le rendement du blé resta assez médiocre, du moins, les seigles, les
orges et les avoines produisirent-ils une abondante récolte. Cette
année 1878 était incontestablement une année fructueuse. Le receveur
des fermages pourrait se présenter même avant Noël, s'il était pressé.
On le paierait en bel et bon argent, et les approvisionnements en
réserve seraient pour l'hiver. Il est vrai, Martin Mac Carthy ne
parvenait guère à grossir son épargne; il vivait de son travail qui
assurait le présent, mais non l'avenir. Ah! l'avenir des tenanciers
de l'Irlande, toujours à la merci des caprices climatériques! C'était
l'incessante préoccupation de Murdock. Aussi sa haine ne cessait-elle
de s'accroître contre un tel état social, qui ne finirait qu'avec
l'abolition du landlordisme et la rétrocession du sol aux cultivateurs
par voie de paiements échelonnés.
«Il faut avoir confiance!» lui répétait Kitty.
Et Murdock la regardait sans répondre.
Ce fut ce mois-là, le 9, que l'événement si impatiemment attendu mit en
fête la ferme de Kerwan. Kitty, qui s'était à peine alitée, donna le
jour à une petite fille. Quelle joie pour tout le monde! Ce bébé, on le
reçut comme un ange qui serait entré par la fenêtre de la grande salle
en battant de l'aile. Grand'mère et Martine se l'arrachaient, Murdock
eut un sourire de bonheur en embrassant son enfant. Ses deux frères
demeuraient en adoration devant leur nièce. N'était-ce pas le premier
fruit que donnait cette maîtresse branche de l'arbre de la famille, la
branche Kitty-Murdock, en attendant que les deux autres voulussent bien
en produire autant? Et si la jeune mère fut félicitée, choyée, entourée
de soins! Et si des larmes d'attendrissement coulèrent!... On eût dit
que le logis était vide avant la naissance de ce petit être!
Quant à notre garçonnet, jamais il n'avait été aussi ému que lorsqu'il
lui fut permis de donner un baiser au nouveau-né.
Que cette naissance dût être une occasion de fête, cela ne faisait
doute pour personne aussitôt que Kitty pourrait y prendre part. Et
c'est ce qui ne tarderait guère. Du reste, le programme en serait très
simple. Après la cérémonie du baptême à l'église de Silton, le curé
et quelques amis de M. Martin, une demi-douzaine de tenanciers du
voisinage qui ne regarderaient pas à venir de deux ou trois milles,
se réuniraient à la ferme. Un copieux et succulent déjeuner les y
attendrait. Ces braves gens seraient charmés de s'associer aux joies
de cette honnête famille dans un cordial banquet. Ce qui la rendait
heureuse plus particulièrement, c'est que Pat était de la fête, puisque
son départ pour Liverpool ne devait s'effectuer que vers les derniers
jours de septembre. Décidément, la déesse Lucine, qui préside aux
naissances, avait convenablement arrangé les choses, et on lui aurait
fait brûler un beau cierge, si elle n'eût été abominablement païenne
d'origine.
Il y eut d'abord une question à décider: quel nom donnerait-on à
l'enfant?
Grand'mère proposa le nom de Jenny, et, là-dessus, il n'y eut aucune
difficulté, pas plus d'ailleurs que pour le choix d'une marraine. On
était tellement assuré de lui faire plaisir en le lui proposant que
tous furent d'accord à ce sujet. Quatre générations, il est vrai,
séparaient la bisaïeule de l'arrière-petite-fille, et mieux vaut
sans doute qu'une filleule puisse compter sur sa marraine, au moins
pendant son enfance. Mais, dans l'espèce, il y avait une question
de sentiment qui devait primer toutes les autres: c'était comme une
maternité qu'allait retrouver cette vieille femme, et des larmes
d'attendrissement coulèrent de ses yeux, lorsque l'offre lui fut
adressée avec une certaine solennité.
