Octobre, novembre, décembre, s'écoulèrent en d'assez bonnes conditions.

Les travaux étaient depuis longtemps achevés, lorsque le receveur des

fermages vint, la veille de Noël, se présenter à Kerwan. L'argent

était prêt; mais, une fois échangé contre un reçu en règle, il n'en

restait plus guère à la ferme. Aussi, ne voulant point voir partir

cet argent si péniblement arraché du sol d'autrui, Murdock s'était-il

hâté de sortir, dès qu'on avait aperçu le receveur. C'était toujours

là l'inquiétude de l'avenir. Heureusement l'hiver était assuré, et les

réserves permettraient de recommencer les labours au printemps sans

dépense supplémentaire.

Avec la nouvelle année survinrent des froids excessifs. On ne

quittait plus guère la ferme. Il est vrai, le travail ne manquait

pas à l'intérieur. Ne fallait-il pas pourvoir à la nourriture et à

l'entretien des animaux? P'tit-Bonhomme était chargé spécialement

de la basse-cour, et l'on pouvait s'en rapporter à lui. Les poules

et les poussins étaient aussi soigneusement traités qu'enregistrés.

Entre temps, il n'oubliait pas qu'il avait une filleule. Quelle joie

il éprouvait à tenir Jenny sur ses bras, à provoquer son sourire en

lui souriant, à lui chanter des chansons, à la bercer pour l'endormir,

lorsque sa mère était occupée de quelque besogne! C'est qu'il avait

pris ses fonctions au sérieux. Un parrain, c'est presque un père, et

il regardait la petite fille comme son enfant. A son sujet, il formait

des projets d'avenir très ambitieux. Elle n'aurait pas d'autre maître

que lui... Il lui apprendrait à parler d'abord, puis à lire, à écrire,

enfin «à tenir sa maison» plus tard...

Observons ici que P'tit-Bonhomme avait profité des leçons de M. Martin

et de ses fils, surtout de celles que lui donnait Murdock. A cet

égard, il n'en était plus où l'avait laissé Grip,--ce pauvre Grip,

qui occupait toujours sa pensée, et dont le souvenir ne devait jamais

s'effacer...

Le printemps reparut sans trop de retard, à la suite d'un hiver qui

avait été assez rude. Le jeune berger, accompagné de son ami Birk,

reprit sa tâche habituelle. Sous sa garde, les moutons et les chèvres

retournèrent à travers les pâtures dans un rayon d'un mille autour de

la ferme. Combien il lui tardait que son âge lui permit de prendre

part aux travaux de labour, exigeant une vigueur dont il était encore

dépourvu, à son vif chagrin. Quelquefois, il en parlait à Grand'mère,

qui lui répondait en hochant la tête:

«Patience, cela viendra...

--Mais, en attendant, est-ce que je ne pourrais pas semer un bout de

champ?...

--Cela te rendrait-il heureux?...

--Oui, Grand'mère. Lorsque je vois Murdock ou Sim lancer les grains

sur le sillon, balançant leurs bras, et marchant d'un pas régulier,

j'ai bonne envie de les imiter. C'est un si beau travail, et il est si

intéressant de penser que ce grain va germer dans les sillons de cette

terre, et qu'il en sortira des épis longs... longs... Comment cela se

peut-il faire?...

--Je n'en sais rien, mon enfant, mais Dieu le sait, ce qui doit nous

suffire.»

Il résulta de cette conversation que l'on vit, quelques jours après,

P'tit-Bonhomme arpenter une pièce préparée à la charrue et au rouleau,

et lancer la semence d'avoine avec une adresse parfaite--ce qui lui

valut les compliments de Martin Mac Carthy.

