P'tit-Bonhomme, qui était parvenu à surmonter son épouvante, parcourait

alors les chambres dévastées, où gisaient des débris de meubles,

appelant toujours... et personne... personne!

Voilà donc en quel état il retrouvait cette maison où s'étaient passées

les seules années heureuses de sa vie... cette maison à laquelle il

s'était attaché par tant de liens, et qu'une suprême catastrophe venait

d'anéantir!...

Il songea alors à son trésor, à ces cailloux qui marquaient le nombre

de jours écoulés depuis son arrivée à Kerwan. Il chercha le pot de

grès, où il les avait serrés. Il le retrouva dans un coin, intact.

Ah! ces cailloux! P'tit-Bonhomme, assis sur la marche de la porte,

voulut les compter: il y en avait quinze cent quarante.

Cela représentait les quatre ans et quatre-vingts jours--du 20 octobre

1877 au 7 janvier 1882--vécus à la ferme.

Et, à présent, il fallait la quitter, il fallait essayer de rejoindre

la famille qui avait été sienne.

Avant de partir, P'tit-Bonhomme alla faire un paquet de son linge qu'il

retrouva au fond d'un tiroir à demi brisé. Étant revenu au milieu de la

cour, il creusa un trou au pied du sapin planté à la naissance de sa

filleule, il y déposa le pot de grès qui contenait ses cailloux...

Puis, après avoir jeté un dernier adieu à la maison en ruines, il

s'élança sur la route noire déjà des ombres du crépuscule.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DERNIÈRES ÉTAPES

[Illustration]

I

LEURS SEIGNEURIES.

Lord Piborne, sans rien perdre de la correction de ses manières,

souleva les divers papiers déposés sur la table de son cabinet,

dérangea les journaux épars çà et là, tâta les poches de sa robe de

chambre en peluche jaune d'or, fouilla celles d'un pardessus gris de

fer, étendu au dos d'un fauteuil, puis, se retournant, accentua son

regard d'un imperceptible mouvement de sourcil.

C'est de cette façon aristocratique, sans aucune autre contraction

des traits du visage, que Sa Seigneurie manifestait ordinairement ses

contrariétés les plus vives.

Une légère inclinaison du buste indiqua qu'il était sur le point de

se baisser, afin de jeter un coup d'œil sous la table, recouverte

jusqu'aux pieds d'un tapis à grosses franges; mais, se ravisant, il

daigna pousser le bouton d'une sonnette à l'angle de la cheminée.

Presque aussitôt John, le valet de chambre, parut sur le seuil de la

porte et s'y tint immobile.

«Voyez si mon portefeuille n'est pas tombé sous cette table,» dit lord

Piborne.

John se courba, souleva l'épais tapis, se releva les mains vides.

Le portefeuille de Sa Seigneurie ne se trouvait point en cet endroit.

Second froncement du sourcil de lord Piborne.

«Où est lady Piborne? demanda-t-il.

--Dans ses appartements, répondit le valet de chambre.

--Et le comte Ashton?

--Il se promène dans le parc.

--Présentez mes compliments à Sa Seigneurie lady Piborne, en lui disant

que je désirerais avoir l'honneur de lui parler le plus tôt possible.»

John tourna tout d'une pièce sur lui-même,--un domestique bien stylé

n'a point à s'incliner dans le service,--et il sortit du cabinet, d'un

pas mécanique, afin d'exécuter les ordres de son maître.

Sa Seigneurie lord Piborne est âgé de cinquante ans--cinquante ans à

joindre aux quelques siècles que compte sa noble famille, vierge de

toute dérogeance ou forlignage. Membre considérable de la Chambre

haute, c'est de bonne foi qu'il regrette les antiques privilèges de

la féodalité, le temps des fiefs, rentes, alleux et domaines, les

pratiques des hauts justiciers, ses ancêtres, les hommages que leur

rendait sans restriction chaque homme lige. Rien de ce qui n'est

pas d'une extraction égale à la sienne, rien de ce qui ne peut se

recommander d'une telle ancienneté de race, ne se distingue, pour lui,

des manants, roturiers, serfs et vilains. Il est marquis, son fils

est comte. Baronnets, chevaliers ou autres d'ordre inférieur, c'est à

peine, à son avis, s'ils ont droit de figurer dans les antichambres

de la véritable noblesse. Grand, maigre, la face glabre, les yeux

éteints tant ils se sont habitués à être dédaigneux, la parole rare et

sèche, lord Piborne représente le type de ces hautains gentilshommes,

moulés dans l'enveloppe de leurs vieux parchemins, et qui tendent à

disparaître,--heureusement,--même de cet aristocratique royaume de

Grande-Bretagne et d'Irlande.

