justifiées par les rigueurs anormales de cette saison. Cependant, grâce
au produit de la vente des moutons, M. Martin avait pu faire face au
paiement des taxes et des loyers. Aussi, lorsque l'agent du middleman
s'était présenté à Noël, avait-il reçu ses fermages intégralement,--ce
dont il parut quelque peu surpris, car, moins favorisé dans la plupart
des fermes, il avait dû procéder par voie de justice à l'éviction des
tenanciers. Mais comment Martin Mac Carthy ferait-il face aux échéances
de l'année suivante, si l'excessive durée de l'hiver empêchait les
prochaines semailles?
D'ailleurs, il survint d'autres malheurs. Par suite de l'abaissement de
la température, qui tomba à trente degrés au-dessous de zéro, quatre
des chevaux et cinq vaches périrent de froid dans l'écurie et l'étable.
Il avait été impossible de clore suffisamment ces bâtiments, en mauvais
état, qui cédèrent en partie sous l'impétuosité des bourrasques. La
basse-cour même, malgré tout ce que l'on put imaginer, subit des pertes
très sensibles. Chaque jour, la colonne du déficit s'allongeait sur le
carnet de P'tit-Bonhomme. En outre, ce qu'il y avait à craindre,--et ce
qui eût réduit la famille à une situation des plus critiques,--c'était
que la maison d'habitation ne pût résister à tant de causes
destructives. Sans cesse, M. Martin, Murdock et Sim travaillaient à
la réparer, à la consolider extérieurement. Mais ces murs en paillis,
ces chaumes que le vent déchire, il est toujours à redouter qu'ils ne
s'affaissent au milieu du tourbillon des rafales.
Il y eut des journées entières, pendant lesquelles personne ne put
mettre le pied au dehors. La route n'était plus praticable, et l'amas
de neiges y dépassait la hauteur d'un homme. Au milieu de la cour, le
petit sapin, planté à la naissance de Jenny, ne laissait plus voir que
sa tête blanche de givre. Rien que pour permettre l'accès aux étables,
il fallut ménager une tranchée qu'il était nécessaire de désobstruer
deux fois par vingt-quatre heures. Le transport des fourrages d'un
bâtiment à l'autre ne s'opérait qu'au prix d'excessives difficultés.
Ce qui passait toute croyance, c'est que le froid ne perdait rien de
son intensité, quoique la neige ne cessât de tomber en abondance.
Il est vrai, ce n'était point une chute de légers flocons étoiles,
mais une véritable averse de minces glaçons, projetés par les remous
giratoires de la bourrasque. De là, un dépouillement complet de la
frondaison des arbrisseaux et des arbres à feuilles persistantes.
Entre les rives de la Cashen un embâcle se forma, qui atteignit
des proportions énormes. On eût dit d'un véritable ice-berg, et
c'était à se demander si les crues ne produiraient pas de nouveaux
sinistres, lorsque cette masse se liquéfierait aux premières chaleurs
du printemps. Et, dans ce cas, comment M. Martin et ses fils
parviendraient-ils à préserver les corps de bâtiments, si la rivière
débordait jusqu'à la ferme?
Quoi qu'il en soit, ils avaient à présent d'autres soins à
prendre,--des précautions aussi pour l'entretien et la conservation du
bétail. En effet, sous le fouet de l'ouragan, les chaumes des étables
furent arrachés, et il y eut à les réparer d'urgence. Ce qui restait
du troupeau de moutons, des vaches et des chevaux demeura sans abri à
la rigueur de la température durant plusieurs jours, et quelques-uns
de ces animaux périrent par le froid. On dut travailler à refaire les
toitures, tant bien que mal, et cela au plus fort de la tourmente.
Encore fallut-il sacrifier la partie antérieure des étables du côté de
la route et les dépouiller de leur chaume afin d'en recouvrir l'autre
portion.
La maison d'habitation où logeait la famille Mac Carthy ne fut pas
davantage épargnée. Une nuit, l'étage mansardé s'effondra, et Sim, qui
l'occupait, dut abandonner le grenier pour s'installer dans la salle
du rez-de-chaussée. Et alors, le plafond menaçant de s'écrouler à son
tour, il fut nécessaire, de placer des madriers de champ, afin de
l'étayer, tant le poids des neiges fatiguait les solives.
