baby-farming, bien que les visites fussent si rares que jamais un
inspecteur ne s'était encore montré au hameau de Rindok? Venait-il de
la maison de charité de Donegal pour un rapport sur les enfants envoyés
à la campagne? Quoi qu'il en soit, dès qu'il eut pénétré dans le
taudis, la Hard se mit à l'étourdir de sa volubilité.
«Excuse, monsieur, excuse!... Vous arrivez quand je suis en train
de nettoyer... Ces chers petits, voyez comme ils se portent!.. Ils
viennent d'avaler leur bonne pinte de soupe au gruau... La fillette
et le garçon, s'entend... car l'autre est malade... oui... une fièvre
qu'on ne peut pas arrêter... J'allais partir pour Donegal chercher un
médecin... Pauvres cœurs, je les aime tant!»
Et, avec sa physionomie sauvage, son œil farouche, la Hard avait
l'air d'une tigresse qui s'efforcerait de se faire chatte.
«Monsieur l'inspecteur, reprit-elle, si la maison de charité
m'accordait quelque argent afin d'acheter des remèdes... Nous n'avons
que juste pour la nourriture...
--Je ne suis point un inspecteur, bonne dame, répondit l'homme d'un ton
doucereux.
--Qui êtes-vous donc?... demanda-t-elle assez durement.
--Un agent d'assurances.»
C'était un de ces courtiers qui fourmillent à travers les campagnes
irlandaises comme les chardons sur les mauvaises terres. Ils courent
les villages cherchant à assurer la vie des enfants, et, dans ces
conditions, autant dire que c'est leur assurer la mort. Pour quelques
pence à payer par mois, des père ou mère--cela est horrible à
penser!--des parents ou tuteurs, d'abominables créatures du genre de
la Hard, ont la certitude de toucher une prime de trois ou quatre
livres au décès de ces petits êtres. C'est donc là un encouragement
au crime, et un mobile si puissant que, par l'accroissement dans une
énorme proportion de la mortalité infantile, il a pu devenir un danger
national. Aussi, ces abominables officines qui les produisent, M. Day,
président des Assises du Wiltshire, a-t-il pu justement les traiter de
fléaux, d'écoles d'ignominie et d'assassinat.
Depuis lors, il est vrai, une notable amélioration du système a été
produite par la loi de 1889, et l'on ne s'étonnera pas que la création
de la «Société Nationale pour la répression des actes de cruauté envers
les enfants» donne actuellement quelques bons résultats.
Et qui ne sera surpris, qui ne s'affligera, qui ne rougira de ce que,
vers la fin du XIXe siècle, une telle loi ait été nécessaire chez
une nation civilisée, une loi qui oblige les parents à «nourrir les
êtres dont ils ont la charge, qui, alors même qu'ils n'en sont que les
tuteurs ou les gardiens, les astreint à se conformer aux obligations
envers les mineurs vivant sous leur toit»--et cela sous des peines dont
le maximum peut s'élever jusqu'à deux ans de travaux forcés?
Oui! une loi, là où les seuls instincts naturels auraient toujours dû
suffire!
Mais, à l'époque où débute cette histoire, la protection ne s'exerçait
pas au profit des enfants confiés par les maisons de charité à des
affermeuses de la campagne.
L'agent qui venait de se présenter chez la Hard était un homme de
quarante-cinq à cinquante ans, l'air en dessous, la mine hypocrite,
les manières persuasives, la parole insinuante. Type de courtier
qui ne songe qu'au courtage, et auquel tous les moyens sont bons
pour l'obtenir. Amadouer cette mégère, affecter de ne rien voir de
l'état honteux dans lequel croupissaient ses victimes, la féliciter,
au contraire, de l'affection qu'elle leur témoignait, c'est par ces
procédés qu'il comptait «enlever l'affaire».
«Bonne dame, reprit-il, si ce n'est pas trop vous déranger, vous
conviendrait-il de sortir un instant?...
--Vous avez à me parler? demanda la Hard, toujours soupçonneuse.
--Oui, bonne dame, j'ai à vous parler de ces jeunes enfants... et je me
reprocherais de traiter devant eux un sujet... qui pourrait leur causer
de la peine...»
Tous deux étant sortis s'éloignèrent de quelques pas, après avoir
refermé la porte.
«Nous disons, bonne dame, reprit l'agent d'assurances, que vous avez
trois enfants...
--Oui.
--A vous?...