Il convient d'observer que le marquis est d'origine anglaise, et

qu'il ne s'est point mésallié en s'unissant à la marquise, laquelle

est d'origine écossaise. Leurs Seigneuries étaient faites l'une

pour l'autre, bien résolues à ne jamais descendre du haut de leur

perchoir, et destinées vraisemblablement à laisser une lignée d'espèce

supérieure. Que voulez-vous? Cela tient à la qualité du limon d'où les

premiers types de ces grandes races ont été tirés au début des temps

historiques. Ils se figurent, sans doute, que Dieu met des gants pour

les recevoir en son saint paradis!

La porte s'ouvrit, et, comme s'il se fût agi de l'entrée d'une haute

dame dans les salons de réception, le valet de chambre annonça:

«Sa Seigneurie lady Piborne.»

La marquise,--quarante ans avoués,--grande, maigre, anguleuse,

les cheveux plaqués en longs bandeaux, les lèvres pincées, le nez

d'un aquilin très aristocratique, la taille plate, les épaules

fuyantes,--n'avait jamais dû être belle; mais, en ce qui touche à la

distinction du port et des manières, à l'entente des traditions et

privilèges, lord Piborne n'aurait jamais pu se mieux assortir.

John avança un fauteuil armorié sur lequel s'assit la marquise, et il

se retira.

Le noble époux s'exprima en ces termes:

«Vous m'excuserez, marquise, si j'ai dû vous prier de vouloir bien

quitter vos appartements afin de m'accorder la faveur d'un entretien

dans mon cabinet.»

Il ne faut pas s'étonner si Leurs Seigneuries échangent des phrases de

cette sorte, même au cours des conversations privées. C'est de bon ton,

d'ailleurs. Et puis, ils ont été élevés à l'école «poudre et perruque»

de la gentry d'autrefois. Jamais ils ne consentiraient à s'abaisser aux

familiarités de ce babil courant que Dickens a si plaisamment appelé

«le perrucobalivernage».

«Je suis à vos ordres, marquis, répondit lady Piborne. Quelle question

désirez-vous m'adresser?

--Celle-ci, marquise, en vous sollicitant de faire appel à vos

souvenirs.

--Je vous écoute.

--Marquise, ne sommes-nous pas partis du château hier, vers trois

heures de l'après-midi, pour nous rendre à Newmarket chez M. Laird,

notre attorney?»

L'attorney, c'est l'avoué qui fonctionne près les tribunaux civils du

Royaume-Uni.

«En effet... hier... dans l'après-midi, répondit lady Piborne.

--Si j'ai bonne mémoire, le comte Ashton, notre fils, nous accompagnait

dans la calèche?

--Il nous accompagnait, marquis, et il occupait une place sur le devant.

--Les deux valets de pied ne se tenaient-ils pas derrière?

--Oui, comme il convient.

--Cela dit, marquise, répliqua lord Piborne en approuvant d'un léger

mouvement de tête, vous vous rappelez, sans doute, que j'avais emporté

un portefeuille qui contenait les papiers relatifs au procès dont nous

sommes menacés par la paroisse...

--Procès injuste qu'elle a l'audace et l'insolence de nous intenter!

ajouta lady Piborne, en soulignant cette phrase d'une intonation très

significative.

--Ce portefeuille, reprit lord Piborne, renfermait non seulement des

papiers importants, mais une somme de cent livres en banknotes destinée

à notre attorney.

--Vos souvenirs sont exacts, marquis.

--Vous savez, marquise, la façon dont les choses se sont passées. Nous

sommes arrivés à Newmarket sans avoir quitté la calèche. M. Laird nous

a reçus sur le seuil de sa maison. Je lui ai montré les papiers, j'ai

offert de déposer l'argent entre ses mains. Il nous a répondu qu'il

n'avait pour l'instant besoin ni des uns ni de l'autre, ajoutant qu'il

se proposait de se transporter au château, lorsque le temps serait venu

de s'opposer aux prétentions de la paroisse...

