Martin Mac Carthy, la tête baissée, n'osait pas interrompre le silence

accablant qui avait suivi les violentes paroles de Murdock.

D'autre part, Harbert ne cessait de regarder ces gens avec autant de

mépris que d'arrogance.

Martine se leva, et s'adressant au régisseur:

«Monsieur, lui dit-elle, c'est moi qui viens vous implorer... vous

demander un délai... Cela nous permettra de vous payer... quelques mois

seulement... et à force de travail... quand nous devrions mourir à la

peine!... Monsieur, je vous supplie... je vous prie à genoux... par

pitié!...»

Et la malheureuse femme s'abaissait devant cet homme impitoyable, qui

l'insultait rien que par son attitude.

«Assez, ma mère!... Trop... trop d'humiliation! dit Murdock, qui

obligea Martine à se relever. Ce n'est pas par des prières que l'on

répond à de tels misérables...

--Non, répliqua Harbert, et je n'ai que faire de tant de paroles! De

l'argent... de l'argent à l'instant même, ou, avant huit jours, vous

serez chassés...

--Avant huit jours, soit! s'écria Murdock. Mais c'est vous, d'abord,

que je vais jeter à la porte de cette maison, où nous sommes encore les

maîtres...»

Et, se précipitant sur le régisseur, il le prit à bras-le-corps, il le

poussa dans la cour.

«Qu'as-tu fait, mon fils... qu'as-tu fait? dit Martine, tandis que les

autres courbaient la tête.

--J'ai fait ce que tout Irlandais devrait faire, répondit Murdock,

chasser les lords de l'Irlande, comme j'ai chassé leur agent de cette

ferme!»

XVI

ÉVICTION.

Telle était la situation de la famille Mac Carthy au début de 1882.

P'tit-Bonhomme venait d'accomplir sa dixième année. Vie courte, sans

doute, si on ne l'évalue que par le temps écoulé, mais longue déjà par

les épreuves. Il n'y comptait en tout que trois ans de bonheur,--ces

trois ans qui avaient suivi son arrivée à la ferme.

Ainsi, la misère qu'il avait connue autrefois, venait de s'abattre

sur les êtres qu'il chérissait le plus au monde, sur cette famille

devenue la sienne. Le malheur allait brutalement rompre les liens qui

rattachaient le frère, la mère, les enfants. Ils seraient contraints de

se séparer, de se disperser, peut-être de quitter l'Irlande, puisqu'ils

ne pouvaient plus vivre sur leur île natale. Durant ces dernières

années, n'a-t-on pas procédé à l'éviction de trois millions et demi de

fermiers, et ce qui était arrivé à tant d'autres ne leur arriverait-il

pas?

Dieu prenne pitié de ce pays! La famine, c'est comme une épidémie,

comme une guerre qui le ravage. Mêmes fléaux, mêmes conséquences.

On se souvient toujours de l'hiver 1740-41, où tant d'affamés

succombèrent, et de cette année 1847, plus terrible encore, «l'année

noire», qui fit décroître le nombre des habitants de près de cinq cent

mille.

Lorsque les récoltes manquent, des villages entiers sont abandonnés. On

peut entrer dans les fermes par la porte restée ouverte: il n'y a plus

personne. Les tenanciers ont été chassés impitoyablement. L'industrie

agricole est frappée au cœur. Si cela provenait de ce que les

blés, les seigles, les avoines, n'ont pas réussi, il serait peut-être

possible d'attendre une année meilleure. Mais, lorsqu'un hiver excessif

et prolongé a tué la pomme de terre, l'habitant des campagnes n'a plus

qu'à fuir vers la ville, à se réfugier dans les «work-houses», à moins

qu'il ne préfère prendre le chemin des émigrants. Cette année-ci,

nombre de cultivateurs allaient s'y résoudre. Beaucoup s'y étaient

résignés déjà. C'est à la suite de pareils désastres qu'en certains

comtés, la population a été réduite dans une proportion considérable.

Autrefois, l'Irlande a compté, paraît-il, douze millions d'habitants,

et, maintenant, il y a, rien qu'aux États-Unis d'Amérique, six à sept

millions de colons d'origine irlandaise.

