Parti de Cahersiveen dès le matin du 11 août, en suivant la route du

littoral, contiguë aux premières ramifications des monts Iveragh, après

une halte à Kells, modeste bourgade sur la baie Dingle, le landau fit

halte le soir au bourg de Killorglin. Le temps avait été mauvais,

pluie et vent toute la journée. Il fut exécrable le lendemain. Grains

et rafales, pour achever les trente milles qui séparent Valentia de

Killarney, où Leurs Seigneuries, d'une humeur non moins exécrable que

le temps, durent passer leur dernière nuit de voyage.

Le jour suivant, reprise du railway, et, vers trois heures, rentrée à

Trelingar-castle, après une absence de dix jours.

Le marquis et la marquise en avaient fini avec l'excursion

traditionnelle aux lacs de Killarney et à travers la région montagneuse

du Kerry...

«Cela valait-il la peine de s'exposer à tant de fatigues! dit la

marquise.

--Et à tant d'ennuis!» ajouta le marquis.

Quant à P'tit-Bonhomme, il rapportait de là plein sa tête de souvenirs.

Son premier soin fut de demander à Kat des nouvelles de Birk.

Birk se portait bien. Kat ne l'avait point oublié. Chaque soir, le

chien était revenu à l'endroit où la lessiveuse le guettait d'ordinaire

avec ce qu'elle lui avait mis de côté.

Le soir même, avant de remonter dans sa chambre, P'tit-Bonhomme alla

du côté des annexes où Birk l'attendait. Il est facile d'imaginer ce

que fut l'entrevue des deux amis, quelles caresses échangées de l'un

à l'autre! Certes, Birk était maigre, efflanqué, il n'avait pas tous

les jours mangé à sa faim; mais il n'y paraissait pas trop, et ses

yeux brillaient du vif éclat de l'intelligence. Son maître lui promit

de venir chaque soir, s'il le pouvait, et lui souhaita une bonne

nuit. Birk, comprenant qu'il n'avait pas le droit d'être difficile,

n'en exigeait pas davantage. D'ailleurs, il fallait être prudent. La

présence de Birk aux abords de Trelingar-castle avait été remarquée, et

les chiens avaient plusieurs fois donné l'éveil.

Le château reprit son existence habituelle,--l'existence végétative,

qui convenait à des hôtes de si vieille souche. Le séjour devait

s'y prolonger jusqu'à la dernière semaine de septembre,--époque à

laquelle les Piborne avaient coutume de retourner à leurs quartiers

d'hiver d'Édimbourg, puis de Londres, pour la session du Parlement. En

attendant, le marquis et la marquise allaient se confiner dans leur

fastidieuse grandeur. Les visites de voisinage recommenceraient avec

une régularité affadissante. On parlerait du voyage de Killarney. Lord

et lady Piborne mêleraient leurs impressions à celles des quelques amis

qui avaient déjà fait cette excursion des lacs. Et il y avait lieu de

se hâter, car tout cela était déjà confus et lointain dans la mémoire

rebelle de la marquise, et elle ne se rappelait plus le nom de l'île,

d'où partait le «cordon électrique», que l'Europe tirait pour sonner

les États-Unis--comme elle sonnait John et Marion.

Cependant, cette vie monotone ne laissait pas, tant s'en faut, que

d'être pénible pour P'tit-Bonhomme. Il était toujours en butte aux

mauvais procédés de l'intendant Scarlett, qui voyait en lui son

souffre-douleur. D'autre part, les caprices du comte Ashton ne lui

donnaient pas une heure de loisir. A chaque instant, c'était un ordre

à exécuter, une course à faire, puis des contre-ordres, qui obligeaient

le jeune groom à de continuelles allées et venues. Il se sentait aux

mains et aux jambes un fil tyrannique, qui le mettait sans cesse en

mouvement. Dans l'antichambre comme à l'office, on riait de le voir

ainsi appelé, renvoyé, commandé, décommandé. Il en éprouvait une

profonde humiliation.