--Non.
--Êtes-vous leur parente?...
--Non.
--Alors... ils vous ont été envoyés par la maison de charité de
Donegal?...
--Oui.
--A mon avis, bonne dame, ils ne pouvaient être placés en de meilleures
mains... Et pourtant, malgré les soins les plus assidus, il arrive
quelquefois que ces petits êtres tombent malades... C'est si fragile la
vie d'un enfant, et j'ai cru voir que l'une de vos fillettes...
--Je fais ce que je peux, monsieur, répondit la Hard, qui parvint à
tirer une larme de ses yeux de louve. Je veille nuit et jour sur ces
enfants... Je me prive souvent de nourriture afin qu'ils ne manquent de
rien... Ce que la maison de charité nous donne pour leur entretien est
si peu de chose... A peine trois livres, monsieur... trois livres par
an...
--En effet, c'est insuffisant, bonne dame, et il faut un véritable
dévouement de votre part pour subvenir aux besoins de ces chères
créatures... Nous disons que vous avez actuellement deux fillettes et
un garçonnet?...
[Illustration: «Nous disons, bonne dame, que vous avez trois enfants.»
(Page 135.)]
--Oui.
--Des orphelins, sans doute?...
--C'est probable.
--L'habitude que j'ai de rendre visite aux enfants me permet d'estimer
à quatre et six ans l'âge des deux petites filles, et à deux ans et
demi celui du garçon...
--Pourquoi toutes ces questions?
[Illustration: «Viens... viens!... dit-il une dernière fois.»
(Page 143.)]
--Pourquoi?... Bonne dame, vous allez le savoir.»
La Hard lui jeta un regard louche.
«Certainement, reprit-il, l'air est pur dans ce comté de Donegal... Les
conditions hygiéniques y sont excellentes..... Et pourtant, ces babys
sont si frêles que, malgré vos bonnes tendresses, il pourrait vous
arriver,--pardonnez-moi de déchirer votre cœur,--il pourrait vous
arriver de perdre l'un ou l'autre de ces petits... Vous devriez les
assurer...
--Les assurer?...
--Oui, bonne dame, les assurer... à votre profit...
--A mon profit! s'écria la Hard dont le regard s'anima de convoitise.
--Vous le comprendrez sans peine... En payant à ma Compagnie quelques
pence par mois, vous toucheriez une prime de deux à trois livres, s'ils
venaient à mourir...
--Deux à trois livres!...» répéta la Hard.
Et l'agent put se dire que sa proposition avait chance d'être agréée.
«Cela se fait généralement, bonne dame, reprit-il d'un ton mielleux.
Nous avons déjà plusieurs centaines d'enfants assurés dans les fermes
du Donegal, et, si rien ne peut consoler de la mort d'un pauvre être
qu'on a entouré de dévouement, c'est toujours du moins... une...
compensation, oh! bien légère, je l'avoue!... de toucher quelques
guinées en bon or d'Angleterre que notre Compagnie est heureuse
d'offrir...»
La Hard saisit la main du courtier.
«Et on touche... sans difficultés?... demanda-t-elle d'une voix rauque,
en regardant autour d'elle.
--Sans difficultés, bonne dame. Dès que le médecin a constaté la mort
de l'enfant, il n'y a plus qu'à passer chez le représentant de la
Compagnie à Donegal.»
Puis, tirant un papier de sa poche:
«J'ai des polices toutes préparées, dit-il, et si vous consentiez à
mettre votre signature au bas, vous seriez moins inquiète de l'avenir.
Et j'ajoute, en cas que l'un de vos enfants viendrait à mourir--hélas!
cela ne se voit que trop!--la prime pourrait vous aider à l'entretien
des autres... C'est vraiment si peu, ce que donne la maison de
charité...
--Et cela me coûterait?... demanda la Hard.
--Trois pence par mois et par enfant, soit neuf pence...
--Vous assureriez même la petite?...
--Certainement, bonne dame, et quoiqu'elle m'ait paru bien malade! Si
vos soins ne parvenaient pas à la sauver, ce serait deux livres--vous
entendez, deux livres!... Et remarquez-le, ce que fait notre Compagnie,
dont l'œuvre est si morale, c'est pour le bien des chers babys...
Nous avons intérêt à ce qu'ils vivent, puisque leur existence nous
rapporte!... Nous sommes désolés, lorsque l'un d'eux succombe!»
