parties les plus reculées des comtés de l'Irlande. Le mail s'arrête à
toutes les portes pour distribuer ou recevoir les lettres. A un pan
de mur, à une borne, on trouve des boîtes signalées par une plaque en
fonte rouge, même des sacs, suspendus aux branches d'arbres, que le
courrier lève en passant.
Par malheur, aucune lettre de la main de Pat n'arrivait à la ferme de
Kerwan, aucune envoyée par la maison Marcuard. Depuis la dernière fois
que le _Guardian_ avait été vu au large de l'Australie, on n'avait pas
eu de ses nouvelles.
Grand'mère était très affectée. Pat avait toujours été son enfant de
prédilection. Elle en parlait sans cesse. Déjà très vieille, ne le
reverrait-elle pas avant de mourir?... P'tit-Bonhomme essayait de la
rassurer.
«Il reviendra, disait-il. Je ne le connais pas, et il faut que je le
connaisse... puisqu'il est de la famille.
--Et il t'aimera comme nous t'aimons tous, répondit-elle.
--C'est pourtant beau, d'être marin, Grand'mère! Quel dommage qu'il
faille se quitter et pour si longtemps! On ne pourrait donc pas aller
en mer, toute une famille?...
--Non, mon enfant, non, et, quand s'en est allé Pat, cela m'a fait
beaucoup de peine... Qu'ils sont heureux ceux qui peuvent ne se séparer
jamais!... Notre garçon aurait pu rester à la ferme... il aurait eu sa
part de travail, et nous ne serions pas dévorés d'inquiétude!... Il ne
l'a pas voulu... Dieu nous le ramène!... N'oublie pas de prier pour lui!
--Non, Grand'mère, je ne l'oublie pas... pour lui et pour vous tous!»
Les labours furent repris dès les premiers jours d'avril. Grosse
besogne, car la terre est encore dure, que de la retourner à la
charrue, de la fouler au rouleau pour l'égaliser, de la passer à la
herse. Il fallut faire venir quelques manouvriers du dehors. M. Martin
et ses deux fils n'auraient pu y suffire. En effet, les moments sont
précieux, quand on a dû attendre le printemps pour semer. Et puis, il y
avait aussi les légumes, et en ce qui concerne les pommes de terre, à
choisir ceux de ces tubercules dont les «œils» peuvent assurer une
forte récolte.
En même temps, les bestiaux allaient sortir de l'étable. Les porcs,
on les laissait vaguer à travers la cour et sur la route. Les vaches,
que l'on mettait au piquet dans les prairies, n'exigeaient pas grande
surveillance. On les menait le matin, on les ramenait le soir. La
traite était l'ouvrage des femmes. Mais il y avait à garder les
moutons, qui s'étaient nourris de paille, de choux et de navets pendant
l'hiver, à les conduire au pacage, tantôt sur un champ, tantôt sur un
autre. Il semblait bien que P'tit-Bonhomme était tout désigné pour être
le berger de ce troupeau.
Martin Mac Carthy ne possédait, on le sait, qu'une centaine de moutons,
de cette bonne race écossaise à longue laine plutôt grisâtre que
blanche, avec le museau noir et les pattes de même couleur. Aussi,
la première fois que P'tit-Bonhomme les dirigea vers la pâture, à un
demi-mille de la ferme, éprouva-t-il une certaine fierté d'exercer
ces nouvelles fonctions. Cette troupe bêlante qui défilait sous ses
ordres, son chien Birk qui faisait ranger les retardataires, les
quelques béliers qui marchaient en tête, les agneaux qui se pressaient
près de leurs mères... quelle responsabilité! Si l'un d'eux venait à
s'égarer!... Si les loups rôdaient aux environs!... Non! Avec Birk, et
son couteau passé à la ceinture, le jeune berger n'avait pas peur des
loups.
Il partait tout au matin, une grosse miche, un œuf dur, un morceau
de lard au fond de son bissac, de quoi dîner à midi en attendant le
repas du soir. Les moutons, il les comptait au sortir de l'étable,
et il les comptait au retour. De même les chèvres qu'il surveillait
également et que les chiens laissent libres d'aller et venir.