Aussi, le soir, lorsqu'il avait enfin pu regagner sa chambre, il

s'abandonnait à réfléchir sur la situation que la misère l'avait

contraint d'accepter. Où cela le mènerait-il d'être le groom du comte

Ashton Piborne? A rien. Il était fait pour autre chose. N'être qu'un

domestique, autant dire une machine à obéir, cela froissait son esprit

indépendant, cela entravait cette ambition qu'il sentait en lui. Au

moins, lorsqu'il vivait à la ferme, c'était sur le pied d'égalité. On

le considérait comme l'enfant de la maison. Où étaient les caresses de

Grand'mère, les affections de Martine et de Kitty, les encouragements

de M. Martin et de ses fils? En vérité, il prisait plus les cailloux

reçus chaque soir et enterrés là-bas sous les ruines, que les guinées

dont ces Piborne payaient mensuellement son esclavage. Tandis qu'il

vivait à Kerwan, il s'instruisait, il travaillait, il apprenait en vue

de se suffire un jour... Ici, rien que cette besogne révoltante et sans

avenir, cette soumission aux fantaisies d'un enfant gâté, vaniteux

et ignorant. Il était toujours occupé à ranger, non des livres--il

n'y en avait pas un seul--mais tout ce qui traînait en désordre dans

l'appartement.

Et puis, c'était le cabriolet du jeune gentleman qui faisait son

désespoir. Oh! ce cabriolet! P'tit-Bonhomme ne pouvait le regarder

sans horreur. Au risque de verser par maladresse en quelque fossé, il

semblait que le comte Ashton prît plaisir à se lancer à travers les

plus mauvais chemins, afin de mieux secouer son groom accroché aux

courroies de la capote. Moins malheureux, lorsque le temps permettait

de sortir avec le tilbury ou le dog-car--les autres véhicules du fils

Piborne,--le groom était assis et dans un équilibre plus stable.

Mais elles s'ouvrent si fréquemment, les cataractes du ciel sur l'Ile

Émeraude!

Il était donc rare qu'un jour s'écoulât, sans que le supplice du

cabriolet se fût produit, soit pour aller parader à Kanturk, soit

pendant de longues promenades aux environs de Trelingar-castle. Le long

de ces routes, couraient et gambadaient, pieds nus, écorchés par les

cailloux, des bandes de gamins, à peine vêtus de guenilles, et criant

d'une voix essoufflée: «coppers... coppers!» P'tit-Bonhomme sentait son

cœur se gonfler. Il avait éprouvé ces misères, il y compatissait...

Le comte Ashton accueillait ces déguenillés par des quolibets ou des

injures, les menaçant de son fouet, lorsqu'ils s'approchaient...

L'envie prenait alors à notre jeune garçon de jeter quelque menue pièce

de cuivre... Il n'osait par crainte d'exciter la colère de son maître.

Une fois, cependant, la tentation fut trop forte. Une enfant de quatre

ans, toute frêle, toute gentille avec ses boucles blondes, le regarda

de ses jolis yeux bleus, en lui demandant un copper... Le copper fut

lancé à la petite qui le ramassa, en poussant un cri de joie...

Ce cri, le comte Ashton l'entendit. Il saisissait son groom en flagrant

délit de charité.

«Que t'es-tu permis là, boy?... demanda-t-il.

--Monsieur le comte... cette fillette... cela lui fait tant de

plaisir... rien qu'un copper...

--Comme on t'en jetait, n'est-ce pas, lorsque tu courais les grandes

routes?...

--Non... jamais!... s'écria P'tit-Bonhomme, se révoltant toujours quand

on l'accusait d'avoir tendu la main.

--Pourquoi as-tu fait l'aumône à cette mendiante?...

--Elle me regardait... je la regardais...

--Je te défends de regarder les enfants qui traînent sur les chemins...

