Puis il se dirigea vers la route.

«Attendez, dit lord Piborne. Quel âge avez-vous?...

--Bientôt dix ans et demi.

--Et votre père... votre mère?...

--Je n'ai ni père ni mère.

--Votre famille?...

--Je n'ai pas de famille.

--D'où venez-vous?...

--De la ferme de Kerwan, où j'ai demeuré quatre ans, et que j'ai

quittée il y a quatre mois.

--Pourquoi?

--Parce que le fermier qui m'avait recueilli en a été chassé par les

recors.

--Kerwan?... reprit lord Piborne. C'est, je crois, sur le domaine de

Rockingham?...

--Votre Seigneurie ne se trompe pas, répondit l'intendant.

--Et maintenant, qu'allez-vous faire?... demanda le marquis à

P'tit-Bonhomme.

--Je vais retourner à Newmarket, où j'ai trouvé jusqu'ici à gagner de

quoi vivre.

--Si vous voulez rester au château, on pourra vous y occuper d'une

façon ou d'une autre.»

Certainement, c'était là une offre obligeante. Cependant, n'imaginez

pas que ce fût le cœur de ce hautain et insensible lord Piborne, qui

l'eût inspirée, ni qu'elle eût été accompagnée d'un sourire ou d'une

caresse.

P'tit-Bonhomme le comprit, et, au lieu de répondre avec empressement,

il se prit à réfléchir. Ce qu'il avait vu du château de Trelingar lui

donnait à penser. Il se sentait peu attiré vers Sa Seigneurie et vers

son fils Ashton, de physionomie railleuse et méchante, et pas du tout

vers l'intendant Scarlett, dont le brutal accueil l'avait tout d'abord

indigné. En outre, il y avait Birk. Si l'on voulait de lui, on ne

voudrait pas de Birk, et se séparer de son compagnon des bons et des

mauvais jours, il n'aurait jamais pu s'y résoudre.

Toutefois, cette proposition, alors qu'il était rien moins assuré

que de suffire à ses besoins, comment n'eût-il pas vu là un coup de

fortune? Aussi sa raison lui disait-elle qu'il devait l'accepter, qu'il

se repentirait peut-être d'être retourné à Newmarket!... Le chien

était embarrassant, il est vrai, mais il trouverait l'occasion d'en

parler... On consentirait à l'admettre, fût-ce en qualité de chien de

garde... Et puis, il ne serait pas employé au château sans quelque

profit, et en économisant...

«Eh bien... te décides-tu? grogna l'intendant, qui aurait voulu le voir

s'en aller au diable.

--Qu'est-ce que je gagnerai? demanda résolument P'tit-Bonhomme, poussé

par son esprit pratique.

--Deux livres par mois,» répondit lord Piborne.

Deux livres par mois!... Cela lui parut énorme, et, en réalité, c'était

assez inespéré pour un enfant de son âge.

«Je remercie Sa Seigneurie, dit-il, j'accepte son offre, et je ferai

mon possible pour la contenter.»

Et voilà comment P'tit-Bonhomme, admis le jour même parmi les gens du

château avec l'agrément de la marquise, se vit élevé, huit jours après,

aux éminentes fonctions de groom de l'héritier des Piborne.

Et pendant cette semaine, qu'était devenu Birk? Son maître avait-il osé

le présenter à la cour... du château, s'entend?... Non, car il y aurait

reçu le plus mauvais accueil.

En effet, le comte Ashton possédait trois chiens qu'il aimait presque

autant qu'il s'aimait lui-même. Vivre en leur compagnie, cela suffisait

à ses goûts, à l'emploi de son intelligence. C'étaient des animaux

de race, dont la lignée remontait à la conquête normande,--à tout le

moins,--trois superbes pointers d'Écosse, d'humeur hargneuse. Quand

un chien passait devant la grille, il lui fallait détaler vite, s'il

ne voulait pas être dévoré par ces méchantes bêtes, que le piqueur

poussait volontiers à ce genre de cannibalisme. Aussi Birk s'était-il

contenté de rôder le long des annexes, attendant que, la nuit venue, le

nouveau groom pût lui apporter un peu de ce qu'il avait réservé sur sa

propre nourriture. Il suit de là que tous deux maigrissaient... Bah!

des jours plus heureux viendraient, peut-être, où ils engraisseraient

de conserve!

