Qu'il se sentait heureux à présent! Quel contentement de vivre au

milieu de gens qui l'aimaient! Il semblait que leur affection le

réchauffait plus encore que les vêtements qui le garantissaient de

la bise, la saine nourriture servie sur la table, les belles flammes

de fagot pétillant au fond de la cheminée. Et, ce qui lui paraissait

meilleur encore, maintenant qu'il commençait à se rendre utile, c'est

qu'il sentait de bons cœurs autour de lui. Il était vraiment de la

maison. Il avait une grand'mère, une mère, des frères, des parents...

Et ce serait parmi eux, sans jamais les quitter, pensait-il, que se

passerait son existence... Ce serait là qu'il gagnerait sa vie...

Gagner sa vie, comme le lui avait dit un jour Murdock, c'est à cela que

sa pensée le ramenait sans cesse.

Quelle joie il ressentit, quand, pour la première fois, il put prendre

part à l'une des fêtes qui est peut-être la plus sanctifiée de l'année

irlandaise.

On était au 25 décembre, la Noël, le Christmas. P'tit-Bonhomme avait

appris à quel événement historique répond la solennité que les

chrétiens célèbrent en ce jour. Mais il ignorait que ce fût aussi une

intime fête de famille dans le Royaume-Uni. Ce devait donc être une

surprise pour lui. Il comprit cependant qu'il se faisait quelques

préparatifs dans la matinée. Toutefois, comme Grand'mère, Martine et

Kitty semblaient y mettre une complète discrétion, il se garda bien de

les interroger.

Ce qui est positif, c'est qu'il fut invité à revêtir ses beaux habits,

que Martin Mac Carthy et ses fils, Grand'mère, sa fille et Kitty mirent

les leurs dès le matin pour aller en carriole à l'église de Silton, et

qu'ils les gardèrent toute la journée. Ce qui est avéré, c'est que le

dîner dut être reculé de deux heures, et qu'il faisait presque nuit,

lorsque la table fut dressée au milieu de la grande salle avec un luxe

de luminaire qui la rendait éblouissante. Ce qui est certain, c'est

que de très bonnes choses furent servies à ce repas somptueux,--trois

ou quatre plats de plus que d'habitude--avec des brocs d'une bière

réjouissante, et un gâteau monstre que Martine et Kitty avaient

confectionné d'après une recette dont le secret venait d'une bisaïeule

très entendue en science culinaire.

Si l'on mangea gaiement, si l'on but de même, nous le laissons à

imaginer. Tous étaient en joie. Murdock lui-même s'abandonnait plus

qu'il ne le faisait d'ordinaire. Alors que les autres riaient aux

éclats, il souriait, et un sourire de lui, c'était comme un rayon de

soleil au milieu des frimas.

Quant à P'tit-Bonhomme, ce qui l'enchanta particulièrement, ce fut un

arbre de Noël planté au centre de la table,--un arbre enrubanné, avec

des étoiles de lumières, toutes scintillantes entre ses branches.

Et voilà Grand'mère qui lui dit:

«Regarde bien sous les feuilles, mon enfant... Je crois qu'il doit y

avoir quelque chose pour toi!»

P'tit-Bonhomme ne se fit pas prier, et quel bonheur il éprouva, quelle

rougeur de plaisir lui monta au visage, lorsqu'il eut «cueilli» un joli

couteau irlandais avec sa gaîne rattachée à une ceinture de cuir!

C'était le premier cadeau de nouvelle année qu'il recevait, et combien

il fut fier, lorsque Sim l'eut aidé à boucler la ceinture sur sa veste!

«Merci... Grand'mère... merci, tout le monde!» s'écria-t-il en allant

de l'un à l'autre.

[Illustration: AUSSI LA PETITE VILLE EST-ELLE LARGEMENT ÉVENTÉE.

(Page 122.)]

X

CE QUI S'EST PASSÉ AU DONEGAL.