Pendant les premiers jours, le soleil était à peine levé, lorsque
P'tit-Bonhomme remontait la route derrière son troupeau. Quelques
étoiles brillaient encore vers le couchant. Il les voyait s'éteindre
peu à peu, comme si le vent eût soufflé dessus. Alors les rayons
solaires, frissonnant à travers l'aube, se glissaient jusqu'à lui,
en piquant d'une gemme étincelante les cailloux et les gerbes. Il
regardait à travers la campagne. Le plus souvent, sur un champ voisin,
M. Martin et Murdock poussaient la charrue, qui laissait un sillon
droit et noirâtre derrière elle. Dans un autre, Sim lançait d'un geste
régulier la semence que la herse allait bientôt recouvrir d'une légère
couche de terre.
Il faut retenir que P'tit-Bonhomme, quoiqu'il ne fût qu'au début de la
vie, était plus porté à saisir le côté pratique que le côté curieux des
choses. Il ne se demandait pas comment d'un simple grain il pouvait
sortir un épi, mais combien l'épi rendrait de grains de blé, d'orge ou
d'avoine. Et, la moisson venue, il se promettait de les compter, comme
il comptait les œufs de la basse-cour, et d'inscrire le résultat de
ses calculs. C'était sa nature. Il eût plutôt compté les étoiles qu'il
ne les eût admirées.
Par exemple, il accueillait avec joie l'apparition du soleil, moins
encore pour la lumière que pour la chaleur qu'il venait répandre
sur le monde. On dit que les éléphants de l'Inde saluent l'astre du
jour, quand il se lève à l'horizon, et P'tit-Bonhomme les imitait,
s'étonnant que ses moutons ne fissent pas entendre un long bêlement
de reconnaissance. N'est-ce pas lui qui fond les neiges dont le sol
est recouvert? Pourquoi donc, en plein midi, au lieu de le regarder en
face, ces animaux se serraient-ils les uns contre les autres, la tête
basse, de telle façon qu'on ne leur voyait plus que le dos, faisant
ce qu'on appelle leur «prangelle». Décidément, les moutons sont des
ingrats!
Il était rare que P'tit-Bonhomme ne fût pas seul sur les pâtures
pendant la plus grande partie de la journée. Quelquefois, cependant,
Murdock ou Sim s'arrêtaient sur la route, non pour surveiller le
berger, car on pouvait se fier à lui, mais par goût d'échanger quelques
propos familiers.
«Eh! lui disaient-ils, le troupeau va-t-il bien, et l'herbe est-elle
épaisse?...
--Très épaisse, monsieur Murdock.
--Et tes moutons sont sages?...
--Très sages, Sim... Demande à Birk... Il n'est jamais obligé de les
mordre!»
Birk, pas beau, mais très intelligent, très courageux, était devenu
le fidèle compagnon de P'tit-Bonhomme. Il est positif que tous deux
causaient ensemble, des heures durant. Ils se disaient des choses qui
les intéressaient. Lorsque le jeune garçon le regardait dans les yeux
en lui parlant, Birk, dont le long nez tremblottait au bout de sa
narine brune, semblait humer ses paroles. Il remuait bavardement sa
queue,--cette queue qu'on a justement appelée un «sémaphore portatif».
Deux bons amis, à peu près du même âge, et qui s'entendaient bien.
Avec le mois de mai, la campagne devint verdoyante. Les fourrages
faisaient déjà une chevelure touffue de sainfoin, de trèfle et de
luzerne aux pâturages. Il est vrai, les champs, ensemencés de grains,
n'avaient jusqu'ici que de menues pousses, pâles comme ces premiers
cheveux qui apparaissent sur la tête d'un bébé. P'tit-Bonhomme
éprouvait l'envie d'aller les tirer pour les faire grandir. Et, un
jour que M. Martin était venu le rejoindre, il lui communiqua sa
fameuse idée.
«Eh, mon garçon, répondit le fermier, est-ce que si l'on te tirait les
cheveux, tu t'imagines qu'ils en pousseraient plus vite?... Non! on te
ferait mal, voilà tout.
--Alors, il ne faut pas?...
--Non, il ne faut jamais faire de mal à personne, pas même aux plantes.
Laisse venir l'été, laisse agir la nature, et tous ces brins verts
formeront de beaux épis, et on les coupera pour avoir leur grain et
leur paille!
--Vous pensez, monsieur Martin, que la moisson sera belle cette année?
--Oui! cela s'annonce bien. L'hiver n'a pas été trop rude, et, depuis
le printemps, nous avons eu plus de jours de soleil que de jours de
pluie. Dieu veuille que cela continue pendant trois mois, et la récolte
paiera amplement les taxes et les fermages.»
Cependant, il y avait des ennemis avec lesquels il fallait compter.