Non! Ils n'étaient point désolés, ces honnêtes assureurs, du moment que
la mortalité ne dépassait pas une certaine moyenne. Et en offrant de
prendre la petite mourante, l'agent avait la certitude de conclure une
bonne affaire, ainsi que le démontre cette réponse d'un directeur qui
s'y connaissait:
«Au lendemain de l'enterrement d'un enfant assuré, nous contractons
plus d'assurances que jamais!»
C'était la vérité, comme il était également vrai que quelques
misérables ne reculaient pas devant un crime pour toucher la
prime,--infime minorité, hâtons-nous de le dire.
La conclusion est que ces Compagnies et leur clientèle doivent être
surveillées de très près. Mais, au fond d'un pareil hameau, on était en
dehors de tout contrôle. Aussi l'agent n'avait-il pas craint d'entrer
en relation avec cette odieuse Hard, bien qu'il ne pût douter de quels
actes elle était capable.
«Allons, bonne dame, reprit-il d'un ton encore plus insinuant, ne
comprenez-vous pas votre intérêt?...»
Cependant elle hésitait à donner les neuf pence, même avec la
perspective de toucher bientôt la prime de la petite morte.
«Et cela coûterait?... redemanda-t-elle, comme si elle eût espéré une
réduction.
--Trois pence par mois et par enfant, je vous le répète, soit neuf
pence.
--Neuf pence!»
Elle voulut marchander.
«C'est inutile, répliqua l'agent. Songez, bonne dame, que, malgré
vos soins, cette enfant peut mourir demain... aujourd'hui... et que
la Compagnie aura deux livres à vous payer... Voyons... signez...
croyez-moi... signez...»
Il avait sur lui plume et encre. Une signature au bas de la police,
c'était réglé.
Cette signature fut mise, et, sur les dix shillings enfouis au fond
de sa poche, la Hard tira neuf pence qu'elle versa entre les mains du
courtier.
Puis, au moment de prendre congé, tout confit en mines hypocrites,
celui-ci ajouta:
«Maintenant, bonne dame, bien que je n'aie pas besoin de vous
recommander ces chers enfants, je le fais cependant au nom de notre
Compagnie qui est leur Providence. Nous sommes les représentants
de Dieu sur la terre, Dieu qui rend au centuple l'aumône faite aux
malheureux... Bonjour, bonne dame, bonjour!... Le mois prochain, je
reviendrai toucher la petite somme, et j'espère trouver vos trois
pensionnaires en parfaite santé,--même cette fillette que votre
dévouement finira par guérir. N'oubliez pas que, dans notre vieille
Angleterre, la vie humaine a une grande valeur, et que chaque mort est
une perte subie par le capital social... Au revoir, bonne dame, au
revoir!»
En effet, dans le Royaume-Uni, on sait exactement ce que vaut une
existence anglaise: c'est à cent cinquante-cinq livres--soit trois
mille huit cent soixante-quinze francs,--qu'est estimé tout juste ce
type où se mélange le sang des Saxons, des Normands, des Cambriens et
des Pictes.
La Hard, immobile, laissa l'agent s'éloigner du cabin, dont les enfants
n'avaient pas osé sortir. Jusqu'alors, elle ne considérait que les
quelques guinées que lui valait chaque année de leur existence, et
voilà que leur mort allait lui en rapporter autant! Ces neuf pence,
payés une première fois, ne dépendait-il pas d'elle de ne pas les payer
une seconde fois?
Aussi, en rentrant, quel regard la Hard jeta sur ces malheureux, le
regard d'un épervier à l'oiseau blotti sous les herbes. Il semblait
que P'tit-Bonhomme et Sissy l'eussent compris. Par instinct, ils
reculèrent, comme si les mains de ce monstre fussent prêtes à les
étrangler.
Toutefois, il convenait d'agir avec prudence. Trois enfants morts, il y
aurait eu de quoi éveiller les soupçons. Des huit ou neuf shillings qui
restaient, la Hard en emploierait une petite part à les nourrir pendant
quelque temps. Trois ou quatre semaines encore... oh! pas davantage...
L'agent, quand il reviendrait, recevrait les neuf pence, et la prime
d'assurances paierait dix fois ces frais indispensables. Elle ne
songeait plus maintenant à rendre les enfants à la maison de charité.
Cinq jours après la visite de l'agent, la petite fille mourut, sans
qu'un médecin eût été appelé près d'elle.