L'hiver s'avançait, et pourtant sans rien perdre de sa rigueur. Février
fut aussi dur que janvier. La moyenne de la température se tint à vingt
degrés centigrades au-dessous de zéro. On était dans la ferme comme
des naufragés abandonnés sur un rivage polaire, qui ne peuvent prévoir
la fin de l'hivernage. Et, par surcroît, la débâcle menaçait-elle de
provoquer des catastrophes plus redoutables encore par le débordement
de la Cashen.
Disons toutefois, qu'au point de vue de la nourriture, il n'y avait pas
lieu d'être inquiet. Viande et légumes n'étaient pas près de manquer.
D'ailleurs, les bêtes abattues par le froid, vaches et moutons, faciles
à conserver dans la glace, constituaient une abondante réserve.
Puis, si la basse-cour était décimée, les porcs supportaient cette
température sans en trop souffrir, et, rien que par eux, l'alimentation
eût été assurée pour une longue période. Quant au chauffage, il
suffirait chaque jour d'aller chercher sous la neige les branches
brisées par les rafales afin d'économiser la tourbe qui commençait à
s'épuiser.
Du reste, robustes et bien portants, endurcis de longue main, le père
et les fils étaient faits aux épreuves de ces rudes climats. Pour ce
qui est de notre jeune garçon, il montrait une vigueur extraordinaire.
Jusqu'alors, les femmes, Martine et Kitty, tout en prenant leur part
du travail commun, avaient résisté. La petite Jenny, toujours tenue
dans une chambre hermétiquement close, poussait comme une plante en
serre chaude. Seule, Grand'mère était visiblement atteinte, malgré les
soins dont on l'entourait. Et, en outre, ses souffrances physiques
se doublaient de souffrances morales, à voir l'avenir des siens si
compromis. C'était plus qu'elle ne pouvait supporter. Il y avait là un
grave sujet d'inquiétude pour toute la famille.
En avril, la température normale reprit peu à peu son cours, en se
relevant au-dessus de zéro. Néanmoins, le sol dut attendre les chaleurs
de mai pour se dégager de sa couche de glace. Il était déjà tard,
très tard en ce qui concernait les semailles. Peut-être les fourrages
réussiraient-ils? Quant aux grains, ils n'arriveraient certainement
pas à maturité. Aussi, pensait-on, mieux valait ne point risquer
inutilement les semences, et porter tous ses efforts sur la culture
des légumes, dont la récolte pourrait avoir lieu à la fin d'octobre,
et, plus spécialement celle des pommes de terre,--ce qui sauverait les
campagnes des horreurs de la famine.
Mais, après la fusion des neiges, dans quel état trouverait-on le sol?
Gelé sans doute à cinq ou six pieds de profondeur. Ce ne serait plus
une terre friable, ce serait un humus dur comme le granit, et comment
le soc de la charrue parviendrait-il à l'entamer?
Il fallut remettre aux derniers jours de mai le commencement des
labours. Il semblait que le soleil fût dépourvu de chaleur, tant la
fonte des neiges s'opérait lentement, et encore fut-elle retardée
jusqu'en juin dans la partie montagneuse du comté.
La détermination de se borner à la culture des pommes de terre et de
renoncer aux grains fut générale chez les cultivateurs. Ce qui allait
se faire à la ferme de Kerwan se ferait aussi dans les autres fermes
du domaine de Rockingham. La mesure s'étendit même, non seulement au
comté de Kerry, mais à ceux de l'Ouest-Irlande, dans le Munster comme
dans le Connaught et dans l'Ulster. Il n'y eut que la province de
Leinster, dont le sol s'était plus rapidement débarrassé des glaces, où
l'ensemencement put être tenté avec quelque espoir de succès.
[Illustration: Un seul cheval et l'âne accouplés. (Page 200.)]
Ce qui en résulta, c'est que les tenanciers, si péniblement éprouvés,
durent se résigner à de prodigieux efforts pour préparer les champs
dans des conditions favorables à la production des légumes. A la ferme
de Kerwan, M. Martin et ses fils s'attelèrent à cette besogne d'autant
plus rude que les animaux leur manquaient. Un seul cheval et l'âne
accouplés, c'était tout ce dont ils pouvaient disposer pour la charrue,
le rouleau ou la herse. Enfin, à force de travail pendant des journées
de douze heures, ils parvinrent à planter une trentaine d'acres en
pommes de terre, tout en craignant que ce travail ne fût compromis par
la précocité du prochain hiver.