Le moment est venu de mentionner que le fermier Mac Carthy avait

eu l'idée de faire quelques recherches relatives à l'état civil de

son enfant adoptif. On connaissait son histoire depuis le jour où

de charitables habitants de Westport l'avaient arraché aux mauvais

traitements du montreur de marionnettes. Mais, antérieurement, quelle

avait été l'existence de ce pauvre être? P'tit-Bonhomme, on le sait,

conservait une vague idée d'avoir demeuré chez une méchante femme, avec

une et même avec deux fillettes, au fond d'un hameau du Donegal. Aussi

fut-ce de ce côté que M. Martin dut porter les investigations.

Ces recherches ne donnèrent d'autres renseignements que ceux-ci: à

la maison de charité de Donegal, on retrouva la trace d'un enfant de

dix-huit mois, recueilli sous le nom de P'tit-Bonhomme, puis envoyé

dans un hameau du comté chez une de ces femmes qui font le métier

d'éleveuses.

Qu'il nous soit donc permis de compléter ces renseignements par

ceux que nous a révélés une enquête plus approfondie. Ce ne sera,

d'ailleurs, que la commune histoire de ces petits misérables abandonnés

à la merci de l'assistance publique.

Le Donegal, avec sa population de deux cent mille âmes, est peut-être

le plus indigent des comtés de la province d'Ulster, et même de

toute l'Irlande. Il y a quelques années, on y trouvait à peine deux

matelas et huit paillasses par quatre mille habitants. Sur ces arides

territoires du Nord, ce ne sont pas les bras qui manquent à la culture,

c'est le sol cultivable. Le plus opiniâtre des travailleurs s'y

épuise en vain. A l'intérieur, on ne voit que ravins stériles, gorges

ingrates, terrains tourmentés, noyaux pierreux, dunes sablonneuses,

tourbières béantes comme des écorchures malsaines, landes marécageuses,

chevauchées de montagnes, les Glendowan, les Derryveagh, en un mot,

un «pays rompu», disent les Anglais. Sur le littoral, baies et

fiords, anses et criques, dessinent autant d'entonnoirs caverneux où

s'engouffrent les vents du large, gigantesque orgue granitique que

l'Océan remplit à pleins poumons de ses tempêtes. Le Donegal est au

premier rang des régions offertes à l'assaut des tourmentes venues

d'Amérique, gonflées sur un parcours de trois mille milles, du cortège

des bourrasques qu'elles attirent à leur passage. Il ne faut pas

moins qu'une côte de fer pour résister à ces formidables galernes du

nord-ouest.

Et, précisément, la baie de Donegal sur laquelle s'ouvre le port de

pêche de ce nom, découpée en mâchoire de requin, doit aspirer ces

courants atmosphériques, saturés de l'embrun des lames. Aussi, la

petite ville, située au fond, est-elle largement éventée en toute

saison. Ce n'est pas son écran de collines qui peut arrêter les

ouragans du large. Ils n'ont donc rien perdu de leur véhémence, quand

ils attaquent le hameau de Rindok, à sept milles au delà de Donegal.

Un hameau?... Non. Neuf à dix huttes éparses aux abords d'une étroite

gorge, ravinée par un cours d'eau, simple filet l'été, gros torrent

l'hiver. De Donegal à Rindok, nul chemin tracé. Quelques sentes

seulement à peine praticables aux charrettes du pays, attelées de ces

chevaux irlandais, prudents d'allure, sûrs de pied, et parfois à des

«jaunting-cars». Si divers railways desservent déjà l'Irlande, le

jour semble assez éloigné où leurs trains parcourront régulièrement

les comtés de l'Ulster. A quoi bon, d'ailleurs? Les bourgades et les

villages sont rares. Les étapes du voyageur aboutissent plutôt à des

fermes qu'à des paroisses.

