alors les chambres dévastées, où gisaient des débris de meubles,
appelant toujours... et personne... personne!
Voilà donc en quel état il retrouvait cette maison où s'étaient passées
les seules années heureuses de sa vie... cette maison à laquelle il
s'était attaché par tant de liens, et qu'une suprême catastrophe venait
d'anéantir!...
Il songea alors à son trésor, à ces cailloux qui marquaient le nombre
de jours écoulés depuis son arrivée à Kerwan. Il chercha le pot de
grès, où il les avait serrés. Il le retrouva dans un coin, intact.
Ah! ces cailloux! P'tit-Bonhomme, assis sur la marche de la porte,
voulut les compter: il y en avait quinze cent quarante.
Cela représentait les quatre ans et quatre-vingts jours--du 20 octobre
1877 au 7 janvier 1882--vécus à la ferme.
Et, à présent, il fallait la quitter, il fallait essayer de rejoindre
la famille qui avait été sienne.
Avant de partir, P'tit-Bonhomme alla faire un paquet de son linge qu'il
retrouva au fond d'un tiroir à demi brisé. Étant revenu au milieu de la
cour, il creusa un trou au pied du sapin planté à la naissance de sa
filleule, il y déposa le pot de grès qui contenait ses cailloux...
Puis, après avoir jeté un dernier adieu à la maison en ruines, il
s'élança sur la route noire déjà des ombres du crépuscule.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DERNIÈRES ÉTAPES
[Illustration]
I
LEURS SEIGNEURIES.
Lord Piborne, sans rien perdre de la correction de ses manières,
souleva les divers papiers déposés sur la table de son cabinet,
dérangea les journaux épars çà et là, tâta les poches de sa robe de
chambre en peluche jaune d'or, fouilla celles d'un pardessus gris de
fer, étendu au dos d'un fauteuil, puis, se retournant, accentua son
regard d'un imperceptible mouvement de sourcil.
C'est de cette façon aristocratique, sans aucune autre contraction
des traits du visage, que Sa Seigneurie manifestait ordinairement ses
contrariétés les plus vives.
Une légère inclinaison du buste indiqua qu'il était sur le point de
se baisser, afin de jeter un coup d'œil sous la table, recouverte
jusqu'aux pieds d'un tapis à grosses franges; mais, se ravisant, il
daigna pousser le bouton d'une sonnette à l'angle de la cheminée.
Presque aussitôt John, le valet de chambre, parut sur le seuil de la
porte et s'y tint immobile.
«Voyez si mon portefeuille n'est pas tombé sous cette table,» dit lord
Piborne.
John se courba, souleva l'épais tapis, se releva les mains vides.
Le portefeuille de Sa Seigneurie ne se trouvait point en cet endroit.
Second froncement du sourcil de lord Piborne.
«Où est lady Piborne? demanda-t-il.
--Dans ses appartements, répondit le valet de chambre.
--Et le comte Ashton?
--Il se promène dans le parc.
--Présentez mes compliments à Sa Seigneurie lady Piborne, en lui disant
que je désirerais avoir l'honneur de lui parler le plus tôt possible.»
John tourna tout d'une pièce sur lui-même,--un domestique bien stylé
n'a point à s'incliner dans le service,--et il sortit du cabinet, d'un
pas mécanique, afin d'exécuter les ordres de son maître.
Sa Seigneurie lord Piborne est âgé de cinquante ans--cinquante ans à
joindre aux quelques siècles que compte sa noble famille, vierge de
toute dérogeance ou forlignage. Membre considérable de la Chambre
haute, c'est de bonne foi qu'il regrette les antiques privilèges de
la féodalité, le temps des fiefs, rentes, alleux et domaines, les
pratiques des hauts justiciers, ses ancêtres, les hommages que leur
rendait sans restriction chaque homme lige. Rien de ce qui n'est
pas d'une extraction égale à la sienne, rien de ce qui ne peut se
recommander d'une telle ancienneté de race, ne se distingue, pour lui,
des manants, roturiers, serfs et vilains. Il est marquis, son fils
est comte. Baronnets, chevaliers ou autres d'ordre inférieur, c'est à
peine, à son avis, s'ils ont droit de figurer dans les antichambres
de la véritable noblesse. Grand, maigre, la face glabre, les yeux
éteints tant ils se sont habitués à être dédaigneux, la parole rare et
sèche, lord Piborne représente le type de ces hautains gentilshommes,
moulés dans l'enveloppe de leurs vieux parchemins, et qui tendent à
disparaître,--heureusement,--même de cet aristocratique royaume de
Grande-Bretagne et d'Irlande.