Aussi, lorsque les fines pointes vertes commencèrent à sortir, quelle

obstination il mit à défendre sa future moisson contre les corbeaux

pillards, se levant à la pointe du jour pour les poursuivre à coups

de pierre! N'oublions pas de mentionner, en outre, qu'à la naissance

de Jenny, il avait planté un petit sapin au milieu de la grande cour,

avec cette pensée qu'ils grandiraient tous les deux ensemble, l'arbuste

et le bébé. Et ce frêle arbuste, ce n'était pas sans peine qu'il

s'ingéniait à le protéger contre les oiseaux malfaisants. Décidément,

P'tit-Bonhomme et les représentants de cette gent dévastatrice ne

seraient jamais bons amis.

Cet été de 1880, on travailla dur dans les campagnes de

l'Ouest-Irlande. Par malheur, les circonstances climatériques se

montrèrent peu favorables au rendement du sol. En la plupart des

comtés, il fut très inférieur à celui de l'année précédente. Néanmoins,

la famine n'était point à craindre, puisque la récolte des pommes

de terre promettait d'être abondante, quoique tardive, ce dont il

fallait se louer, car les emblavures ne réussirent point, et du blé,

il y en eut à peine. Quant aux seigles, aux orges, aux avoines, on

dut reconnaître que ces diverses céréales allaient être insuffisantes

pour les besoins du pays. Sans doute, cela amènerait une hausse des

prix. Mais en quoi les cultivateurs profiteraient-ils de cette hausse,

puisqu'ils n'auraient rien à vendre, étant forcés de conserver le peu

qu'ils récolteraient pour les semailles de la prochaine année? Aussi

ceux qui avaient pu faire quelques économies devaient-ils s'attendre à

les sacrifier d'abord pour le paiement des diverses taxes; puis, tout

l'argent disparaîtrait jusqu'au dernier shilling lors du règlement des

fermages.

La conséquence de cet état de choses fut que le mouvement nationaliste

tendit à s'accentuer dans les comtés. C'est ce qui arrive toutes

les fois qu'un nuage de misère se lève à l'horizon des campagnes

irlandaises. En maint endroit retentirent les récriminations mêlées aux

cris désespérés des partisans de la ligue agraire. De terribles menaces

furent proférées contre les propriétaires du sol, qu'ils fussent ou non

étrangers, et on n'a pas oublié que les landlords écossais ou anglais

étaient considérés comme tels.

Cette année-là, en juin, à Westport, les gens, ameutés par la faim,

venaient de s'écrier: «Accrochez-vous d'une poigne solide à vos

fermes!» et le mot d'ordre qui courait à travers les campagnes,

c'était: «la terre aux paysans!»

Quelques scènes de désordre éclatèrent sur les territoires du Donegal,

du Sligo, du Galway. Le Kerry n'en fut point exempt. Très effrayées,

Grand'mère, Martine et Kitty virent trop souvent Murdock quitter la

ferme, à la nuit close, et n'y reparaître que le lendemain, fatigué par

de longues étapes, et plus sombre, plus ulcéré que jamais. Il revenait

de ces meetings organisés dans les principales bourgades, où l'on

prêchait la révolte, le soulèvement contre les lords, le boycottage

général, qui obligerait les propriétaires à laisser leurs terres en

friche.

[Illustration: IL FALLUT RENTRER LES ANIMAUX A L'ÉTABLE. (Page 186.)]

Et, ce qui accroissait les craintes de la famille au sujet de

Murdock, c'est que le lord lieutenant pour l'Irlande, décidé aux

plus énergiques mesures, faisait surveiller de très près les

nationalistes par ses brigades de police.

M. Martin et Sim, éprouvant les mêmes sentiments que Murdock, ne

disaient rien quand celui-ci était de retour, après une absence

prolongée. Mais les femmes, elles, le suppliaient d'être prudent, de

prendre garde à ses actes, à ses paroles. Elles voulaient lui arracher

la promesse de ne pas s'associer aux rébellions en faveur du _home

rule_, qui ne pouvaient amener qu'une catastrophe.

Murdock éclatait alors, et la grande salle retentissait de ses colères.