Et le parrain?... Ah! voilà! Cela ne marcha pas si vite. Un
étranger?... Il n'y fallait point songer, puisqu'il y avait au logis
deux frères, c'est-à-dire deux oncles, Pat et Sim, qui réclamaient
l'honneur de ce parrainage. Toutefois, désigner l'un serait mécontenter
l'autre. Sans doute, Pat, l'aîné de Sim, pouvait se prévaloir de cette
situation. Mais c'était un marin, destiné à passer la plus grande
partie de son existence en mer. Veiller sur sa filleule, comment cela
lui serait-il possible?... Il le comprit, quelque chagrin qu'il en eût,
et le choix se réduisit à Sim.
Or, voici que Grand'mère eut une idée qui ne laissa pas de surprendre
au premier abord. Quoi qu'il en fût, elle avait le droit d'indiquer un
compère à son gré. Eh bien! ce fut P'tit-Bonhomme qu'elle désigna.
Quoi! cet enfant trouvé, cet orphelin dont on n'avait jamais connu la
famille?...
Était-ce admissible?... Sans doute, on le savait intelligent,
laborieux, dévoué... Il était aimé, estimé, apprécié de tous à la
ferme... Mais enfin... P'tit-Bonhomme!... Et puis, il n'avait encore
que sept ans et demi, ce qui est un peu jeune pour un parrain.
«Qu'importe, dit Grand'mère, il a en moins ce que j'ai en trop... Cela
se compensera.»
En effet, si le parrain n'avait pas huit ans, la marraine était dans sa
soixante-seizième année--soit quatre-vingt-quatre ans pour les deux...
Et Grand'mère affirma que cela ne faisait que quarante-deux ans pour
chacun...
«La force de l'âge», ajouta-t-elle.
Comme on le pense, quelque désir que chacun eût de lui être agréable,
sa proposition demandait à être réfléchie. La jeune mère, consultée,
n'y vit aucun inconvénient, car elle avait voué à P'tit-Bonhomme une
affection quasi maternelle. Mais M. Martin et Martine se montrèrent
assez indécis, n'ayant rien pu recueillir sur l'état civil de l'enfant
ramassé dans le cimetière de Limerick et qui n'avait jamais connu ses
parents.
Sur ces entrefaites, Murdock intervint et trancha la question.
L'intelligence de P'tit-Bonhomme très supérieure à son âge, son esprit
sérieux, son application en toutes choses, ce qui se lisait visiblement
sur son front, c'est-à-dire qu'il se ferait sa place un jour, ces
raisons le décidèrent.
«Veux-tu?... lui demanda-t-il.
--Oui, monsieur Murdock,» fit P'tit-Bonhomme.
Et il répondit d'un ton si ferme que chacun en fut frappé. Il avait,
à n'en point douter, le sentiment de la responsabilité qu'il assumait
pour l'avenir de sa filleule.
Le 26 septembre, dès l'aube, chacun fut prêt pour la cérémonie. Tous
revêtus de leurs habits du dimanche, les femmes en carriole, les hommes
à pied, se rendirent gaiement à la paroisse de Silton.
Mais, dès qu'ils furent entrés dans l'église, il surgit une
complication, une difficulté à laquelle personne n'avait songé. Ce fut
le curé de la paroisse qui la souleva.
Lorsqu'il eut demandé quel était le parrain choisi pour le nouveau-né:
«P'tit-Bonhomme, répondit Murdock.
--Et quel âge a-t-il?...
--Sept ans et demi.
--Sept ans et demi?... C'est un peu jeune... Pourtant, il n'y a pas
d'empêchement. Dites-moi, il a un autre nom que P'tit-Bonhomme, je
suppose?...
--Monsieur le curé, nous le lui en connaissons pas d'autre, répondit
Grand'mère.
--Pas d'autre?» répliqua le curé.
Et, s'adressant au petit garçon:
«Tu dois avoir un nom de baptême, lui demanda-t-il.
--Je n'en ai pas, monsieur le curé.
--Ah çà! mon enfant, est-ce que, par hasard, tu n'aurais jamais été
baptisé?...»