Il convient d'observer que le marquis est d'origine anglaise, et
qu'il ne s'est point mésallié en s'unissant à la marquise, laquelle
est d'origine écossaise. Leurs Seigneuries étaient faites l'une
pour l'autre, bien résolues à ne jamais descendre du haut de leur
perchoir, et destinées vraisemblablement à laisser une lignée d'espèce
supérieure. Que voulez-vous? Cela tient à la qualité du limon d'où les
premiers types de ces grandes races ont été tirés au début des temps
historiques. Ils se figurent, sans doute, que Dieu met des gants pour
les recevoir en son saint paradis!
La porte s'ouvrit, et, comme s'il se fût agi de l'entrée d'une haute
dame dans les salons de réception, le valet de chambre annonça:
«Sa Seigneurie lady Piborne.»
La marquise,--quarante ans avoués,--grande, maigre, anguleuse,
les cheveux plaqués en longs bandeaux, les lèvres pincées, le nez
d'un aquilin très aristocratique, la taille plate, les épaules
fuyantes,--n'avait jamais dû être belle; mais, en ce qui touche à la
distinction du port et des manières, à l'entente des traditions et
privilèges, lord Piborne n'aurait jamais pu se mieux assortir.
John avança un fauteuil armorié sur lequel s'assit la marquise, et il
se retira.
Le noble époux s'exprima en ces termes:
«Vous m'excuserez, marquise, si j'ai dû vous prier de vouloir bien
quitter vos appartements afin de m'accorder la faveur d'un entretien
dans mon cabinet.»
Il ne faut pas s'étonner si Leurs Seigneuries échangent des phrases de
cette sorte, même au cours des conversations privées. C'est de bon ton,
d'ailleurs. Et puis, ils ont été élevés à l'école «poudre et perruque»
de la gentry d'autrefois. Jamais ils ne consentiraient à s'abaisser aux
familiarités de ce babil courant que Dickens a si plaisamment appelé
«le perrucobalivernage».
«Je suis à vos ordres, marquis, répondit lady Piborne. Quelle question
désirez-vous m'adresser?
--Celle-ci, marquise, en vous sollicitant de faire appel à vos
souvenirs.
--Je vous écoute.
--Marquise, ne sommes-nous pas partis du château hier, vers trois
heures de l'après-midi, pour nous rendre à Newmarket chez M. Laird,
notre attorney?»
L'attorney, c'est l'avoué qui fonctionne près les tribunaux civils du
Royaume-Uni.
«En effet... hier... dans l'après-midi, répondit lady Piborne.
--Si j'ai bonne mémoire, le comte Ashton, notre fils, nous accompagnait
dans la calèche?
--Il nous accompagnait, marquis, et il occupait une place sur le devant.
--Les deux valets de pied ne se tenaient-ils pas derrière?
--Oui, comme il convient.
--Cela dit, marquise, répliqua lord Piborne en approuvant d'un léger
mouvement de tête, vous vous rappelez, sans doute, que j'avais emporté
un portefeuille qui contenait les papiers relatifs au procès dont nous
sommes menacés par la paroisse...
--Procès injuste qu'elle a l'audace et l'insolence de nous intenter!
ajouta lady Piborne, en soulignant cette phrase d'une intonation très
significative.
--Ce portefeuille, reprit lord Piborne, renfermait non seulement des
papiers importants, mais une somme de cent livres en banknotes destinée
à notre attorney.
--Vos souvenirs sont exacts, marquis.
--Vous savez, marquise, la façon dont les choses se sont passées. Nous
sommes arrivés à Newmarket sans avoir quitté la calèche. M. Laird nous
a reçus sur le seuil de sa maison. Je lui ai montré les papiers, j'ai
offert de déposer l'argent entre ses mains. Il nous a répondu qu'il
n'avait pour l'instant besoin ni des uns ni de l'autre, ajoutant qu'il
se proposait de se transporter au château, lorsque le temps serait venu
de s'opposer aux prétentions de la paroisse...
--Prétentions odieuses, qui, autrefois, eussent été considérées comme
attentatoires aux droits seigneuriaux...»