C'étaient les oiseaux pillards et voraces, qui pullulent à la surface
de la campagne irlandaise. Passe pour ces hirondelles, qui ne vivent
que d'insectes durant leur séjour de quelques mois! Mais les moineaux
effrontés et gourmands, véritables souris de l'air, qui s'attaquent aux
graines, et surtout, ces corbeaux, dont les ravages sont intolérables,
que de mal ils causent aux récoltes!
Ah! les abominables volatiles, comme ils faisaient enrager
P'tit-Bonhomme! Comme ils avaient bien l'air de se moquer! Lorsqu'il
conduisait ses moutons à travers les pâturages, il en faisait lever des
bandes noirâtres, qui jetaient des croassements aigus et s'envolaient,
les pattes pendantes. C'étaient des bêtes d'une énorme envergure, que
leurs puissantes ailes entraînaient rapidement. P'tit-Bonhomme se
mettait à leur poursuite, il excitait Birk qui s'époumonait en aboyant.
Que faire contre des oiseaux qu'on ne peut approcher? ils vous narguent
même à dix pas. Puis: «Krrroa... krrroa!...» et la nuée déguerpit!
[Illustration: P'TIT-BONHOMME VIT LES CORBEAUX SE POSER. (Page 153.)]
Ce qui dépitait P'tit-Bonhomme, c'est que les épouvantails, placés au
milieu des pièces de blé ou d'avoine, ne servaient à rien. Sim avait
fabriqué des mannequins d'aspect terrible, les bras étendus, le corps
vêtu de loques qui s'agitaient au vent. Des enfants en auraient eu
peur, certainement; les corbeaux, pas le moins du monde. Peut-être
convenait-il d'imaginer quelque machine plus effrayante et moins
taciturne. C'est une idée qui vint à notre héros après de longues
méditations. Le mannequin remue ses bras, sans doute, lorsque la brise
est forte, mais il ne parle pas, il ne crie pas: il fallait le faire
crier.
Excellente idée, on l'avouera, et, pour la mettre à exécution, Sim
n'eut qu'à fixer sur la tête de l'appareil une crécelle que le vent
faisait tourner avec bruit.
Bah! si messieurs les corbeaux se montrèrent, sinon inquiets, du
moins étonnés les deux premiers jours, le troisième, ils n'y prirent
plus garde, et P'tit-Bonhomme les vit se poser tranquillement sur le
mannequin, dont la crécelle ne pouvait lutter avec leurs croassements.
«Décidément, pensa-t-il, tout n'est pas parfait en ce bas monde!»
A part ces quelques ennuis, les choses marchaient à la ferme.
P'tit-Bonhomme y était aussi heureux que possible. Pendant les longues
soirées de cet hiver il avait fait des progrès sérieux en écriture et
en calcul. Et, maintenant, lorsqu'il rentrait à la fin du jour, il
mettait en ordre sa comptabilité. Elle comprenait, avec les œufs des
poules, les poussins du poulailler inscrits à la date de leur naissance
et numérotés suivant leur espèce. Il en était de même des porcelets
et des lapins, qui forment des familles nombreuses en Irlande comme
ailleurs. Ce n'était pas là une mince besogne pour le jeune comptable.
Aussi lui en savait-on gré. Il témoignait d'un esprit si ordonné qu'on
l'y encourageait. Et, chaque soir, M. Martin lui remettait le caillou
convenu qu'il glissait dans son pot de grès. Ces cailloux-là avaient à
ses yeux autant de valeur que des shillings. Après tout, la monnaie,
ce n'est qu'une affaire de convention. En outre, le pot contenait
aussi la belle guinée d'or que lui avait valu son début au théâtre de
Limerick, et dont, par on ne sait quelle réserve, il n'avait point
parlé à la ferme. Au surplus, faute d'en avoir l'emploi puisqu'il ne
manquait de rien, il lui attribuait un moindre prix qu'à ses petites
pierres, lesquelles attestaient son zèle et sa parfaite conduite.
La saison ayant été favorable, on fit les préparatifs pour les travaux
de fenaison dès la dernière semaine de juillet. Bonne apparence de
récolte. Tout le personnel de la ferme dut être mis en réquisition.
Une cinquantaine d'acres à faucher, ce fut l'ouvrage de Murdock, de
Sim et de deux manouvriers du dehors. Les femmes leur venaient en aide
pour étendre le fourrage frais afin de le faire sécher, avant de le
mettre en «moffles»--puis de le rentrer à l'intérieur des granges.
