cents pieds, fréquentée
des aigles, appelée Eagle's Nest.
Les bateliers prévinrent Leurs Seigneuries que, si Leurs Seigneuries
daignaient adresser la parole à cette montagne, celle-ci s'empresserait
de leur répondre. Il y a là, en effet, des phénomènes de répercussion
très admirés des touristes. Le marquis et la marquise regardèrent
sans doute comme indigne d'eux d'entrer en conversation avec cet écho
qui «ne leur avait pas été présenté». Mais le comte Ashton ne pouvait
perdre une si belle occasion de lancer deux ou trois phrases ineptes,
d'où il résulta qu'ayant finalement demandé qui il était:
«Un petit sot!» répondit l'Eagle's Nest par la bouche de quelque
promeneur, caché derrière d'épais bouquets de genévriers à mi-montagne.
Leurs Seigneuries, très mortifiées, déclarèrent que cet écho mal appris
aurait été puni comme il le méritait pour son insolence, aux temps
où les châtelains exerçaient haute et basse justice sur les domaines
féodaux. Aussitôt les bateliers imprimèrent à l'embarcation une allure
plus rapide, et, vers une heure, elle atteignait le lac Supérieur.
L'aire de ce lac est à peu près égale à celle du Muckross. Il affecte
une forme plus irrégulière, ce qui en accroît les beautés. Au sud, se
dressent les raides talus des Cromaglans. Au nord s'étagent les croupes
du Tomie et de la Montagne-Pourpre, tapissée de bruyères incarnates.
Sur la rive méridionale, c'est toute une futaie de ces beaux arbres
qui ombragent la vallée de Killarney. Mais, quelque enchanteur que fût
l'aspect de ce lac, Leurs Seigneuries s'y intéressèrent médiocrement,
et, à l'exception de P'tit-Bonhomme, personne ne goûta de plaisir à
cette exploration. Aussi lord Piborne donna-t-il l'ordre de se diriger
vers l'embouchure de la Geanhmeen en gagnant Brandons-cottage, où l'on
devait se reposer avant de visiter la région du littoral.
A la suite de tant de fatigues, il était naturel que Leurs Seigneuries
eussent besoin de repos. Pour eux, cette traversée des lacs avait
été l'équivalent d'une traversée de l'Océan. Les deux domestiques et
le groom durent rester à l'hôtel, et là, si P'tit-Bonhomme ne reçut
pas vingt ordres incohérents, c'est que le comte Ashton s'était
profondément endormi au dix-neuvième.
Le lendemain, il fallut se lever de bonne heure, car l'itinéraire
de lord Piborne comportait une assez longue étape. La marquise se
fit prier. Marion lui trouvait le teint un peu pâle, la mine un peu
défaite. De là, discussion sur la question de continuer le voyage ou de
revenir le jour même à Trelingar-castle. Lady Piborne inclinait vers
cette solution; mais lord Piborne, ayant fait valoir que leurs intimes
amis, le duc de Francastar et la duchesse de Wersgalber avaient
poussé leur excursion jusqu'à Valentia, il fut décidé, en dernier
lieu, que l'itinéraire ne serait pas modifié. Grande satisfaction pour
P'tit-Bonhomme, qui ne craignait rien tant que de rentrer au château
sans avoir revu la mer.
Le landau était attelé dès neuf heures du matin. Le marquis et la
marquise s'assirent au fond, le comte Ashton sur le devant. John et
Marion occupaient le siège de derrière, et le groom prit place près du
cocher. On laissa le landau découvert, quitte à le refermer en cas de
mauvais temps. Enfin, les nobles voyageurs, dès qu'ils eurent reçu les
respectueux hommages du personnel de Brandons-cottage, se mirent en
route.