Tiens-le-toi pour dit!»

Et P'tit-Bonhomme dut obéir, mais combien exaspéré de cette dureté de

cœur.

S'il fut ainsi contraint de renfermer en lui-même la commisération que

lui inspiraient ces enfants, s'il ne se risqua plus à les gratifier de

quelque copper, une occasion se présenta dans laquelle il ne put rester

maître de son premier mouvement.

On était au 3 septembre. Le comte Ashton, ce jour-là, avait commandé

son dog-car pour aller à Kanturk. P'tit-Bonhomme l'accompagnait comme

d'habitude, dos à dos, cette fois, avec ordre de croiser les bras et de

ne pas remuer plus qu'un mannequin.

Le dog-car atteignit la bourgade sans accident. Là, superbes

piaffements du cheval à la bouche écumante, et flatteuse admiration des

badauds. Le jeune Piborne s'arrêta devant les principaux magasins. Son

groom, debout à la tête de l'animal, ne le contenait pas sans peine,

à l'ébahissement des gamins, qui enviaient ce jeune domestique si

magnifiquement galonné.

Vers trois heures, après s'être offert à la contemplation de la

bourgade, le comte Ashton reprit le chemin de Trelingar-castle. Il

allait au pas, faisant caracoler son cheval. Sur la route défilait la

bande habituelle des petits mendiants, avec les cris accoutumés de

«coppers... coppers!...» Encouragés par l'allure modérée du dog-car,

ils voulurent le suivre de près. Le cinglement du fouet les tint à

distance, et ils finirent par rester en arrière.

Un seul persista. C'était un garçon de sept ans, à mine éveillée,

intelligente, empreinte de gaîté,--bien irlandais de ce chef. Quoique

la voiture ne marchât pas vite, il était obligé de courir pour se

maintenir à côté. Ses petits pieds se meurtrissaient aux cailloux. Il

s'entêtait tout de même, bravant les menaces du fouet. Il portait à la

main une branche de myrtille, qu'il offrait en échange d'une aumône.

P'tit-Bonhomme, craignant quelque malheur, l'engageait en vain par

signes à s'éloigner. L'enfant continuait à suivre le dog-car.

Il va de soi que le comte Ashton lui avait plusieurs fois crié de

déguerpir. Loin de là, le gamin tenace restait près des roues, au

risque d'être écrasé.

Il eût suffi de rendre la main pour que le cheval prît le trot. Mais

le jeune Piborne ne l'entendait pas ainsi. Il lui convenait d'aller

au pas, il irait au pas. Aussi, ennuyé de la présence de l'enfant,

finit-il par lui lancer un coup de fouet.

La cinglante lanière, mal dirigée, s'accrocha au cou du petit, qui fut

traîné pendant quelques secondes, à demi étranglé. Enfin, une dernière

secousse le dégagea, et il roula sur le sol.

P'tit-Bonhomme, sautant en bas du dog-car, courut vers l'enfant.

Celui-ci, le cou cerclé d'une raie rouge, poussait des cris de douleur.

L'indignation était montée au cœur de notre jeune garçon, et quelle

féroce envie il éprouva de se jeter sur le comte Ashton, lequel aurait

peut-être payé cher sa cruauté, quoique étant plus âgé que son groom...

«Viens ici, boy! lui cria-t-il, après avoir arrêté son cheval.

--Et cet enfant?...

--Viens ici, répéta le jeune Piborne, qui faisait tournoyer son fouet,

viens... ou je t'en administre autant!»

Sans doute, il fut bien inspiré de ne pas mettre sa menace à exécution,

car on ne sait trop ce qui serait arrivé. Toujours est-il que

P'tit-Bonhomme eut assez de puissance sur lui-même pour se maîtriser,

et, après avoir fourré quelques pence dans la poche du gamin, il revint

derrière le dog-car.

«La première fois que tu te permettras de descendre sans ordre, dit le

comte Ashton, je te corrigerai d'importance et je te chasserai ensuite!»