Sous un climat aussi pluvieux, on comprend qu'il n'y ait pas une
journée à perdre, et, si le temps est au beau, que l'on se hâte d'en
profiter. Peut-être P'tit-Bonhomme négligea-t-il son troupeau pendant
une semaine, désireux de seconder Martine et Kitty. De quelle ardeur il
massait les herbes avec son râteau, et comme il s'entendait à édifier
ses moffles!
Ainsi s'écoula cette année,--l'une des plus heureuses de M. Martin à la
ferme de Kerwan. Elle n'aurait laissé aucun regret, si on avait eu des
nouvelles de Pat. C'était à croire que la présence de P'tit-Bonhomme
portait bonheur. Lorsque le collecteur des taxes et le receveur des
redevances se présentèrent, ils furent payés intégralement. A l'hiver
qui suivit, exempt de grands froids et très humide, succéda un
printemps précoce, lequel justifia les espérances que les cultivateurs
avaient conçues.
On retourna à la vie des champs. P'tit-Bonhomme reprit les longues
journées avec Birk et ses moutons. Il vit les herbages reverdir, il
entendit le bruit menu que font le blé, le seigle, l'avoine, lorsque
l'épi commence à se former. Il s'amusa du vent qui effleurait les
panaches soyeux des orges. Et puis, on parlait d'une autre récolte
impatiemment attendue, une chose qui faisait sourire Grand'mère... Oui!
trois mois ne s'écouleraient pas sans que la famille Mac Carthy se fût
accrue d'un nouveau membre, dont Kitty se préparait à lui faire cadeau.
Pendant la fenaison en août, voici que précisément au plus fort de la
besogne, un des ouvriers fut pris de fièvre et ne put continuer son
travail. Pour le remplacer, il fallait s'adresser à quelque faucheur
en chômage, s'il s'en trouvait encore. L'ennui était que M. Martin dût
perdre une demi-journée à courir jusqu'à la paroisse de Silton. Aussi
accepta-t-il volontiers, lorsque P'tit-Bonhomme offrit de s'y rendre.
On pouvait se fier à lui pour porter un mot et le remettre au
destinataire. Cinq milles sur une route qu'il connaissait, puisqu'il
la parcourait chaque dimanche, ce n'était pas chose à l'embarrasser.
Et même, il se proposait d'aller à pied, les chevaux et l'âne étant
occupés au charroi des fourrages. En quittant la ferme de grand matin,
il promettait d'être de retour avant midi.
Petit-Bonhomme partit dès l'aube, d'un pas délibéré, ayant dans sa
poche la lettre du fermier qu'il devait remettre à l'aubergiste de
Silton, et, dans son bissac, de quoi manger en route.
Le temps était beau, rafraîchi par une légère brise de l'est, et les
trois premiers milles furent allègrement enlevés.
Personne ni sur le chemin ni à l'intérieur des maisons isolées. Tout
le monde était pris par les travaux des champs. A perte de vue,
la campagne se montrait couverte de milliers de moffles, qui ne
tarderaient pas à être rentrées.
En un certain endroit, la route rencontre un bois épais qu'elle
contourne en s'allongeant d'un mille au moins. P'tit-Bonhomme jugea que
mieux valait traverser ce bois afin de gagner du temps. Il y pénétra
donc, non sans éprouver cette crainte toute naturelle que la forêt
inspire aux enfants,--la forêt où il y a des voleurs, la forêt où il
y a des loups, la forêt où se passent toutes les histoires que l'on
raconte pendant les veillées. Il est vrai, en ce qui concerne le loup,
Paddy prie volontiers les saints pour qu'ils le maintiennent en bonne
santé et il l'appelle «son parrain».
P'tit-Bonhomme avait à peine fait une centaine de pas le long d'une
étroite allée, qu'il s'arrêta à la vue d'un homme étendu au pied d'un
arbre.
Était-ce un voyageur qui était tombé à cette place, ou tout simplement
un passant qui se reposait avant de se remettre en chemin?
P'tit-Bonhomme regardait, immobile, et, l'homme ne remuant pas, il
s'avança.
L'homme dormait d'un profond sommeil, ses bras croisés, son chapeau
rabattu sur ses yeux. Il paraissait jeune, vingt-cinq ans au plus. A
ses bottes terreuses, à ses vêtements poussiéreux, nul doute qu'il ne
vînt de fournir une longue étape, en remontant la route de Tralee.