[Illustration: Les escouades de la «mounted constabulary» parcouraient
les campagnes. (Page 204.)]
Alors apparut un autre désastre commun à toutes les contrées
montagneuses de l'Irlande. A la fin de juin, le soleil répandit
une ardeur excessive, et la fusion des neiges s'opéra par grandes
masses sur les pentes. Peut-être la province du Munster, à cause des
ramifications multiples de ses cours d'eau, fut-elle plus éprouvée
que les autres. En ce qui concerne le comté de Kerry, cela prit les
proportions d'un cataclysme. Les nombreuses rivières subirent des crues
anormales qui provoquèrent d'immenses dégâts. Le pays fut largement
inondé. Quantité de maisons, emportées par les torrents, laissèrent
leurs habitants sans abri. Surpris par la soudaineté des crues, ces
pauvres gens attendirent vainement des secours. Presque tout le bétail
périt, et, en même temps, les récoltes, préparées avec tant de peines,
furent irrémédiablement perdues!
Dans le comté de Kerry, une partie du domaine de Rockingham disparut
sous les eaux de la Cashen. Quinze jours durant, sur un rayon de deux
à trois milles, les abords de la ferme se transformèrent en une sorte
de lac,--lac traversé de courants furieux, qui entraînaient les arbres
déracinés, les débris de cabanes, les toitures arrachées aux maisons
voisines, toutes les épaves d'une vaste démolition, et aussi les
cadavres d'animaux dont les paysans perdirent plusieurs centaines.
La crue s'étendit jusqu'aux hangars et aux étables de la ferme, ce qui
amena leur destruction à peu près totale. Malgré les plus énergiques
efforts, il fut impossible de sauver le reste des bestiaux, sauf
quelques porcs. Si la maison d'habitation n'avait pas été surélevée,
le flot l'eût atteinte aussi, car la crue ne s'arrêta qu'au niveau du
rez-de-chaussée, qui, pendant une nuit, se trouva menacé par ces eaux
tumultueuses.
Enfin, ce qui frappa le pays d'un dernier coup, le plus terrible,
le plus désastreux, la récolte des pommes de terre fut entièrement
anéantie au milieu de ces champs ravinés par les courants.
Jamais la famille Mac Carthy n'avait vu apparaître sur son seuil un
si effrayant cortège de misères. Jamais l'avenir ne s'était présenté
sous un aspect si lugubre pour le fermier irlandais. Faire face aux
nécessités de la situation devenait impossible. L'existence de ces
malheureux allait être remise en question. Quand on demanderait à M.
Martin de s'acquitter envers l'État, envers les propriétaires du sol,
que répondrait-il?
En effet, elles sont lourdes, ces charges du tenancier. Qu'il reçoive
la visite du collecteur des taxes ou la visite du régisseur des
landlords, c'est toujours le plus clair de son bénéfice qui passe dans
leur poche. Si les propriétaires fonciers ont à payer trois cent mille
livres pour la propriété foncière et six cent mille livres pour la
taxe des pauvres, les paysans sont encore plus écrasés par les impôts
qui leur incombent personnellement, c'est-à-dire les redevances pour
les routes, les ponts, la police, la justice, les prisons, les travaux
publics,--total qui s'élève au taux énorme d'un million de livres
sterling, rien que pour l'Irlande.
Satisfaire à toutes ces exigences fiscales, lorsque la récolte a été
bonne, lorsque l'année a laissé quelques économies, en un mot, quand
les circonstances ont été favorables, cela est déjà très onéreux au
fermier, puisqu'il lui reste encore à payer les fermages. Mais, lorsque
le sol a été frappé de stérilité, quand la rudesse de l'hiver et les
inondations ont achevé de ruiner un pays, alors que les spectres de
l'éviction et de la famine se lèvent à son horizon, que faire? Cela
n'empêche pas le collecteur de se présenter à son heure, et, après
sa visite, les dernières épargnes ont disparu... Ainsi arriva-t-il à
Martin Mac Carthy.
Où étaient les heures de joie et de fête que P'tit-Bonhomme avait
connues pendant les premiers temps de son séjour? On ne travaillait
plus, maintenant que le travail manquait, et, durant ces longues
journées, la famille, désespérée, chômait autour de Grand'mère, qui
dépérissait à vue d'œil.