C'était dans la matinée du 6 octobre. La Hard, étant allée boire au
dehors, avait abandonné les enfants dans son taudis, dont elle avait eu
soin de refermer la porte.
La malade râlait. Un peu d'eau pour humecter ses lèvres, on ne pouvait
lui donner autre chose. Des remèdes, il eût fallu les aller chercher à
Donegal et les payer... La Hard avait un meilleur emploi de son temps
et de son argent. La petite victime n'avait plus la force de remuer.
Elle grelottait au milieu des sueurs de la fièvre qui trempaient sa
litière. Ses yeux se tenaient grands ouverts pour voir une dernière
fois, et il semblait qu'elle se dît:
«Pourquoi suis-je née... pourquoi?...»
Sissy, accroupie, lui baignait doucement les tempes.
P'tit-Bonhomme, dans un coin, regardait, comme il eût regardé une cage
qui va s'ouvrir et laisser s'échapper un oiseau...
A un gémissement plus plaintif, qui contracta la bouche de l'enfant:
«Est-ce qu'elle va mourir? demanda-t-il, sans peut-être se rendre
compte de ce mot.
--Oui... répondit Sissy, et elle ira au ciel!
--On ne peut donc pas aller au ciel sans mourir?...
--Non... on ne peut pas!»
Quelques instants après, un mouvement convulsif agita cette frêle
créature dont la vie ne tenait plus qu'à un souffle. Ses yeux se
tournèrent, et son âme d'enfant s'exhala dans un dernier soupir.
Sissy tomba à genoux, effarée. P'tit-Bonhomme, imitant sa compagne,
s'agenouilla devant ce corps chétif qui ne remuait plus.
Lorsque la Hard rentra, une heure plus tard, elle se mit à jeter des
cris. Puis, ressortant:
«Morte... morte!» hurla-t-elle en parcourant le hameau qu'elle voulait
prendre à témoin de sa douleur.
A peine quelques voisins firent-ils mine de s'en apercevoir. Que leur
importait, à ces misérables, qu'il y eût un malheureux de moins! N'y
en avait-il pas assez d'autres sur la terre?... Et il en pousserait
encore!... Ce n'est pas cette graine-là qui manquera jamais!
En jouant ce rôle, la Hard ne songeait qu'à ses intérêts, entendait ne
pas compromettre sa prime.
Et, d'abord, il fallait courir à Donegal réclamer l'assistance du
médecin de la Compagnie. Si on ne l'avait pas appelé pour soigner
l'enfant, on lui demanderait de venir constater son décès. Formalité
indispensable au paiement de l'assurance.
La Hard partit donc le jour même, confiant la petite morte à la garde
des deux enfants. Elle quitta Rindok vers deux heures de l'après-midi,
et, comme il y avait six milles pour aller et six milles pour revenir,
elle ne serait pas de retour avant huit ou neuf heures du soir.
Sissy et P'tit-Bonhomme restèrent dans le cabin, où ils avaient été
enfermés. Le garçon, immobile près de l'âtre, osait à peine bouger.
Sissy donnait à la fillette plus de soins que la pauvre enfant n'en
avait peut-être jamais reçu en toute sa vie. Elle lui lava la figure,
elle lui arrangea les cheveux, elle lui enleva sa chemise en loques et
la remplaça par une serviette qui séchait à un clou. Ce petit cadavre
n'aurait pas d'autre suaire, comme il n'aurait pour tombeau que le trou
dans lequel on le jetterait...
Cette besogne achevée, Sissy embrassa la fillette sur les joues.
P'tit-Bonhomme voulut en faire autant... Il fut saisi d'épouvante.
«Viens... viens!... dit-il à Sissy.
--Où?...
--Dehors!... Viens... viens!»
Sissy refusa. Elle ne voulait pas abandonner ce corps dans la hutte.
D'ailleurs la porte était fermée.
«Viens... viens! répéta l'enfant.
--Non... non!... Il faut rester!...
--Elle est toute froide... et moi aussi... j'ai froid... j'ai froid!...
Viens, Sissy, viens. Elle voudrait nous emmener avec elle... là-bas...
où elle est...»
L'enfant était pris de terreur... Il avait le sentiment qu'il mourrait
aussi, s'il ne s'ensauvait pas... Le soir commençait à tomber...
Sissy alluma un bout de chandelle, fiché dans la fente d'un morceau de
bois, et le plaça près de la litière.