Pendant un quart de mille, les deux vigoureux chevaux suivirent
la rive gauche du Doogary, l'un des affluents du lac Supérieur,
puis ils s'engagèrent le long des rudes rampes de la chaîne des
Gillyenddy-Reeks. La voiture ne marchait qu'au pas en s'élevant sur
ces croupes abruptes. A chaque détour de ce lacet, de nouveaux sites
s'offraient aux regards. P'tit-Bonhomme était probablement seul à les
admirer. On traversait alors la partie la plus accidentée du comté
de Kerry et même de toute l'Irlande. A neuf milles au sud-est, par
delà les Gillyenddy-Reeks, le Carrantuohill effilait sa pointe perdue
à trois mille pieds entre les nuages. Au bas des montagnes gisaient
nombre de moraines éparses, un chaos de blocs erratiques, accumulés par
la poussée lente et continue des glaciers.
Au milieu du jour, laissant les monts Tomie et la Montagne-Pourpre
à droite, le landau s'engagea sur la rampe d'une étroite coupée des
Gillyenddy-Reeks. C'est une brèche célèbre dans le pays, la brèche de
Dunloe, et le valeureux Roland n'a pas fendu d'un coup plus formidable
le massif pyrénéen. Çà et là de jolis lacs variaient l'aspect de
ces contrées sauvages, et, pour peu que cela eût intéressé Leurs
Seigneuries, P'tit-Bonhomme aurait pu raconter les légendes du pays,
car il avait eu le soin d'étudier son Guide avant de partir. Mais on
n'y eût pris aucun agrément.
Au delà de cette brèche, le landau, d'une allure plus rapide, descendit
les pentes du nord-ouest. Dès trois heures, il atteignit la rive droite
de la Lawne, dont le lit sert de déversoir au trop plein des lacs de
Killarney, en dirigeant leurs eaux sur la baie Dingle. Cette rivière
fut côtoyée pendant quatre milles, et il était six heures, lorsque
les voyageurs vinrent faire halte à la petite bourgade de Kilgobinet,
fatigués par une étape de neuf milles.
Nuit calme dans un hôtel où le confortable, quelque peu insuffisant,
fut remplacé par des égards multiples et des attentions respectueuses,
reçus avec cette indifférence que donne l'habitude des hautes
situations. Puis, à l'extrême inquiétude de P'tit-Bonhomme, nouvelles
hésitations relatives à la direction que prendrait le landau au jour
levant, soit à droite pour revenir à Killarney, soit à gauche pour
gagner l'estuaire de la Valentia. Mais, l'hôtelier ayant affirmé
que, deux mois auparavant, le prince et la princesse de Kardigan
avaient parcouru cette dernière route, lord Piborne fit comprendre
à lady Piborne qu'il convenait de suivre les traces de ces augustes
personnages.
Départ de Kilgobinet à neuf heures du matin. Ce jour-là, le temps était
pluvieux. Il fallut rabattre la capote du landau. Assis près du cocher,
le groom ne pourrait guère s'abriter contre les rafales. Bah! il en
avait reçu bien d'autres.
Notre jeune garçon ne perdit donc rien des sites qui méritaient d'être
admirés, les chaînes embrumées de l'est, les longues et profondes
déclivités de l'ouest, s'abaissant vers le littoral. Le sentiment des
beautés de la nature se développait graduellement en son âme, et il ne
devait pas en perdre le souvenir.
Dans l'après-midi, à mesure que les montagnes dominées par le
Carrantuohill reculaient dans l'est, les monts Iveragh se levèrent à
l'horizon opposé. Au delà, à s'en rapporter au Guide, une route plus
facile descendait jusqu'au petit port de Cahersiveen.
Leurs Seigneuries atteignirent le soir la bourgade de Carramore, ayant
fourni une étape d'une dizaine de milles. Comme cette région est
fréquentée par les excursionnistes, les hôtels, convenablement tenus,
n'y font point défaut, et il n'y eut pas lieu d'utiliser les réserves
du landau.
Le lendemain, la voiture repartit par un temps pluvieux, un ciel
sillonné de nuages rapides, que le vent de mer balayait à grands
souffles. De larges trouées laissaient de temps à autre filtrer les
rayons du soleil. P'tit-Bonhomme respirait à pleins poumons cet air
imprégné de salures marines.
Un peu avant midi, le landau, tournant brusquement un coude, revint en
ligne droite vers l'ouest. Après avoir franchi, non sans quelques bons
coups de collier, une étroite passe des Iveragh, il n'eut plus qu'à
rouler, en se maîtrisant du sabot, jusqu'à l'estuaire de la Valentia.