Cependant çà et là apparaissent quelques châteaux, environnés de

verdure, qui charment le regard par leur fantaisiste ornementation

d'architecture anglo-saxonne. Entre autres, plus au nord-ouest, du

côté de Milford, se dresse l'habitation seigneuriale de Carrikhart, au

milieu d'un vaste domaine de quatre-vingt-dix mille acres, propriété du

comte de Leitrim.

Les cabanes ou huttes du hameau de Rindok,--ce qu'on appelle

vulgairement des «cabins»--n'ont de la chaumière que le chaume, toiture

insuffisante contre les pluies hivernales, égayée par la capricieuse

floraison des giroflées et des joubarbes. Ce chaume recouvre une hutte

en boue séchée, renforcée d'un mauvais cailloutis, étoilée de lézardes,

qui ne vaut point l'ajoupa des sauvages ou l'isba des Kamtchadales.

C'est moins que la bicoque, moins que la masure. On n'imaginerait même

pas que pareil taudis pût servir de logement à des créatures humaines,

n'était le filet de fumée qui s'échappe du faîte émaillé de fleurs. Ce

ne sont ni le bois, ni la houille qui produisent cette fumée, c'est

la tourbe, extraite du marais voisin, «le bog» à teintes roussâtres,

aux flaques d'eau sombre, tout enverdi de bruyères, et dans lequel les

pauvres gens de Rindok taillent à même leurs morceaux de combustible[4].

[4] Les tourbières en Irlande, bogs rouges ou bogs noirs, occupent

plus de douze mille kilomètres carrés, soit le septième de

l'île, et, sur une épaisseur moyenne de huit mètres, comprennent

quatre-vingt-seize millions de mètres cubes.

On ne risque donc pas de mourir de froid au sein de ces âpres comtés,

mais on risque d'y mourir de faim. A peine le sol fait-il l'aumône de

quelques légumes et de quelques fruits. Tout y languit, à l'exception

de la pomme de terre.

A ce légume, que peut ajouter le paysan du Donegal? Parfois, l'oie et

le canard, plutôt sauvages que domestiques. Quant au gibier, lièvres

et grouses, il n'appartient qu'au landlord. Il y a aussi, éparses à

travers les ravins, quelques chèvres, donnant un peu de lait, puis des

cochons aux soies noires, qui trouvent à s'engraisser en fouillant de

leur grouin les maigres détritus. Le cochon, est le véritable ami,

le familier de la maison, comme l'est le chien en de moins misérables

pays. C'est le «gentleman qui paie la rente», suivant la juste

expression recueillie par Mlle de Bovet.

Voici ce qu'était à l'intérieur l'une des plus lamentables huttes de

ce hameau de Rindok: une chambre unique, close d'une porte vermoulue à

vantaux déjetés; deux trous, à droite et à gauche, laissant filtrer le

jour à travers une cloison de paille sèche, et l'air aussi; sur le sol,

un tapis de boue; aux chevrons, des pendeloques de toiles d'araignée;

un âtre au fond, avec cheminée montant jusqu'au chaume; un grabat dans

un coin, une litière dans l'autre. En fait de meubles, un escabeau

boîteux, une table estropiée, un baquet zébré de moisissures verdâtres,

un rouet à manivelle criarde. Comme ustensiles, une marmite, un poêlon,

quelques écuelles, jamais lavées, essuyées à peine, sans compter deux

ou trois bouteilles que l'on remplissait au ruisseau, après les avoir

vidées du wiskey ou du gin qu'elles contenaient. Çà et là, pendues ou

traînant, des loques, des guenilles, n'ayant plus forme de vêtements,

des linges sordides trempant dans le baquet ou séchant au bout d'une

perche au dehors. Sur la table, en permanence, un faisceau de verges,

effilochées par l'usage.