Il parlait, il s'emportait, comme s'il eût été dans le feu de quelque

meeting.

«La misère, après toute une vie de travail, la misère sans fin!»

répétait-il.

Et, tandis que Martine et Kitty tremblaient à la pensée que Murdock

aurait pu être entendu du dehors, en cas que quelque agent eût rôdé

autour de la ferme, M. Martin et Sim, assis à l'écart, courbaient la

tête.

P'tit-Bonhomme assistait à ces tristes scènes, très ému. Après avoir

subi tant d'épreuves, n'était-il donc pas arrivé au terme de ses

misères le jour où il avait été recueilli à Kerwan? L'avenir lui en

réservait-il de plus dures encore?

Il avait alors huit ans et demi. Fortement constitué pour son âge,

ayant eu la chance d'échapper aux maladies de l'enfance, ni les

souffrances, ni les mauvais traitements, ni le manque de soins,

n'avaient pu affaiblir son organisme. On dit des chaudières à vapeur

qu'elles ont été éprouvées à «tant» d'atmosphères, quand on les a

soumises aux pressions correspondantes. Eh bien, P'tit-Bonhomme avait

été éprouvé--c'est le mot--éprouvé jusqu'à son maximum de résistance,

et il était capable d'une surprenante endurance physique et morale.

Cela se voyait à ses épaules développées, à sa poitrine déjà large, à

ses membres grêles mais nerveux et bien musclés. Sa chevelure tendait

à brunir, et il la portait courte au lieu de ces boucles que miss

Anna Waston faisait frisotter sur son front. Ses yeux, d'un iris

bleu foncé, allumés d'une prunelle étincelante, témoignaient d'une

extraordinaire vivacité. Sa bouche légèrement serrée des lèvres,

son menton un peu fort, indiquaient l'énergie et la décision de son

caractère. C'est ce qui avait plus particulièrement attiré l'attention

de sa nouvelle famille. Ces gens de culture, sérieux et réfléchis, sont

d'assez bons observateurs. Il n'avait pu leur échapper que ce garçonnet

était un enfant remarquable par ses instincts d'ordre, d'application,

et, certainement, il s'élèverait, s'il trouvait jamais l'occasion

d'exercer ses aptitudes naturelles.

Les périodes affectées aux travaux de la fenaison et de la moisson

présentèrent des conditions moins favorables que l'année précédente.

Il y eut un déficit assez considérable, tel qu'on l'avait prévu, en ce

qui concernait les grains. Le personnel de la ferme suffit aisément

à la besogne, sans qu'il eût été besoin de recourir aux bras du

dehors. Cependant la récolte des pommes de terre fut belle. C'était la

nourriture en partie assurée pour la mauvaise saison. Mais, cette fois,

comment se procurerait-on l'argent nécessaire au paiement des fermages

et des redevances?

L'hiver revint, très précoce. Dès le commencement de septembre, on

reçut le premier coup des grands froids. Puis d'abondantes neiges

tombèrent. Il fallut de bonne heure rentrer les animaux à l'étable. La

couche blanche était si épaisse, si persistante, que ni les moutons

ni les chèvres n'auraient pu atteindre l'herbe du sol. De là, cette

crainte très fondée que les fourrages fussent insuffisants jusqu'au

retour du printemps. Les plus prudents ou du moins ceux qui en

avaient les moyens,--et Martin Mac Carthy fut du nombre,--durent se

précautionner par des achats. Il est vrai, ils ne parvinrent à les

réaliser qu'à des prix très élevés, vu la rareté de la marchandise, et

peut-être eût-il mieux valu se défaire des animaux, dont l'entretien

serait compromis par une longue hibernation.

C'est une circonstance très fâcheuse, en tous pays, que ces froids

qui gèlent la terre à plusieurs pieds de profondeur, surtout lorsque,

légère et siliceuse comme en Irlande, elle a mal retenu le peu

d'engrais qu'il est possible d'y mettre. Quand l'hiver se poursuit

avec une ténacité devant laquelle le cultivateur est désarmé, il est à

craindre que la congélation se prolonge au delà des limites normales.