Émigrer, n'était-ce pas le sort auquel se verrait condamnée la famille

de Martin Mac Carthy? Oui, et à bref délai. Ni les récriminations de

la ligue agraire, ni les meetings auxquels Murdock prenait part, ne

pouvaient modifier cet état de choses. Les ressources du «poor-board»

seraient insuffisantes en présence de tant de victimes à secourir. La

caisse, alimentée par les associations des home-rulers, ne tarderait

pas à être vide. Quant à un soulèvement contre les propriétaires du

sol, aux pillages qui en eussent été la conséquence, le lord lieutenant

était décidé à les réprimer par la force. On le voyait à la présence de

nombreux agents répandus à travers les comtés suspects, autant dire les

plus misérables.

Aussi eût-il été prudent que Murdock prît de sérieuses précautions,

mais il s'y refusait. Brûlé de rage, fou de désespoir, il ne se

possédait plus, il s'emportait en menaces, il poussait les paysans

à la révolte. Son père et son frère, entraînés par son exemple, se

compromettaient avec lui. Rien n'était capable de les retenir.

P'tit-Bonhomme, craignant de voir apparaître la police, passait ses

journées à veiller aux environs de la ferme.

Entre temps, on vivait sur les dernières ressources. Quelques meubles

avaient été vendus afin de se procurer un peu d'argent. Et l'hiver

qui devait durer encore plusieurs mois!... Comment subsister jusqu'au

retour de la belle saison, et qu'attendre d'une année qui semblait être

irrémédiablement compromise?...

A ces inquiétudes pour le présent et pour l'avenir, s'adjoignait

le chagrin causé par l'état de Grand'mère. La pauvre vieille femme

s'affaiblissait de jour en jour. Usée par les à-coups de la vie, sa

triste existence ne tarderait pas à finir. Elle ne quittait plus sa

chambre, ni même son lit. Le plus souvent P'tit-Bonhomme restait près

d'elle. Elle aimait qu'il fût là, ayant entre les bras Jenny âgée de

deux ans et demi, et qui lui souriait. Parfois, elle prenait l'enfant,

répondait à son sourire... Et quelles désolantes pensées lui venaient

en songeant à ce que serait l'avenir de cette fillette. Alors elle

disait à P'tit-Bonhomme:

«Tu l'aimes bien, n'est-ce pas?...

--Oui, Grand'mère.

--Tu ne l'abandonneras jamais?...

--Jamais... jamais!

--Dieu fasse qu'elle soit plus heureuse que nous ne l'aurons été!...

C'est ta filleule, ne l'oublie pas!... Tu seras un grand garçon,

lorsqu'elle ne sera qu'une petite fille encore!... Un parrain, c'est

comme un père... Si ses parents venaient à lui manquer....

--Non, Grand'mère, répondait P'tit-Bonhomme, n'ayez pas de ces

idées-là!... On ne sera pas toujours dans le malheur... C'est quelques

mois à passer... Votre santé se rétablira, et nous vous reverrons dans

votre grand fauteuil, comme autrefois, pendant que Jenny jouera près de

vous...».

Et, tandis que P'tit-Bonhomme parlait de la sorte, il sentait son

cœur se gonfler, les larmes mouiller ses yeux, car il savait que

Grand'mère était malade, bien malade. Pourtant, il avait la force de se

contenir--devant elle du moins. S'il pleurait, c'était dehors, alors

que personne ne pouvait le voir. Et puis, il craignait toujours de

se trouver en présence du régisseur Harbert, venant avec les recors

chasser la famille de son unique abri.

Durant la première semaine de janvier, il y eut aggravation de son

état chez la vieille femme. Quelques syncopes se produisirent coup sur

coup, et l'une d'elles fut assez prolongée pour que l'on pût croire que

c'était la fin.

Un médecin était venu,--le 6--un D. M. de Tralee, un de ces praticiens

charitables, qui ne refusent pas leurs services aux pauvres gens, bien

qu'ils n'en puissent tirer aucun profit. Il faisait alors une tournée

à travers ces désolées campagnes, à cheval, à la façon du vieux temps.

Comme il passait sur la route, P'tit-Bonhomme, qui le connaissait pour

l'avoir déjà rencontré au chef-lieu du comté, le pria d'entrer à la

ferme. Là, le médecin constata que les privations, jointes à l'âge

et au chagrin qui dévorait la moribonde, rendaient une catastrophe

imminente.

Cette situation, il n'était guère possible de la cacher à la famille.