[Illustration: S'accrochant aux courroies de la capote... (Page 259.)]

Alors commença pour cet enfant dont nous racontons la douloureuse

histoire, une vie très différente de celle qu'il avait menée

jusqu'alors. Sans parler des années passées chez la Hard et à la

ragged-school, et pour n'établir de comparaison qu'avec son existence à

la ferme de Kerwan, quel changement dans sa situation! Au milieu de la

famille Mac Carthy, il était de la maison, et le joug de la domesticité

ne s'appesantissait pas sur lui. Mais, ici, au château, il n'inspirait

que la plus complète indifférence. Le marquis le regardait comme un de

ces troncs de pauvres dans lequel il mettait deux livres chaque mois,

la marquise comme un petit animal d'antichambre, le comte comme un

jouet dont on lui avait fait cadeau, omettant même de lui recommander

de ne pas le casser. En ce qui le concernait, M. Scarlett s'était

bien promis de lui témoigner son antipathie par des molestations

incessantes, et les occasions ne manquaient pas. Quant aux

domestiques, ils estimaient fort au-dessous d'eux cet enfant trouvé,

que lord Piborne avait cru devoir introduire à Trelingar-castle. Que

diable! les gens de bonne maison ont leur fierté, l'orgueil d'une

position longuement acquise, et il ne leur convient pas de se commettre

avec ces rouleurs de rues et de routes. Aussi le lui faisaient-ils

sentir dans les multiples détails du service, lors des repas à la salle

commune. P'tit-Bonhomme ne laissait pas échapper une plainte, il ne

répondait pas, il remplissait sa tâche du mieux possible. Mais avec

quelle satisfaction il regagnait la chambrette qu'il occupait à part,

dès qu'il avait exécuté les derniers ordres de son maître!

[Illustration: P'tit-Bonhomme se dirigea vers l'étalage. (Page 264.)]

Cependant, au milieu de cette malveillante engeance, il y eut une

femme qui prit intérêt à lui. Ce n'était qu'une lessiveuse, nommée

Kat, chargée de laver le linge du château. Agée de cinquante ans, elle

avait toujours vécu sur le domaine, et y achèverait probablement sa

vie, à moins que M. Scarlett ne la mît à la porte,--ce qu'il avait

déjà tenté, cette pauvre Kat n'ayant pas l'heur de lui agréer. Un

cousin de lord Piborne, sir Edward Kinney, gentleman très spirituel,

paraît-il, affirmait qu'elle faisait déjà la lessive au temps de

Guillaume-le-Conquérant. Dans tous les cas, le peu charitable esprit de

son entourage ne l'avait point pénétrée. C'était un excellent cœur,

et P'tit-Bonhomme fut heureux de trouver quelque consolation près

d'elle.

Aussi causaient-ils, lorsque le comte Ashton était sorti sans emmener

son groom. Et, lorsque celui-ci avait été malmené par l'intendant ou

quelque autre de la valetaille:

«De la patience! lui répétait Kat. N'aie cure de ce qu'ils disent! Le

meilleur d'entre eux ne vaut pas cher, et je n'en connais pas un seul

qui aurait rapporté le portefeuille.»

Peut-être la lessiveuse avait-elle raison, et il est même à croire

que ces gens peu scrupuleux regardaient P'tit-Bonhomme comme un niais

d'avoir été si honnête!

Il a été dit qu'un groom, c'était une sorte de jouet, dont le marquis

et la marquise avaient fait présent au comte Ashton. Un jouet,--le mot

est juste. Il s'en amusait en enfant capricieux et fantasque. Il lui

donnait des ordres déraisonnables la plupart du temps, puis il les

contremandait sans motif. Il le sonnait dix fois par heure, afin qu'il

rangeât ceci ou dérangeât cela. Il l'obligeait à revêtir sa grande ou

sa petite livrée, aux couleurs multiples, où les boutons bourgeonnaient

par centaines comme ceux d'un rosier au printemps. Notre jeune garçon

ressemblait à un ara des tropiques. Le faire marcher derrière lui, à

vingt pas, les bras tombant raides sur la couture du pantalon, non

seulement dans les rues de la bourgade, mais à travers les allées du

parc, c'était pour le vaniteux Ashton le comble de la satisfaction.