--Prétentions odieuses, qui, autrefois, eussent été considérées comme

attentatoires aux droits seigneuriaux...»

Et, en employant ces termes si précis, la marquise ne faisait que

répéter une phrase dont lord Piborne s'était maintes fois servi en sa

présence.

«Il s'ensuit donc, reprit le marquis, que j'ai conservé mon

portefeuille, que nous sommes remontés en voiture, et que nous avons

réintégré le château vers les sept heures, au moment où la nuit

commençait à tomber.»

La soirée était obscure; on n'était encore que dans la dernière semaine

d'avril.

«Or, reprit le marquis, ce portefeuille que j'avais remis, je puis

l'assurer, dans la poche gauche de ma pelisse, il m'est impossible de

le retrouver.

--Peut-être l'avez-vous déposé en rentrant sur la table de votre

cabinet?

--Je le croyais, marquise, et j'ai vainement cherché parmi mes

papiers...

--Personne n'est venu ici depuis hier?...

--Si, John... le valet de chambre, dont il n'y a pas lieu de

suspecter...

--Il est toujours prudent de tenir les gens en suspicion, répondit lady

Piborne, quitte à reconnaître son erreur.

--Il serait possible, après tout, repartit le marquis, que ce

portefeuille eût glissé sur une des banquettes de la calèche...

--Le valet de pied s'en fût aperçu, et à moins qu'il n'ait cru devoir

s'approprier cette somme de cent livres...

--Les cent livres, dit lord Piborne, j'en ferais à la rigueur le

sacrifice; mais ces papiers de famille qui constituaient nos droits

vis-à-vis de la paroisse...

--La paroisse!» répéta lady Piborne.

Et l'on sentait que c'était le château qui parlait par sa bouche,

en reléguant la paroisse au rang infime d'une vassale dont les

revendications étaient aussi déplorables qu'irrespectueuses.

«Ainsi, reprit-elle, si nous venions à perdre ce procès... contre toute

justice...

--Et nous le perdrions, sans aucun doute, affirma lord Piborne, faute

de pouvoir produire ces actes...

--La paroisse entrerait en possession de ces mille acres de bois, qui

confinent au parc et font partie du domaine des Piborne depuis les

Plantagenet?...

--Oui, marquise.

--Ce serait abominable!...

--Abominable, comme tout ce qui menace la propriété féodale en Irlande,

ces revendications des _home-rulers_, cette rétrocession des terres aux

paysans, cette rébellion contre le landlordisme!... Ah! nous vivons à

une singulière époque, et, si le lord lieutenant n'y met bon ordre en

faisant pendre les principaux chefs de la ligue agraire, je ne sais, ou

plutôt je ne sais que trop comment les choses finiront...»

En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et un jeune garçon parut

sur le seuil.

«Ah! c'est vous, comte Ashton?» dit lord Piborne.

Le marquis et la marquise n'eussent jamais négligé de donner ce titre à

leur fils, lequel aurait cru manquer à tous les devoirs de sa naissance

s'il n'eût répondu:

«Je vous souhaite le bonjour, mylord mon père!»

Puis il s'avança vers milady sa mère, dont il baisa cérémonieusement la

main.

Ce jeune gentleman de quatorze ans avait une figure régulière, d'une

insignifiance rare, et une physionomie qui, même avec les années,

ne devait gagner ni en vivacité ni en intelligence. C'était bien

le produit naturel d'un marquis et d'une marquise arriérés de deux

siècles, réfractaires à tous les progrès de la vie moderne, véritables

torys d'avant Cromwell, deux types irréductibles. L'instinct de race

faisait qu'il se tenait assez convenablement, ce garçon, qu'il restait

comte jusqu'au bout des ongles, quoiqu'il eût été gâté par la marquise,

et que les serviteurs du château fussent stylés à satisfaire ses

moindres caprices. En réalité, il ne possédait aucune des qualités de

son âge, ni les bons mouvements de prime-saut, ni les vivacités du

cœur, ni l'enthousiasme de la jeunesse.

C'était un petit monsieur élevé à ne voir que des inférieurs parmi

ceux qui l'approchaient, peu pitoyable aux pauvres gens, très instruit

déjà des choses de sport, équitation, chasse, courses, jeux de crocket

ou de tennis, mais d'une ignorance à peu près complète, malgré la

demi-douzaine d'instituteurs qui avaient accepté l'inutile tâche de

l'instruire.