Ce n'étaient plus des mois que Grand'mère avait à vivre, pas même des

semaines: c'étaient quelques jours seulement. Elle possédait toute sa

raison, elle la conserverait jusqu'à la fin. Et une telle vitalité

emplissait cette enveloppe de paysanne, elle avait tant d'endurance

au mal, tant de résistance à la destruction, que la lutte contre la

mort serait accompagnée sans doute d'une cruelle agonie. Enfin la

défaillance surviendrait, la respiration s'arrêterait, le cœur

cesserait de battre...

Avant de quitter la ferme, le médecin écrivit l'ordonnance d'une potion

qui pourrait adoucir les derniers instants de Grand'mère. Puis il

partit, laissant le désespoir dans cette maison où la charité l'avait

conduit.

Aller à Tralee, faire préparer cette potion, la rapporter à la ferme,

cela pouvait être l'affaire de vingt-quatre heures... Mais comment en

payer le prix?... Après l'argent épuisé pour acquitter les taxes, la

famille ne vivait plus que des quelques légumes de la ferme, sans rien

acheter. Il n'y avait pas un shilling dans les tiroirs. Plus rien à

vendre, ni en meubles ni en vêtements... C'était la misère à sa plus

noire limite.

P'tit-Bonhomme se souvint alors. Il lui restait toujours cette guinée

que miss Anna Waston lui avait donnée au théâtre de Limerick. Pure

plaisanterie de la comédienne; mais lui qui avait pris au sérieux son

rôle de Sib, regardait cet argent comme bien gagné. Aussi avait-il

soigneusement renfermé ladite guinée dans sa caisse, nous voulons

dire le pot de grès où il déposait ses cailloux... Et, à cette heure,

pouvait-il espérer qu'ils seraient jamais transformés en pence ou en

shillings?

Personne à la ferme ne savait que P'tit-Bonhomme eût cette pièce d'or,

et l'idée lui vint de l'employer à acheter la potion ordonnée pour

Grand'mère. Ce serait un adoucissement apporté à ses souffrances,

peut-être une prolongation de sa vie, et qui sait?... une amélioration

dans son état... P'tit-Bonhomme voulait toujours espérer, bien qu'il

n'y eût plus d'espoir.

Décidé à exécuter son projet, il s'abstint d'en rien dire. C'était son

droit incontestable d'employer cet argent à l'usage qui lui convenait.

Toutefois, il n'y avait pas de temps à perdre. Aussi, afin de ne pas

être vu, comptait-il partir dans la nuit. Une douzaine de milles pour

se rendre à Tralee, une douzaine pour en revenir, cela ne laisse pas

d'être un long trajet pour un enfant, il n'y songea même pas. Quant à

son absence, qui durerait au moins une journée, s'en apercevrait-on,

puisqu'il avait l'habitude de se tenir dehors tout le temps qu'il ne

consacrait pas à Grand'mère, surveillant les environs, observant la

route sur un mille ou deux, guettant l'arrivée du régisseur accompagné

de ses recors pour expulser la famille, ou du constable flanqué de ses

agents pour arrêter Murdock?

Le lendemain, 7 janvier, à deux heures du matin, P'tit-Bonhomme quitta

la chambre, non sans avoir embrassé la vieille femme assoupie, que son

baiser ne réveilla pas. Puis, sortant de la salle, il poussa la porte

sans bruit, caressa Birk qui vint à sa rencontre et semblait dire: «Tu

ne m'emmènes pas?» Non! il voulait le laisser à la ferme. Pendant son

absence, le fidèle animal pourrait prévenir de toute approche suspecte.

La cour traversée, la barrière ouverte, il se trouva seul sur le chemin

de Tralee.

L'obscurité était profonde encore. Aux premiers jours de janvier,

trois semaines après le solstice, par cette latitude comprise entre

le cinquante-deuxième et le cinquante-troisième parallèle, le soleil

ne se lève que très tard sur l'horizon du sud-ouest. A sept heures du

matin, c'est à peine si les montagnes se colorent des naissantes lueurs

de l'aube. P'tit-Bonhomme aurait donc la moitié du trajet à faire en

pleine nuit; il ne s'en effrayait pas.

Le temps était très clair, le froid très vif, bien qu'un thermomètre

n'eût accusé qu'une douzaine de degrés au-dessous de zéro. Des milliers

d'astres étoilaient le firmament. La route, toute blanche, filait à

perte de vue comme éclairée par le rayonnement neigeux. Les pas y

résonnaient avec une netteté sèche.