P'tit-Bonhomme se soumettait à toutes ces fantaisies avec une

irréprochable ponctualité. Il obéissait comme une machine aux volontés

de son régulateur. Si vous l'aviez vu, les reins cambrés, les bras

croisés sur la veste qui lui sanglait le torse, debout devant le cheval

piaffant du cabriolet, attendant que son maître y fût monté, puis,

lorsque le véhicule était déjà en marche, s'élançant, s'accrochant

aux courroies de la capote, au risque de lâcher prise et de se casser

le cou! Et le cabriolet, mené par une main inhabile, roulait à fond

de train, sans se soucier des bornes qu'il heurtait, ni des passants

qu'il manquait d'écraser!... C'est qu'il était bien connu à Kanturk,

l'équipage du comte Ashton!

Enfin, à la condition de se prêter, sans mot dire, à tous les caprices

de son maître, P'tit-Bonhomme n'était pas autrement malheureux. Cela

allait et irait tant que le joujou n'aurait pas cessé de plaire. Il est

vrai, avec ce jeune gentleman si gâté, si quinteux, si personnel, il

convenait de s'attendre à des revirements subits. Les enfants finissent

toujours par se dégoûter de leurs jouets, et ils les rejettent, à moins

qu'ils ne les brisent. Mais, qu'on le sache, P'tit-Bonhomme était bien

résolu à ne point se laisser mettre en morceaux.

D'ailleurs, cette situation à Trelingar-castle, il ne la considérait

que comme un pis-aller. Faute de mieux, il l'avait acceptée, espérant

qu'une meilleure occasion de gagner sa vie lui serait offerte. Son

ambition enfantine se haussait au delà de ces fonctions de groom. Sa

fierté naturelle en souffrait. Cette annihilation de lui-même devant

l'héritier des Piborne, auquel il se sentait supérieur, l'humiliait.

Oui! supérieur, bien que le comte Ashton reçût encore des leçons

de latin, d'histoire, etc., car des professeurs venaient les lui

enseigner, essayant de le remplir comme on remplit d'eau une cruche.

En fait, son latin n'était que du «latin de chien»,--expression

équivalente en Angleterre à celle de «latin de cuisine»,--et sa science

historique se bornait à ce qu'il lisait dans le _Livre d'or_ de la race

chevaline.

Si P'tit-Bonhomme ignorait ces belles choses, il savait réfléchir. A

dix ans, il savait penser. Il appréciait ce fils de famille à sa juste

valeur, et rougissait parfois des fonctions qu'il remplissait près de

lui. Ah! ce travail vivifiant et salutaire de la ferme, combien il le

regrettait, et aussi son existence au milieu des Mac Carthy, dont il

n'avait plus eu de nouvelles! La lessiveuse du château, c'était le seul

être auquel il pouvait s'abandonner.

Du reste, l'occasion se présenta bientôt de mettre à l'épreuve l'amitié

de la bonne femme.

Il est à propos de mentionner ici que le procès contre la paroisse

de Kanturk avait été jugé au profit de la famille Piborne, grâce à

la production de l'acte rapporté par P'tit-Bonhomme. Mais ce que

celui-ci avait fait là paraissait oublié maintenant, et pourquoi lui en

aurait-on su gré?

Mai, juin et juillet s'étaient succédé. D'une part, Birk avait pu

être nourri tant bien que mal. Il semblait comprendre la nécessité de

montrer une extrême prudence afin de ne point éveiller les soupçons,

lorsqu'il rôdait aux environs du parc. De l'autre, P'tit-Bonhomme avait

touché trois fois ses deux livres mensuelles,--ce qui lui réalisait la

grosse somme de six livres, inscrite sur son agenda où la colonne des

dépenses était intacte.

Durant ces trois mois, l'occupation de lord et de lady Piborne avait

été uniquement de recevoir et de rendre des visites, politesses

échangées entre les châtelains du voisinage. Il va de soi que, pendant

ces réceptions, les landlords ne s'entretenaient guère que de la

situation des propriétaires irlandais. Et comme ils traitaient les

revendications des tenanciers, les prétentions de la ligue agraire,

et M. Gladstone, alors âgé de soixante-treize ans, voué de cœur à

l'affranchissement de l'Irlande, et M. Parnell, auquel ils souhaitaient

charitablement la plus haute potence de l'Ile Emeraude! Une partie de

l'été s'écoulait ainsi. D'ordinaire, lord Piborne, lady Piborne et leur

fils quittaient le château pour un voyage de quelques semaines,--le

plus souvent en Écosse, dans les terres patrimoniales de la marquise.