Que c'eût été par hasard ou autrement, il est certain que
P'tit-Bonhomme était dans l'impossibilité de fournir aucun
renseignement à ce sujet. Rien, dans sa mémoire, ne lui revenait à
propos de cette cérémonie du baptême. On pouvait même s'étonner que la
famille des Mac Carthy, si religieuse, si pratiquante, ne se fût pas
encore préoccupée de cette question. La vérité est que cela n'était
venu à l'idée de personne.
P'tit-Bonhomme, s'imaginant qu'il y avait là un obstacle insurmontable
à ce qu'il devînt le parrain de Jenny, restait tout interdit, tout
confus. Mais alors Murdock de s'écrier:
«Eh! s'il n'est pas baptisé, monsieur le curé, qu'on le baptise!
--Mais s'il l'est!... fit observer Grand'mère.
--Eh bien, il en sera deux fois plus chrétien! s'écria Sim. Baptisez-le
avant la petite...
--Au fait, pourquoi pas? répondit le curé.
--Alors il pourra être parrain?...
--Parfaitement.
--Et rien ne s'oppose à ce que les deux baptêmes se fassent l'un après
l'autre?... demanda Kitty.
--Je n'y vois aucune difficulté, répondit le curé, si P'tit-Bonhomme
trouve un parrain et une marraine pour son compte.
--Ce sera moi, dit M. Martin...
--Et moi,» dit Martine.
Ah! si P'tit-Bonhomme fut heureux en songeant qu'il allait être lié
plus étroitement à sa famille d'adoption.
«Merci... merci!...» répétait-il en embrassant les mains de Grand'mère,
de Kitty, de Martine.
Et comme il lui fallait un nom de baptême, on prit le nom d'Edit, que
le calendrier marquait ce jour-là.
Edit, soit! Mais, ce qui paraissait très vraisemblable, c'est qu'il
continuerait à s'appeler P'tit-Bonhomme... Ce nom lui allait si bien,
et on en avait une telle habitude!
Le jeune parrain fut donc baptisé d'abord; puis, cette cérémonie
terminée, Grand'mère et lui tinrent sur les fonts baptismaux l'enfant
qui fut régulièrement et chrétiennement dénommée Jenny, suivant le
désir de sa marraine.
Aussitôt la cloche de verser ses plus joyeux tintements sur la
paroisse, les pétards d'éclater au sortir de l'église, les coppers de
pleuvoir sur les gamins de l'endroit... Et ce qu'il y en avait devant
le porche! C'était à croire que tous les pauvres du comté s'étaient
donné rendez-vous à la place de Silton.
Cher P'tit-Bonhomme, aurais-tu jamais pu prévoir qu'un jour viendrait
où tu figurerais au premier rang dans une circonstance si solennelle!
Le retour à la ferme se fit d'un pas joyeux, le curé en tête, avec
les invités, une quinzaine de voisins et voisines. Tous prirent place
devant la table servie dans la grande salle sous la direction d'une
excellente cuisinière que M. Martin avait mandée de Tralee.
Il va sans dire que les mets, choisis pour ce festin mémorable, avaient
été fournis par les réserves de la ferme. Rien ne venait du dehors,
ni les gigots d'agneaux que trempait un jus fortement épicé, ni les
poulets baignés d'une sauce blanche aux fines herbes, ni les jambons
dont la graisse savoureuse débordait les assiettes, ni les lapins en
gibelotte, ni même les saumons et les brochets, puisqu'ils avaient été
pêchés dans les vives eaux de la Cashen.
[Illustration: Ce qu'il y avait de gamins devant le porche. (Page 167.)]
Inutile d'ajouter que le carnet de P'tit-Bonhomme portait exactement
toutes ces plantureuses choses sur la colonne de sortie et que sa
comptabilité était en règle. Il pouvait donc manger en conscience,
boire aussi. D'ailleurs, il y avait là de solides gaillards qui
prêchaient d'exemple, de ces estomacs vigoureux que la provenance des
mets n'inquiète guère, pourvu qu'ils soient abondants. Non! rien ne
resta de ce déjeuner dînatoire, ni des trois services, ni du dessert,
bien que le plum-pudding au riz fût énorme, et qu'il y eût une tarte
aux groseilles par personne avec des bottes de céleris crus.