Du reste, cette avalanche de désastres avait écrasé la plupart des
districts du comté. Aussi, dès le début de l'hiver de 1881, avaient
éclaté partout les menaces de «boycottage», c'est-à-dire la violence
mise au service des grèves agraires, afin d'empêcher la location des
terres ou leur mise en culture,--procédés inefficaces qui ruinent à la
fois le fermier et le propriétaire. Ce n'est pas avec ces moyens que
l'Irlande peut échapper aux exactions du régime féodal, ni amener la
rétrocession du sol aux tenanciers dans une mesure équitable, ni abolir
les funestes pratiques du landlordisme!
Néanmoins, l'agitation redoubla au milieu des paroisses frappées par
tant de misères. Au premier rang, le comté de Kerry se signala par le
retentissement de ses meetings et l'audace des agents de l'autonomie
qui le parcoururent en déployant le drapeau de la land-league. L'année
précédente, M. Parnell avait été nommé par trois circonscriptions.
Au profond effroi de sa femme et de sa mère, Murdock n'hésita pas a
se lancer à corps perdu dans ce mouvement. Bravant le froid et la
faim, rien ne put l'arrêter. Il courut de bourgade en bourgade afin
de provoquer une entente générale au sujet du refus des fermages et
pour empêcher la location des terres après l'éviction des fermiers. M.
Martin et Sim auraient en vain essayé de le retenir. Et, d'ailleurs,
eux-mêmes ne l'approuvaient-ils pas, étant donné que leurs efforts
n'avaient abouti qu'au dernier dénuement, et qu'ils se voyaient à la
veille d'être chassés de la ferme de Kerwan, depuis si longtemps dans
leur famille?
Cependant l'administration, sachant que les cultivateurs seraient
faciles à soulever après une année si ruineuse, avait pris ses
précautions. Le lord lieutenant s'était hâté de donner des ordres
en prévision d'une rébellion probable des nationalistes. Déjà les
escouades de la «mounted constabulary» parcouraient les campagnes, avec
mission de prêter main-forte aux huissiers et recors. Elles devaient
également, si besoin était, dissiper les meetings par la force, et
mettre en état d'arrestation les plus ardents de ces fanatiques
signalés à la police irlandaise. Évidemment, Murdock serait bientôt de
ceux-là, s'il ne l'était à cette heure. Que peuvent faire les Irlandais
contre un système qui repose sur trente mille soldats campés--c'est le
mot--en Irlande?
Que l'on se figure les transes dans lesquelles vivait la famille Mac
Carthy! Lorsque des pas résonnaient sur la route, Martine et Kitty
devenaient toutes pâles. Grand'mère relevait la tête, puis, un instant
après, la laissait retomber sur sa poitrine. Étaient-ce des gens de
police qui se dirigeaient vers la ferme pour arrêter Murdock, et
peut-être aussi son père et son frère?...
Plus d'une fois, Martine avait supplié son fils aîné de se soustraire
aux mesures dont les principaux membres de la ligue agraire étaient
menacés. Il y avait eu des arrestations dans les villes: il y en aurait
dans les campagnes. Mais où Murdock aurait-il pu se cacher? Demander
asile aux cavernes du littoral, chercher refuge sous le couvert
des bois pendant ces hivers de l'Irlande, il n'y faut pas songer.
D'ailleurs, Murdock ne voulait se séparer ni de sa femme ni de son
enfant, et, en admettant qu'il fût parvenu à trouver quelque sécurité
au milieu des comtés du nord, moins soumis à la surveillance de la
police, les ressources lui auraient manqué pour y emmener Kitty, pour
subvenir aux nécessités de l'existence. La caisse nationaliste, bien
que ses revenus s'élevassent à deux millions, ne pouvait suffire au
soulèvement contre le landlordisme.
Murdock demeurait donc à la ferme, quitte à s'enfuir, si les constables
arrivaient pour y perquisitionner. Aussi surveillait-on les allées et
venues sur la route. P'tit-Bonhomme et Birk rôdaient aux alentours.
Personne n'aurait pu s'approcher d'un demi-mille, sans être aussitôt
signalé.