Par exception, cette année, le voyage devait consister en une

excursion que les traditions du grand monde imposaient aux seigneurs

de Trelingar, et qu'ils n'avaient pas encore accomplie. Il s'agissait

de visiter cette admirable région des lacs de Killarney, et, le projet

ayant reçu l'approbation de la marquise, lord Piborne fixa le départ au

3 août.

Si P'tit-Bonhomme avait l'espoir que cette excursion lui laisserait

quelques semaines de loisir au château, il se trompait. Puisque lady

Piborne se ferait accompagner de Marion, sa femme de chambre, puisque

lord Piborne serait suivi de John, son valet de chambre, le comte

Ashton ne pouvait se priver des services de son groom.

Il y eut alors un grave embarras. Que deviendrait Birk?... Qui

s'occuperait de lui?... Qui le nourrirait?

P'tit-Bonhomme se décida donc à informer Kat de cette situation, et Kat

ne demanda pas mieux que de se charger de Birk, à l'insu de qui que ce

soit.

«N'aie aucune inquiétude, mon garçon, répondit la bonne créature. Ton

chien, je l'aime déjà comme je t'aime, et il ne pâtira pas pendant ton

absence!»

Là-dessus, P'tit-Bonhomme embrassa Kat sur les deux joues, et, après

lui avoir présenté Birk dans la soirée qui précéda le départ, il prit

congé du fidèle animal.

IV

LES LACS DE KILLARNEY.

Le départ, ainsi qu'il avait été décidé en haut lieu, s'effectua dans

la matinée du 3 août. Les deux domestiques, femme et valet de chambre

de la marquise et du marquis, prirent place à l'intérieur de l'omnibus

du château, qui transportait les bagages à la gare, distante de trois

milles.

P'tit-Bonhomme les accompagnait, afin de surveiller plus spécialement

ceux de son jeune maître, conformément aux ordres qu'il avait reçus.

D'ailleurs, Marion et John étaient d'accord pour le laisser se tirer

d'affaire comme il le pourrait, «cet enfant de rien et de personne»,

ainsi qu'on l'appelait à l'antichambre ou à l'office.

L'enfant de rien s'en tira très intelligemment, et les bagages du comte

Ashton furent enregistrés par ses soins, dès que les tickets eurent été

délivrés au guichet des voyageurs.

Vers midi, la calèche arriva, après avoir côtoyé la rivière Allo. Lord

et lady Piborne en descendirent. Comme un certain nombre de personnes

sortaient de la gare pour regarder ces augustes voyageurs--très

respectueusement, cela va sans dire,--le comte Ashton ne pouvait

manquer cette occasion de jouer de son groom. Il l'appela du nom de

«boy», suivant l'habitude prise, puisqu'on ne lui en connaissait pas

d'autre. Le boy s'avança vers la calèche et reçut en pleine poitrine la

couverture de voyage. Il faillit s'étaler du coup, ce qui donna fort à

rire aux assistants.

Le marquis, la marquise et leur fils se rendirent au compartiment qui

leur avait été réservé dans un wagon de première classe. John et Marion

s'installèrent sur la banquette d'un wagon de deuxième, sans inviter le

groom à y monter avec eux. Celui-ci vint occuper un autre compartiment,

qui était vide, n'ayant aucun regret d'être seul pour le début du

voyage.

Le train partit aussitôt. On eût dit qu'il n'attendait que la venue des

nobles châtelains de Trelingar.

Une fois déjà, P'tit-Bonhomme avait voyagé en chemin de fer entre

les bras de miss Anna Waston; à peine s'en souvenait-il, ayant dormi

tout le temps. Quant à ces voitures, accrochées l'une à l'autre, ces

convois passant en grande vitesse, il avait vu cela autour de Galway

et de Limerick. Aujourd'hui allait véritablement se réaliser son désir

d'être traîné par une locomotive, ce puissant cheval d'acier et de

cuivre, hennissant et lançant des tourbillons de vapeur. En outre,--ce

qui excitait son admiration,--c'était non pas ces wagons pleins de

voyageurs, mais ces fourgons bondés de marchandises que l'industrie et

le commerce expédiaient d'une contrée à une autre.