P'tit-Bonhomme se sentit plus effrayé encore, lorsque cette lumière
fit tremblotter les objets autour de lui. Il aimait bien Sissy... il
l'aimait comme une sœur aînée... Les uniques caresses qu'il eût
jamais goûtées lui étaient venues d'elle... Mais il ne pouvait pas
rester... il ne le pouvait pas...
Et, alors, de ses mains, en s'écorchant, en se brisant les ongles, il
parvint à creuser la terre au coin de la porte, à déplacer les cailloux
qui en supportaient le montant, à faire un trou assez large pour lui
livrer passage.
«Viens... viens!... dit-il une dernière fois.
--Non... répondit Sissy, je ne veux pas... Elle serait seule... Je ne
veux pas!...»
P'tit-Bonhomme se jeta à son cou, l'étreignit, l'embrassa... Puis, se
faufilant à travers le trou, il disparut, laissant Sissy près de la
petite morte.
Quelques jours après, l'enfant, rencontré dans la campagne, tombait
entre les mains du montreur de marionnettes, et l'on sait ce qu'il en
advint.
XII
LE RETOUR.
Actuellement, P'tit-Bonhomme était heureux et n'imaginait pas qu'il fût
possible de l'être davantage--tout au présent, sans songer à l'avenir.
Mais l'avenir, est-ce autre chose qu'un présent qui se renouvelle de
lendemains en lendemains?
Sa mémoire, il est vrai, lui ramenait parfois des images du passé. Il
songeait souvent à cette fillette qui vivait avec lui chez la méchante
femme. Sissy aurait aujourd'hui près de onze ans. Qu'était-elle
devenue?... La mort ne l'avait-elle pas délivrée comme l'autre
petite?... Il se disait qu'il la retrouverait un jour. Il lui devait
tant de reconnaissance pour ses soins affectueux, et, dans son besoin
de se rattacher à tous ceux qui l'avaient aimé, c'était une sœur
qu'il voulait voir en elle.
Puis, il y avait Grip,--le brave Grip qu'il confondait avec Sissy dans
le même sentiment de gratitude. Six mois s'étaient écoulés depuis
l'incendie de la ragged-school à Galway, six mois durant lesquels
P'tit-Bonhomme avait été le jouet de hasards si divers! Qu'était devenu
Grip?... Lui, non plus, ne pouvait être mort... De si bons cœurs,
«ça ne cesse pas de battre comme ça!...» Ce serait plutôt aux Hards,
aux Thornpipes, de s'en aller, et personne ne les regretterait... Ces
bêtes-là ont la vie dure!
Ainsi raisonnait P'tit-Bonhomme, et, on s'en doute bien, il n'avait
pas été sans parler à la ferme de ses amis d'autrefois. Aussi la ferme
s'était-elle intéressée à leur sort.
[Illustration: P'tit-Bonhomme regardait à travers la campagne.
(Page 150.)]
Martin Mac Carthy avait donc fait une enquête; mais--on ne l'a pas
oublié,--il n'en était rien résulté à l'égard de Sissy, la fillette
ayant disparu du hameau de Rindok.
Pour ce qui est de Grip, on avait reçu une réponse de Galway. Le pauvre
garçon, à peine remis de sa blessure, n'ayant plus d'emploi, avait
quitté la ville, et, sans doute, il errait d'une bourgade à l'autre
afin de se procurer de l'ouvrage. Gros chagrin pour P'tit-Bonhomme,
de se sentir si heureux, tandis que Grip ne l'était probablement pas!
M. Martin se fût intéressé à Grip, et n'aurait pas mieux demandé que
de l'occuper à la ferme, où il aurait fait de bon travail. Mais on
ignorait ce qu'il était devenu... Les deux pensionnaires de l'école des
déguenillés se reverraient-ils un jour?... Pourquoi ne pas en garder
l'espoir?...
A Kerwan, la famille Mac Carthy menait une existence laborieuse et
régulière. Les fermes les plus rapprochées en étaient distantes de deux
ou trois milles. On ne voisine guère entre tenanciers au milieu de ces
districts peu fréquentés de la basse Irlande. Tralee, le chef-lieu du
comté, se trouvait à une douzaine de milles, et M. Martin ou Murdock
n'y allaient que si leurs affaires les y obligeaient, les jours de
marché.