C'était la misère dans toute son abomination,--la misère telle qu'elle

s'étale et croupit au milieu des pauvres quartiers de Dublin ou de

Londres, à Clerkenwell, à Saint-Giles, à Marylebone, à Whitechapel, la

misère irlandaise, la plus épouvantable de toutes, renfermée dans ces

ghettos au fond de l'East-End de la capitale! Il est vrai, l'air n'est

pas empesté entre ces gorges du Donegal; on y respire la vivifiante

atmosphère exhalée des montagnes; les poumons ne s'y empoisonnent pas

de miasmes délétères, sueur morbide des grandes cités.

Il va sans dire que, dans ce bouge, le grabat était réservé à la Hard,

et la litière aux enfants,--les verges aussi.

La Hard! oui, c'est ainsi qu'on la désignait, la «dure», et elle

méritait ce nom. C'était bien la plus odieuse mégère que l'on pût

imaginer, quarante à cinquante ans d'âge, longue, grande, maigre

tignasse ébouriffée de harpie, yeux bridés sous la broussaille rousse

des sourcils, dents en crocs, nez en bec, mains décharnées et osseuses,

plutôt des pattes que des mains, avec des doigts en griffes, haleine

saturée d'émanations alcooliques, vêtue d'une chemise rapiécée et

d'une jupe en lambeaux, les pieds nus et d'un cuir si épais qu'ils ne

s'écorchaient point aux cailloux.

Le métier de ce dragon femelle était de filer le lin, ainsi qu'on le

fait d'ordinaire dans les villages de l'Irlande, et plus spécialement

chez les paysannes de l'Ulster. Cette culture linière est assez

fructueuse, bien qu'elle n'arrive pas à compenser ce qu'un meilleur sol

devrait produire en céréales.

Mais, à ce travail qui lui rapportait quelques pence par jour, la Hard

adjoignait d'autres fonctions qu'elle était inapte à remplir. Elle

faisait métier d'élever les enfants en bas âge que lui confiait le

«baby-farming.»

Lorsque la maison de charité des villes est trop pleine, ou quand la

santé des petits malheureux exige l'air de la campagne, on les envoie

à ces matrones, qui vendent des soins maternels comme elles vendraient

n'importe quelle marchandise, au prix annuel de deux ou trois livres.

Puis, dès que l'enfant atteint l'âge de cinq ou six ans, il est rendu

à la maison de charité. D'ailleurs, l'affermeuse ne peut guère gagner

sur lui, tant la somme allouée pour son entretien est infime. Aussi,

par malheur, quand le baby tombe entre les mains d'une créature sans

entrailles--et le cas n'est que trop fréquent--n'est-il pas rare qu'il

succombe à d'odieux traitements et au manque de nourriture. Et combien

de ces larves humaines ne rentrent pas à la maison de charité!...

C'était ainsi, du moins, avant la loi de 1889, loi de protection de

l'enfance, qui, grâce à de sévères inspections chez les exploiteuses du

«baby-farming», a notablement diminué la mortalité des enfants élevés

hors des villes.

Observons qu'à cette époque, la surveillance ne s'exerçait que peu

ou pas. Au hameau de Rindok, la Hard n'avait à redouter ni la visite

d'un inspecteur, ni même la plainte de ses voisins, endurcis dans leur

propre misère.

Trois enfants lui avaient été confiés par la maison de charité de

Donegal, deux petites filles de quatre et six ans et demi, et un petit

garçon de deux ans et neuf mois.

Des enfants abandonnés, cela va sans dire, peut-être même des orphelins

recueillis sur la voie publique. Dans tous les cas, on ne connaissait

point leurs parents, on ne les connaîtrait jamais sans doute. S'ils

revenaient à Donegal, c'était le travail au work-house qui les

attendait, lorsqu'ils auraient l'âge,--ce work-house, dont sont pourvus

non seulement les villes, mais les bourgades et parfois les villages de

la Grande-Bretagne.