Mais ce qui attira surtout l'attention de P'tit-Bonhomme, c'est que ce
voyageur devait être un marin... oui! à voir son costume et son bagage
contenu dans un sac de grosse toile goudronnée. Sur ce sac, il y avait
une adresse que notre garçonnet put lire, dès qu'il se fut approché.
«Pat... s'écria-t-il, c'est Pat!»
Oui! Pat, et on l'eût reconnu rien qu'à sa ressemblance avec ses
frères, Pat dont on n'avait plus de nouvelles depuis si longtemps, Pat
dont on attendait le retour avec tant d'impatience!
Et alors P'tit-Bonhomme fut sur le point de l'appeler, de le
réveiller... Il se retint. La réflexion lui fit comprendre que si Pat
reparaissait à la ferme, sans que l'on fût préparé à le revoir, sa mère
et sa grand'mère surtout, éprouveraient un tel saisissement qu'elles
pourraient en être malades. Non! mieux valait prévenir M. Martin...
Il arrangerait les choses en douceur... Il préparerait les femmes à
l'arrivée de leur fils et petit-fils... Quant à la commission pour
l'aubergiste de Silton, eh bien! on la ferait demain... Et puis, Pat,
n'était-ce pas un travailleur tout indiqué, un enfant de la ferme,
qui en vaudrait bien un autre?... D'ailleurs, le jeune marin était
fatigué, et, en effet, il avait quitté Tralee au milieu de la nuit,
après y être venu par le railway. Dès qu'il serait sur pied, il aurait
vite fait d'atteindre la ferme. L'essentiel, c'était de l'y précéder,
afin que son père et ses frères, avertis à temps, pussent venir
au-devant de lui.
Inutile, pas vrai, de lui laisser ce paquet pendant les trois derniers
milles? Pourquoi P'tit-Bonhomme ne s'en chargerait-il pas? N'était-il
pas assez fort pour le porter sur ses épaules?... En outre, cela lui
ferait tant de plaisir de se charger d'un sac de matelot... un sac qui
avait navigué... Songez donc!...
Il prit le sac par la boucle de corde qui le fermait, et, l'ayant
assujetti sur son dos, il s'élança du côté de la ferme.
Une fois sorti du bois, il n'y avait plus qu'à suivre la grande route,
qui filait droit pendant un demi-mille.
P'tit-Bonhomme n'avait pas fait cinq cents pas dans cette direction,
qu'il entendit des cris retentir en arrière. Ma foi, il ne voulut ni
s'arrêter ni ralentir sa marche, et chercha au contraire à gagner de
l'avant.
Mais, en même temps qu'on criait, on courait aussi.
C'était Pat.
En se réveillant, il n'avait plus trouvé son sac. Furieux, il s'était
jeté hors du bois, il avait aperçu l'enfant au tournant de la route.
«Eh! voleur... t'arrêteras-tu?...»
On imagine bien que P'tit-Bonhomme n'entendait pas de cette oreille-là.
Il courait de son mieux. Mais, avec ce sac sur le dos, il ne pouvait
manquer d'être rattrapé par le jeune marin, qui devait avoir des jambes
de gabier.
«Ah! voleur... voleur... tu ne m'échapperas pas... et ton affaire est
claire!»
Alors, sentant que Pat n'était plus qu'à deux cents pas derrière lui,
P'tit-Bonhomme laissa tomber le sac et se mit à détaler de plus belle.
Pat ramassa le sac et continua sa poursuite.
Bref, la ferme apparut au moment où Pat, étant parvenu à rejoindre
l'enfant, le tenait par le collet de sa veste.
M. Martin et ses fils étaient dans la cour, occupés à décharger des
bottes de fourrage. Quel cri leur échappa, sans qu'ils eussent pris
garde de le retenir.
«Pat... mon fils!...
--Frère... Frère!...»
Et voilà Martine et Kitty, et voilà Grand'mère, qui accourent pour
serrer Pat entre leurs bras...
P'tit-Bonhomme restait là, les yeux rayonnants de joie, se demandant
s'il n'y aurait pas une caresse pour lui...
«Ah... mon voleur!» s'écria Pat.
Tout s'expliqua en quelques mots, et P'tit-Bonhomme, s'élançant vers
Pat, lui grimpa au cou, comme s'il se fût hissé à la hune d'un navire.
XIII
DOUBLE BAPTÊME.