P'tit-Bonhomme ne répondit pas, bien qu'un éclair eût brillé dans ses

yeux. Puis, le dog-car s'éloigna rapidement, laissant le petit pauvre

sur la route, tout consolé et faisant tintinnabuler les pence dans sa

main.

A partir de ce jour, il fut visible que ses mauvais instincts

poussaient le comte Ashton à rendre la vie plus dure à son groom. Les

vexations redoublèrent sur lui, aucune humiliation ne lui fut épargnée.

Ce qu'il avait jadis éprouvé au physique, il l'éprouvait maintenant

au moral, et, à tout prendre, il se sentait non moins malheureux

qu'autrefois dans le cabin de la Hard ou sous le fouet de Thornpipe! La

pensée de quitter Trelingar-castle lui venait souvent. S'en aller...

où?... Rejoindre la famille Mac Carthy?... Il n'en avait eu aucune

nouvelle, et que pourrait-elle pour lui, n'ayant plus ni feu ni lieu?

Cependant il était résolu à ne point rester au service de l'héritier

des Piborne.

D'ailleurs, il y avait une certaine éventualité qui ne laissait pas de

le préoccuper très sérieusement.

Le moment approchait avec la fin de septembre, où le marquis, la

marquise et leur fils avaient l'habitude de quitter le domaine de

Trelingar. Le groom, obligé de les suivre en Angleterre et en Écosse,

perdrait ainsi tout espoir de retrouver la famille Mac Carthy.

D'autre part, il y avait Birk. Que deviendrait Birk? Jamais il ne

consentirait à abandonner Birk!

«Je le garderai, lui dit un jour l'obligeante Kat, et j'en aurai bien

soin.

--Oui, car vous avez bon cœur, lui répondit P'tit-Bonhomme, et je

pourrais vous le confier... en vous payant ce qu'il faudrait pour sa

nourriture...

--Oh! s'écria Kat, je ne l'entends pas ainsi... J'ai de l'amitié pour

ce pauvre chien...

--N'importe... il ne doit pas rester à votre charge. Mais, si je pars,

je ne le verrai plus de tout l'hiver... et jamais peut-être...

--Pourquoi... mon enfant?... A ton retour...

--Mon retour, Kat?... Suis-je assuré de revenir au château, quand

je l'aurai quitté?... Là-bas... où ils vont, qui sait s'ils ne me

renverront pas... ou si je ne m'en irai pas... de moi-même...

--T'en aller?...

--Oui... au hasard... devant moi... comme j'ai toujours fait!

--Pauvre boy... pauvre boy!... répétait la bonne femme.

--Et je me demande, Kat, si le mieux ne serait pas de rompre tout de

suite... d'abandonner le château avec Birk... de chercher du travail

chez des fermiers... dans un village ou dans une ville... pas trop

loin... du côté de la mer...

[Illustration: Debout à la tête de l'animal. (Page 285.)]

--Tu n'as pas encore onze ans!

--Non, Kat, pas encore!... Ah! si j'en avais seulement douze ou

treize... je serais grand... j'aurais de bons bras... je trouverais

de l'occupation... Que les années sont longues à venir, quand on est

malheureux...

[Illustration: P'tit-Bonhomme courut vers l'enfant. (Page 286.)]

--Et longues à s'écouler!» aurait pu répondre la bonne Kat.

Ainsi réfléchissait P'tit-Bonhomme, et il ne savait à quel parti

s'arrêter...

Une circonstance toute fortuite vint mettre un terme à son irrésolution.