Et que peut le soc de la charrue, alors que l'humus a conservé la

dureté du silex? Et si les semailles n'ont pas été faites à temps,

quelle misère en perspective! Mais il n'est pas donné à l'homme de

modifier les hasards climatériques d'une saison. Il en est donc réduit

à se croiser les bras, tandis que ses réserves s'épuisent de jour en

jour. Et les bras croisés ne sont pas des bras qui travaillent!

Avec la fin de novembre, cet état de choses empira. Aux tourmentes de

neige succéda une température des plus rigoureuses. Maintes fois, la

colonne thermométrique s'abaissa à dix-neuf degrés au dessous du zéro

centigrade.

La ferme, recouverte d'une carapace durcie, ressemblait à ces huttes

groënlandaises, perdues dans l'immensité des paysages polaires. A

la vérité, cette épaisse couche de neige conservait à l'intérieur

la chaleur des foyers, et on ne souffrait pas trop de cet excès de

froidure. Par exemple, au dehors, au milieu de cette atmosphère calme

dont les molécules semblaient être gelées, il était impossible de

s'aventurer sans prendre certaines précautions.

Ce fut à cette époque que Martin Mac Carthy et Murdock, en prévision

des fermages qu'ils auraient à payer dans quelques semaines, se virent

contraints de vendre une partie de leur bétail, entre autres, un fort

lot de moutons. Il importait de ne pas s'attarder pour toucher de

l'argent chez les marchands de Tralee.

On était au 15 décembre. Comme la carriole n'aurait pu que très

difficilement rouler à la surface de la couche glacée, le fermier

et son fils prirent la résolution d'entreprendre le voyage à pied.

Par vingt degrés de froid, vingt-quatre milles à parcourir en ces

conditions, cela ne laissait pas d'être très pénible. Très probablement

leur absence durerait deux ou trois jours.

On ne les vit pas sans inquiétude quitter la ferme, dès les premières

lueurs de l'aube. Bien que le temps fût très sec, de lourdes

vapeurs qui s'épaississaient vers l'ouest, menaçaient de le modifier

prochainement.

M. Martin et Murdock étant partis le 15, on ne devait pas les attendre

avant le soir du 17.

Jusqu'au soir, l'état atmosphérique ne changea pas d'une manière

sensible. Il se produisit encore un abaissement du thermomètre d'un

ou deux degrés. La brise se leva dans l'après-midi, et ce fut un

autre sujet d'anxiété, car la vallée de la Cashen se trouble avec une

extraordinaire violence, lorsque les vents de mer s'y engouffrent au

cours de la période hivernale.

Pendant la nuit du 16 au 17, la tempête se déchaîna furieusement,

accompagnée d'épais tourbillons de neige. A dix pas de la ferme, on

ne l'aurait pas aperçue sous son manteau blanc. Le fracas des glaçons

entrechoqués sur la rivière était épouvantable. A cette heure, M.

Martin et Murdock s'étaient-ils déjà remis en route, après avoir

terminé leurs affaires à Tralee? On ne savait. Ce qui est certain,

c'est que le 18 au soir, ils n'étaient pas de retour.

La nuit se passa au milieu du tumulte des rafales. On imaginera sans

peine quelles durent être les angoisses de Grand'mère, de Martine, de

Kitty, de Sim et de P'tit-Bonhomme. Peut-être le fermier et son fils

étaient-ils alors perdus dans les remous du chasse-neige?... Peut-être

étaient-ils tombés à quelques milles de la ferme, épuisés, mourant de

faim et de froid?...

Le lendemain, vers dix heures du matin, il se fit une éclaircie à

l'horizon, et les assauts de la bourrasque diminuèrent. Par suite d'une

saute de vent vers le nord, les neiges accumulées se solidifièrent en

un instant. Sim déclara qu'il allait se porter au devant de son père

et de son frère, en emmenant Birk. Sa résolution fut approuvée, à la

condition qu'il permettrait à Martine et à Kitty de l'accompagner.