Et, en employant ces termes si précis, la marquise ne faisait que
répéter une phrase dont lord Piborne s'était maintes fois servi en sa
présence.
«Il s'ensuit donc, reprit le marquis, que j'ai conservé mon
portefeuille, que nous sommes remontés en voiture, et que nous avons
réintégré le château vers les sept heures, au moment où la nuit
commençait à tomber.»
La soirée était obscure; on n'était encore que dans la dernière semaine
d'avril.
«Or, reprit le marquis, ce portefeuille que j'avais remis, je puis
l'assurer, dans la poche gauche de ma pelisse, il m'est impossible de
le retrouver.
--Peut-être l'avez-vous déposé en rentrant sur la table de votre
cabinet?
--Je le croyais, marquise, et j'ai vainement cherché parmi mes
papiers...
--Personne n'est venu ici depuis hier?...
--Si, John... le valet de chambre, dont il n'y a pas lieu de
suspecter...
--Il est toujours prudent de tenir les gens en suspicion, répondit lady
Piborne, quitte à reconnaître son erreur.
--Il serait possible, après tout, repartit le marquis, que ce
portefeuille eût glissé sur une des banquettes de la calèche...
--Le valet de pied s'en fût aperçu, et à moins qu'il n'ait cru devoir
s'approprier cette somme de cent livres...
--Les cent livres, dit lord Piborne, j'en ferais à la rigueur le
sacrifice; mais ces papiers de famille qui constituaient nos droits
vis-à-vis de la paroisse...
--La paroisse!» répéta lady Piborne.
Et l'on sentait que c'était le château qui parlait par sa bouche,
en reléguant la paroisse au rang infime d'une vassale dont les
revendications étaient aussi déplorables qu'irrespectueuses.
«Ainsi, reprit-elle, si nous venions à perdre ce procès... contre toute
justice...
--Et nous le perdrions, sans aucun doute, affirma lord Piborne, faute
de pouvoir produire ces actes...
--La paroisse entrerait en possession de ces mille acres de bois, qui
confinent au parc et font partie du domaine des Piborne depuis les
Plantagenet?...
--Oui, marquise.
--Ce serait abominable!...
--Abominable, comme tout ce qui menace la propriété féodale en Irlande,
ces revendications des _home-rulers_, cette rétrocession des terres aux
paysans, cette rébellion contre le landlordisme!... Ah! nous vivons à
une singulière époque, et, si le lord lieutenant n'y met bon ordre en
faisant pendre les principaux chefs de la ligue agraire, je ne sais, ou
plutôt je ne sais que trop comment les choses finiront...»
En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et un jeune garçon parut
sur le seuil.
«Ah! c'est vous, comte Ashton?» dit lord Piborne.
Le marquis et la marquise n'eussent jamais négligé de donner ce titre à
leur fils, lequel aurait cru manquer à tous les devoirs de sa naissance
s'il n'eût répondu:
«Je vous souhaite le bonjour, mylord mon père!»
Puis il s'avança vers milady sa mère, dont il baisa cérémonieusement la
main.
Ce jeune gentleman de quatorze ans avait une figure régulière, d'une
insignifiance rare, et une physionomie qui, même avec les années,
ne devait gagner ni en vivacité ni en intelligence. C'était bien
le produit naturel d'un marquis et d'une marquise arriérés de deux
siècles, réfractaires à tous les progrès de la vie moderne, véritables
torys d'avant Cromwell, deux types irréductibles. L'instinct de race
faisait qu'il se tenait assez convenablement, ce garçon, qu'il restait
comte jusqu'au bout des ongles, quoiqu'il eût été gâté par la marquise,
et que les serviteurs du château fussent stylés à satisfaire ses
moindres caprices. En réalité, il ne possédait aucune des qualités de
son âge, ni les bons mouvements de prime-saut, ni les vivacités du
cœur, ni l'enthousiasme de la jeunesse.
C'était un petit monsieur élevé à ne voir que des inférieurs parmi
ceux qui l'approchaient, peu pitoyable aux pauvres gens, très instruit
déjà des choses de sport, équitation, chasse, courses, jeux de crocket
ou de tennis, mais d'une ignorance à peu près complète, malgré la
demi-douzaine d'instituteurs qui avaient accepté l'inutile tâche de
l'instruire.