Le 13 septembre arrivé, lord et lady Piborne ne devaient plus demeurer

qu'une quinzaine de jours à Trelingar-castle. Déjà les préparatifs de

départ étaient commencés. En songeant à la proposition de Kat relative

à Birk, P'tit-Bonhomme eut lieu de se demander si l'intendant Scarlett

demeurerait au château pendant l'hiver. Oui, il y restait comme

régisseur du domaine. Or, il n'était pas sans avoir remarqué ce chien

qui errait aux alentours, et jamais il n'autoriserait la lessiveuse

à le conserver près d'elle. Kat serait donc obligée de nourrir Birk

en secret, ainsi qu'elle l'avait fait jusqu'alors. Ah! si M. Scarlett

avait su que ce chien appartenait au jeune groom, comme il se fût

empressé d'en informer le comte Ashton, et avec quelle satisfaction

celui-ci aurait cassé les reins de Birk, en admettant qu'il eût pu

l'atteindre d'une balle!

Ce jour-là, Birk était venu rôder près des communs, dans l'après-midi,

contrairement à ses habitudes. Le hasard,--fâcheux hasard,--voulut que

l'un des chiens du comte Ashton, un pointer hargneux, fût allé vaguer

sur la grande route.

Du plus loin qu'ils s'aperçurent, les deux animaux témoignèrent, par un

sourd grognement, de leurs dispositions hostiles. Il y avait entre eux

inimitié de race. Le chien-lord n'aurait dû éprouver que du dédain pour

le chien-paysan; mais, étant d'un mauvais caractère, ce fut lui qui se

montra le plus agressif. Dès qu'il eut vu Birk, immobile à la lisière

du bois, il courut sur lui, la joue relevée, les crocs à découvert et

très disposé à en faire usage.

Birk laissa le pointer s'approcher à demi-longueur, le regardant

obliquement de manière à ne point être surpris, la queue basse,

solidement arc-bouté sur ses jambes.

Soudain, après deux ou trois aboiements de fureur, le pointer s'élança

sur Birk et le mordit à la hanche. Ce qui devait arriver arriva: Birk

sauta d'un coup à la gorge de son ennemi, qui fut boulé en un clin

d'œil.

Cela ne se fit pas sans des hurlements terribles. Les deux autres

chiens, qui se trouvaient dans la cour d'honneur, s'en mêlèrent.

L'éveil fut donné, et le comte Ashton ne tarda pas à accourir,

accompagné de l'intendant.

La grille franchie, il aperçut le pointer, qui râlait sous la dent de

Birk.

Quel cri il poussa, sans oser porter secours à son chien, dont il

craignait de partager le sort! Aussitôt que Birk l'eut vu, il acheva

le pointer d'un coup de croc, puis, sans se hâter, rentra sous bois,

derrière les halliers.

Le jeune Piborne, suivi de M. Scarlett, s'avança, et, lorsqu'ils furent

sur le lieu du crime, ils n'y trouvèrent plus qu'un cadavre.

«Scarlett... Scarlett! s'écria le comte Ashton. Mon chien est

étranglé!... Il a étranglé mon chien, cet animal!... Où est-il?...

Venez... Nous le retrouverons... Je le tuerai!»

L'intendant ne tenait en aucune façon à poursuivre le meurtrier du

pointer. Il n'eut point de peine, d'ailleurs, à retenir le jeune

Piborne, qui ne redoutait pas moins que lui un retour offensif de ce

redoutable Birk.

«Prenez garde, monsieur le comte, lui dit-il. Ne vous exposez pas à

poursuivre cette bête féroce!... Les piqueurs la rattraperont un autre

jour...

--Mais à qui appartient-il?

--A personne!... C'est un de ces chiens errants qui courent les grandes

routes...

--Alors il s'échappera...

--Ce n'est pas probable, car, depuis plusieurs semaines, on le voit

autour du château...

--Depuis plusieurs semaines, Scarlett!... Et on ne m'a pas prévenu, et

on ne s'en est pas débarrassé... et cet animal m'a tué mon meilleur

pointer!»

Il faut le reconnaître, ce garçon, si égoïste, si insensible, avait

pour ses chiens une amitié que n'aurait pu lui inspirer aucune

créature humaine. Le pointer était son favori, le compagnon de ses

chasses,--destiné sans doute à périr de mort violente par quelque coup

maladroit de son maître,--et la dent de Birk n'avait fait que hâter sa

destinée.