Quel était le nom de ces enfants, ou plutôt lequel leur avait-on donné

à la maison de charité? Le premier venu. Du reste, peu importe le nom

de la plus petite des deux fillettes, car elle va bientôt mourir.

Quant à la plus grande, elle s'appelait Sissy, abréviation de Cécily.

Jolie enfant, aux cheveux blonds, qu'un peu de soins eût rendus doux

et soyeux, grands yeux bleus, intelligents et bons, dont la limpidité

était déjà altérée par les larmes; mais les traits hâves et tirés,

le teint décoloré, les membres amaigris, la poitrine creuse, les

côtes saillant sous ses haillons comme celles d'un écorché. Voilà à

quel état l'avaient réduite les mauvais traitements! Et cependant,

douée d'une nature patiente et résignée, elle acceptait la vie qu'on

lui faisait sans se figurer «que cela eût pu être autrement». Et où

aurait-elle appris qu'il y a des enfants choyés de leur mère, entourés

d'attentions, enveloppés de caresses, auxquels ne manquent ni les

baisers, ni les bons vêtements, ni la bonne nourriture? Ce n'était

pas dans la maison de charité, où ses pareilles n'étaient pas mieux

traitées que des petits d'animaux.

Si l'on demande le nom du garçon, la réponse sera qu'il n'en a même

pas. Il avait été trouvé au coin d'une rue de Donegal, à l'âge de six

mois, enroulé d'un morceau de grosse toile, la figure bleuie, n'ayant

plus que le souffle. Transporté à l'hospice, on l'avait mis avec les

autres bébés, et personne ne s'était occupé de lui donner un nom.

Que voulez-vous, un oubli! D'habitude, on l'appelait «Little-Boy»,

P'tit-Bonhomme, et, nous l'avons vu, c'est ce qualificatif qui lui est

resté.

Il était très probable, d'ailleurs, quoique Grip d'une part, miss Anna

Waston de l'autre, dussent penser de lui, qu'il n'appartenait point

à une famille riche, à laquelle on l'aurait volé. C'est bon pour les

romans, cela!

Des trois produits de cette portée,--n'est-ce pas le mot?--remise

à la garde de la mégère, P'tit-Bonhomme était le plus jeune,--deux

ans et neuf mois seulement,--brun, avec des yeux brillants qui

promettaient d'être énergiques un jour, si la mort ne les fermait pas

prématurément, une constitution qui deviendrait robuste, si l'air

méphitique de ce taudis, l'insuffisance de nourriture, ne frappaient

pas son développement d'un rachitisme précoce. Toutefois, ce qu'il

convient d'observer, c'est que ce petit, possédant une grande force de

résistance vitale, devait opposer une endurance peu ordinaire à tant de

causes de dépérissement. Toujours affamé, il ne pesait que la moitié

de ce qu'il aurait dû peser à son âge. Toujours grelottant durant les

longs hivers de l'Irlande, il ne portait, par-dessus sa chemise en

lambeaux, qu'un vieux morceau de velours à côtes, auquel on avait fait

deux trous pour ses bras. Mais ses pieds nus s'appuyaient carrément sur

le sol, et il était solide des jambes. Les soins les plus élémentaires

eussent vite donné sa valeur à cette délicate machine humaine, qui

l'eût rendue plus tard en intelligence et en travail. Ces soins, il est

vrai, à moins d'un concours inespéré de circonstances, où les aurait-il

trouvés, et de quelle main pouvait-il les attendre?...

Un seul mot sur la plus jeune des fillettes. Une fièvre lente la

consumait. La vie se retirait d'elle comme l'eau d'un vase fêlé. Il

lui eût fallu des remèdes, et les remèdes sont coûteux. Il lui eût

fallu un médecin, et un médecin viendrait-il de Donegal pour une

pauvre marmotte, née on ne sait où dans ce lamentable pays des enfants

abandonnés? Aussi la Hard ne pensait-elle pas qu'il y eût lieu de se

déranger. Cette petite, une fois morte, la maison de charité lui en

fournirait une autre, et elle ne perdrait rien des quelques shillings

qu'elle s'essayait à gagner sur ces enfants.