Le nombre de ces jeunes gentlemen de haute naissance, destinés à être

un jour de parfaits imbéciles, d'une parfaite distinction d'ailleurs,

montre certainement une tendance à se restreindre. Cependant il en

existe encore, et le comte Ashton Piborne était de ceux-là.

La question du portefeuille lui fut exposée. Il se rappelait que

mylord son père tenait ledit portefeuille à la main à l'instant où il

quittait la maison de l'attorney, et qu'il l'avait placé, non dans la

poche de sa pelisse, mais sur un des coussins, derrière lui, au départ

de Newmarket.

[Illustration: John souleva le tapis. (Page 228.)]

«Vous êtes sûr de ce que vous dites-là, comte Ashton?... demanda la

marquise.

--Oui, milady, et je ne crois pas que le portefeuille ait pu tomber de

la voiture.

[Illustration: «Que Sa Seigneurie m'excuse...» (Page 235.)]

--Il résulterait de là, dit lord Piborne, qu'il s'y trouvait encore,

lorsque nous sommes arrivés au château...

--D'où il faut conclure qu'il a été soustrait par un des domestiques,»

ajouta lady Piborne.

Ce fut tout à fait l'avis du comte Ashton. Il n'accordait pas la

moindre confiance à ces drôles, qui sont des espions quand ils

ne sont pas des voleurs,--les deux le plus souvent,--et que l'on

devrait avoir le droit de fustiger comme autrefois les serfs de la

Grande-Bretagne.--Où prenait-il que la Grande-Bretagne avait jamais

eu des serfs?--Et son vif regret était que le marquis et la marquise

n'eussent pas affecté un valet de chambre à son service particulier,

ou tout au moins un groom. En voilà un qui pourrait s'attendre à être

corrigé de main de maître, etc...

C'était parler, cela, et, pour tenir un semblable langage,

reconnaissons qu'il faut avoir du vrai sang des Piborne dans les veines!

Bref, la conclusion de l'entretien fut que le portefeuille avait

été volé, que le voleur n'était autre qu'un des domestiques, qu'il

convenait d'ouvrir une enquête, et que ceux sur lesquels pèserait le

plus mince soupçon seraient sur l'heure livrés au constable, puisque

lord Piborne n'avait plus le droit de haute et basse justice.

Là-dessus, le comte Ashton pressa le bouton d'une sonnette, et,

quelques instants après, l'intendant se présentait devant leurs

Seigneuries.

Un vrai type de chattemite, M. Scarlett, intendant de lord Piborne,

un de ces individus papelards et patelins, faisant le bon apôtre

et cordialement détesté de toute la domesticité du château. Confit

en manières mielleuses, en mines hypocrites, c'est mielleusement

et hypocritement qu'il malmenait ses inférieurs, sans colère, sans

arrogance, les caressant avec des griffes.

En présence du marquis, de la marquise, du comte Ashton, il avait l'air

modeste d'un bedeau paroissial en face de son curé.

On lui narra l'affaire. Le portefeuille, à n'en pas douter, avait été

déposé sur les coussins de la voiture, et on aurait dû le retrouver à

cette place.

Ce fut l'avis de M. Scarlett, puisque c'était l'avis de lord et

de lady Piborne. A l'arrivée de la voiture, lorsqu'il se tenait

respectueusement prés de la portière, l'obscurité l'avait empêché de

voir si le portefeuille était placé à l'endroit indiqué par le marquis.

Peut-être M. Scarlett allait-il suggérer l'idée que ledit portefeuille

avait pu glisser sur la route... De quoi il s'abstint. Cela eût

impliqué un défaut d'attention de lord Piborne. Se gardant donc

de formuler son soupçon, il se contenta de faire observer que le

portefeuille devait contenir des papiers d'une haute valeur... Et

cela n'allait-il pas de soi, puisqu'il appartenait... puisqu'il avait

l'honneur d'appartenir à un personnage aussi important que le châtelain?

«Il est de toute évidence, affirma celui-ci, qu'une soustraction a été

commise...

--Nous dirons un vol, si Sa Seigneurie veut bien le permettre, ajouta

l'intendant.

--Oui, un vol, monsieur Scarlett, et le vol non seulement d'une somme

d'argent assez considérable, mais de papiers constatant les droits de

notre famille vis-à-vis de la paroisse!»