Quoi qu'il en soit, très désolé, très furieux, méditant une vengeance

éclatante, le comte Ashton rentra dans la cour du château, où il donna

des ordres pour que le corps du pointer y fut rapporté.

Par une heureuse circonstance, P'tit-Bonhomme n'avait point été témoin

de cette scène. Peut-être eût-il laissé échapper le secret de son

intimité avec le meurtrier? Peut-être même, en l'apercevant, Birk

fût-il accouru vers lui, non sans force démonstrations compromettantes.

Mais il ne tarda pas à savoir ce qui s'était passé. Tout

Trelingar-castle se remplit bientôt des lamentations de l'infortuné

Ashton. Le marquis et la marquise essayèrent en vain de calmer

l'héritier de leur nom. Celui-ci ne voulait rien entendre. Tant que la

victime ne serait point vengée, il se refusait à toute consolation.

Il n'éprouva aucun adoucissement à sa douleur, en voyant avec quelle

exagération de respectabilité, par ordre de lord Piborne, on rendit les

funèbres devoirs au défunt, en présence de la domesticité du château.

Et, lorsque le chien eut été transporté dans un coin du parc, lorsque

la dernière pelletée de terre eut recouvert sa dépouille, le comte

Ashton rentra triste et sombre, remonta dans sa chambre, n'en voulut

plus sortir de toute la soirée.

Il est aisé d'imaginer ce que durent être les inquiétudes de

P'tit-Bonhomme. Avant de se coucher, il avait pu causer secrètement

avec Kat, non moins anxieuse que lui au sujet de Birk.

«Il faut se défier, mon boy, lui dit-elle, et surtout prendre garde

qu'on apprenne que c'est ton chien... Cela retomberait sur toi... et je

ne sais ce qui surviendrait.»

P'tit-Bonhomme ne songeait guère à cette éventualité d'être rendu

responsable de la mort du pointer. Il se disait que, maintenant, il

serait difficile, sinon impossible, de continuer à s'occuper de Birk.

Le chien ne pourrait plus s'approcher des communs que l'intendant

ferait surveiller. Comment retrouverait-il Kat chaque soir?... Comment

s'arrangerait-elle pour le nourrir en cachette?

Notre jeune garçon passa une mauvaise nuit,--une nuit sans sommeil,

infiniment plus préoccupé de Birk que de lui-même. Aussi en vint-il

à se demander s'il ne devrait pas abandonner, dès le lendemain, le

service du comte Ashton. Ayant l'habitude de réfléchir, il examina

la question de sang-froid, il en pesa le pour et le contre, et,

finalement, décida de mettre à exécution le projet qui obsédait son

esprit depuis quelques semaines.

Il ne put s'endormir que vers trois heures du matin. Lorsqu'il se

réveilla, au grand jour, il sauta hors de son lit, très surpris de

ne pas avoir été appelé comme à l'ordinaire par l'impérieux coup de

sonnette de son maître.

Tout d'abord, dès qu'il eut ses idées très nettes, il jugea qu'il n'y

avait pas lieu de revenir sur sa décision. Il partirait le jour même,

en donnant pour raison qu'il se sentait impropre au service de groom.

On n'avait aucun droit de le retenir, et, si sa demande lui valait

quelque insulte, il y était résigné d'avance. Donc, en prévision d'une

expulsion brutale et immédiate, il eut soin de revêtir ses habits de la

ferme, usés mais propres, car il les avait conservés avec soin, puis la

bourse qui contenait ses gages accumulés depuis trois mois. D'ailleurs,

après avoir poliment exposé à lord Piborne sa résolution de quitter le

château, son intention était de lui réclamer la quinzaine à laquelle

il avait droit jusqu'au 15 septembre. Il tâcherait de faire ses adieux

à la bonne Kat, sans la compromettre. Puis, dès qu'il aurait retrouvé

Birk aux alentours, tous deux s'en iraient, aussi satisfaits l'un que

l'autre de tourner le dos à Trelingar-castle.