P'tit-Bonhomme regardait par la portière, dont la vitre était

baissée. Bien que le train ne marchât qu'à médiocre allure, cela

lui paraissait quelque chose de tout à fait extraordinaire, ces

maisons et ces arbres qui filaient en sens contraire le long de la

voie, ces fils télégraphiques tendus d'un poteau à l'autre, et sur

lesquels les dépêches courent plus rapidement encore que les objets

ne disparaissaient, ces convois que le train croisait et dont il

n'entrevoyait que la masse confuse et mugissante. Que d'impressions

pour son imagination si sensible, où elles se gravaient ineffaçablement!

Pendant un certain nombre de milles, le train suivit la rive gauche

de la rivière Blackwater à travers des sites pittoresques. Vers deux

heures, après s'être arrêté à quelques stations intermédiaires, il fit

une halte de vingt-cinq minutes à la gare de Millstreet.

[Illustration: P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition.

(Page 271.)]

La noble famille ne descendit pas de son wagon-salon, où Marion fut

appelée pour le service de sa maîtresse. John se tint près de la

portière à la disposition de son maître. Le groom reçut du comte

Ashton l'ordre de lui acheter quelque «machine amusante», facile à

lire pendant une heure ou deux. Il se dirigea donc vers l'étalage

de librairie de la gare, et s'il fut embarrassé, on le comprend de

reste. Enfin, il est à présumer qu'il consulta plutôt son propre

goût que celui du jeune Piborne. Aussi, de quelle rebuffade fut-il

accueilli, lorsqu'il rapporta le _Guide du touriste aux lacs de

Killarney_! L'héritier de Trelingar-castle s'inquiétait bien d'étudier

un itinéraire! Il se souciait, vraiment, de la région qu'il venait

visiter! Il y allait parce qu'on l'y emmenait! Et le guide dut être

remplacé par une feuille à caricatures ineptes avec légendes sans

esprit, qui parurent faire ses délices.

[Illustration: Les passagers furent durement secoués. (Page 275.)]

Le départ de Millstreet eut lieu à deux heures et demie. P'tit-Bonhomme

s'était réinstallé à la vitre du wagon. Le train s'engageait alors dans

les défilés d'une contrée montagneuse, très variée de points de vue. Le

temps était assez clair, avec un soleil pas trop mouillé,--ce qui est

rare en Irlande. Lord Piborne pouvait se féliciter d'avoir une période

de sécheresse pour cette excursion. L'ombrelle de la marquise lui

serait plus utile que son waterproof. Cependant l'atmosphère n'était

pas dépourvue de cette légère brume frissonnante, qui donne plus de

charme aux cimes, en adoucissant leurs contours. P'tit-Bonhomme put

contempler, vers le sud du railway, les hauts pics de cette partie du

comté, le Caherbarnagh et le Pass, dont l'altitude atteint deux mille

pieds. C'est aux environs de Killarney, en effet, que les poussées

géologiques se sont le plus fortement produites en Irlande.

Le train ne tarda pas à franchir la limite mitoyenne entre les comtés

de Cork et de Kerry. P'tit-Bonhomme, qui avait gardé le Guide refusé

par son maître, suivait avec intérêt le tracé du chemin de fer. Quels

souvenirs rappelait à sa mémoire ce nom de Kerry! A une vingtaine de

milles vers le nord, s'étaient écoulées les plus chères années de

son enfance, à cette ferme de Kerwan, maintenant abandonnée, d'où

l'impitoyable middleman avait chassé la famille Mac Carthy!... Ses yeux

se détournèrent du paysage. C'est en lui-même qu'il regardait, et cette

douloureuse impression durait encore, lorsque le train s'arrêta en gare

de Killarney.