Il en résulta donc que P'tit-Bonhomme, malgré son désir, dut rester à

la maison avec Grand'mère et le bébé.

Il fut bien convenu, d'ailleurs, que les recherches se borneraient à

l'exploration de la route sur deux ou trois milles, et que, pour le cas

où Sim jugerait à propos de les poursuivre au delà, Martine et Kitty

rentreraient avant la nuit.

Un quart d'heure après, Grand'mère et P'tit-Bonhomme étaient seuls.

Jenny dormait dans la chambre à côté de la salle--la chambre de Murdock

et de Kitty. Une sorte de corbeille, suspendue par deux cordes à l'une

des poutres du plafond, selon la mode irlandaise, servait de berceau à

l'enfant.

Le fauteuil de Grand'mère était placé devant l'âtre, où P'tit-Bonhomme

entretenait un bon feu de tourbe et de bois. De temps en temps,

il se levait, il allait voir si sa filleule ne s'éveillait point,

s'inquiétant du moindre mouvement qu'elle faisait, prêt à lui donner un

peu de lait tiède, ou même à la rendormir en balançant doucement son

berceau.

Grand'mère, tourmentée par l'inquiétude, prêtait l'oreille à tous les

bruits du dehors, grésillement des neiges qui se durcissaient sur le

chaume, gémissement des ais qui craquaient sous les piqûres du froid.

«Tu n'entends rien, P'tit-Bonhomme? disait-elle.

--Non, Grand'mère!»

Et, après avoir égratigné les vitres zébrées de givre, il essayait de

jeter un regard à travers la fenêtre qui donnait sur la cour toute

blanche.

Vers midi et demi, la petite fille poussa un léger cri. P'tit-Bonhomme

se rendit près d'elle. Comme elle n'avait pas ouvert les yeux, il se

contenta de la bercer pendant quelques instants, et le sommeil la

reprit.

Il se disposait à retourner près de la vieille femme qu'il ne voulait

pas laisser seule, lorsqu'un bruissement se fit entendre à l'extérieur.

Il écouta avec plus d'attention. Ce n'était qu'une sorte de grattement

qui lui parut venir de l'étable contiguë à la chambre de Murdock.

Toutefois, celle-ci en étant séparée par un mur plein, il ne se

préoccupa pas autrement de ce bruit. Quelques rats, sans doute, qui

couraient entre les bottes de litière. Quant à la fenêtre, elle était

fermée, et il n'y avait rien à craindre.

P'tit-Bonhomme, ayant eu soin de repousser la porte qui séparait les

deux chambres, s'empressa de rentrer.

«Et Jenny? demanda Grand'mère.

--Elle s'est rendormie.

--Alors, reste près de moi, mon enfant...

--Oui, Grand'mère.»

Tous deux, courbés devant l'âtre flambant, reparlèrent de Martin et de

Murdock, puis de Martine, de Kitty, de Sim, qui étaient allés à leur

rencontre.

Pourvu qu'il ne leur fût pas arrivé malheur! Au milieu de ces tempêtes

de neige, il se produit parfois de si terribles catastrophes! Bah!

des hommes énergiques et vigoureux savent se tirer d'affaire... Dès

qu'ils rentreraient, ils trouveraient un bon feu dans le foyer, un grog

brûlant sur la table... P'tit-Bonhomme n'aurait qu'à jeter une brassée

de fagots au fond de l'âtre.

Depuis deux heures déjà, Martine et les autres étaient partis, et rien

n'annonçait leur prochain retour.

«Voulez-vous que j'aille jusqu'à la porte de la cour, Grand'mère?

proposa P'tit-Bonhomme. De là, je m'avancerai sur la route afin de voir

plus loin...