Il était environ neuf heures, lorsque P'tit-Bonhomme descendit dans la

cour. Son étonnement fut grand d'apprendre que le comte Ashton était

sorti au lever du soleil. D'habitude, celui-ci avait recours à son

groom pour s'habiller,--ce qui n'allait point sans force gourmades et

mauvais compliments.

Mais, à sa surprise se joignit bientôt une appréhension très justifiée,

quand il s'aperçut que ni Bill, le piqueur, ni les pointers n'étaient

au chenil.

En ce moment, Kat, qui se tenait sur la porte de la buanderie, lui fit

signe d'approcher et dit à voix basse:

«Le comte est parti avec Bill et les deux chiens... Ils vont donner la

chasse à Birk!»

P'tit-Bonhomme ne put d'abord répondre, étranglé par l'émotion et aussi

par la colère.

«Prends garde, mon boy! ajouta la lessiveuse. L'intendant nous observe,

et il ne faut pas...

--Il ne faut pas que l'on tue Birk, s'écria-t-il enfin, et je saurai

bien...»

M. Scarlett, qui avait surpris ce colloque, vint interpeller

P'tit-Bonhomme d'une voix brusque.

«Qu'est-ce que tu dis, groom, demanda-t-il, et qu'est-ce que tu fais

là?...»

Le groom, ne voulant pas entrer en discussion avec l'intendant, se

contenta de répondre:

«Je désire parler à monsieur le comte.

--Tu lui parleras à son retour, répondit M. Scarlett, lorsqu'il aura

attrapé ce maudit chien...

--Il ne l'attrapera pas, répondit P'tit-Bonhomme, qui s'efforçait de

rester calme.

--Vraiment!

--Non, monsieur Scarlett... et s'il l'attrape, je vous dis qu'il ne le

tuera pas!...

--Et pourquoi?...

--Parce que je l'en empêcherai!

--Toi?...

--Moi, monsieur Scarlett. Ce chien est mon chien, et je ne le laisserai

pas tuer!»

Et, tandis que l'intendant restait abasourdi par cette réponse,

P'tit-Bonhomme, s'élançant hors de la cour, eut bientôt franchi la

lisière du bois.

Là, pendant une demi-heure, rampant entre les halliers, s'arrêtant

pour surprendre quelque bruit qui le mettrait sur les traces du comte

Ashton, P'tit-Bonhomme marcha à l'aventure. Le bois était silencieux,

et des aboiements se fussent entendus de très loin. Rien n'indiquait

donc si Birk avait été relancé comme un renard par les pointers du

jeune Piborne, ni quelle direction il convenait de suivre afin de le

retrouver.

Incertitude désespérante! Il était possible que Birk fût très loin

déjà, au cas où les chiens lui donnaient la chasse. A plusieurs

reprises, P'tit-Bonhomme cria: «Birk!... Birk!» espérant que le fidèle

animal entendrait sa voix. Il ne se demandait même pas ce qu'il ferait

pour empêcher le comte Ashton et son piqueur de tuer Birk, s'ils

parvenaient à s'en emparer. Ce qu'il savait, c'est qu'il le défendrait,

tant qu'il aurait la force de le défendre.

Enfin, tout en marchant au hasard, il s'était éloigné du château

de deux bons milles, lorsque des aboiements retentirent à quelques

centaines de pas, derrière un massif de grands arbres en bordure le

long d'un vaste étang.

P'tit-Bonhomme s'arrêta, il avait reconnu les aboiements des pointers.

Nul doute que Birk ne fût traqué en ce moment, et peut-être aux prises

avec les deux bêtes excitées par les cris du piqueur.

P'tit-bonhomme · 第 19 / 31 段