P'tit-Bonhomme, parti à deux heures du matin, espérait être de retour

avant la nuit. D'après le calcul noté sur son carnet, il devait

atteindre Tralee vers huit heures. Douze milles à faire en six heures,

ce n'était pas pour embarrasser un garçon rompu à la fatigue et qui

possédait de bonnes jambes. A Tralee, il se reposerait deux heures,

pendant lesquelles il mangerait un morceau de pain et de fromage et

boirait une pinte de bière dans quelque cabaret, pour le prix de deux

ou trois pence. Puis, muni de la potion, il se remettrait en route vers

dix heures, de manière à être de retour dans l'après-midi.

Ce programme, bien combiné, serait suivi rigoureusement, s'il ne

survenait aucun imprévu. Le chemin était facile, le temps favorable à

une marche rapide. Il était heureux que le froid eût amené l'apaisement

des troubles atmosphériques.

[Illustration: CE BÉLIER ENFONCE TOUT. (Page 221.)]

En effet, avec les rafales de l'ouest, sous les coups de lanière

d'un chasse-neige, P'tit-Bonhomme n'aurait pu remonter contre le vent.

Les circonstances le favorisaient donc, et il en remercia la Providence.

Il est vrai, peut-être avait-il à redouter quelques mauvaises

rencontres,--une bande de loups entre autres? C'était là le vrai

danger. Quoique l'hiver n'eût pas été extrêmement rigoureux, ces

animaux emplissaient de leurs lugubres hurlements les forêts et les

plaines du comté. P'tit-Bonhomme n'était pas sans y avoir songé. Aussi

son cœur battait-il, lorsqu'il se trouva seul, en rase campagne,

sur cet interminable chemin, où grimaçaient le squelette des arbres

festonnés de givre.

Ce fut d'un bon pas, quoiqu'il n'eût pris aucun temps de repos, que

notre jeune garçon enleva en deux heures les six premiers milles du

parcours.

Il était alors quatre heures du matin. L'obscurité, très profonde

cependant vers l'ouest, se piquait déjà de légères colorations, et les

tardives étoiles commençaient à pâlir. Il s'en fallait de trois heures

encore que le soleil eût débordé l'horizon.

P'tit-Bonhomme sentit alors le besoin de faire une halte d'une dizaine

de minutes. Il vint s'asseoir sur une racine d'arbre, et, tirant de

sa poche une grosse pomme de terre cuite sous la cendre, il la mangea

avidement. Cela devait lui permettre d'attendre l'arrivée à Tralee. A

quatre heures et quart, il reprit sa route.

Inutile de dire que P'tit-Bonhomme n'avait pas à craindre de s'égarer.

Ce chemin de Kerwan au chef-lieu du comté, il le connaissait pour

l'avoir souvent parcouru en carriole, lorsque Martin Mac Carthy

l'emmenait au marché. C'était le bon temps alors, le temps où l'on

était heureux... si loin maintenant!

La route était toujours déserte. Pas un piéton,--ce dont P'tit-Bonhomme

n'avait cure,--mais pas une charrette allant vers Tralee et dans

laquelle on n'eût pas refusé de lui donner place, ce qui lui aurait

épargné de la fatigue. Il ne devait donc compter que sur ses petites

jambes,--petites, oui! solides pourtant.

Enfin quatre milles furent encore franchis, peut-être un peu moins

rapidement que les six premiers, et il n'en restait plus que deux à

enlever.

Il était alors sept heures et demie. Les dernières étoiles venaient de

s'éteindre à l'horizon de l'ouest. L'aube mélancolique de ces hautes

latitudes éclairait vaguement l'espace, en attendant que le soleil

eût percé les brumes laineuses des basses zones. La vue commençait à

s'étendre sur un large secteur.

En ce moment, un groupe d'hommes parut au sommet de la route, venant de

Tralee.

La première pensée de P'tit-Bonhomme fut de ne pas se laisser

apercevoir, et cependant qu'aurait-on pu dire à cet enfant? Aussi,

instinctivement, sans y réfléchir plus qu'il ne convenait, il courut se

blottir derrière un buisson, de manière à pouvoir observer les gens qui

se montraient.

C'étaient des agents de la police, au nombre d'une douzaine,

accompagnés d'un constable. Depuis que le pays avait été mis en

surveillance, il n'était pas rare de rencontrer ces escouades

organisées par les ordres du lord lieutenant.