--Non... non!... Il ne faut pas que la maison reste seule, répondit

Grand'mère, et elle est seule lorsqu'il n'y a que moi à la garder!»

Ils se remirent à causer. Mais bientôt,--ce qui arrivait

quelquefois,--la fatigue et l'inquiétude aidant, la vieille femme ne

tarda pas à s'assoupir.

P'tit-Bonhomme, suivant son habitude, lui glissa un oreiller derrière

la tête, se promettant d'éviter tout bruit qui pourrait la réveiller,

et il vint se poster près de la fenêtre.

Après en avoir déglacé une des vitres, il regarda.

Tout était blanc au dehors, tout était silencieux comme dans un enclos

de cimetière.

Puisque Grand'mère dormait, puisque Jenny reposait dans la chambre à

côté, quel inconvénient y aurait-il à se porter jusqu'à la route. Cette

curiosité, ou plutôt ce désir de voir si personne ne venait, était très

excusable.

P'tit-Bonhomme ouvrit donc la porte de la salle et la referma

doucement. Et s'enfonçant à mi-jambe dans la couche de neige, il gagna

la barrière à l'entrée de la cour.

Sur la route, blanche à perte de vue, personne. Nul bruit de pas dans

la direction de l'ouest. Martine, Kitty et Sim n'étaient point à

proximité, car les aboiements de Birk se fussent fait entendre de loin

par ces froids vifs qui portent la voix à de grandes distances.

P'tit-Bonhomme s'avança jusqu'au milieu de la chaussée.

En ce moment, un nouveau grattement attira son attention, non sur la

route, mais dans la cour, à droite des bâtiments du côté des étables.

On eût dit que ce grattement était accompagné d'un hurlement étouffé.

P'tit-Bonhomme, immobile, écoutait. Le cœur lui battait fort. Mais,

bravement, il se dirigea vers le mur des étables, et ayant tourné

l'angle de ce côté, il se glissa à pas sourds par précaution.

Le bruit se faisait toujours entendre à l'intérieur, derrière l'angle

occupé par la chambre de Murdock et de Kitty.

P'tit-Bonhomme, dans le pressentiment de quelque malheur, vint en

rampant le long de la muraille.

A peine eut-il dépassé l'angle, qu'un cri lui échappa.

En cet endroit, le paillis avait été désagrégé. Au milieu du mortier,

effrité par le temps, se découpait un assez large trou, qui s'ouvrait

sur la chambre où dormait Jenny.

Qui avait fait cette brèche?... Était-ce un homme?... Était-ce un

animal?...

Sans hésiter, P'tit-Bonhomme s'élança d'un bond et pénétra dans la

chambre...

Juste à ce moment, un animal de forte taille s'en échappait, et, en

s'enfuyant, renversa le jeune garçon.

[Illustration: Le loup se sauvait en traînant le berceau. (Page 192.)]

C'était un loup,--un de ces loups vigoureux, à museau pointu en forme

de coin, qui rôdent par bandes à travers les campagnes irlandaises

pendant les longs hivers.

Après avoir déchiré le paillis et s'être introduit dans la chambre, il

avait arraché le berceau de Jenny, dont les cordes s'étaient rompues,

et se sauvait en le traînant sur la neige.

La petite fille jetait des cris...

[Illustration: P'tit-Bonhomme l'attendait de pied ferme. (Page 194.)]

Se mettre à la poursuite du loup, son couteau à la main, P'tit-Bonhomme

n'hésita pas à le faire, appelant au secours d'une voix désespérée.

Mais qui aurait pu l'entendre, qui aurait pu lui venir en aide? Et si

le féroce animal se retournait contre lui?... Est-ce qu'il songeait à

cela?... Est-ce qu'il se disait qu'il risquait sa vie?... Non! il ne

voyait que l'enfant emporté par cette énorme bête...