[Illustration: Son poignet sur la barre. (Page 172.)]
Et le vin de gingembre, et le stout, et le porter, et le soda, et
l'usquebaugh qui est une sorte de wiskey, et le brandy, et le gin, et
le grog préparé suivant la fameuse recette: _hot, strong and plenty_,
«chaud, fort et beaucoup». Il y avait de quoi faire rouler sous la
table les plus endurcis buveurs de la province. Aussi, vers la fin du
repas qui dura trois heures, les yeux étaient-ils allumés comme des
braises, les pommettes rouges comme des charbons ardents. Sans doute,
on était sobre dans la famille Mac Carthy... On n'y fréquentait pas les
«cabarets d'éther» réservés aux catholiques, par dédain des «cabarets
d'alcool» réservés aux protestants. D'ailleurs, n'y a-t-il pas des
indulgences un jour de baptême, et le curé n'était-il pas là pour
absoudre les pécheurs?
Cependant M. Martin ne laissait pas de surveiller ses convives, et
il trouva un auxiliaire assez inattendu dans son second fils Pat qui
s'était modéré, tandis que son frère Sim était un peu parti pour le
pays des têtes à l'envers.
Et, comme un gros fermier des environs s'étonnait qu'un matelot fût
aussi réservé sur la boisson:
«C'est que je connais l'histoire de John Playne! répondit le jeune
marin.
--L'histoire de John Playne?... s'écria-t-on.
--L'histoire ou la ballade, comme vous voudrez.
--Eh bien, chante-la-nous, Pat, dit le curé, qui ne fut pas fâché de
cette diversion.
--C'est qu'elle est triste... et qu'elle n'en finit pas!
--Va toujours, mon garçon... Nous avons le loisir de l'écouter jusqu'au
bout.»
Alors Pat entonna la complainte d'une voix si vibrante que
P'tit-Bonhomme croyait entendre tout l'océan chanter par sa bouche.
COMPLAINTE DE JOHN PLAYNE
I.
John Playne, on peut m'en croire,
Est gris complètement.
Il n'a cessé de boire
Jusqu'au dernier moment.
Eh! deux heures de stage
Au fond d'un cabaret,
En faut-il davantage
Pour dépenser son prêt?
Bah! dans une marée
Il le rattrapera,
Et, brute invétérée,
Il recommencera!...
D'ailleurs, c'est l'habitude
Des pêcheurs de Kromer.
Ils font un métier rude...
Allons, John Playne, en mer!
«Bon! le voilà hors du cabaret! s'écria Sim.
--Ce qui est dur pour un buveur! ajouta le gros fermier.
--Il a déjà assez bu! fit observer M. Martin.
--Trop!» dit le curé.
Pat reprit:
II.
Le bateau de John Playne,
Très pointu de l'avant,
Porte foc et misaine
Il a nom le _Cavan_.
Mais que John se dépêche
De retourner à bord.
Les chaloupes de pêche
Sont déjà loin du port.
C'est que la mer est prompte
A descendre à présent.
A peine si l'on compte
Deux heures de jusant.
Donc, si John ne se hâte
De partir au plus tôt,
Et si le temps se gâte,
C'est fait de son bateau.
«Bien certainement, il va lui arriver malheur par sa faute! dit
Grand'mère.
--Tant pis pour lui!» répliqua le curé.
Pat continua:
III.
Ciel mauvais et nuit sombre!
Déjà le vent s'abat
Comme un vautour dans l'ombre...
John, de ses yeux de chat,
Regarde et puis s'approche...
Qu'est-ce donc qu'il entend?
Un choc contre la roche...
Et gare, s'il attend!
C'est son bateau qui roule
Au risque de remplir,
Et qu'un gros coup de houle
Pourrait bien démolir.