P'tit-Bonhomme n'aurait donc pas eu lieu d'être surpris de cette

rencontre. Mais un cri faillit lui échapper, quand il reconnut au

milieu du groupe le régisseur Harbert, suivi de deux ou trois de ces

recors qui sont d'habitude employés aux expulsions.

Quel pressentiment lui serra le cœur! Était-ce à la ferme que le

régisseur se rendait avec ses hommes? Et cette escouade d'agents,

allait-elle procéder à l'arrestation de Murdock?

P'tit-Bonhomme ne voulut pas rester sur cette pensée. Dès que le groupe

eut disparu, il sauta sur la route, courut tant que cela lui fut

possible, et, vers huit heures et demie, il atteignait les premières

maisons de Tralee.

Son soin fut d'abord de se rendre chez un pharmacien, où il attendit

que la potion eût été composée selon l'ordonnance. Puis, pour en payer

le prix, il présenta sa pièce d'or--toute sa fortune. Le pharmacien

lui changea cette guinée, et comme c'était très cher, cette potion, il

ne revint à l'acheteur qu'une quinzaine de shillings. Ce n'était pas le

cas de marchander, n'est-ce pas?...

Mais si P'tit-Bonhomme n'y songea point, puisqu'il s'agissait de

Grand'mère, il se promit d'économiser sur son déjeuner. Au lieu de

fromage et de bière, il se contenta d'une grosse tranche de pain qu'il

dévora à belles dents, et d'un morceau de glace qu'il fit fondre entre

ses lèvres. Un peu après dix heures, il avait quitté Tralee et repris

le chemin de Kerwan.

En toute autre circonstance, à ce moment de la journée, la campagne eût

présenté quelque animation. Les routes auraient été parcourues par des

charrettes ou des jauntings-cars, transportant gens ou marchandises

aux diverses bourgades du comté. On aurait senti palpiter la vie

commerciale ou agricole. Hélas! à la suite des désastres de l'année,

la famine et la misère effroyable qu'elle engendre avaient dépeuplé la

province. Combien de paysans s'étaient décidés à quitter le pays où ils

ne pouvaient plus vivre! Même en temps ordinaire, n'évalue-t-on pas à

cent mille par an les Irlandais qui s'en vont dans le Nouveau-Monde,

en Australie ou dans l'Afrique méridionale, chercher un coin de

terre, où ils aient lieu d'espérer de ne pas être tués par la faim?

Et n'existe-t-il pas des compagnies d'émigration qui, au prix de deux

livres sterling, transportent les émigrants jusque sur les rivages du

Sud-Amérique?

Or, cette année-ci, c'était dans une proportion plus considérable que

les contrées de l'Irlande occidentale avaient été abandonnées, et il

semblait que ces routes, autrefois si vivantes, ne desservaient plus

qu'un désert, ou, ce qui est plus désolant encore, un pays déserté...

P'tit-Bonhomme allait toujours d'un pas rapide. Il ne voulait pas

s'apercevoir de la fatigue, et déployait une extraordinaire énergie.

Il va sans dire qu'il lui avait été impossible de rejoindre l'escouade

qui le devançait de deux ou trois heures. Toutefois, les traces de pas

laissées sur la neige indiquaient que le constable et ses hommes,

Harbert et ses recors, suivaient la route qui conduit à la ferme.

Raison de plus pour que notre jeune garçon voulût se hâter d'y arriver,

bien que ses jambes fussent raidies par une si longue traite. Il se

refusa même une halte de quelques minutes, ainsi qu'il se l'était

permise à l'aller. Il marcha, il marcha sans s'arrêter. Vers deux

heures après midi, il ne se trouvait plus qu'à deux milles de Kerwan.

Une demi-heure après, se montrait l'ensemble des bâtiments au milieu de

la vaste plaine où tout se confondait dans une immense blancheur.

Ce qui surprit tout d'abord P'tit-Bonhomme, ce fut de ne distinguer

aucune fumée en l'air, et, pourtant, le foyer de la grande salle ne

devait pas manquer de combustible.

De plus, un inexprimable sentiment de solitude et d'abandon semblait se

dégager de cet endroit.

P'tit-Bonhomme pressa le pas, il fit un nouvel effort, il se mit à

courir. Tombant et se relevant, il arriva devant la barrière qui

fermait la cour...