[Illustration: La Hard! ainsi qu'on la désignait. (Page 124.)]

Il est vrai, puisque le gin, le wiskey, le porter, ne coulent pas

dans le lit des ruisseaux de Rindok, il s'ensuit que la satisfaction

de ses penchants d'ivrognesse absorbait le plus clair de l'allocation

versée entre ses mains. Et, en ce moment, des cinquante shillings reçus

en janvier par tête d'enfant pour l'année entière, il n'en restait

que dix à douze. Que ferait la Hard pour subvenir aux besoins de ses

pensionnaires? Si elle ne risquait pas de mourir de soif, étant donné

un certain nombre de bouteilles cachées au fond d'une encoignure du

cabin, les petits mourraient d'inanition.

[Illustration: Saisissant un bâton, elle frappa à tour de bras.

(Page 132.)]

Telle était la situation, et c'est à cela que réfléchissait la Hard,

autant du moins que le permettait son cerveau noyé d'alcoolisme.

Demander un supplément d'allocation à la maison de charité?... Inutile.

On refuserait. Il y avait d'autres enfants, nombreux et sans famille,

auxquels l'assistance publique suffisait à peine. Serait-elle donc

forcée de rendre les siens?... Alors elle y perdait son gagne-pain--il

serait plus juste de dire son «gagne-gin». C'est bien là ce qui lui

saignait le cœur, et non la pensée que cette pauvre nichée n'avait

pas mangé depuis la veille.

Résultat de ces réflexions, la Hard se remettait à boire. Et, comme

les deux fillettes et le petit garçon ne parvenaient pas à retenir

leurs gémissements, elle les frappait. A une demande de pain, elle

répondait par une poussée violente qui renversait la victime; à une

supplication, elle ripostait par des coups. Cela ne pouvait durer. Les

quelques shillings qui sautillaient au fond de sa poche, il faudrait

les dépenser afin d'acheter si peu que ce fût de nourriture, car on ne

lui aurait fait crédit nulle part...

«Non... non!... non!... répétait-elle. Qu'ils crèvent plutôt, les

gueux!»

On était au mois d'octobre. Il faisait froid à l'intérieur de cette

masure à peine close, criblée de pluie à travers son toit chauve

par places comme la tête d'un vieillard. Le vent aboyait entre les

ais disjoints de la charpente. Ce n'était pas le maigre feu de

tourbe qui aurait pu maintenir une température supportable. Sissy et

P'tit-Bonhomme se serraient étroitement l'un contre l'autre, sans

parvenir à se réchauffer.

Tandis que la petite malade suait la fièvre sur la bottée de paille,

la mégère allait de ci de là d'un pas mal assuré, se raccrochant aux

murs, évitée du petit garçon qu'elle eût envoyé rouler en quelque coin.

Sissy venait de s'agenouiller près de la malade, dont elle humectait

les lèvres d'eau froide. De temps en temps, elle regardait l'âtre où

les tourbes menaçaient de s'éteindre. La marmite n'était pas sur le

trépied, et d'ailleurs il n'y aurait rien eu à mettre dedans.

La Hard grommelait à part:

«Cinquante shillings!... Nourrissez donc un enfant avec cinquante

shillings!... Et si je leur demandais un supplément à ces sans cœur

de la maison de charité, ils m'enverraient au diable!»

C'était probable, c'était même certain, et lui eût-on accordé ce

supplément, que les trois pauvres êtres n'en auraient pas obtenu un

morceau de plus.