Aussi John Playne grogne
Et jure entre ses dents.
C'est toute une besogne
Que d'embarquer dedans.
Cependant il s'équipe,
Non sans quelque hoquet,
Il allume sa pipe
Au feu de son briquet.
Puis ensuite il se grée,
Car le temps sera froid,
Sa capote cirée,
Ses bottes, son suroît.
Cela fait, il redresse
Le mât, non sans effort.
Mais John a de l'adresse,
Et John Playne est très fort.
Puis, il pèse la drisse
Pour installer son foc,
Et d'un bon coup il hisse
La lourde voile à bloc.
Enfin, larguant l'amarre
Qu'il ramène à l'avant,
Son poignet sur la barre,
Il s'abandonne au vent.
Mais, devant le Calvaire,
Quand il passe, je crois
Que l'ivrogne a dû faire
Le signe de la Croix.
«Un Irlandais doit toujours se signer, fit observer gravement Murdock.
--Même quand il a bu, répondit Martine.
--Dieu le garde!» ajouta le curé.
Pat reprit la complainte:
IV.
La baie a deux bons milles
Jusques au pied des bancs,
Des passes difficiles,
De sinueux rubans
C'est comme un labyrinthe
Où, même en plein midi,
On ne va pas sans crainte,
Eût-on le cœur hardi.
John est à son affaire.
Bras vigoureux, œil sûr,
Il sait ce qu'il faut faire
Et se dirige sur
Le cap que l'on voit poindre
Au bas du vieux fanal.
Là, le courant est moindre
Qu'à travers le chenal.
John largue sa voilure
Qu'il desserre d'un cran,
Et puis, sous cette allure,
Laisse porter en grand.
Bon! Le feu de marée
Vient de s'effacer... C'est
Que John est à l'entrée
Des passes du Nord-Est.
Endroit reconnaissable,
Car il est au tournant
De la pointe de sable,
A gauche.--Et, maintenant,
Assurant son écoute
Sur le taquet de fer,
John est en bonne route...
John Playne en pleine mer.
«La pleine mer! pensa P'tit-Bonhomme. Que cela doit être beau, quand on
est dessus!»
V.
En avant, c'est le vide,
Vide farouche et noir!
Et sans l'éclair livide,
On n'y pourrait rien voir.
Le vent là-haut fait rage,
Il ne tardera pas,
Sous le poids de l'orage,
A retomber plus bas.
En effet, la rafale
Se déchaîne dans l'air,
Se rabaisse et s'affale
Presque au ras de la mer.
Pat venait de suspendre son chant. Aucune observation ne fut faite,
cette fois. Chacun prêtait l'oreille, comme si l'orage de la complainte
eût grondé au-dessus de la ferme de Kerwan, devenue le bateau de John
Playne.
VI.
Mais John a son idée,
C'est de gagner au vent,
Rien que d'une bordée
Comme il l'a fait souvent.
Il a toute sa toile,
Bien qu'il souffle grand frais.
Il a bordé sa voile
Et s'élève au plus près,
Et, bien que la tempête
Soit redoutable alors,
Au travail il s'entête...
Son chalut est dehors.
Maintenant que sa chaîne
Est raidie, et qu'il a
Son filet à la traîne,--
Tout marin sait cela,
Un bateau qui travaille
Va seul, sans embarder,
Et même sans qu'il faille
De la barre l'aider...
Aussi, la tête lourde,
L'œil à demi louchant,
John saisit-il sa gourde,
Et puis, la débouchant,
Il la porte à sa bouche,
Il la presse, il la tord,
Et, sur le banc, se couche
A l'arrière et s'endort.
Il dort, la panse pleine
De gin et de brandvin...
Ce n'est plus le John Playne...
Hélas! c'est le John plein!
«L'imprudent! s'écria M. Martin.
--On dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes, fit naturellement
observer Sim.
--Comme il doit être occupé! repartit Martine.
--Nous verrons bien! répliqua le curé. Continue, Pat.»