Le nombre de ces jeunes gentlemen de haute naissance, destinés à être
un jour de parfaits imbéciles, d'une parfaite distinction d'ailleurs,
montre certainement une tendance à se restreindre. Cependant il en
existe encore, et le comte Ashton Piborne était de ceux-là.
La question du portefeuille lui fut exposée. Il se rappelait que
mylord son père tenait ledit portefeuille à la main à l'instant où il
quittait la maison de l'attorney, et qu'il l'avait placé, non dans la
poche de sa pelisse, mais sur un des coussins, derrière lui, au départ
de Newmarket.
[Illustration: John souleva le tapis. (Page 228.)]
«Vous êtes sûr de ce que vous dites-là, comte Ashton?... demanda la
marquise.
--Oui, milady, et je ne crois pas que le portefeuille ait pu tomber de
la voiture.
[Illustration: «Que Sa Seigneurie m'excuse...» (Page 235.)]
--Il résulterait de là, dit lord Piborne, qu'il s'y trouvait encore,
lorsque nous sommes arrivés au château...
--D'où il faut conclure qu'il a été soustrait par un des domestiques,»
ajouta lady Piborne.
Ce fut tout à fait l'avis du comte Ashton. Il n'accordait pas la
moindre confiance à ces drôles, qui sont des espions quand ils
ne sont pas des voleurs,--les deux le plus souvent,--et que l'on
devrait avoir le droit de fustiger comme autrefois les serfs de la
Grande-Bretagne.--Où prenait-il que la Grande-Bretagne avait jamais
eu des serfs?--Et son vif regret était que le marquis et la marquise
n'eussent pas affecté un valet de chambre à son service particulier,
ou tout au moins un groom. En voilà un qui pourrait s'attendre à être
corrigé de main de maître, etc...
C'était parler, cela, et, pour tenir un semblable langage,
reconnaissons qu'il faut avoir du vrai sang des Piborne dans les veines!
Bref, la conclusion de l'entretien fut que le portefeuille avait
été volé, que le voleur n'était autre qu'un des domestiques, qu'il
convenait d'ouvrir une enquête, et que ceux sur lesquels pèserait le
plus mince soupçon seraient sur l'heure livrés au constable, puisque
lord Piborne n'avait plus le droit de haute et basse justice.
Là-dessus, le comte Ashton pressa le bouton d'une sonnette, et,
quelques instants après, l'intendant se présentait devant leurs
Seigneuries.
Un vrai type de chattemite, M. Scarlett, intendant de lord Piborne,
un de ces individus papelards et patelins, faisant le bon apôtre
et cordialement détesté de toute la domesticité du château. Confit
en manières mielleuses, en mines hypocrites, c'est mielleusement
et hypocritement qu'il malmenait ses inférieurs, sans colère, sans
arrogance, les caressant avec des griffes.
En présence du marquis, de la marquise, du comte Ashton, il avait l'air
modeste d'un bedeau paroissial en face de son curé.
On lui narra l'affaire. Le portefeuille, à n'en pas douter, avait été
déposé sur les coussins de la voiture, et on aurait dû le retrouver à
cette place.
Ce fut l'avis de M. Scarlett, puisque c'était l'avis de lord et
de lady Piborne. A l'arrivée de la voiture, lorsqu'il se tenait
respectueusement prés de la portière, l'obscurité l'avait empêché de
voir si le portefeuille était placé à l'endroit indiqué par le marquis.
Peut-être M. Scarlett allait-il suggérer l'idée que ledit portefeuille
avait pu glisser sur la route... De quoi il s'abstint. Cela eût
impliqué un défaut d'attention de lord Piborne. Se gardant donc
de formuler son soupçon, il se contenta de faire observer que le
portefeuille devait contenir des papiers d'une haute valeur... Et
cela n'allait-il pas de soi, puisqu'il appartenait... puisqu'il avait
l'honneur d'appartenir à un personnage aussi important que le châtelain?
«Il est de toute évidence, affirma celui-ci, qu'une soustraction a été
commise...
--Nous dirons un vol, si Sa Seigneurie veut bien le permettre, ajouta
l'intendant.
--Oui, un vol, monsieur Scarlett, et le vol non seulement d'une somme
d'argent assez considérable, mais de papiers constatant les droits de
notre famille vis-à-vis de la paroisse!»