La ferme dépendait de la paroisse de Silton, située à cinq milles
de là,--un village d'une quarantaine de maisons, avec une centaine
d'habitants réunis autour de leur clocher. Le dimanche, on attelait la
carriole pour conduire les femmes à la messe, et les hommes suivaient
à pied. Le plus souvent, Grand'mère restait au logis par dispense du
curé, eu égard à son âge, à moins qu'il ne s'agît des fêtes de Noël, de
Pâques ou de l'Assomption.
Et dans quelle tenue P'tit-Bonhomme se présentait à l'église de Silton!
Ce n'était plus l'enfant en haillons qui se glissait sous le porche
de la cathédrale de Galway et se dissimulait derrière les piliers.
Il ne craignait plus d'être chassé, il ne tremblait pas devant cette
redingote sévère, ce gilet montant, cette longue canne, dont l'ensemble
constitue l'important bedeau de paroisse. Non! il avait sa place au
banc, près de Martine et de Kitty, il écoutait les chants sacrés, il y
répondait d'une voix douce, il suivait l'office dans un livre à images,
dont Grand'mère lui avait fait cadeau. C'était un garçon que l'on
pouvait montrer avec quelque fierté, vêtu de son tweed de bonne étoffe,
toujours propre et dont il prenait grand soin.
La messe achevée, on remontait dans la carriole, on revenait à Kerwan.
Cet hiver-là, par exemple, il neigeait à gros tourbillons, des fois,
et la bise piquait ferme. Tous avaient les yeux rougis par le froid, la
face gercée. A la barbe de M. Martin et de ses fils pendaient de petits
cristaux de glace, ce qui leur faisait comme des têtes de plâtre.
Il est vrai, un bon feu de racines et de tourbe que Grand'mère
avait entretenu, flambait au fond de l'âtre. On s'y réchauffait, on
s'asseyait devant la table, sur laquelle fumait quelque morceau de lard
aux choux à forte odeur, entre un plat de pommes de terre brûlantes
sous leur enveloppe rougeâtre, et une omelette dont les œufs avaient
été soigneusement choisis selon leur ordre numérique.
Puis, la journée s'écoulait en lectures, en causeries, lorsque le temps
ne permettait pas de sortir. P'tit-Bonhomme, sérieux et attentif,
tirait profit de ce qu'il entendait.
La saison s'avançait. Février fut très froid, et mars très pluvieux.
L'époque approchait où les labours allaient recommencer. En somme,
l'hiver, n'ayant pas été d'une extrême rigueur, ne semblait pas
devoir se prolonger. Les ensemencements se feraient en de bonnes
conditions. Les tenanciers seraient en mesure de répondre aux exigences
des propriétaires pour les fermages de la prochaine Noël, sans être
exposés à ces funestes évictions dont tant de districts sont le
théâtre, lorsque la récolte a manqué, et qui dépeuplent des paroisses
entières[5].
[5] C'est depuis 1870, que les fermiers ne peuvent plus être expulsés
sans recevoir une indemnité pour les améliorations qu'ils ont faites
au sol.
Cependant, ainsi que l'on dit, il y avait un point noir à l'horizon de
la ferme.
Deux ans auparavant, le second fils, Pat, était parti sur le navire de
commerce _Guardian_, appartenant à la maison Marcuard de Liverpool.
Deux lettres de lui étaient arrivées, après son passage à travers les
mers du Sud; la dernière remontait à neuf ou dix mois, et, depuis
lors, les nouvelles faisaient absolument défaut. M. Martin avait écrit
à Liverpool, cela va sans dire. Or, la réponse n'avait point été
satisfaisante. On n'avait rien appris ni par les courriers ni par
les correspondances maritimes, et MM. Marcuard ne cachaient pas leurs
inquiétudes sur le sort du _Guardian_.
Il s'en suit donc que Pat était principalement l'objet des
conversations à la ferme, et P'tit-Bonhomme comprenait quel chagrin ce
manque de nouvelles devait causer à la famille.
Aussi ne s'étonnera-t-on pas de l'impatience avec laquelle on attendait
chaque matin le mail-coach du post-office. Notre petit garçon le
guettait sur la route, qui met cette partie du comté en communication
avec le chef-lieu. Du plus loin qu'il apercevait la voiture,
reconnaissable à sa couleur de sang de bœuf, il courait à toutes
jambes, non plus comme ces gamins en quête de quelques coppers, mais
afin de savoir s'il n'y avait pas une lettre à l'adresse de Martin Mac
Carthy.