VII.
A peine quelques nues
Dans le ciel du matin.
Fuyantes et ténues!
Le soleil a bon teint.
Et comme l'on oublie
Le danger qui n'est plus,
Chacun gaiment rallie
La baie avec le flux.
Chaque bateau se hâte.
Les voilà bord à bord.
C'est comme une régate
A l'arrivée au port
«Et John Playne? demanda P'tit-Bonhomme, très inquiet pour l'ivrogne
qui s'est endormi en traînant son chalut.
--Patience, répondit M. Martin.
--J'ai peur pour lui!» ajouta Grand'mère.
VIII.
Tiens! Qu'est-ce qui se passe?
Le bateau de l'avant
Soudain fait volte-face
Pour revenir au vent.
Les autres en arrière
Manœuvrent à leur tour
De la même manière,
Sans songer au retour.
Est-ce que dans l'orage
Quelque bateau surpris
La nuit a fait naufrage?
Oui!... voilà des débris?...
On se presse, on arrive...
Un bateau sur la mer
Est là, seul, en dérive,
Chaviré, quille en l'air!
«Chaviré! s'écria P'tit-Bonhomme.
[Illustration: On vit P'tit-Bonhomme lancer la semence. (Page 183.)]
--Chaviré!» répéta Grand'mère.
IX.
Vite! que l'on travaille!
Il faut hisser d'abord
Le chalut maille à maille
Et le rentrer à bord.
On le hisse, on le croche
A l'aide de palans,
Il remonte, il approche...
Un cadavre est dedans!
Et cette épave humaine
Arrachée à la mer,
C'est bien lui, c'est John Playne,
Le pêcheur de Kromer.
X.
Son bateau, sans nul doute,
A lui-même livré,
Pris de travers en route,
Sous voile a chaviré.
Ce qui fera comprendre
Comment, le fou qu'il est,
L'ivrogne s'est fait prendre
Dans son propre filet!
Ah! quelle horrible vue,
Lorsqu'il est mis à bord!
Oui! malgré tant d'eau bue,
Il semble être ivre encor!
«Le malheureux! dit Martine.
--Nous prierons pour lui!» dit Grand'mère.
XI
Achevons la besogne!
Pêcheurs, il faut rentrer
Ce misérable ivrogne,
Afin de l'enterrer.
Si vous voulez m'en croire,
Tachez de le mettre où
Il ne puisse plus boire,
Et creusez bien le trou.
Ainsi finit John Playne,
John Playne de Kromer.
Mais la marée est pleine...
Allons, pêcheurs, en mer!
La voix de Pat sonnait comme un clairon en jetant ce dernier vers de la
triste complainte. Et l'impression fut telle parmi les convives, qu'ils
se contentèrent de boire un seul coup à la santé de chacun de leurs
hôtes,--ce qui fit un supplément de dix bonnes rasades... Et l'on se
sépara avec promesse de ne jamais imiter John Playne--pas même à terre.
XIV
ET IL N'AVAIT PAS ENCORE NEUF ANS.
Ce grand jour écoulé, la ferme se remit aux travaux des champs. On
en abattit, de la besogne. A coup sûr, Pat ne s'aperçut guère qu'il
était venu en congé de repos. De quelle ardeur il aidait son père et
ses frères. Ces marins sont véritablement de rudes travailleurs, même
en dehors de la marine. Pat était arrivé au plus fort de la moisson
qui fut suivie de la récolte des légumes. Il est permis de dire s'il
se «pomoya» comme un gabier de misaine--expression dont il se servit,
et qu'il fallut expliquer à P'tit-Bonhomme. On n'était jamais quitte
avec lui tant qu'on ne lui avait pas donné le pourquoi des choses.