Et qui n'a pas vu la physionomie de l'intendant, à la pensée que

la paroisse osait exciper de ses droits contre la noble maison des

Piborne,--abomination qui n'eût jamais été possible au temps où les

privilèges de la naissance étaient universellement respectés,--non! qui

n'a pas observé l'attitude indignée de M. Scarlett, le tremblement de

ses mains à demi levées vers le ciel, ses yeux baissés vers la terre,

ne saurait imaginer à quel degré de perfection un cafard peut atteindre

dans l'art des grimaces.

«Mais si le vol a été commis... dit-il enfin.

--Comment... s'il a été commis?... répliqua la marquise d'un ton sec.

--Que Sa Seigneurie m'excuse, se hâta d'ajouter l'intendant, je veux

dire... puisqu'il a été commis, il n'a pu l'être...

--Que par quelqu'un de nos gens! répondit le comte Ashton, en

brandissant le fouet qu'il tenait à la main d'une façon tout à fait

féodale.

--Monsieur Scarlett, reprit le comte Piborne, voudra bien commencer une

enquête, afin de découvrir le ou les coupables, et, sur la foi d'un

«affidavit»[6], requérir l'intervention de la justice, puisqu'il n'est

plus permis de l'exercer sur son propre domaine!

[6] Attestation sous la foi du serment ou déposition écrite.

--Et si l'enquête n'aboutit pas, demanda l'intendant, quel parti

prendra Sa Seigneurie?

--Tous les gens du château seront congédiés, monsieur Scarlett, tous!»

Sur cette réponse, l'intendant se retira, au moment où la marquise

regagnait ses appartements, tandis que le comte Ashton allait rejoindre

ses chiens dans le parc.

M. Scarlett dut s'occuper aussitôt de la tâche qui lui était imposée.

Que le portefeuille fût tombé hors de la voiture pendant le trajet de

Newmarket au château, cela ne faisait pas doute pour lui. C'était par

trop évident, quoique cela fît ressortir la négligence de lord Piborne.

Mais, puisque ses maîtres exigeaient de lui qu'il constatât un vol, il

le constaterait... qu'il découvrît un voleur, il le découvrirait...

dût-il mettre les noms de tous les domestiques dans son chapeau et

rendre responsable du crime le premier sortant.

Donc, valets de pied, valets de chambre, femmes de service, chef

de cuisine, cochers, garçons d'écurie, durent comparaître devant

l'intendant. Il va sans dire qu'ils protestèrent de leur innocence,

et, bien que M. Scarlett eût son opinion faite à ce sujet, il ne

leur épargna pas ses insinuations les plus malveillantes, menaçant

de les livrer aux constables si le portefeuille ne se retrouvait

pas. Non seulement une somme de cent livres avait été volée, mais le

ou les voleurs avaient également soustrait un acte authentique, qui

établissait les droits de lord Piborne dans le procès pendant... Et

pourquoi quelque serviteur n'aurait-il pas trahi son maître au profit

de la paroisse?... Qui prouvait qu'il n'avait pas été soudoyé pour

faire le coup?... Eh bien! que l'on parvînt à mettre la main sur ce

malfaiteur, il serait trop heureux d'en être quitte pour un transport

aux pénitenciers de l'île Norfolk... Lord Piborne était puissant, et,

de voler un seigneur tel que lui, autant dire que c'eût été voler un

membre de la famille royale...

M. Scarlett en conta de cette sorte à tous ceux qui subirent son

interrogatoire. Par malheur, nul ne voulut condescendre à s'avouer

l'auteur du crime, et, après avoir achevé sa minutieuse enquête,

l'intendant s'empressa d'informer lord Piborne qu'elle n'avait donné

aucun résultat.

«Ces gens s'entendent, déclara le marquis, et qui sait même s'ils ne se

sont pas partagé le produit du vol?...

--Je crois que Sa Seigneurie a raison, répliqua M. Scarlett. A toutes

les demandes que j'ai posées il a été fait une réponse identique. Cela

démontre d'une manière suffisante qu'il y a entente commune entre ces

gens.

--Avez-vous visité leurs chambres, leurs armoires, leurs malles,

Scarlett?

--Pas encore. Sa Seigneurie sera d'avis, sans doute, que je ne saurais

le faire efficacement sans la présence du constable...

--C'est juste, répondit lord Piborne. Envoyez donc un homme à

Kanturk... ou mieux... allez-y vous-même. J'entends que personne ne

puisse quitter le château avant la fin de l'enquête.