C'est une chance qu'a cette petite bourgade,--chance partagée par

quelques villes en Europe,--d'être située sur le bord d'un lac

magnifique. Peut-être Killarney doit-elle sa vie heureuse et facile à

ce chapelet de nappes liquides qui se déroule à ses pieds. Ce n'est

point pour son palais où réside l'évêque catholique du comté, ni

pour sa cathédrale, ni pour son asile d'aliénés, ni pour sa maison

de religieuses, ni pour son couvent de franciscains, ni pour son

workhouse, que les touristes y affluent pendant la belle saison. Non!

Si cette bourgade est le rendez-vous des excursionnistes, c'est qu'ils

y sont attirés par les splendeurs naturelles de ses lacs. Qu'une

commotion géologique vienne à les supprimer, que leurs eaux aillent

se perdre dans les entrailles du sol, et Killarney aura vécu,--ce

qui serait regrettable, surtout pour la famille des Kenmare, puisque

cette cité fait partie de son immense domaine de quatre-vingt-dix

mille hectares. Les hôtels n'y manquent point, sans compter ceux qui

s'élèvent sur les bords du Lough-Leane, à moins d'un quart de mille.

Lord Piborne avait fait choix de l'un des meilleurs de l'endroit. Par

malheur, cet hôtel était alors «boycotté». Ce néologisme irlandais

vient du nom d'un certain capitaine Boycott, lequel avait réclamé

l'assistance de la police pour engranger ses récoltes, les manouvriers

du pays se refusant à travailler sur son domaine. Être mis en

quarantaine, c'est précisément ce que signifie le mot boycotter. Et, si

l'hôtel en question subissait la rigueur de cette mise en quarantaine,

c'est que son propriétaire avait procédé par éviction contre

quelques-uns de ses tenanciers. Il n'y avait donc plus chez lui ni gens

de service, ni cuisiniers, et les fournisseurs n'auraient rien osé lui

vendre.

Le marquis et la marquise Piborne durent se rendre à un autre hôtel,

en remettant au lendemain leur départ pour les lacs. Après s'être

occupé des bagages de son maître, le groom reçut ordre de se tenir à sa

disposition pendant toute la soirée. De là, interdiction formelle de

quitter l'antichambre, tandis que le jeune Piborne faisait le gentleman

au milieu des touristes, qui lisaient, causaient ou jouaient dans le

grand salon.

Le lendemain, une voiture attendait au bas du perron de

l'établissement. C'était un large et confortable landau, pouvant se

découvrir, avec siège derrière pour John et Marion, et siège devant,

sur lequel le groom prendrait place près du cocher. Dans les coffres,

on enferma le linge et les vêtements de rechange, des provisions en

quantité suffisante pour parer aux diverses éventualités du voyage,

retards possibles, insuffisance des hôtels, car il convenait que les

repas de Leurs Seigneuries fussent partout et toujours assurés. Mais

Elles n'avaient pas l'intention de monter dans cette voiture au départ

de Killarney.

En effet, avec ce bon sens pratique dont lord Piborne se targuait

habituellement,--même lors des discussions de la Chambre haute,--il

avait divisé son itinéraire en deux parties distinctes: la première

comprenait l'exploration des lacs et devait s'exécuter par eau; la

seconde comportait l'exploration du comté jusqu'au littoral et devait

s'exécuter par terre. Il suit de là que le landau ne serait appelé

à transporter les nobles excursionnistes que pendant cette dernière

partie du voyage. Aussi, se mit-il en route dès le matin, afin d'aller

les attendre à Brandons-cottage, à l'extrémité des lacs Killarney, dont

il aurait contourné les rives orientales. Or, comme, dans sa sagesse,

lord Piborne avait fixé à trois jours la durée de la traversée des

lacs, la femme de chambre, le valet de chambre et le groom ne pouvaient

quitter leurs maîtres durant ces trois jours. Que l'on juge s'il fut

satisfait, notre jeune garçon, à la pensée qu'il allait naviguer sur

ces eaux resplendissantes!

Ce n'était pas la mer, il est vrai,--la mer immense, infinie, qui va

d'un continent à l'autre. Il n'y avait là que des lacs, n'offrant au

commerce aucun débouché, et dont la surface n'est sillonnée que par les

embarcations des touristes. Mais enfin, même en ces conditions, cela

était pour réjouir P'tit-Bonhomme. Hier, pour la seconde fois, il était

monté en chemin de fer... Aujourd'hui, pour la première fois, il allait

monter en bateau.

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