Le loup détalait rapidement, tant ce berceau, qu'il tirait par une des

cordes, lui pesait peu. P'tit-Bonhomme dut courir pendant une centaine

de pas avant de l'atteindre. Après avoir contourné les murs de la

ferme, le loup s'était élancé sur la grande route, et il la remontait

vers Tralee, lorsqu'il fut rejoint par P'tit-Bonhomme.

Le loup s'arrêta, et, lâchant le berceau, se précipita sur le jeune

garçon.

Celui-ci l'attendit de pied ferme, la main tendue, et au moment où

l'animal lui sautait à la gorge, il lui enfonça son couteau dans le

flanc. Mais ce ne fut pas sans que le loup l'eût mordu au bras, et

cette morsure fut si douloureuse qu'il tomba inanimé sur la neige.

Par bonne chance, avant qu'il eût perdu connaissance, des aboiements se

firent entendre...

C'était Birk. Il accourait, il se jeta sur le loup, qui se hâta de

prendre la fuite.

Presque aussitôt apparaissaient Martin Mac Carthy et Murdock, que Sim,

Martine et Kitty venaient de rencontrer enfin à deux milles de là.

La petite Jenny était sauvée, et sa mère la rapportait entre ses bras.

Quant à P'tit-Bonhomme, dont Murdock avait étanché la blessure, il fut

ramené à la ferme, et déposé sur son lit dans la chambre de Grand'mère.

Quand il eut repris ses sens:

«Et Jenny?... demanda-t-il.

--Elle est là, répondit Kitty, là... vivante... et grâce à toi... mon

brave enfant!

--Je voudrais bien l'embrasser...»

Et, dès qu'il eut vu la petite sourire à son baiser, ses yeux se

refermèrent.

XV

MAUVAISE ANNÉE.

La blessure de P'tit-Bonhomme n'était pas grave, bien que son sang eût

abondamment coulé. Mais, s'ils fussent arrivés quelques instants plus

tard, Murdock n'aurait relevé qu'un cadavre, et jamais Kitty n'eût revu

son enfant.

Dire que P'tit-Bonhomme fut entouré de soins affectueux pendant les

quelques jours que nécessita son rétablissement, ce serait superflu.

Plus qu'à aucun moment il sentit qu'il avait une famille, lui, ce

pauvre orphelin d'on ne savait qui! Avec quelle effusion son cœur

s'ouvrait à toutes ces tendresses, lorsqu'il songeait à tant de jours

heureux passés à la ferme de Kerwan. Et pour en savoir le nombre,

ne lui suffisait-il pas de compter les cailloux que M. Martin lui

remettait chaque soir? Celui qu'il lui donna après l'affaire du loup,

quelle joie il eut à le glisser dans son vieux pot de grès!

L'année achevée, la rigueur de l'hiver s'accentua au delà du nouvel

an. Il fallut prendre certaines précautions. De redoutables bandes de

loups avaient été signalées aux alentours de la ferme, et le paillis

des murs n'aurait pu résister à la dent de ces carnassiers. M. Martin

et ses fils eurent plusieurs fois à faire le coup de fusil contre

ces dangereux fauves. Il en fut de même dans tout le comté, dont les

plaines, pendant ces interminables nuits, retentissaient de lugubres

hurlements.

Oui! ce fut un de ces lamentables hivers, qui semblent souffler sur

l'Europe septentrionale toutes les bises âpres et pénétrantes des

contrées polaires. Les vents du nord prédominaient, et l'on sait de

quelles froidures hyperboréennes ils se chargent. Par malheur, il

était à craindre que cette période se continuât outre mesure, comme

se prolonge la période algide chez les malades dévorés de la fièvre.

Et, quand la malade, c'est la terre, qui se pétrifie sous l'action des

frimas, qui se gerce à la façon des lèvres d'un moribond, on est porté

à croire que ses facultés productives vont pour jamais s'éteindre,

ainsi qu'il en est de ces astres morts gravitant à travers l'espace.

P'tit-bonhomme · 第 12 / 31 段