En outre, ce qui inquiétait bien autrement Murdock, c'était la
prochaine visite du régisseur, chargé de toucher les fermages à
l'échéance de Noël.
Jusqu'alors, Martin Mac Carthy avait toujours été en mesure de
s'acquitter au moyen des produits de la ferme et des quelques économies
réalisées sur les années précédentes. Une ou deux fois seulement, il
avait demandé et obtenu, non sans peine, de courts délais afin de
parfaire le montant des redevances. Mais, aujourd'hui, comment se
fût-il procuré de l'argent, et qu'aurait-il cherché à vendre, puisqu'il
ne lui restait plus rien, ni des bestiaux qui avaient péri, ni de son
épargne que les taxes avaient dévorée?
On n'a point oublié que le propriétaire du domaine de Rockingham était
un lord d'origine anglaise, qui n'était jamais venu en Irlande. En
admettant que ce lord eût été animé de bonnes intentions envers ses
tenanciers, il ne les connaissait pas, il ne pouvait s'intéresser à
eux, eux ne pouvaient recourir à lui. Dans l'espèce, le middleman,
John Eldon, qui avait pris à son compte l'exploitation du domaine,
habitait Dublin. Ses rapports avec les fermiers étaient peu fréquents,
et il laissait à son régisseur le soin de faire les rentrées aux
époques d'usage.
Ce régisseur, qui se présentait une fois l'an chez le fermier Mac
Carthy, se nommait Harbert. Apre et dur, trop habitué au spectacle des
misères du paysan pour s'en émouvoir, c'était une sorte d'huissier,
d'homme-saisie, d'homme-protêt, qu'aucune supplication n'avait jamais
pu attendrir. On le savait impitoyable dans l'exercice de son métier.
En parcourant les fermes du comté, il avait déjà donné la mesure de
ce dont il était capable,--familles chassées sans merci de leurs
froides demeures, délais refusés alors même qu'ils auraient permis de
sauvegarder une situation. Porteur d'ordres formels, on eût dit que cet
homme prenait plaisir à les appliquer dans toute leur rigueur. Hélas!
l'Irlande n'est-elle pas toujours ce pays, où l'on a osé proclamer
autrefois cette abominable déclaration: «Ce n'est pas violer la loi que
de tuer un Irlandais!»
Aussi l'inquiétude était-elle extrême à Kerwan. La visite d'Harbert ne
devait plus tarder. Cette dernière semaine de décembre, il l'employait
d'habitude à parcourir le domaine de Rockingham.
Le matin du 29 décembre, P'tit-Bonhomme, qui avait été le premier à
l'apercevoir, accourut en toute hâte prévenir la famille réunie dans la
salle du rez-de-chaussée.
Tous étaient là, le père, la mère, les fils, la bisaïeule et son
arrière-petite-fille que Kitty tenait sur ses genoux.
Le régisseur repoussa la barrière, traversa la cour d'un pas
déterminé,--le pas du maître,--ouvrit la porte de la salle, et, sans
même ôter son chapeau, sans saluer d'un mot de bonjour, en homme qui se
sent plus chez lui que ceux dont il envahit le domicile, il s'assit sur
une chaise devant la table, tira quelques papiers de sa sacoche de cuir
et dit d'un ton rude:
«C'est cent livres que j'ai à toucher pour l'année écoulée, Mac Carthy.
Nous sommes d'accord, je suppose?...
--Oui, monsieur Harbert, répondit le fermier dont la voix tremblait
légèrement. C'est bien cent livres... Mais je vous demanderai un
délai... Vous m'avez quelquefois accordé...
--Un délai... des délais! s'écria Harbert. Qu'est-ce que cela
signifie?... Je n'entends que ce refrain dans toutes les fermes!...
Est-ce avec des délais que M. Eldon pourra s'acquitter envers lord
Rockingham?...
--L'année a été mauvaise pour tous, monsieur Harbert, et vous pouvez
croire que notre ferme n'a pas été épargnée...
--Cela ne me regarde pas, Mac Carthy, et je ne puis vous accorder de
délai.»
P'tit-Bonhomme, blotti dans un coin sombre, les bras croisés, l'œil
grand ouvert, écoutait.
«Voyons, monsieur Harbert, reprit le fermier, soyez pitoyable au
pauvre monde... Il ne s'agit que de nous donner un peu de temps...