La veille, on avait achevé ce qui restait du «stirabout», grossière

bouillie de farine d'avoine, cuite à l'eau comme les grous de la

Bretagne, et, depuis, personne n'avait mangé dans la hutte--pas plus

la Hard que les enfants. Elle se soutenait de gin et entendait bien

ne point dépenser en nourriture un seul penny de ce qu'elle avait en

réserve. Elle en serait donc réduite à ramasser au coin de la route

quelques pelures de pommes de terre pour le souper...

En ce moment, des grognements retentirent au dehors. La porte fut

repoussée. Un cochon, qui errait à travers les rues boueuses, pénétra

dans le cabin.

Cette bête affamée se mit à fureter dans les coins, reniflant à grands

coups. La Hard, après avoir refermé la porte, ne chercha même pas à le

chasser. Elle regardait l'animal de cet œil de l'ivrogne qui ne se

fixe nulle part.

Sissy et P'tit-Bonhomme se relevèrent afin de se garer du pourceau.

Tandis que l'animal fouillait du groin les ordures du sol, son

instinct lui fit découvrir derrière le foyer éteint, sous la tourbe

grisâtre, une grosse pomme de terre qui avait roulé en cet endroit. Il

s'en empara, et, après un nouveau grognement, il la saisit entre ses

mâchoires.

P'tit-Bonhomme l'aperçut. Cette grosse pomme, il la lui fallait. D'un

bond s'élançant sur le porc, il la lui arracha au risque de se faire

piétiner et mordre. Alors, appelant Sissy, elle et lui la dévorèrent à

belles dents.

L'animal était demeuré immobile; puis, la rage le prenant, il bondit

sur l'enfant.

P'tit-Bonhomme essaya de s'enfuir avec le morceau de pomme de terre

qu'il tenait à la main; mais sans l'intervention de la Hard, ayant été

renversé par l'animal, il n'aurait pas échappé à de cruelles morsures,

bien que Sissy fût venue à son secours.

L'ivrognesse hébétée, qui regardait, parut comprendre enfin.

Saisissant un bâton, elle frappa à tour de bras le pourceau qui

semblait décidé à ne pas lâcher prise. Ces coups mal assurés risquaient

de briser la tête de P'tit-Bonhomme, et on ne sait trop comment cette

scène aurait fini, lorsqu'un léger bruit se produisit à la porte.

XI

PRIME A GAGNER.

La Hard resta interdite. Jamais on ne cherchait à entrer dans son

taudis. Personne ne devait avoir cette pensée. D'ailleurs, pourquoi

frapper? Il n'y avait qu'à lever le loquet.

Les enfants s'étaient réfugiés dans un coin, où ils achevaient de

dévorer la pomme de terre, gloutonnement, les joues grossies par des

bouchées énormes.

On frappa de nouveau, un peu plus fort. Ce coup n'indiquait point le

visiteur impérieux ou pressé qui s'impatiente. Était-ce un misérable,

un mendiant de grande route, venant demander la charité?... La charité

dans ce bouge!... Et, cependant, il semblait que c'était là un coup de

pauvre.

La Hard se redressa, s'affermit sur ses jambes, fit un geste de menace

aux enfants. Il se pouvait que ce fût un inspecteur de Donegal, et il

ne fallait pas que P'tit-Bonhomme et sa compagne allassent crier la

faim.

La porte s'ouvrit, et le pourceau s'esquiva en jetant un grognement

féroce.

Un homme, arrêté sur le seuil, faillit être renversé. Il se remit

d'aplomb, et, au lieu de se fâcher, parut plutôt disposé à demander

excuse de son importunité. Son salut eut l'air de s'adresser autant à

l'immonde animal qu'à la non moins immonde matrone du cabin. Et, en

vérité, pourquoi aurait-il été surpris de voir un cochon sortir de

cette soue?

«Que voulez-vous... et qui êtes-vous? demanda brusquement la Hard, en

barrant l'entrée.

--Je suis un agent, bonne dame,» répondit l'homme.

P'tit-bonhomme · 第 8 / 31 段