Et qui n'a pas vu la physionomie de l'intendant, à la pensée que
la paroisse osait exciper de ses droits contre la noble maison des
Piborne,--abomination qui n'eût jamais été possible au temps où les
privilèges de la naissance étaient universellement respectés,--non! qui
n'a pas observé l'attitude indignée de M. Scarlett, le tremblement de
ses mains à demi levées vers le ciel, ses yeux baissés vers la terre,
ne saurait imaginer à quel degré de perfection un cafard peut atteindre
dans l'art des grimaces.
«Mais si le vol a été commis... dit-il enfin.
--Comment... s'il a été commis?... répliqua la marquise d'un ton sec.
--Que Sa Seigneurie m'excuse, se hâta d'ajouter l'intendant, je veux
dire... puisqu'il a été commis, il n'a pu l'être...
--Que par quelqu'un de nos gens! répondit le comte Ashton, en
brandissant le fouet qu'il tenait à la main d'une façon tout à fait
féodale.
--Monsieur Scarlett, reprit le comte Piborne, voudra bien commencer une
enquête, afin de découvrir le ou les coupables, et, sur la foi d'un
«affidavit»[6], requérir l'intervention de la justice, puisqu'il n'est
plus permis de l'exercer sur son propre domaine!
[6] Attestation sous la foi du serment ou déposition écrite.
--Et si l'enquête n'aboutit pas, demanda l'intendant, quel parti
prendra Sa Seigneurie?
--Tous les gens du château seront congédiés, monsieur Scarlett, tous!»
Sur cette réponse, l'intendant se retira, au moment où la marquise
regagnait ses appartements, tandis que le comte Ashton allait rejoindre
ses chiens dans le parc.
M. Scarlett dut s'occuper aussitôt de la tâche qui lui était imposée.
Que le portefeuille fût tombé hors de la voiture pendant le trajet de
Newmarket au château, cela ne faisait pas doute pour lui. C'était par
trop évident, quoique cela fît ressortir la négligence de lord Piborne.
Mais, puisque ses maîtres exigeaient de lui qu'il constatât un vol, il
le constaterait... qu'il découvrît un voleur, il le découvrirait...
dût-il mettre les noms de tous les domestiques dans son chapeau et
rendre responsable du crime le premier sortant.
Donc, valets de pied, valets de chambre, femmes de service, chef
de cuisine, cochers, garçons d'écurie, durent comparaître devant
l'intendant. Il va sans dire qu'ils protestèrent de leur innocence,
et, bien que M. Scarlett eût son opinion faite à ce sujet, il ne
leur épargna pas ses insinuations les plus malveillantes, menaçant
de les livrer aux constables si le portefeuille ne se retrouvait
pas. Non seulement une somme de cent livres avait été volée, mais le
ou les voleurs avaient également soustrait un acte authentique, qui
établissait les droits de lord Piborne dans le procès pendant... Et
pourquoi quelque serviteur n'aurait-il pas trahi son maître au profit
de la paroisse?... Qui prouvait qu'il n'avait pas été soudoyé pour
faire le coup?... Eh bien! que l'on parvînt à mettre la main sur ce
malfaiteur, il serait trop heureux d'en être quitte pour un transport
aux pénitenciers de l'île Norfolk... Lord Piborne était puissant, et,
de voler un seigneur tel que lui, autant dire que c'eût été voler un
membre de la famille royale...
M. Scarlett en conta de cette sorte à tous ceux qui subirent son
interrogatoire. Par malheur, nul ne voulut condescendre à s'avouer
l'auteur du crime, et, après avoir achevé sa minutieuse enquête,
l'intendant s'empressa d'informer lord Piborne qu'elle n'avait donné
aucun résultat.
«Ces gens s'entendent, déclara le marquis, et qui sait même s'ils ne se
sont pas partagé le produit du vol?...
--Je crois que Sa Seigneurie a raison, répliqua M. Scarlett. A toutes
les demandes que j'ai posées il a été fait une réponse identique. Cela
démontre d'une manière suffisante qu'il y a entente commune entre ces
gens.
--Avez-vous visité leurs chambres, leurs armoires, leurs malles,
Scarlett?
--Pas encore. Sa Seigneurie sera d'avis, sans doute, que je ne saurais
le faire efficacement sans la présence du constable...