Voici la moitié de l'hiver qui est passée, et elle n'a pas été trop
rigoureuse... Nous nous rattraperons à la saison prochaine...
--Voulez-vous payer oui ou non, Mac Carthy?
--Nous le voudrions, monsieur Harbert... écoutez-moi... je vous assure
que cela nous est impossible...
--Impossible! s'écria le régisseur. Eh bien, procurez-vous de l'argent
en vendant...
--Nous l'avons fait, et ce qui nous restait a été détruit par
l'inondation... On n'aurait pas cent shillings du mobilier...
--Et maintenant que vous ne serez même pas en état de commencer vos
labours, s'écria le régisseur, vous comptez sur la prochaine récolte
pour vous acquitter?... Allons donc! Est-ce que vous vous moquez de
moi, Mac Carthy?
--Non, monsieur Harbert, Dieu m'en préserve, mais, par pitié, ne nous
ôtez pas ce dernier espoir!»
Murdock et son frère, immobiles et muets, ne contenaient pas sans peine
leur indignation, à voir le père se courber humblement devant cet
homme.
En ce moment, Grand'mère, s'étant redressée à demi sur son fauteuil,
dit d'une voix grave:
«Monsieur Harbert, j'ai soixante-dix-sept ans, et depuis
soixante-dix-sept ans je suis dans cette ferme, que mon père dirigeait
avant mon mari et mon fils. Jusqu'à ce jour, nous avons toujours payé
nos fermages, et, pour la première fois que nous lui demandons une
année de répit, je ne croirai jamais que lord Rockingham veuille nous
en chasser...
--Il ne s'agit pas de lord Rockingham! répondit brutalement Harbert.
Il ne vous connaît même pas, lord Rockingham! Mais M. John Eldon vous
connaît... Il m'a donné des ordres formels, et si vous ne me payez pas,
vous quitterez Kerwan...
--Quitter Kerwan! s'écria Martine, pâle comme une morte.
--Dans les huit jours!
--Et où trouverons-nous un abri?...
--Où vous voudrez!»
P'tit-Bonhomme avait vu de bien tristes choses déjà, il avait subi
lui-même d'affreuses misères... et pourtant, il lui semblait qu'il
n'avait jamais assisté à rien de pareil. Ce n'était pas une scène de
pleurs ni de cris, et elle n'en était que plus effrayante.
Cependant Harbert s'était levé, et, avant de remettre les papiers dans
la sacoche:
«Encore une fois, voulez-vous payer? demanda-t-il.
--Et avec quoi?...»
C'était Murdock qui venait d'intervenir en jetant ces mots d'une voix
éclatante.
«Oui!... avec quoi?...» répéta-t-il, et il s'avança lentement vers le
régisseur.
Harbert connaissait Murdock de longue date. Il n'ignorait pas
qu'il était l'un des plus actifs partisans de la ligue contre le
landlordisme, et, sans doute, la pensée lui vint que l'occasion était
bonne d'en purger le pays. Aussi, ne croyant pas devoir le ménager,
répondit-il ironiquement avec un haussement d'épaules:
«Avec quoi payer, demandez-vous?... Ce n'est pas en allant courir les
meetings, en se mêlant aux rebelles, en boycottant les propriétaires du
sol... C'est en travaillant...
[Illustration: «Est-ce que ces mains-là n'ont pas travaillé?»
(Page 209.)]
--En travaillant! dit Murdock, qui tendait ses mains durcies aux
labours. Est-ce que ces mains-là n'ont pas travaillé?... Est-ce que mon
père, mes frères, ma mère, se sont croisé les bras depuis tant d'années
dans cette ferme?... Monsieur Harbert, ne dites pas ces choses-là, car
je ne suis pas capable de les entendre...»
Murdock acheva sa phrase par un geste qui fit reculer le régisseur. Et
alors, laissant sortir de son cœur tout ce que l'injustice sociale
y avait amassé de colères, il le fit avec l'énergie que comporte la
langue irlandaise,--cette langue dont on a pu dire: «Quand vous plaidez
pour votre vie, plaidez en irlandais!» Et, c'était bien pour sa vie,
pour la vie de tous les siens, qu'il se laissait entraîner à de si
terribles récriminations.
Puis, son cœur soulagé, il alla s'asseoir à l'écart.
Sim sentait l'indignation bouillonner en lui comme le feu dans une
fournaise.