Il n'était pas cinq heures de l'après-midi, lorsqu'il vint s'arrêter au
terme du voyage, devant un hôtel de Cahersiveen.
«Qu'est-ce que Leurs Seigneuries ont bien pu voir de toute cette belle
nature?» se demandait P'tit-Bonhomme.
Il ignorait que nombre de gens,--et des plus honorables,--ne voyagent
que pour dire qu'ils ont voyagé.
La bourgade de Cahersiveen est accroupie sur la rive gauche de la
Valentia, laquelle s'évase, en cet endroit, de manière à former un
port de relâche, auquel on a donné le nom de Valentia-harbour. Au
delà, gît l'île de ce nom, l'un des points de l'Irlande le plus avancé
vers l'ouest, au cap de Brag-Head. Quant à cette petite bourgade de
Cahersiveen, aucun Irlandais ne pourra jamais oublier qu'elle est la
ville natale du grand O'Connell.
Le lendemain, Leurs Seigneuries, s'entêtant à remplir jusqu'au bout
leur programme d'excursionnistes, durent consacrer quelques heures à
visiter l'île de Valentia. L'envie de tirer des mouettes ayant pris le
comte Ashton, il en résulta que P'tit-Bonhomme reçut, à son extrême
joie, l'ordre de l'accompagner.
Un ferry-boat fait le service entre Cahersiveen et l'île, située à un
mille en avant de l'estuaire. Lord Piborne, lady Piborne et leur suite
s'embarquèrent après déjeuner, et le ferry-boat vint les déposer au
petit port au fond duquel les bateaux de pêche vont s'abriter contre
les violentes houles du large.
Très sauvage, très rude de contours, très âpre d'aspect, cette île
n'est pas exempte de richesses minérales, car elle possède des
ardoisières renommées. Il s'y trouve un village où se voient certaines
maisons dont les murs et le toit sont faits chacun d'une seule
ardoise. Les touristes peuvent séjourner dans ce village, s'ils en
ont la fantaisie. Une excellente auberge leur assure la nourriture et
le coucher. Mais pourquoi séjourneraient-ils? Lorsqu'ils ont visité,
ainsi que le firent Leurs Seigneuries, le vieux fort en ruines qui fut
construit par Cromwell, lorsqu'ils sont montés au phare qui éclaire les
navires venus de la haute mer, quand ils ont admiré ces deux cônes qui
émergent à quinze milles de là, ces Skelligs, dont les feux signalent
ces redoutables parages, pourquoi s'attarderaient-ils à Valentia? Ce
n'est, en somme, qu'une de ces îles comme on en compte par centaines
sur la côte ouest de l'Irlande.
Oui, sans doute, mais Valentia jouit d'une triple célébrité personnelle.
Elle a servi de point de départ au travail de triangulation en vue de
mesurer cet arc de cercle, qui se décrit à travers l'Europe jusqu'aux
monts Ourals.
Elle est actuellement la station météorologique la plus avancée de
l'ouest, et crânement placée pour recevoir les premiers coups des
tempêtes américaines.
Enfin, il s'y trouve un bâtiment isolé, où furent conduits lord et
lady Piborne. Là se rattache le premier câble transatlantique, qui
fut immergé entre l'Ancien et le Nouveau Monde. En 1858, le capitaine
Anderson le traîna dans le sillage du _Great-Eastern_, et il commença à
fonctionner en 1866,--seul alors, en attendant que quatre nouveaux fils
eussent relié l'Amérique à l'Europe.
C'est donc là que parvint le premier télégramme échangé d'un continent
à l'autre, et adressé par le président des États-Unis Buchanan sous
cette forme évangélique:
[Illustration: UN FERRY-BOAT FAIT LE SERVICE. (Page 279.)]
«Gloire à Dieu dans le ciel, et paix aux hommes de bonne volonté sur la
terre!»
Pauvre Irlande! tu n'as point négligé de glorifier le Très-Haut, mais
les hommes de bonne volonté t'assureront-ils jamais la paix sociale en
te rendant l'indépendance?
V
CHIEN DE BERGER ET CHIENS DE CHASSE.