--C'est juste, répondit lord Piborne. Envoyez donc un homme à
Kanturk... ou mieux... allez-y vous-même. J'entends que personne ne
puisse quitter le château avant la fin de l'enquête.
--Les ordres de Sa Seigneurie seront exécutés.
--Le constable ne négligera pas d'amener quelques agents avec lui,
monsieur Scarlett...
--Je lui transmettrai le désir de Sa Seigneurie, et il ne manquera pas
d'y satisfaire.
--Vous irez aussi prévenir mon attorney, M. Laird, à Newmarket, que
je dois m'entretenir avec lui au sujet de cette affaire, et que je
l'attends au château.
--Il sera prévenu aujourd'hui.
--Vous partez?...
--A l'instant. Je serai de retour avant ce soir.
--Bien!»
Cela se passait le 29 avril, dans la matinée. Sans rien dire à personne
de ce qu'il allait faire à Kanturk, M. Scarlett ordonna de lui seller
un des meilleurs chevaux de l'écurie, et il se préparait à le monter,
lorsque le son d'une cloche retentit à la porte de service, près de
l'habitation du concierge.
La porte s'ouvrit, et un enfant d'une dizaine d'années parut sur le
seuil.
C'était P'tit-Bonhomme.
II
PENDANT QUATRE MOIS.
La province de Munster possède le comté de Cork, qui est limitrophe
des comtés de Limerick et de Kerry. Il en occupe la partie méridionale
entre la baie de Bantry et Youghal-Haven. Il a pour chef-lieu Cork et
pour principal port, sur la baie de ce nom, celui de Queenstown, l'un
des plus fréquentés de l'Irlande.
Ce comté est desservi par diverses lignes de railways;--l'une d'elles,
par Mallow et Killarney, remonte jusqu'à Tralee. Un peu au-dessus, dans
la portion de la voie qui longe le lit de la rivière de Blackwater, à
six kilomètres au sud de Newmarket, se trouve la bourgade de Kanturk,
et, plus loin, à deux kilomètres, le château de Trelingar.
Ce magnifique domaine appartient à l'antique famille des Piborne. Il
embrasse cent mille acres d'un même tenant, des meilleures terres qui
soient en Irlande, formant cinq à six cents fermes, dont l'importante
exploitation vaut au landlord les fermages les plus élevés de la
région. Le marquis de Piborne est donc très riche de ce chef, sans
parler des autres revenus que lui rapportent les propriétés de la
marquise en Écosse. On place sa fortune au rang des plus considérables
du pays.
Si lord Rockingham n'était jamais venu visiter ses terres du comté de
Kerry, ce n'est pas lord Piborne qui aurait pu être accusé de pratiquer
l'absentéisme. Après une résidence de quatre à cinq mois, soit à
Édimbourg, soit à Londres, il venait régulièrement s'installer, depuis
avril jusqu'à novembre, à Trelingar-castle.
Un domaine de cette étendue comprend nécessairement un grand nombre
de tenanciers. La population agricole qui vivait sur les terres du
marquis, eût suffi à peupler tout un village. De ce que les paysans de
Trelingar-castle n'étaient pas régis par un John Eldon pour le compte
d'un duc de Rockingham, et pressurés par un Harbert pour le compte d'un
John Eldon, il n'en faudrait pas conclure qu'ils fussent mieux traités.
Seulement, on y mettait plus de douceur. Sans doute, l'intendant
Scarlett les poursuivait avec rigueur pour cause d'impaiement des
fermages, il les chassait de leurs maisons; mais il le faisait à sa
manière, les prenant en compassion, les plaignant, s'attristant à la
pensée de ce qu'ils allaient devenir, dépourvus d'abri, privés de pain,
leur assurant que ces évictions brisaient le cœur de son maître...
Les pauvres gens n'en étaient pas moins jetés dehors, et il est
improbable qu'ils éprouvassent quelque consolation à penser que cela
faisait tant de peine à Leurs Seigneuries.
Le château datait de trois siècles environ, ayant été bâti du temps
des Stuarts. Sa construction ne remontait donc pas à l'époque des
Plantagenet, si chère aux Piborne. Toutefois, son propriétaire actuel
l'avait réparé à l'extérieur, de manière à lui donner un aspect féodal,
en établissant des créneaux, des machicoulis, des échauguettes, puis,
sur un fossé latéral, un pont-levis qu'on ne relevait pas et une herse
qui ne se baissait jamais.