--Les ordres de Sa Seigneurie seront exécutés.

--Le constable ne négligera pas d'amener quelques agents avec lui,

monsieur Scarlett...

--Je lui transmettrai le désir de Sa Seigneurie, et il ne manquera pas

d'y satisfaire.

--Vous irez aussi prévenir mon attorney, M. Laird, à Newmarket, que

je dois m'entretenir avec lui au sujet de cette affaire, et que je

l'attends au château.

--Il sera prévenu aujourd'hui.

--Vous partez?...

--A l'instant. Je serai de retour avant ce soir.

--Bien!»

Cela se passait le 29 avril, dans la matinée. Sans rien dire à personne

de ce qu'il allait faire à Kanturk, M. Scarlett ordonna de lui seller

un des meilleurs chevaux de l'écurie, et il se préparait à le monter,

lorsque le son d'une cloche retentit à la porte de service, près de

l'habitation du concierge.

La porte s'ouvrit, et un enfant d'une dizaine d'années parut sur le

seuil.

C'était P'tit-Bonhomme.

II

PENDANT QUATRE MOIS.

La province de Munster possède le comté de Cork, qui est limitrophe

des comtés de Limerick et de Kerry. Il en occupe la partie méridionale

entre la baie de Bantry et Youghal-Haven. Il a pour chef-lieu Cork et

pour principal port, sur la baie de ce nom, celui de Queenstown, l'un

des plus fréquentés de l'Irlande.

Ce comté est desservi par diverses lignes de railways;--l'une d'elles,

par Mallow et Killarney, remonte jusqu'à Tralee. Un peu au-dessus, dans

la portion de la voie qui longe le lit de la rivière de Blackwater, à

six kilomètres au sud de Newmarket, se trouve la bourgade de Kanturk,

et, plus loin, à deux kilomètres, le château de Trelingar.

Ce magnifique domaine appartient à l'antique famille des Piborne. Il

embrasse cent mille acres d'un même tenant, des meilleures terres qui

soient en Irlande, formant cinq à six cents fermes, dont l'importante

exploitation vaut au landlord les fermages les plus élevés de la

région. Le marquis de Piborne est donc très riche de ce chef, sans

parler des autres revenus que lui rapportent les propriétés de la

marquise en Écosse. On place sa fortune au rang des plus considérables

du pays.

Si lord Rockingham n'était jamais venu visiter ses terres du comté de

Kerry, ce n'est pas lord Piborne qui aurait pu être accusé de pratiquer

l'absentéisme. Après une résidence de quatre à cinq mois, soit à

Édimbourg, soit à Londres, il venait régulièrement s'installer, depuis

avril jusqu'à novembre, à Trelingar-castle.

Un domaine de cette étendue comprend nécessairement un grand nombre

de tenanciers. La population agricole qui vivait sur les terres du

marquis, eût suffi à peupler tout un village. De ce que les paysans de

Trelingar-castle n'étaient pas régis par un John Eldon pour le compte

d'un duc de Rockingham, et pressurés par un Harbert pour le compte d'un

John Eldon, il n'en faudrait pas conclure qu'ils fussent mieux traités.

Seulement, on y mettait plus de douceur. Sans doute, l'intendant

Scarlett les poursuivait avec rigueur pour cause d'impaiement des

fermages, il les chassait de leurs maisons; mais il le faisait à sa

manière, les prenant en compassion, les plaignant, s'attristant à la

pensée de ce qu'ils allaient devenir, dépourvus d'abri, privés de pain,

leur assurant que ces évictions brisaient le cœur de son maître...

Les pauvres gens n'en étaient pas moins jetés dehors, et il est

improbable qu'ils éprouvassent quelque consolation à penser que cela

faisait tant de peine à Leurs Seigneuries.

Le château datait de trois siècles environ, ayant été bâti du temps

des Stuarts. Sa construction ne remontait donc pas à l'époque des

Plantagenet, si chère aux Piborne. Toutefois, son propriétaire actuel

l'avait réparé à l'extérieur, de manière à lui donner un aspect féodal,

en établissant des créneaux, des machicoulis, des échauguettes, puis,

sur un fossé latéral, un pont-levis qu'on ne relevait pas et une herse

qui ne se baissait jamais.

P'tit-bonhomme · 第 15 / 31 段