Quel spectacle! La barrière était brisée. La cour était piétinée en

tous sens. Des bâtiments, des étables, des hangars, il ne restait que

les quatre murs décoiffés de leur toiture. Le chaume avait été arraché.

Il n'y avait plus une porte, plus un châssis aux fenêtres. Avait-on

voulu rendre la maison inhabitable afin d'empêcher la famille d'y

conserver un abri?... Était-ce la ruine volontaire faite par la main de

l'homme?...

P'tit-Bonhomme demeura immobile. Ce qu'il éprouvait, c'était de

l'épouvante. Il n'osait franchir la barrière de la cour... Il n'osait

s'approcher de la maison...

Il s'y décida pourtant. Si le fermier ou l'un de ses enfants étaient

encore là, il fallait le savoir...

P'tit-Bonhomme s'avança jusqu'à la porte. Il appela...

Personne ne lui répondit.

Alors il s'assit sur le seuil et se mit à pleurer.

Voici ce qui s'était passé pendant son absence.

Elles ne sont pas rares, dans les comtés de l'Irlande, ces abominables

scènes d'éviction, à la suite desquelles, non seulement des fermes,

des villages entiers ont été abandonnés de leurs habitants. Mais ces

pauvres gens, chassés du logis où ils sont nés, où ils ont vécu, où ils

espéraient mourir, peut-être voudraient-ils y revenir, en forcer les

portes, y chercher un refuge qu'ils ne sauraient trouver autre part?...

Eh bien! le moyen de les en empêcher est très simple. Il faut rendre la

maison inhabitable. On dresse un «battering-ram». C'est une poutre qui

se balance au bout d'une chaîne entre trois montants. Ce bélier enfonce

tout. La maison est dépouillée de son toit, la cheminée est abattue,

l'âtre démoli. On brise les portes, on descelle les fenêtres. Il ne

reste plus que les murs... Et du moment que cette ruine est ouverte à

toutes les rafales, que la pluie l'inonde, que la neige s'y entasse,

que le landlord et ses agents soient rassurés: la famille ne pourra

plus s'y blottir.

Après de telles exécutions si fréquentes, qui vont jusqu'à la férocité,

comment s'étonner qu'il se soit amassé tant de haines dans le cœur

du paysan irlandais!

Et ici, à Kerwan, l'éviction avait été accompagnée de scènes plus

effroyables encore.

En effet, la vengeance avait eu sa part dans cette œuvre

d'inhumanité. Harbert, voulant faire payer à Murdock ses violences, ne

s'était pas contenté de venir opérer avec les recors pour le compte

du middleman; mais, sachant le fermier sous le coup de poursuites, il

l'avait dénoncé, et les constables avaient reçu ordre de mettre la main

sur lui.

Et d'abord, M. Martin, sa femme et ses enfants furent jetés dehors,

pendant que les recors ravageaient l'intérieur du logis. On n'avait pas

même respecté la vieille grand'mère. Arrachée de son lit, traînée au

milieu de la cour, elle avait pu se relever cependant pour maudire dans

ses assassins les assassins de l'Irlande, et elle était retombée morte.

A ce moment, Murdock, qui aurait eu le temps de s'enfuir, s'était jeté

sur ces misérables. Fou de colère, il brandissait une hache... Son père

et son frère avaient voulu, comme lui, défendre leur famille... Les

recors et les constables étaient en nombre, et force resta à la loi, si

l'on peut couvrir de ce nom un pareil attentat contre tout ce qui est

juste et humain.

La rébellion envers les agents de la police avait été manifeste, si

bien que non seulement Murdock, mais M. Martin et Sim furent mis en

état d'arrestation. Aussi, quoique depuis 1870, aucune éviction ne

pût s'effectuer sans un dédommagement pour les fermiers expulsés,

avaient-ils perdu le bénéfice de cette loi.

Ce n'était pas à la ferme qu'une sépulture chrétienne pouvait être

donnée à l'aïeule. Il fallait la conduire vers un cimetière. On vit

donc ses deux petits-fils la déposer sur un brancard et l'emporter,

suivis de M. Martin, de Martine, de Kitty qui tenait son enfant entre

ses bras, au milieu des constables et des recors.

Le funèbre cortège prit le chemin de Limerick. Imaginerait-on quelque

chose de plus attristant, de plus lamentable, que ce cortège de toute

une famille prisonnière, accompagnant le cadavre d'une pauvre vieille

femme?...

P'tit-bonhomme · 第 14 / 31 段