Il ne s'éloignait guère de Pat, qui l'avait pris en amitié,--une
amitié de matelot pour son mousse. Dès que la journée était finie,
lorsque tout le monde était rassemblé à la table du souper, quelle
joie P'tit-Bonhomme éprouvait à entendre le jeune marin raconter
ses voyages, les incidents auxquels il avait pris part, les tempêtes
qu'avait essuyées le _Guardian_, les belles et rapides traversées des
navires! Ce qui l'intéressait surtout, c'étaient les riches cargaisons
rapportées pour le compte de la maison Marcuard, l'embarquement des
marchandises dont le trois-mâts était chargé à destination de l'Europe.
Sans aucun doute, ces choses du négoce frappaient d'un trait plus vif
son esprit pratique. A son idée, l'armateur passait avant le capitaine.
«Alors, demandait-il à Pat, c'est bien cela qu'on appelle le
commerce?...
--Oui, on embarque les produits qui se fabriquent dans un pays, et on
va les vendre dans un pays où on ne les fabrique pas...
--Plus cher qu'on ne les a achetés?...
--Bien entendu... pour gagner dessus. Puis, on importe les produits des
autres contrées pour les revendre...
--Toujours plus cher, Pat?
--Toujours plus cher... quand on le peut!»
Et si Pat fut cent fois questionné de cette façon pendant son séjour
à la ferme de Kerwan, c'est à ne point le croire. Par malheur, au
grand chagrin de tous, le moment arriva où il dut quitter la ferme et
retourner à Liverpool.
Le 30 septembre fut le jour des adieux. Pat allait se séparer de
tous ceux qu'il aimait. Combien de temps serait-on sans le voir? On
ne savait. Mais il promit d'écrire, et d'écrire souvent. Avec quelle
émotion ce brave garçon fut embrassé de tous! Grand-mère était là,
pleurant. La retrouverait-il au retour, devant l'âtre, filant sa
quenouille, au milieu de ses enfants, la pauvre vieille femme si âgée?
Du moins la laissait-il en bon état de santé, comme tous ceux de sa
famille. Puis, l'année avait été favorable aux cultivateurs du comté.
Il n'y avait rien à craindre pour l'hiver qui se faisait déjà sentir.
Aussi Pat dit-il à son frère aîné:
«Je voudrais te savoir moins soucieux, Murdock. On se tire d'affaire
avec du courage et de la volonté...
--Oui... Pat... si la chance est avec soi; mais on ne commande pas à la
chance. Vois-tu, frère, sans cesse travailler sur une terre qui n'est
pas à vous, qui ne deviendra jamais la vôtre, et, par surcroît, être
à la merci d'une mauvaise récolte, ni le courage ni la volonté n'y
peuvent rien!»
Pat n'aurait su que répondre à son aîné, et, cependant, lorsqu'il lui
donna une dernière poignée de main:
«Aie confiance!» murmura-t-il.
Le jeune marin fut reconduit en carriole jusqu'à Tralee. Il était
accompagné de son père, de ses frères et de P'tit-Bonhomme qui eut
sa bonne part des adieux... Le train l'emporta vers Dublin, d'où le
paquebot devait le transporter à Liverpool.
Il y eut encore grande besogne à la ferme pendant les semaines qui
suivirent. La moisson engrangée, vint le moment de battre, et cela
fait, M. Martin dut courir les marchés--afin de vendre ses produits, en
ne conservant que les grains de semailles.
Ces ventes intéressaient notre petit garçon au plus haut point. Aussi
le fermier l'emmenait-il avec lui. Qu'on n'accuse pas cet enfant de
huit ans de se montrer âpre au gain. Non! il était ainsi, et son
instinct le poussait au commerce. Du reste, il se contentait du
caillou que Martin Mac Carthy lui remettait chaque soir, suivant les
conventions, et il se félicitait de voir grossir son trésor. Nous
ferons observer, d'ailleurs, que le désir du lucre est inné chez la
race irlandaise. Ils aiment à gagner de l'argent, les habitants de la
Verte Erin, à la condition toutefois de l'avoir honnêtement acquis. Et,
lorsque le fermier avait conclu une bonne affaire au marché de Tralee
ou dans les bourgades voisines, P'tit-Bonhomme s'en montrait aussi
heureux que si elle eût été faite à son profit.