Quelle joie chez les Mac Carthy! Pat de retour, le jeune marin à la
ferme de Kerwan, la famille au grand complet, les trois frères réunis à
la même table, Grand'mère avec son petit-fils, Martin et Martine avec
tous leurs enfants!
Et puis, l'année s'annonçait bien. La récolte de fourrage était
abondante, la moisson ne le serait pas moins. Et les pommes de terre,
les saintes pommes de terre, qui gonflaient le sillon de leurs
tubercules jaunâtres ou rougeâtres! C'est là du pain tout fait; il n'y
a plus qu'à le cuire, et un peu de cendre chaude y peut suffire dans
les plus modestes foyers.
Et d'abord, Martine demanda à Pat:
«Est-ce pour une année toute entière que tu nous es revenu, mon enfant?
--Non, mère, pour six semaines seulement. Je ne songe pas à abandonner
mon métier qui est un bon métier... Dans six semaines, il faut que
je sois de retour à Liverpool, où j'embarquerai de nouveau sur le
_Guardian_...
--Dans six semaines! murmura Grand'mère.
--Oui, mais en qualité de maître d'équipage, cette fois, et un maître
d'équipage à bord d'un grand navire, c'est quelqu'un...
--Bien, Pat, bien! dit Murdock, en serrant affectueusement la main de
son frère.
--Jusqu'au jour de mon départ, reprit le jeune marin, si vous avez
besoin de deux bras solides à la ferme, les miens sont à votre service.
--Ce n'est pas à refuser,» répondit M. Martin.
Ce jour-là, Pat venait de faire connaissance avec sa belle-sœur
Kitty, dont le mariage avait été postérieur à son dernier embarquement.
Il fut enchanté de trouver en elle une si excellente femme, digne de
Murdock, et crut même devoir la remercier de ce qu'elle lui donnerait
un neveu,--à moins que ce ne fût une nièce,--avant qu'il eût rejoint
son bord. Il se faisait une joie de devenir oncle, et il embrassait
Kitty comme une sœur qui lui était survenue pendant son absence.
On le croira volontiers, P'tit-Bonhomme n'était pas resté insensible
devant ces épanchements. Il s'y associait du fond du cœur, tout en
se tenant dans un coin de la salle. Mais son tour vint de s'approcher.
Au surplus, est-ce qu'il n'était pas de la famille? On avait raconté
son histoire à Pat. Le brave garçon en parut très touché. De cet
instant, tous les deux furent grands amis.
[Illustration: Sur ce sac, il y avait une adresse. (Page 156.)]
«Et moi, répétait le jeune marin, moi qui l'avais pris pour un voleur,
en le voyant s'ensauver mon sac à la main! Vraiment, il a risqué
d'attraper quelques taloches...
--Oh! vos taloches, répondit P'tit-Bonhomme, elles ne m'auraient pas
fait de mal, puisque je ne vous avais rien volé.»
Et, en parlant ainsi, il regardait ce vigoureux gars, bien planté,
bien découplé, avec son allure résolue, ses manières franches, sa
figure hâlée par le soleil et la brise. Un marin, cela lui paraissait
être quelque personnage considérable... un être à part... un monsieur
qui allait sur l'eau. Comme il comprenait que Pat fût le préféré de
Grand'mère, qui le tenait par la main comme pour l'empêcher de les
quitter trop tôt!...
[Illustration: Pat avait narré son histoire. (Page 161.)]
Pendant la première heure, il va sans dire que Pat avait narré son
histoire, expliqué pourquoi il avait été si longtemps sans donner de
ses nouvelles,--si longtemps qu'on l'avait cru perdu. Et il s'en était
fallu de peu qu'il ne revînt jamais au pays. Le _Guardian_ avait fait
côte sur un des îlots de la mer des Indes, dans les parages du sud.
Là, treize mois durant, les naufragés n'eurent pour lieu de refuge
qu'une île déserte, située en dehors des routes maritimes, sans aucune
communication avec le reste du monde. Enfin, à force de travail, on
était parvenu à renflouer le _Guardian_. Tout avait été sauvé, navire
et cargaison. Et Pat s'était si remarquablement distingué par son
zèle et son courage, que, sur la proposition du capitaine, la maison
Marcuard de Liverpool venait de le rembarquer en qualité de maître
d'équipage pour une prochaine navigation à travers le Pacifique. Les
choses étaient donc au mieux.
Dès le lendemain, le personnel de Kerwan se remit à la besogne, et il
fut démontré que le manouvrier malade allait être remplacé par un rude
travailleur.